[32] Voir notre _Critique des systèmes de morale_ (_ibid._), où

nous avons traité cette question avec détail.

Soit un motif déterminé: il est clair que je puis ne pas le

suivre,--si j'en suis un autre; mais cet autre à son tour, je puis ne

pas le suivre. J'acquiers ainsi l'idée de mon indépendance générale

par rapport à chaque motif particulier, et je finis même par me

persuader que, si je vide la volonté de tout motif, il restera encore

une puissance indépendante, une volonté _pure_ et _absolue_ analogue à

la pensée pure d'Aristote. Il me semble même alors que je réalise en

moi cette volonté et que j'en ai le sentiment ou la conscience. Mais,

quand j'ai le sentiment de n'être pas nécessité dans un acte, ce peut

être précisément parce que la nécessité y est entière. En effet, pour

sentir une nécessité et une contrainte, c'est-à-dire au fond un

obstacle, il y faut résister en quelque mesure et par cela n'être pas

complètement entraîné; mais, si la nécessité se confond avec mon

action même, ou plutôt avec mon vouloir, je n'ai plus que le sentiment

d'une spontanéité entière. Il ne faut pas se figurer toujours la

nécessité sous la forme anthropomorphique d'une contrainte matérielle,

comme celle d'un bras contraint par un autre bras; elle peut être la

volonté même et le moi; elle peut être tellement dégagée de

résistances extérieures que toute idée de contrainte disparaisse et

que la nécessité immanente se voie elle-même spontanéité.

Puisque à tous les points de vue la conscience de la liberté

individuelle demeure insaisissable, le vrai problème de la liberté est

bien celui que nous avons posé à plusieurs reprises:--Jusqu'à quel

point et par quels moyens l'idée de la liberté est-elle réalisable au

sein même du déterminisme?--C'est à ce problème qu'aboutissent

nécessairement tous les systèmes métaphysiques, et c'est sous cette

forme seule qu'on peut espérer un rapprochement pratique de ces

systèmes. Le problème de la liberté individuelle n'est autre que celui

de l'_individuation_: on ne peut espérer le résoudre théoriquement

et métaphysiquement avec certitude; il ne prend de forme scientifique

que sous la formule suivante: «Jusqu'à quel point et par quelle série

de moyens-termes pouvons-nous nous individualiser?» et aussi,

dans l'ordre moral: «Jusqu'à quel point pouvons-nous nous

universaliser?»--C'est donc une question de limite à déplacer, une

question expérimentale d'évolution et de _progrès_.

CHAPITRE DEUXIÈME

L'INDÉTERMINISME PSYCHOLOGIQUE.--LA LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE

I. L'indétermination partielle dans la sensibilité et dans

l'intelligence. Équilibre artificiel et prévalence

artificielle des idées.

II. L'indétermination dans la volonté. Critique de Reid.

III. Comment la détermination succède à

l'indétermination.--Peut-on choisir avec réflexion entre deux

choses indifférentes, et où finit la part de la liberté dans ce

choix? Expériences psychologiques. Analyse des faits de caprice

et d'obstination.

On a espéré prouver psychologiquement l'existence d'une liberté

individuelle par l'examen des cas où nous choisissons entre des choses

équivalentes et indifférentes. Rien de plus éloigné, au premier abord,

que le déterminisme mécanique et cette liberté d'indifférence ou

d'équilibre. On ne tarde pourtant pas à découvrir entre ces doctrines

une foule de points communs qui peuvent en préparer le rapprochement

dans une notion plus scientifique. Tout d'abord, elles ont également

pour fond des idées d'équilibre et de mouvement, des idées mécaniques;

et elles ne semblent guère, l'une et l'autre, s'élever au-dessus des

considérations de forces ou de quantités. La liberté d'équilibre

serait plus physique que morale; car le problème moral, que du reste

nous ne voulons pas poser encore, ne se pose jamais dans

l'indifférence. De même que les mathématiciens réduisent ce qu'on

appelle jeux de hasard à des jeux de nécessité mathématique, de même,

peut-être, cette sorte de jeu et de hasard intérieur qui semble

constituer la liberté d'indifférence s'explique-t-il par les règles

générales du mécanisme, auxquelles il paraissait d'abord faire

exception.

I.--Le mécanisme et la liberté d'indifférence s'accordent à

reconnaître dans la sensibilité, dans l'intelligence, dans l'activité,

des cas d'indétermination et de statique mentale qui se ramènent à des

états d'équilibre. Mais, l'un et l'autre système le reconnaissent

aussi, cette indifférence intérieure, dans nos diverses facultés,

n'est jamais que partielle: le repos absolu serait pour nous la mort.

La _sensibilité_ semble parfois dans un état de complète indifférence;

mais, avec un peu d'attention, on y découvre toujours quelque

sentiment confus, qui enveloppe un effort plus ou moins pénible ou un

déploiement plus ou moins agréable d'activité. Je puis d'ailleurs, en

faisant attention à quelque objet, soustraire ma réflexion, sinon mon

être tout entier, à ces petits changements qui surviennent dans ma

sensibilité. C'est alors que celle-ci paraît indifférente; mais cette

indifférence n'est pas absolue: car je prends intérêt et plaisir à

diriger ma pensée dans ce calme même des sens, comme une barque sur

des eaux endormies et indifférentes. En l'absence de tous les autres

plaisirs, celui-là reste; il ressemble au sillon que la barque produit

à sa suite sur la surface qu'elle traverse: tout autre flot a disparu,

mais celui-là suffirait encore pour faire tressaillir la masse des

eaux et y entretenir un mouvement perpétuel.

* * * * *

L'indétermination absolue de l'_intelligence_ ne serait que la

possibilité abstraite de penser. Ce n'est pas dans cette torpeur de

l'intelligence qu'il faut chercher la place et le domaine de la

liberté. Si celle-ci peut s'exercer dans l'indifférence du jugement,

il ne s'agit alors que d'une indifférence sur certains points, qui ne

doit pas exclure, mais plutôt favoriser l'action déterminée de

l'esprit sur d'autres points.

L'indifférence partielle de l'entendement peut être produite en

premier lieu par l'_ignorance_; car, à l'égard de ce qu'elle ignore

entièrement, mon intelligence ne saurait être qu'indifférente et en

repos. La seconde cause d'indétermination dans le jugement est le

_doute_. En effet, le doute est un équilibre produit par l'équivalence

en quantité et en qualité des raisons pour l'affirmative et des

raisons pour la négative. Ces raisons, considérées en elles-mêmes et

dans la réalité concrète des choses, ne sont jamais parfaitement

équivalentes, et c'est ce que Leibniz soutiendrait à bon droit; mais,

Leibniz ne l'a pas assez remarqué, elles peuvent être équivalentes

pour notre intelligence imparfaite, qui ne connaît jamais tous les

termes de la question. Par exemple, si je sais qu'une urne où je dois

puiser contient cinq boules blanches et cinq boules noires, sans

connaître rien de plus, il y aura équilibre parfait dans mon

intelligence entre le pour et le contre. Pourtant, cet équilibre

n'existe pas dans la réalité. Les boules ne sont pas toutes à égale

distance de ma main; il en est qui sont au fond de l'urne, et

d'autres par dessus; il y a aussi dans le mécanisme de mon bras

quelque chose qui le fera dévier à droite plutôt qu'à gauche. Si je

connaissais tous les éléments concrets de la question, l'équilibre

serait rompu et le doute disparaîtrait de mon esprit. C'est donc

l'ignorance, en définitive, qui produit le doute, et cette seconde

cause d'indétermination intellectuelle se ramène à la première.

L'ignorance, nous obligeant à négliger certaines choses qui existent

dans la réalité sans exister dans notre pensée, est une sorte

d'abstraction naturelle et forcée. D'autre part, l'_abstraction_

logique pourrait être appelée une ignorance artificielle par laquelle

nous rendons notre intelligence indéterminée sur certains points pour

pouvoir la déterminer sur d'autres points. C'est là un troisième moyen

de produire l'indifférence. L'artifice de l'abstraction, en effet, ne

nous sert pas seulement dans les questions théoriques; nous le mettons

aussi en usage dans les problèmes pratiques, quand nous délibérons sur

ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Nous pouvons alors, par

l'abstraction, introduire momentanément l'équilibre entre des idées

qui ne sont réellement pas équivalentes. Entre deux partis, dont l'un

au premier abord prévaut dans mon jugement, je puis rétablir

artificiellement l'équilibre, en faisant abstraction des différences

de valeur pour ne considérer que les ressemblances, en détournant mon

attention de certains points pour la fixer sur d'autres. L'attention

ressemble alors au balancier dont on se sert pour maintenir un

équilibre instable: suivant qu'on le penche à droite ou à gauche, on

établit la compensation et l'indifférence entre des forces

différentes. Cet art de l'équilibre nous est familier à tous; l'enfant

l'emploie de bonne heure instinctivement, et l'homme finit par y

montrer une adresse vraiment merveilleuse.

Nous pouvons aller plus loin encore, et faire en sorte que le parti

inférieur paraisse non seulement égal, mais supérieur à l'autre. Nous

faisons, par l'abstraction, rentrer dans une sorte de nuit ce qui

pourrait assurer la supériorité à un parti, et nous ne projetons la

lumière que sur les côtés par où l'infériorité se montre. Les ruses

des sophistes pour faire triompher la mauvaise cause, nous les

employons au sein même de notre conscience, dans cette sorte

d'assemblée délibérante que forment nos idées.

Nous pouvons aussi, comme les rhéteurs et les sophistes, compenser la

valeur d'une raison très forte par un grand nombre de raisons faibles.

La première prévaudrait sur chacune des raisons opposées prise à part;

mais elle peut être équilibrée ou surpassée par leur ensemble.

Parfois encore, comme l'a fait voir Leibniz, la victoire que nous

n'aurions pas obtenue en gros, nous l'obtenons en détail, par un

groupement habile des questions et des raisons qui fait que, dans

chaque groupe, le pour doit l'emporter. Cet artifice rappelle

l'adresse des politiques et les moyens dont ils se servent, dans les

pays de suffrage, pour obtenir une majorité plus apparente que réelle,

en groupant les électeurs dans des circonscriptions habilement

distribuées.

Le langage, qui n'est qu'un procédé particulier d'abstraction et

d'analyse, est aussi un moyen puissant pour produire artificiellement

l'équivalence ou la prévalence des idées. Quelque différents que

soient en eux-mêmes le devoir et l'intérêt, les mots de _devoir_ et

d'_intérêt_ peuvent être considérés comme indifférents, et nous

sommes, par rapport à ces mots, dans un état d'équilibre relatif. Il

en est de même des propositions verbales, quand on les compare entre

elles. «Il est bon en soi de faire son devoir,» «il est bon pour moi

de suivre mon intérêt;»--voilà des propositions très différentes pour

le sens, mais qui deviendront presque indifférentes si on débite les

mots sans faire attention aux idées. L'idée vraie d'un devoir aurait

pu l'emporter sur ma passion présente; mais si je n'oppose à cette

passion que le mot même de devoir et la pensée vague qu'il enferme, ne

pourrai-je pas parvenir, non seulement à équilibrer les chances entre

les diverses raisons, mais même à faire prévaloir dans mon jugement la

raison la moins bonne? Leibniz remarque que souvent, en pensant «à

Dieu,» à la vertu, à la félicité, nous raisonnons en paroles, presque

sans avoir l'objet même dans l'esprit; nous débitons les mots comme

des perroquets, et nos raisonnements «sont une espèce de psittacisme»

qui ne fournit rien pour le présent à la conscience morale. Les mots

peuvent donc être pour l'intelligence un moyen de se soustraire tout à

la fois à l'action du sensible et à celle de «l'intelligible.» Par les

mots, l'esprit devient comme indépendant des choses mêmes et de leurs

différences réelles; par eux il peut se mouvoir facilement en tous

sens et porter son attention sur ce qui lui plaît.

Produit de l'ignorance naturelle ou de l'abstraction artificielle,

l'indifférence qu'offre parfois la pensée s'accorde avec le

déterminisme aussi bien qu'avec la doctrine contraire. Si le désaccord

a lieu, ce sera plutôt dans l'explication des états d'indifférence ou

d'équilibre que peut offrir la volonté et des moyens par lesquels elle

en sort.

II.--Les mobiles et les motifs qui influent sur notre activité ne sont

autre chose que les déterminations de notre sensibilité et de notre

intelligence. Reid et les éclectiques ont représenté la volonté comme

une sorte de puissance neutre qui demeurerait par elle-même

indifférente aux différences survenues dans le sentiment ou dans la

pensée, et qui ne subirait de leur part aucune action réelle, aucune

détermination, ni totale ni partielle. «Des motifs, dit Reid, ne sont

ni causes ni agents; ils supposent une cause efficiente, et sans elle

ne peuvent rien produire... Un motif est également incapable d'action

et de passion, parce qu'il n'est pas une chose qui existe, mais une

chose qui est conçue; c'est ce que les scolastiques appelaient un être

de raison, _ens rationis_. Les motifs peuvent donc influer sur

l'action, mais ils n'agissent pas[33].» Un motif, dit Reid, n'est

qu'une chose _conçue_; mais d'abord une chose conçue est en même temps

une chose _sentie_, parce que nous prenons toujours un intérêt

quelconque à nos idées. En outre, un motif est une réelle _action_

exercée sur nous et par nous. La peur, par exemple, est-elle donc un

_être de raison_ qui ne peut agir? Ce n'est sans doute pas la peur

prise abstraitement qui agit, semblable aux Euménides et aux Gorgones;

mais c'est l'objet terrible qui agit sur nous et qui par cela même

modifie notre activité, en provoquant une réaction dont la force est

d'autant plus grande que l'action extérieure a été elle-même plus

forte. Il y a dans tout motif, dans toute idée, un commencement

d'action et même de mouvement qui tend à persister et à s'accroître,

comme un élan qui nous serait imprimé ou que nous nous imprimerions.

Toute idée est déjà une force; notre activité n'est donc ici nullement

indifférente.

[33] Reid, trad. Jouffroy. t. II, 212.

Reid se contredit lui-même en disant que les motifs peuvent influencer

notre action et nous pousser à agir, mais qu'ils n'agissent pas, comme

si influencer n'était pas agir. Hamilton montre bien ce paralogisme de

Reid: «Si les motifs _poussent_ à agir, dit-il, ils doivent coopérer à

l'action en produisant un certain effet sur l'agent.» Mais Hamilton

commet un paralogisme à son tour lorsqu'il ajoute: «Cela ne change

rien au raisonnement de dire (avec les nécessitaires) que les motifs

déterminent l'homme à agir, ou de dire (avec Reid) qu'ils le

déterminent à se déterminer à agir[34].»--Cela change quelque chose,

au contraire. Dans le premier cas, l'action du motif est seule et

suffit seule à produire l'effet final, par exemple la fuite du danger.

Dans le second cas, il y a place pour une autre action, qui peut-être

sera elle-même fatale, mais qui peut-être aussi sera libre. Autre

chose est de dire simplement que la colère me détermine, et autre

chose de dire qu'elle me détermine à me déterminer; car il restera à

savoir si la fatalité ne cesse pas là où cesse la première

détermination, produite par l'objet, et si la liberté ne commence pas

là où commence la seconde, qui vient de moi-même. Il n'y aurait qu'une

contradiction apparente dans ces mots: «La peur m'a déterminé

fatalement à me déterminer librement entre le courage ou la fuite.»

Nous ne prétendons pas que cette détermination libre existe; mais

Hamilton n'en prouve pas l'impossibilité, et l'action du dehors n'est

pas incompatible avec notre action personnelle. Reid et Hamilton ne

mettent, l'un et l'autre, qu'un facteur là où il y en a peut-être

deux.

[34] _Notes à Reid_, p. 608 de l'édition anglaise.

Ainsi, les motifs étant l'action de causes réelles et motrices, on ne

peut pas se représenter notre activité comme capable de demeurer

absolument indifférente sous cette action. Tous les changements qui se

produisent dans le sentiment et la pensée produisent eux-mêmes des

changements dans l'activité; ce qui semble alors s'accomplir dans

trois «facultés» différentes est au fond la même action motrice

tendant à persévérer et à croître, tendant à devenir complète,

objective et extérieure, d'incomplète et de subjective qu'elle était

d'abord. Si donc les motifs peuvent donner lieu à des faits

d'indifférence dans l'activité, ce ne sera jamais une indifférence

totale qui pénétrerait dans le fond même de la volonté, mais seulement

cette indifférence partielle produite par l'équilibre de plusieurs

forces. Examinons ces cas d'équilibre et de statique.

III.--Les motifs donnent lieu à des effets statiques ou mécaniques,

parce qu'ils enveloppent de la force. On demandera peut-être comment

se mesure cette force des motifs; on dira avec Jouffroy qu'il n'y a

point de commune mesure entre une idée et une passion, ou entre telle

idée et telle autre.--C'est oublier que toute idée est aussi un

sentiment; c'est oublier surtout que les motifs et les mobiles sont

des actions suivies de réaction. Là où se trouve l'action se trouve

aussi l'intensité, la force. C'est donc dans l'action qu'est la

commune mesure: nous mesurons l'intensité des motifs à l'intensité de

l'action que notre caractère, notre moi, est obligé de déployer pour

leur résister, en d'autres termes, à l'effort. Il se passe alors

quelque chose d'analogue à ce que nous faisons en soupesant un objet,

quand nous apprécions le poids par l'effort que cet objet exige pour

être soulevé. Si les instruments de précision manquent pour les forces

spirituelles, les lois générales de la combinaison des forces n'en

sont pas moins ici applicables. Remarquons d'ailleurs que les forces

mentales sont elles-mêmes le type d'après lequel nous nous figurons

les autres; nous n'avons après tout conscience que de la force

intérieure,--effort, tendance, désir,--et c'est par analogie avec elle

que nous nous représentons la nature intime des autres forces.

Deux tendances contraires et d'égale intensité peuvent produire un

équilibre relatif dans notre activité; équilibre toujours fort

instable, et qui devrait se représenter matériellement par une

oscillation plutôt que par le repos. Il nous est impossible, en effet,

d'avoir l'esprit également fixé sur deux objets à la fois, par exemple

le péril présent et le regret à venir d'une action lâche. De ces deux

idées, il en est toujours une qui domine quelque peu et tend à

s'éclairer tandis que l'autre s'obscurcit.

La réflexion même qui nous avertit de l'idée actuellement dominante

fait surgir à son tour l'idée dominée, en vertu de l'habituelle

association des contraires, qui, dans la délibération entre des

contraires, est nécessairement en jeu. La tendance tout à l'heure

maîtresse est alors peu à peu contrebalancée. De là, comme nous

l'avons déjà remarqué, une oscillation analogue à celle du pendule.

La force constante de la pesanteur, qui excite le pendule à rentrer

dans sa position normale, peut être aussi comparée à la tendance

constante qui incline l'esprit vers le bonheur en général: le désir

inné du bonheur n'est-il pas comme la gravitation naturelle des

volontés vers leur centre? Les impulsions particulières à droite ou à

gauche sont analogues aux tendances tour à tour prédominantes. La

résistance que l'air oppose aux mouvements du pendule et qui peu à peu

les ralentit, a pour analogue la diminution progressive d'intensité

que produisent dans nos tendances rivales, soit l'habitude, soit la

fatigue et l'ennui. Enfin, le point fixe auquel est attaché le pendule

pourrait être comparé à l'unité, réelle ou apparente, de notre moi.

L'oscillation de l'activité a pour conséquence finale, soit le repos,

soit le mouvement dans une direction déterminée. Souvent nous ne

savons pas pourquoi l'indétermination primitive a eu pour résultat

telle détermination plutôt que telle autre. Cependant il y a toujours

une raison qui explique le fait; mais cette raison n'est pas une idée

conçue par l'esprit, un motif conscient, et c'est pour cela même que

le résultat est mécanique. L'absence de motif ne prouve pas qu'alors

je sois libre: au contraire, la liberté disparaît avec le motif même,

qui fait place à des influences involontaires. Je veux prendre une

guinée pour acquitter une dette, et j'étends le bras vers les guinées

qui sont sous mes yeux: là il y a motif, et il peut y avoir liberté.

Ma main saisit telle guinée et non pas telle autre: là il n'y a plus

de motif et, contrairement à l'opinion de Reid, il n'y a plus de

liberté. Le résultat ne cesse pas d'avoir une cause; mais cette cause

est dans les organes et dans les circonstances extérieures. Aussi je

m'attribue la détermination initiale, qui était de choisir une guinée

_quelconque_, et non le choix final de _telle_ guinée. La preuve en

est que, si la guinée se trouve être fausse, je décline toute

responsabilité. Et en effet, les guinées se confondaient pour mon

esprit, grâce à ma faculté d'abstraire, et formaient une pluralité de

termes identiques; ce n'est donc pas sur telle guinée particulière,

mais sur la guinée en général qu'a porté ma détermination volontaire.

Or, il n'y avait pas indifférence de ma volonté à l'égard de la guinée

en général, conçue comme moyen de payer ma dette. La guinée en général

n'est pas une chose indéterminée et indifférente: elle offre des

caractères précis, parmi lesquels se trouve la possibilité de servir

au payement d'une dette, et c'est par rapport à ces caractères

déterminés que je me suis déterminé moi-même, en laissant les autres

caractères dans le vague. Mais, comme je vis dans un monde où on

n'acquitte pas ses dettes avec la guinée en général, il faut bien que

l'action aboutisse à une guinée particulière. Ma volonté laisse alors

à des causes étrangères le soin de déterminer ce que j'avais laissé

dans l'indétermination; le problème est ainsi résolu par des causes

qui ne sont plus moi; j'abdique à partir d'un certain point, et me

confie à des forces extérieures; je donne l'impulsion initiale en

laissant au milieu où elle se propage le soin de l'achever. Ma main

est comme le cheval auquel on a donné un coup d'éperon, et qui va

ensuite par lui-même, un peu plus à gauche ou un peu plus à droite,

selon les circonstances. La portion indéterminée des choses auxquelles

je me détermine est donc la limite que je pose à la sphère d'action de

ma volonté; je veux telles et telles choses jusqu'à cette limite où

doit commencer, avec mon abstention, l'action de l'extérieur. Je puis

d'ailleurs étendre plus ou moins la sphère de mon action propre; je

puis me déterminer à prendre telle guinée dans le tas qui est à

droite, et une guinée à telle effigie, et une guinée neuve, etc. Mais,

comme il m'est impossible de passer en revue l'infinité des

caractères inhérents à une guinée concrète et réelle, il y aura

toujours quelque abstraction dans mon idée, et la sphère de ma

détermination sera enveloppée d'une sphère indéterminée.

La Liberté et le Déterminisme · 第 10 / 39 段