On fait appel au sens commun et à la conscience universelle pour

soutenir qu'au moment même où nous voulons une chose, nous pourrions

vouloir exactement le contraire. Mais ce qui fait du sens commun un

témoin fort suspect, c'est qu'on l'amène facilement à se contredire

lui-même sur ce point. Demandez au premier venu si, toutes les

circonstances étant les mêmes, il aurait pu agir autrement qu'il n'a

fait: sa réponse sera d'abord affirmative, surtout s'il s'agit d'une

action qu'il regrette d'avoir commise. Mais, avec un peu d'attention,

vous découvrirez qu'au lieu de se supposer exactement le même dans

les mêmes circonstances, il projette son présent dans le passé,

il se suppose dans les mêmes circonstances avec les idées ou les

sentiments qu'il a aujourd'hui; en disant: «J'aurais pu faire le

contraire», il sous-entend: «si j'avais pensé ce qu'aujourd'hui je

pense».--Maintenant, changez son centre de perspective, et dites-lui:

«Si vous étiez aujourd'hui exactement dans les mêmes dispositions

qu'autrefois, sans l'expérience des choses que vous avez, avec les

mêmes préjugés et les mêmes passions, feriez-vous la même chose

qu'autrefois?--Sa réponse la plus spontanée sera: «Si c'était à

refaire dans les mêmes circonstances et avec le même état d'esprit, je

le referais.» C'est que, tout à l'heure, il projetait son présent dans

son passé, et maintenant il projette son passé dans son présent. Ce

simple changement de point de vue l'amène à se contredire. Comment se

fier à ce bon sens tant de fois invoqué par les écossais et par les

éclectiques? Vous parviendrez difficilement à faire concevoir au bon

sens deux cas absolument indiscernables; mais, si vous y arrivez, vous

le verrez hésiter entre la croyance à la liberté, qui lui semble

impliquer la possibilité des contraires, et la croyance aux causes,

qui rend incompréhensible la production d'effets différents par une

cause absolument identique.

Plaçons-nous donc sur le vrai terrain de la question, c'est-à-dire

dans le moment présent. Quand nous nous déterminons, avons-nous

la conscience que nous pourrions vouloir en réalité le

contraire?--Lorsque la chose n'est pas logiquement contradictoire et

qu'elle tombe sous ma puissance physique, je pourrais agir autrement

_si_ je voulais, et je pourrais vouloir _si_...? Là commence la

difficulté. Assurément je pourrais vouloir le contraire, si je pensais

et sentais autrement; en ce cas, la condition de la volonté autre

serait dans d'autres idées et d'autres sentiments, c'est-à-dire dans

une différence de direction et d'intensité de l'activité antécédente.

Mais aurais-je pu vouloir autrement si le cours de mon activité et si

ma passivité eussent été absolument identiques? En ce cas, la

condition serait dans la volonté même: j'aurais pu vouloir autrement

si j'avais voulu, et j'aurais pu le vouloir. Ce qui revient à répéter

deux fois: j'aurais pu vouloir autrement. On admet donc alors une

possibilité inconditionnelle.

Or, cette possibilité est d'abord invérifiable comme _fait_ dans

l'ordre des phénomènes, dans l'ordre du temps; car, pour la vérifier

et la voir en action, il faudrait faire en un même instant deux choses

contraires; ou, s'il y a une différence de temps, il faudrait que,

sans aucune autre différence, nous fissions deux actes différents.

Cette seconde expérience est irréalisable, et quand nous faisons

successivement des choses opposées, sans autre différence apparente

que celle du temps, un peu plus d'attention découvre d'autres

différences. Au second instant, nous avons en plus le souvenir du

premier; et ce souvenir de ce que nous avons fait est une raison de ne

pas le refaire quand nous avons l'intention de montrer précisément

notre pouvoir de réaliser les contraires. Aussi, nous l'avons vu, les

expériences dans lesquelles on lève ou on abaisse le bras, et tous les

faits de ce genre, impliquent une véritable diversité d'un moment à

l'autre. Nous ne pouvons donc réaliser comme _fait_ observable le

pouvoir idéal que nous nous attribuons. La moindre différence dans les

conditions suffit pour expliquer la différence des actes, comme le

moindre écart de deux lignes qui coïncidaient d'abord suffit pour

produire un angle et une divergence indéfinie. Or nous ne sommes

jamais absolument identiques dans deux moments différents; et d'autre

part, en un seul et même instant, nous ne pouvons vouloir deux actes

contraires à la fois. Si donc nous affirmons qu'au même instant nous

pourrions vouloir le contraire, c'est ou une simple croyance ou une

conscience de quelque chose qui n'est pas un _fait_ proprement dit.

Dira-t-on que cette chose est une _condition_ première, commune aux

deux actes différents, comme le sommet de l'angle est commun aux deux

lignes divergentes?--Ce qu'il y a de commun aux deux actes, c'est,

semble-t-il, d'être pensés comme possibles pour la volonté; il faut

même, pour que cette condition soit vraiment commune, qu'ils soient

pensés comme également possibles sous tous les rapports; bien plus, il

faudrait qu'ils fussent pensés en même temps. Mais la pensée

simultanée de deux choses également possibles est irréalisable. A

chaque moment notre pensée est plus sur un des côtés de l'angle que

sur l'autre. Dans l'instant où je pense l'un des possibles, cette

pensée est déjà un commencement d'exécution qui constitue un surplus

actuel en sa faveur; et nous avons vu que, dans les cas d'équilibre,

ce surplus peut suffire à motiver la direction finale de la volonté.

Nous n'avons donc pas même conscience de _penser_ au même instant deux

possibles égaux, à plus forte raison de le _pouvoir_ au même instant.

D'ailleurs on a déjà vu ce qu'il faut penser de la prétendue

_conscience_ de notre _puissance_[36].

[36] Voir Ire partie, chap. Ier, et IIe partie, chap. Ier.

Essayons de diminuer la difficulté pour la mieux résoudre.--Les

psychologues, pourrons-nous dire, mettent ordinairement en présence de

la volonté des partis extrêmes et lui demandent si elle pourrait

choisir l'un ou l'autre, par exemple, faire du bien à un ami ou le

tuer. Par là ils établissent entre les choses un hiatus, une solution

de continuité, qui obligerait la volonté à faire un saut énorme. Mais

peut-être au contraire la volonté, tout en demeurant libre,

pourrait-elle respecter la grande loi de la nature: _natura non facit

saltus_. Si vous m'offrez le choix entre deux choses trop opposées, le

choix me sera impossible; je serai obligé préalablement de les

rapprocher dans une idée commune, de trouver un moyen terme qui les

relie et diminue leurs différences: j'abstrairai les contrastes pour

considérer les choses sous quelque rapport commun. Cette méthode

semble un moyen de rétablir la continuité dans les choses. La volonté

commence par placer les objets trop distants l'un à côté de l'autre,

comme si elle se sentait incapable de faire un bond subit et de passer

d'un extrême à l'autre sans parcourir les intermédiaires. Eh bien, une

fois les deux objets rapprochés, ne peut-elle passer de l'un à l'autre

par une déviation infiniment petite? Un point qui se meut s'écarte

infiniment peu de sa première position, puis infiniment peu de sa

seconde; et ces écarts _différentiels_ finissent pourtant par produire

un écart sensible. Deux positions successives semblent à la fois

indifférentes et différentes, comme deux points contigus semblent se

confondre tout en se distinguant. La volonté n'aurait-elle point aussi

un pouvoir de dévier, une liberté de choix entre des choses peu

différentes? Ne pourrait-elle suivre ou la ligne droite ou une courbe

qui s'en écarte d'abord très peu pour s'en éloigner ensuite de plus en

plus? Je ne puis me mettre en opposition absolue avec le bien que

j'aime; mais ne puis-je lui faire une légère opposition et comme une

légère infidélité? Dans les cas où j'ai le choix entre plusieurs

partis presque semblables, mais dont l'un me semble un peu meilleur

que l'autre, ne puis-je choisir le moins bon comme plus agréable, et

préférer ainsi un léger égoïsme à un léger désintéressement? On

pourrait, dans cette hypothèse, comparer le bien à un ministre

parlementaire qui propose une mesure au pouvoir délibératif: dans les

cas graves, le ministre fait de la mesure proposée une _question de

cabinet_, et un refus amènerait sa retraite définitive; une assemblée

fidèle sera incapable de cette opposition extrême, mais elle pourra

user de son libre arbitre sur les questions de détail et y montrer

plus ou moins de bonne volonté. Dans l'ordre moral les questions de

détail ont leur importance par le résultat qu'elles peuvent produire

en s'accumulant. Si un grand nombre de fois j'ai préféré un léger acte

de désintéressement à un léger acte d'égoïsme, j'accumule en moi une

force d'affection qui, exercée d'abord dans les petites choses, pourra

se manifester dans les grandes. L'amitié et l'amour vivent de petits

soins, qui pourront rendre capable de grands dévouements. D'autre

part, de petits actes d'égoïsme accumulés pourront rendre incapable de

telle ou telle bonne action. Cette conception répond assurément à une

méthode souvent suivie par l'homme; elle semble fournir un artifice

pour sauver la continuité dans la discontinuité même. Nous pourrions

alors faire, sinon le contraire de ce que nous faisons, du moins une

chose très peu différente de notre action, mais capable en se

continuant de produire à la longue un écart considérable; on pourrait

même dire en général que le contraire est toujours possible, mais par

intermédiaires et par méthode. Après tout, la loi de continuité est la

loi de l'action même: pour passer d'un lieu à un lieu différent, il

faut en un certain sens rendre les deux points extrêmes indifférents,

ce qui se fait en franchissant d'abord des points infiniment peu

différents et en multipliant infiniment la même action. Ce mystère du

mouvement continu, qu'il faut bien accepter sans le comprendre, a

peut-être son analogue dans tous les changements en général, et en

particulier dans les changements volontaires.--Telle est l'hypothèse

qu'on pourrait proposer pour venir au secours du libre arbitre.

Mais la difficulté, pour être ainsi ramenée à des proportions

infinitésimales, n'est cependant pas supprimée. L'explication que nous

venons d'imaginer rappelle, par plusieurs points, la théorie

épicurienne du _clinamen_: la raison veut que l'atome se meuve en

ligne droite parce qu'il n'y a aucune raison pour dévier d'un côté

plutôt que de l'autre; mais Epicure, ayant besoin d'une légère

déviation, la suppose infiniment petite: cet écart est du reste

déclaré sans raison, et attribué à une spontanéité qui ressemble fort

au hasard et qui en prend même le nom. Le hasard serait aussi, dans

l'hypothèse précédente, le caractère de la déviation libre par

laquelle nous nous écarterions progressivement du bien. Mais voici ce

qu'on peut objecter. Si nous dévions ainsi sans nous en apercevoir,

notre acte sera une erreur involontaire; si nous nous apercevons de

l'écart, mais qu'il nous semble très petit ou infiniment petit, la

faute sera elle-même insignifiante; enfin, même dans ces limites,

l'acte de libre arbitre préférant le moins au plus sera toujours

inintelligible. Quelque petite que soit la différence entre la

première position et la seconde, il y aura toujours sur quelque point

contrariété absolue entre les deux actions qu'on suppose possibles:

une petite différence est une contrariété resserrée dans d'étroites

limites, mais qui subsiste dans ces limites; et c'est sur cette

contrariété que doit porter le choix. On en reviendra donc toujours à

se demander comment le libre arbitre peut opter entre des contraires,

et entre des contraires inégaux. Cette décision de la volonté

demeurera une bizarrerie, à moins qu'on ne l'explique par un mobile

égoïste, ce qui replacera le sentiment du plus grand bien ou son

apparence du côté où aura penché le libre arbitre. Enfin, dans les

décisions vraiment morales il y a ordinairement une alternative

tranchée, souvent violente, par exemple entre une trahison ou la mort,

entre une lâcheté ou une souffrance, entre un oui et un non sans

_milieu_. L'artifice d'un _clinamen_ infinitésimal serait donc ici

stérile.

* * * * *

En résumé, la puissance de vouloir le contraire de ce qu'on fait, sans

autre condition que de le vouloir, demeure à tous les points de vue

problématique pour la conscience et incompréhensible pour la raison.

La faculté de choisir, dont l'existence en nous semble si évidente à

la conscience spontanée, recule et fuit devant la conscience

réfléchie. La liberté de choix ou libre arbitre revient finalement à

cette liberté d'indétermination que la conscience réfléchie ne peut

parvenir à prendre sur le fait. Le choix, d'ailleurs, ne suppose-t-il

pas deux partis? Si je choisis toujours celui auquel je suis porté par

une inclination plus forte, le pouvoir de choisir n'ajoute rien à la

force antérieure de l'inclination et n'est, dans le calcul, qu'un

terme superflu: la prévalence de l'inclination la plus forte est

toujours réelle en fait, et le pouvoir de faire le contraire demeure

toujours virtuel. Nous nous attribuons idéalement ce pouvoir, mais

nous ne pouvons jamais nous en servir; or une puissance qu'on a sous

la condition de ne jamais s'en servir en fait, ressemble fort à de

l'impuissance.--D'autre part, si on dit que je puis choisir l'objet de

l'inclination la plus faible, cela revient à dire que je puis vouloir,

non seulement sans raison, mais même contre toute raison. En opposant

à l'inclination la plus forte la force de ma volonté, j'ai dû, avant

de la dominer, la contrebalancer d'abord jusqu'à un parfait équilibre;

pourquoi donc cet équilibre, une fois établi, s'est-il résolu en une

action plutôt qu'en une autre? Voilà qui suppose toujours une

détermination arbitraire. Le choix du libre arbitre, pour s'opposer à

la résultante dynamique des inclinations et au jugement de préférence

purement intellectuel, implique donc une volonté qui, par rapport aux

inclinations et aux idées, serait indéterminée, fût-ce un seul

instant, et qui sortirait de cette indétermination sans mobile

sensible et sans motif intellectuel, par un acte absolument

incompréhensible. Le libre arbitre des spiritualistes ne peut se

distinguer de la liberté d'indifférence[37].

[37] Comparez ce que nous avons dit sur le même sujet dans notre

_Idée moderne du droit_, livre IV, et dans notre _Critique des

systèmes de morale contemporains_.

CHAPITRE QUATRIÈME

LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME

PHÉNOMÉNISTE

I. Cercle vicieux de l'indéterminisme phénoméniste.

II. Synthèse et analyse artificielles dans l'indéterminisme

phénoméniste.

III. Conséquences psychologiques.--L'indéterminisme de la pensée

et du jugement dans la délibération.--Prétendue impossibilité

de la certitude dans le déterminisme.

Pour échapper à ces inconvénients, un nouvel éclectisme, qui se donne

le nom de «criticisme phénoméniste,» s'est efforcé de juxtaposer le

phénoménisme de Hume, les lois _à priori_ de Kant et le libre arbitre

sans lois du spiritualisme. Dans la question qui nous occupe, il a

proposé des arguments en partie empruntés à Descartes, en partie

nouveaux. La méthode de ce criticisme réduit aux phénomènes consiste,

comme nous le verrons, soit à reporter la difficulté plus haut, soit à

la répandre sur tous les points, soit enfin à la voiler par le moyen

d'une fusion systématique entre les idées. Nous avons à examiner si ce

n'est pas là simplement _déplacer_ ou _déguiser_ l'indifférence en

croyant la supprimer.

I. _Cercle vicieux de l'indéterminisme phénoméniste._--Jules Lequier

commence par déclarer qu'il rejette absolument la liberté

d'indifférence. «Si la liberté des résolutions humaines est réelle,

dit-il, la liberté s'applique au dernier _jugement_ qui _motive_

l'acte libre, et non pas seulement à l'_acte_ proprement dit d'une

_volonté_; car il n'y a pas de volonté indifférente en matière d'actes

réfléchis... Il faut que l'essence de la liberté _remonte_

jusque-là[38].» Ainsi, c'est bien en faisant _remonter_ la difficulté

que Lequier espère la résoudre. M. Renouvier, à son tour, admet que la

volonté suit le dernier jugement, «que la volonté est _conforme_ au

motif sous la représentation duquel se produit l'acte[39]»; mais il

nie «le caractère de nécessité des _jugements_ qui s'enchaînent dans

une délibération.» «Si l'_acte_ n'est pas nécessaire... c'est que le

dernier _jugement_ n'est pas non plus nécessaire... En un mot, dans

une vraie délibération où tout l'homme est en exercice, les

_jugements_ sont aussi des _actions_.»--«Admettons qu'un _motif_ est

toujours _voulu_, c'est-à-dire _évoqué_ maintenant parmi d'autres

motifs également possibles; et l'argumentation du déterminisme est _à

l'instant_ renversée.»

[38] Voyez les fragments de Lequier dans M. Renouvier, _Essais de

critique générale (Psychologie)_, t. II, p. 411.

[39] Voir la réponse de M. Renouvier à nos objections contenues

dans l'_Idée moderne du droit_ (_Critique phil._, 1879, nº 31).

_A l'instant_ nous semble un peu rapide: suffit-il de reculer la

difficulté pour qu'elle soit à l'instant supprimée? On songe ici

involontairement au raisonnement indien:--Qui soutient la terre dans

l'espace?--Une tortue.--Mais qui soutient la tortue?... Les motifs

expliquent la volonté, mais qui explique les motifs? De deux choses

l'une: ou ces motifs auxquels la résolution se conforme toujours sont

les résultats de lois mentales nécessaires, et alors la résolution

même tombe sous ces lois; ou ils sont le résultat d'une détermination

de la volonté; dans ce second cas, ils deviennent des _actions_ comme

d'autres, puisque «les jugements sont aussi des actions;» on peut donc

leur appliquer le même raisonnement. Étant donné un certain ensemble

de motifs et de mobiles, qui expriment l'état de l'agent à un moment

donné, vous reconnaissez qu'il n'en peut sortir «_qu'une seule

action_[40]»; de même, ajouterons-nous, il n'en peut sortir qu'un seul

motif nouveau, puisque le motif est lui-même une action. Si on le nie,

au cercle vicieux s'ajoute une contradiction.

[40] _Id._, p. 148.--_Ibid._, p. 119.--_Essais de psych._, II,

_ibid._, p. 71.

Les motifs sont comme les côtés d'un parallélogramme de forces,

l'action en est la diagonale; on nous concède que la diagonale est la

résultante nécessaire des côtés, mais on soutient que les côtés

eux-mêmes peuvent être libres et modifier spontanément leur direction.

Soit; mais avez-vous montré que les côtés ne sont point eux-mêmes des

diagonales et des résultantes d'un parallélogramme caché plus

profondément, par cela même invisible?

Pour sortir de ce cercle, il ne suffit pas de recourir à l'image de

l'«évocation», qui précisément ne représente qu'une fiction de

l'esprit. La volonté, nous dit-on, se conforme toujours à ses motifs,

mais elle a le pouvoir d'«appeler», d'«_évoquer_» ces motifs mêmes;

elle n'est donc pas indifférente, puisqu'elle agit selon ses motifs;

et elle est libre, puisqu'elle se donne à elle-même ses motifs. «Le

philosophe qui croit sérieusement à la liberté... prendra la volonté

pour le nom donné à la propriété qu'a l'homme de _créer_, de faire

sortir en certains cas, des _mêmes_ précédents donnés, un fait ou le

contraire de ce fait, _ambigument_, sans prévision possible, même

imaginable; enfin de _délibérer_ de manière à conférer à ses motifs, à

ceux qu'il possède, à ceux qu'il repousse, à ceux qu'il évoque, des

puissances inégales, imprévisibles... Voilà ce qu'on doit croire quand

on croit à la liberté[41].» Nous doutons que la foi vienne de cette

manière. On ne peut, en effet, sortir de ce dilemme:--Si la volonté a

un motif pour «appeler» tel motif et non tel autre, ou pour le

«repousser», ou pour le «maintenir», c'est le motif antécédent qui

explique les motifs subséquents, et ainsi de suite jusqu'à ce que la

succession des motifs et jugements, qui est la délibération, aboutisse

à l'action finale. Si au contraire la volonté évoque sans motif un

motif plutôt qu'un autre, nous voilà revenus à la liberté

d'indifférence, avec cette aggravation qu'elle s'applique aux

jugements mêmes, aux phénomènes intellectuels et passionnels, à la

«raison et aux passions», c'est-à-dire aux choses les moins

indifférentes qu'il y ait au monde. C'est la _raison_ qui, après avoir

suivi une série de raisons, se met tout d'un coup à dévier; c'est la

_passion_ qui, après avoir suivi une ligne de passions, se met tout

d'un coup, pour ainsi dire, à dérailler: au lieu du _clinamen_ de la

volonté, on a le clinamen de la raison et de la passion. Or, s'il est

difficile d'admettre une volonté irrationnelle, que sera-ce quand il

faudra admettre une raison irrationnelle? La première hypothèse

violait simplement le principe de causalité; la seconde violera le

principe de contradiction. Au lieu de supprimer l'indifférence,

l'indéterminisme phénoméniste la place au fond de la raison même et de

la passion. «Le libre arbitre est la passion même, mais une _passion_

qui _se fait_.» Les motifs «_automotifs_», ainsi que les passions, se

mettent en mouvement par une puissance absolue et «commencent

absolument» sans dériver ni d'un _noumène_, ni d'une _substance_, ni

d'une _loi_. Cette puissance de s'évoquer eux-mêmes qui appartient aux

motifs et aux mobiles, à de simples phénomènes, est une évocation

magique encore plus étonnante que celle de Robert le Diable; ici, en

effet, ce sont les motifs qui s'appellent et se répondent du fond de

leur non-être antérieur[42].

[41] _Critique phil._, 25 septembre 1873, p. 124.

[42] M. Lachelier a avancé, lui aussi, que dans la nature, hors

de nous comme en nous, la production des idées «est libre dans le

sens le plus rigoureux du mot, puisque chaque idée est, en

elle-même, absolument _indépendante_ de celle qui la précède, et

naît de _rien_, comme un monde.» (_L'induction_, page 109.) Sans

doute, M. Lachelier ne se plaçait qu'au point de vue des causes

finales: il considérait seulement les _formes nouvelles_ que

prend un mécanisme toujours soumis aux mêmes lois de causalité.

Supposez un kaléidoscope que l'on tourne: les images qui se

succèdent seront chacune, en ce sens, une création formelle, une

forme _indépendante_ de celle qui la précède; pourtant ce seront

toujours les mêmes lois mécaniques et géométriques qui produiront

ces formes changeantes. Telle semble cette liberté que M.

Lachelier représente, non sans exagération, comme un monde né de

rien et absolument indépendant, comme une liberté «au sens le

plus rigoureux du mot;» si c'est là une liberté, ce ne peut être,

selon nous, qu'au sens le plus large. Bien plus étonnante est la

liberté dont parle M. Renouvier: c'est une création d'idées sous

le rapport de la causalité même et non pas seulement de la

finalité. J'avais en moi tels et tels motifs ou passions en

conflit: tout à coup jaillit spontanément un nouveau motif, une

nouvelle passion, une image de kaléidoscope non seulement

nouvelle en sa forme, mais indépendante en son origine du

mouvement qui fait tourner le kaléidoscope, des _lois

géométriques de ses images_.

La Liberté et le Déterminisme · 第 12 / 39 段