A vrai dire, le hasard est nécessité, et la part que mon action laisse

à _l'indétermination pour moi_, c'est la part qu'elle laisse à la

_détermination par autre chose que moi_. Aussi mon action est d'autant

plus libre et personnelle qu'elle est plus caractérisée dans tous ses

détails, plus déterminée, plus différenciée, moins abstraite et moins

vague. Plus la vue est perçante, plus augmente le nombre de points

déterminés qu'elle embrasse; de même, plus ma volonté est

indépendante, plus s'accroît le nombre de points déterminés auxquels

s'applique son action. Pour la volonté distraite, quelques points

déterminés flottent dans un gouffre d'indétermination; elle s'en

contente, s'y attache, et flotte bientôt elle-même au gré des

circonstances extérieures. Quand la volonté est attentive, intense et

réfléchie, une foule de choses se différencient et se déterminent sous

son action; le vague et l'indifférence reculent devant elle; elle ne

laisse rien à la fortune, c'est-à-dire à la nécessité extérieure, de

tout ce qu'elle peut lui enlever par son initiative intelligente.

Reid, donnant lui-même l'exemple de l'inattention et d'un jugement

porté sur des idées trop indéterminées, a confondu ces deux

contraires: action propre et action extérieure. La liberté

d'indifférence n'est que _le pouvoir de donner lieu à des faits de

nécessité mécanique_, et de faire accomplir en quelque sorte la plus

grande partie de sa besogne par des causes étrangères décorées du nom

de hasard. Aussi exprime-t-on souvent la chose en disant: «Je suis

libre de remuer mon bras _au hasard_.» C'est ce qui fait l'infériorité

de la liberté d'indifférence, essentiellement mêlée d'instinct et de

fatalité.

* * * * *

On objectera qu'on peut choisir, non plus au hasard, mais avec

réflexion, entre des choses qu'on sait indifférentes, et que l'action

ici n'est plus machinale. «Si je dois ranger trois cubes égaux sur une

ligne, disait Clarke, je serai libre de les ranger avec un choix

réfléchi entre des positions indifférentes.»--Sans doute; mais ce qui

sera libre, ce sera seulement de _vouloir_ les ranger; quant aux

raisons qui vous feront mettre tel cube le premier plutôt que le

second, si elles n'existent pas dans votre pensée, elles existeront

ailleurs, dans un concours de circonstances fortuites ou fatales.

Je fais en ce moment l'expérience dont parle Clarke; seulement, pour

diminuer le plus possible la part des causes étrangères, je la fais

dans mon imagination. Je me figure les trois cubes; puis j'en

considère un en particulier, et je lui donne diverses positions à côté

des deux autres. Voici la série de ces positions telles qu'elles me

sont venues à l'esprit: 1º gauche, milieu, droite; 2º gauche, milieu,

droite; 3º milieu, droite, gauche; 4º gauche, droite, milieu.--En y

réfléchissant, je me rappelle les causes de ce résultat, dont j'ai eu

une vague conscience. Si j'ai d'abord reproduit deux fois la même

combinaison, c'est que mon premier mouvement a été de me répéter en

vertu d'une vitesse acquise ou d'une habitude à l'état naissant; j'ai

mis ainsi une sorte de symétrie dans mes combinaisons, et comme un

rythme régulier. C'est là, remarquons-le, l'origine de tous les

rythmes: si on a chanté une mesure composée d'une noire et de deux

croches, on répète instinctivement une seconde mesure semblable à la

première, parce que la volonté, ou en général, la force tend à se

maintenir et à se reproduire; ensuite on tend encore à reprendre

l'ensemble des deux mesures, ce qui donne naissance à la période

carrée, type des phrases musicales. Dans la combinaison des cubes,

j'avais commencé une sorte de période carrée. Après les deux premières

combinaisons symétriques, je me suis aperçu de cette symétrie, et j'ai

voulu en rompre l'ordre, pour montrer qu'elle ne m'enchaînait pas.

Mais, en ne voulant suivre aucun ordre, j'en ai encore suivi un

instinctivement: j'avais pris deux fois de suite pour premier terme la

gauche; j'ai pris ensuite le milieu, qui se trouve être le second

terme; c'était la combinaison la plus voisine de la première. Après

avoir dit: «milieu,» j'ai ajouté: «droite,» rentrant ainsi par

habitude dans les deux premières combinaisons dont je voulais sortir,

et alors j'ai dû prendre nécessairement pour troisième terme:

«gauche.» Enfin, à la quatrième expérience, j'ai dit: «gauche, droite,

milieu.» Comme le dernier mot de l'expérience précédente était

«gauche,» je l'ai répété instinctivement; c'était ce qu'il y avait de

plus voisin et de plus simple. Me sentant alors ramené dans les deux

premières combinaisons dont j'avais voulu sortir, je me suis tiré

d'affaire en intervertissant les deux derniers termes et en mettant:

«droite, milieu,» à la place de: «milieu, droite.» J'ai donc suivi un

ordre continuel, et il y a eu des déterminations dans cette apparente

indétermination. Le cours de mon activité tendait toujours à prendre

la voie la plus voisine et la plus facile; cette voie étant celle de

la répétition, je me serais toujours répété moi-même comme le pendule

répète ses oscillations, si je n'avais pas eu le désir d'introduire

des différences et des changements brusques pour prouver mon pouvoir

arbitraire. Un mobile matériel qui tend à répéter son mouvement le

répète en effet, parce que c'est la voie la plus facile et la plus

voisine, et que du reste il n'a point l'idée d'autre chose; si j'ai

pu, moi, prendre des voies diverses, c'est que j'en avais l'idée, et

que mon but était précisément de réaliser une diversité de

changements. Ces changements n'ont pourtant pas été aussi brusques que

je le voulais, et j'ai suivi spontanément la loi de continuité. Ma

volonté ne s'est point manifestée par un désordre inexplicable, mais

par un ordre intelligible.

Revenant à l'exemple précédent, je me demande pourquoi, dans la

première combinaison des cubes, j'ai suivi l'ordre: «gauche, milieu,

droite,» plutôt que: «droite, milieu, gauche.» En comparant ces deux

représentations, je m'aperçois que la seconde exige un peu plus

d'effort que la première; mon regard intérieur, après avoir parcouru

rapidement la ligne de gauche à droite, éprouve une certaine

résistance en revenant de droite à gauche, comme quand on remonte un

courant au lieu de le descendre. Cela doit être l'effet d'une habitude

que je ne m'explique pas tout d'abord. Voici, après réflexion, ce qui

m'en paraît être la cause: nous sommes habitués à lire de gauche à

droite, et ce mouvement nous est devenu très familier. En voulant

parcourir la ligne des cubes en sens opposé, je suis comme quelqu'un

qui essayerait de lire à rebours. Cependant l'effort est ici minime,

parce que les trois cubes sont similaires. De même, le lecteur aura

peu d'effort à faire pour lire à rebours la formule suivante: _a a a_;

il lui en faudra davantage pour lire à rebours le mot _toi_, qui

devient _i o t_. Pour épeler à rebours _a a a_, je n'ai qu'à répéter

trois fois le même effort; pour lire _iot_, j'ai trois efforts

différents à faire. De plus, quand nous lisons, c'est l'oeil gauche

qui commence. Ma volonté a donc toujours suivi la loi de la moindre

action ou d'économie.

Si je frappe la table de légers coups, plus ou moins rapides, je

retombe toujours malgré moi dans la symétrie et je finis par produire

des rythmes carrés de tambour. Cet ordre symétrique reparaît dès que

je ne suis plus attentif au désordre arbitraire que je veux réaliser,

et qui, au moment où je le veux, ne m'est point indifférent.

L'indifférence, là où elle se trouve, fait immédiatement reprendre le

dessus aux instincts et aux habitudes. Dans tout cela je cherche

vainement cette liberté d'équilibre qui se déterminerait sans aucune

raison entre deux termes _équipollents_.

Les expériences pourront varier avec les individus et leurs habitudes,

elles pourront offrir des détails inexpliqués et l'apparence d'un

caprice absolu, mais elles n'en démontreront pas réellement

l'existence. Il m'est impossible d'instituer une expérience telle

qu'on puisse calculer exactement toutes les causes connues ou non

connues, calcul qui permettrait seul d'affirmer un parfait équilibre

suivi d'une action déterminée. L'hypothèse de Buridan est

irréalisable. Voici pourtant une des expériences qui s'en

rapprocheraient le plus. Soient deux points aussi voisins l'un de

l'autre qu'il est possible, de manière à pouvoir être aperçus d'un

même regard: · · Je tiens ma plume au-dessus de la page, à un pouce

environ de ces points, et autant que possible à la même distance des

deux. Il s'agit de savoir si je poserai ma plume sur le point à droite

ou sur le point à gauche, ce qui actuellement m'est fort «égal.» Tant

que je regarde à la fois les deux points, et que j'en maintiens les

deux idées en balance pour qu'elles aient la même intensité, je me

sens suspendu et en équilibre. Je ne puis rompre cet équilibre que de

deux manières. Premièrement, je me résous à aller vers n'importe quel

point, et pour cela à étendre la plume au hasard sans prévoir de quel

côté elle se trouvera poussée. Par là je fais abstraction de la

différence des deux points, qui se confondent pour moi, et il n'y a

plus alors en présence que deux termes; ou repos, ou mouvement vers un

point indéterminé. J'abandonne ensuite aux causes _extérieures_ le

soin de déterminer ce que j'avais laissé dans l'indétermination et de

porter ma main à droite ou à gauche.--Voici la deuxième manière de

rompre l'équilibre. La détermination précise du point, au lieu de

suivre le mouvement de ma main, peut être faite par moi d'avance,

c'est-à-dire que je puis la faire par la pensée. Mais alors il se

produit la même chose que tout à l'heure, idéalement et non plus

physiquement. Tant que je maintiens les deux idées sous un acte

d'intelligence unique, et comme sous un unique regard intérieur, je me

sens encore en suspens; ma volonté ne se pose pour ainsi dire sur

aucun des deux points, mais plutôt sur les deux à la fois. Pour sortir

de là il faut que je brise l'unité concrète de ma conception, et que

je fasse abstraction d'un point pour faire attention à l'autre. Je

puis alors passer successivement de la première idée à la seconde, et

je produis comme un mouvement d'oscillation; après quoi, quand je me

décide à agir, cette impulsion venant se surajouter à l'idée qui se

trouve alors plus intense comme objet de mon attention, la résultante

est une décision dans ce sens. Les deux idées n'étaient donc plus en

équilibre, et il y a eu une cause pour le choix final de l'une plutôt

que de l'autre.

On remarquera qu'il est physiquement impossible ou très difficile,

selon les physiologistes, de considérer à la fois, en les distinguant,

deux points situés à une distance appréciable; la même difficulté se

retrouve quand il s'agit de penser distinctement à deux choses à la

fois, et il est probable que le parfait équilibre des deux images ou

des deux idées ne saurait durer plus d'un instant sans faire place à

une oscillation. L'hypothèse de l'indifférence n'en est que moins

admissible, et tout porte à croire que cette indifférence n'existe

plus au moment de la détermination.

La seule ressource des partisans de l'indifférence, c'est de replacer

le même problème plus haut.--Soit, diront-ils; une fois prise la

décision d'agir, il y a eu une raison d'aller vers tel point plutôt

que vers tel autre; mais pourquoi vous êtes-vous décidé à marquer un

des points, physiquement avec votre plume, idéalement avec votre

pensée, plutôt que de vous abstenir?--Je réponds qu'une induction

légitime nous permet d'assimiler ces deux nouveaux termes, abstention

ou action vers un point, aux deux termes précédents: action vers le

point à droite, ou action vers le point à gauche. Il n'est pas à

croire que ma volonté, changeant tout d'un coup de méthode dans ce

développement continu, en vienne à se déterminer sans raison; d'autant

plus qu'agir ou ne pas agir sont rarement des choses indifférentes. En

fait, la raison pour laquelle j'ai agi tout à l'heure n'est pas

difficile à trouver: je voulais faire une expérience et vérifier

l'exactitude de votre théorie. Je m'étais donc prédéterminé à agir, et

la seule question était de savoir de quel côté je me dirigerais.

Cette analyse nous a découvert le procédé dont se sert la volonté pour

déterminer sa direction finale: l'abstraction, qui remplace deux idées

égales par une idée dominante. S'agit-il pour la volonté de faire de

_deux_ choses _l'une_, de prendre une détermination entre _deux_

partis, pour cela la volonté abstrait par la pensée l'un des termes;

car elle ne pourrait agir d'une manière _une_ et exclusive sous deux

pensées équivalentes en intensité et en intérêt. La loi du

parallélogramme des forces s'applique aussi à la mécanique

intellectuelle. Pour changer sa direction, la volonté doit donc

abstraire l'une des deux forces en faisant attention à l'autre. Mais

cette attention suppose une tendance persistante en un sens plutôt que

dans l'autre, de sorte que ce qui a lieu dans la pensée exprime une

détermination antérieure de l'activité. Nous nous retrouvons donc

toujours en présence d'une activité déterminée, soit qu'elle se

détermine elle-même primitivement, ou qu'autre chose la détermine.

* * * * *

Les partisans de la liberté d'indifférence, laissant de côté les cas

où la volonté se résoudrait sans raison, nous objecteront peut-être

ceux où elle paraît se résoudre contre toute raison. «Vous me donnez à

choisir entre vingt francs et quarante, je puis choisir vingt

francs.»--Oui, pour affirmer votre pouvoir même de choisir. Votre acte

n'est donc pas sans motif ni sans mobile: le motif est l'_idée_ même

que vous avez de votre puissance, le mobile est le _désir_ de réaliser

cette idée. L'idée de notre puissance sur nous-mêmes, dont nous avons

montré toute l'importance, est encore le moyen-terme qui concilie,

dans cette question, la liberté d'équilibre et le mécanisme. Les

partisans de l'indifférence et leurs adversaires comprennent mal le

problème en n'y introduisant comme motifs que des raisons objectives

plus ou moins extrinsèques, qu'ils comparent entre elles (vingt francs

et quarante francs); il y a toujours en outre une raison intrinsèque

dont ils font abstraction, à savoir l'idée même de ma puissance.

N'arrive-t-il pas à tout le monde de choisir le moins raisonnable, et

jusqu'à l'absurde, uniquement pour faire l'essai et pour se donner

le spectacle de sa puissance intérieure? Cet acte, qui serait

complètement déraisonnable et inintelligible à ne considérer

que les raisons extrinsèques et objectives, redevient raisonnable

et intelligible par une raison subjective que je me suis faite

moi-même. Les faits de caprice ou d'obstination invoqués par les

partisans de l'indifférence sont donc réels, mais mal interprétés.

L'indétermination dont on veut les faire précéder est toujours

elle-même incomplète et partielle; allez plus loin et plus haut, vous

trouverez des motifs déterminés, ne fût-ce que le motif d'éprouver

votre libre puissance.

* * * * *

En définitive la liberté d'indifférence, étrangère à l'ordre moral,

semble n'être que la faculté de faire incomplètement une action en

abandonnant le reste aux faits de hasard ou de nécessité. Cette

faculté est d'ailleurs précieuse, car nous ne pouvons pas toujours

accomplir toute la besogne, ce qui exigerait une analyse sans fin.

Appliquant alors le principe économique de la division du travail, la

volonté partage son oeuvre avec la nécessité extérieure, à laquelle

elle donne mandat pour lui venir en aide.

Les partisans de la liberté d'équilibre ou d'indifférence ont eu tort

de chercher la vraie liberté dans cette sphère physique étrangère à la

morale. Plus ils croyaient s'écarter de leurs adversaires en opposant

au destin une sorte de hasard intérieur, plus ils se rapprochaient de

la région du mécanisme, où l'équilibre et le mouvement de nos

tendances subissent toutes les conditions de la quantité. Le mécanisme

mental peut exécuter les mouvements les plus variés et en apparence

les plus arbitraires; mais c'est toujours sous l'influence d'une idée

directrice et explicative, ne fût-ce que l'idée même de la liberté

d'indifférence, illusoire au fond, et cependant réalisable jusqu'à un

certain point dans ses applications pratiques.

CHAPITRE TROISIÈME

LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE ET LE LIBRE ARBITRE DANS L'INDÉTERMINISME

SPIRITUALISTE

I. Quatre manières différentes de se représenter le rapport des

motifs à la volition.

II. Examen des efforts du spiritualisme pour distinguer le libre

arbitre de la liberté d'indifférence.--Avons-nous conscience du

libre arbitre, soit comme _fait_, soit comme _condition_

supérieure aux faits.--Artifice du _clinamen_ infinitésimal

qu'on pourrait imaginer. Son insuffisance.

I.--La liberté d'indifférence étant devenue insoutenable, tout

l'effort des partisans du libre arbitre consiste à distinguer ce

dernier de la liberté d'indifférence, c'est-à-dire de l'arbitraire,

qui est lui-même ou moralement indifférent ou immoral. Échapper à

l'indifférentisme sans admettre le déterminisme, tel est le but de

tous les arguments psychologiques proposés soit par l'éclectisme

spiritualiste, soit par le «criticisme phénoméniste.»

Le problème psychologique du libre arbitre, en effet, est tout entier

dans la manière dont on se représente le rapport des motifs à la

volition. Les motifs peuvent être conçus de quatre façons différentes.

Pour l'indéterminisme spiritualiste, ce sont de simples objets de

contemplation entre lesquels se détermine à son gré une volonté

indéterminée en soi et résidant dans une substance spirituelle.--Pour

l'indéterminisme phénoméniste (qui rejette les substances et les

noumènes de Kant tout en croyant garder son «criticisme»), les motifs

sont eux-mêmes des produits volontaires et même des créations

spontanées; ce sont des phénomènes qui, commençant absolument et en

dehors de toute substance, se produisent et se meuvent par eux-mêmes:

les motifs sont alors «automotifs».--Pour le déterminisme

matérialiste, les motifs sont, dans la conscience, d'inactifs symboles

des forces profondes et seules actives qui, dans le cerveau, ont pour

résultat le mouvement final: les faits de conscience ne sont alors ni

contemplatifs ni automotifs; ils sont de simples _reflets_, comme la

lumière d'une locomotive qui n'influe en rien sur son mouvement. C'est

l'hypothèse de Maudsley, de Tyndall, de Huxley, de tous ceux qui

considèrent la conscience comme un simple «épiphénomène», au-dessous

duquel les phénomènes cérébraux suivent leur cours de la même manière

que si la pensée n'existait pas. La pensée n'est alors qu'un appareil

enregistreur.--Il y a, selon nous, une quatrième hypothèse, celle des

idées-forces, d'après laquelle les motifs conscients, enveloppant des

tendances motrices, ne sont ni purement _réflecteurs_ comme dans le

mécanisme, ni purement contemplatifs comme dans la liberté

d'indifférence, ni créateurs d'eux-mêmes et automotifs comme dans

l'hypothèse des commencements absolus, mais réagissants et dirigeants.

Par là, nous verrons plus loin qu'on échappe tout ensemble: 1º à

l'indifférence qui est cachée sous le libre arbitre du spiritualisme;

2º aux commencements absolus et aux générations spontanées de

phénomènes; 3º au mécanisme inerte et à «la torpeur» du matérialisme

fataliste. Il faut assurer à la fois régularité et flexibilité

indéfinie, action de la pensée sur soi et sur le dehors; pour cela, on

ne peut admettre ni une machine brute, comme dans le matérialisme

exclusif, ni une machine miraculeuse, comme dans le criticisme

phénoméniste, ni une entité vide, comme dans le spiritualisme; nous

voulons la _vie_ avec son _activité_, avec ses _lois_, mais aussi avec

son _idéal_, qui, nous le montrerons, peut devenir le facteur de sa

propre réalisation.

Cette dernière solution nous semble la seule compatible avec la

science au point de vue _psychologique_. Quant au point de vue

_métaphysique_, il demeure à part. En ce moment, nous nous tiendrons

dans le domaine de la pure psychologie; nous ferons voir la nécessaire

évolution qui, de la liberté d'indifférence, entraîne la pensée à la

liberté créatrice de motifs, puis de celle-ci, simple apparence

provisoire, au déterminisme mécaniste, lequel à la fin a besoin d'être

complété par un déterminisme dynamiste et vivant, synthèse du

naturalisme et de l'idéalisme. Nous n'apercevons pas pour le

psychologue de position possible en dehors de ces quatre hypothèses,

auxquelles toutes les autres conceptions psychologiques viennent

logiquement se réduire. La grande objection des partisans du libre

arbitre aux déterministes est:--Vous paralysez la _volonté_; et la

grande objection des déterministes aux partisans du libre arbitre

est:--Vous paralysez l'_intelligence_.--Nous verrons qu'on peut

maintenir ensemble au point de vue psychologique l'intelligence et la

volonté, la science et l'action. Au moyen de cette conception

synthétique, on évitera à la fois l'argument _per absurdum_ opposé par

le déterminisme au libre arbitre, et l'argument _paresseux_ qui fait

le fond de toutes les objections au déterminisme.

II.--Commençons par examiner l'argumentation de l'éclectisme

spiritualiste. Elle consiste à soutenir que le libre arbitre n'est

point le pouvoir de se déterminer sans motifs, mais qu'il est le

pouvoir de se déterminer entre plusieurs motifs, par exemple entre

l'idée de l'intérêt présent ou celle de l'intérêt durable. Les motifs

sont comme des conseillers intimes prononçant de beaux discours devant

une Majesté qui se détermine ensuite selon son bon plaisir.--A quoi

l'on peut répondre:--Ou bien cette détermination elle-même a un motif

qui la détermine, et alors il y a déterminisme; ou elle n'en a pas, et

en ce cas elle est réellement indifférente; ou enfin elle en a un,

mais elle lui est contraire, et alors elle est pis qu'indifférente:

elle est irrationnelle. Le comble de l'indifférence et de

l'irrationalité en effet, c'est d'agir non seulement sans motifs, mais

contre ses motifs; or, c'est précisément ce qui caractérise le libre

arbitre du spiritualisme classique et éclectique. On en a proposé une

bonne formule en caractérisant les motifs comme de simples objets de

_contemplation_, de représentation, entre lesquels la volonté se

décide par un effort propre[35]; tel le promeneur choisit entre deux

rues dont chacune est éclairée. Ce sont des idées-spectacles, qui

n'exercent qu'une action platonique, comme les étoiles brillant sur

nos têtes, comme les astres qui ne «_nécessitent_» pas.--Mais, en

croyant par là sauver la liberté, on fait ce qui est le plus propre à

la compromettre, et on donne la main sans le savoir aux purs

mécanistes. En effet, on réduit comme eux les idées à de simples

reflets; l'action reste donc à expliquer tout entière: on n'a plus

alors de refuge que dans une volonté indifférente, qu'on place entre

deux idées comme entre deux fanaux. Aussi les matérialistes ont-ils le

droit de dire:--Votre volonté indéterminée est un mythe, et vos motifs

abstraits sont des symboles; le vrai fond, c'est le désir, face

subjective des mouvements cérébraux: et ces désirs ne sont plus des

motifs _dilettantes_: ils ne se contentent même pas d'«incliner»,

comme dit Leibnitz, ils nécessitent. Votre volonté prétendue est une

aiguille d'horloge mue par des ressorts qui sont les désirs, tout

autour d'un cadran lumineux dont les idées sont les heures.

L'intelligence vous apprend simplement quelle heure marque votre

volonté, ou, pour parler plus clairement, votre organisme: la

conscience n'est que la _mesure_ et le _symbole_ des forces

cérébrales.

[35] M. Janet, _Morale_.--Voir notre appréciation détaillée dans

notre _Critique des systèmes du morale_: La morale spiritualiste.

La vérité est qu'il n'y a pas d'idées contemplatives, sinon les idées

très abstraites et indifférentes, qui se réduisent elles-mêmes à des

_mots_ et à un _psittacisme_, quand on ne les remplit pas d'images

concrètes et par cela même de sentiments. Tout motif pratique est en

même temps un mobile, par cela même une _tendance_, à laquelle répond

une _tension_ du cerveau.

S'il en est ainsi, que devient le libre arbitre de la philosophie

traditionnelle? On définit ordinairement ce libre arbitre la faculté

de se déterminer avec la conscience et la certitude qu'on pourrait

réellement se déterminer d'une autre manière. Jusqu'à quel point cette

possibilité des contraires est-elle effectivement vérifiable dans la

conscience?

La Liberté et le Déterminisme · 第 11 / 39 段