On ne prouve pas que le _moi_ soit de tout point illusoire et que la

conscience spontanée soit sans fond propre, quand on rappelle les

incontestables déviations et les erreurs dont l'_idée_ réfléchie du

moi est susceptible. En premier lieu, dit-on, certains matériaux

étrangers peuvent s'introduire dans l'idée que nous avons de

nous-mêmes; une série d'événements imaginaires s'insère alors dans la

série des événements réels, et nous nous attribuons ce que nous

n'avons pas fait[26].--Soit, répondent les partisans du moi identique;

mais sur quel point alors porte exactement l'erreur? Est-ce sur le

moi et sur la volonté, ou au contraire sur tout ce qui n'est pas le

moi ni son action? Balzac croit avoir donné à son ami un cheval qu'il

avait l'intention de lui offrir, et qu'il ne lui a pas donné

réellement; l'erreur porte sur la réalisation effective et matérielle

de la chose dans le monde externe, sur la part du non-moi: Balzac a

réellement _désiré_ et _voulu_ faire ce don, il l'a réellement _fait_

dans son imagination, et il a assisté d'avance à la scène dont il

était le principal acteur. De même pour les songes et les

hallucinations; ce qui leur manque, c'est la réalité extérieure dans

le non-moi, nullement la réalité intérieure dans la conscience. Dans

d'autres cas, inverses des précédents, nous attribuons à autrui des

événements qui appartiennent au moi. Au milieu d'un monologue mental,

une apostrophe, une réponse jaillit, une sorte de personnage intérieur

surgit et nous parle à la deuxième personne:--Rentre en toi-même,

Octave, et cesse de te plaindre.--«Supposez que ces apostrophes, ces

réponses, tout en demeurant mentales, soient tout à fait imprévues et

_involontaires_, que le malade ne puisse les provoquer _à son choix_,

qu'il les subisse, qu'il en soit obsédé; supposez enfin que ces

discours soient bien liés, indiquent une intention..., il sera tenté

de les attribuer à un interlocuteur invisible[27].» Les partisans du

moi identique répondent à M. Taine qu'il est obligé d'introduire ici

la distinction du volontaire et de l'involontaire, pour expliquer

l'aliénation d'une partie de nos pensées, de nos sentiments, de nos

actes. Ce que nous _subissons_ doit nous paraître étranger; or, nous

pouvons devenir en quelque sorte passifs de nous-mêmes; des choses

d'abord volontaires deviennent involontaires par l'habitude: il

s'établit alors une lutte de nous avec nous-mêmes, du moins de la

volition présente avec les effets accumulés des volitions passées, ou,

physiologiquement, de la voie nouvelle que tente de suivre la décharge

nerveuse avec les canaux déjà tracés qui s'opposent à ce nouveau

cours. Il y a toujours en nous une aliénation partielle de nous-mêmes;

pour que cette aliénation s'exagère jusqu'à l'hallucination, il suffit

que les conditions organiques viennent ajouter leur tyrannie à celle

qui résulte déjà de nos idées et de nos passions acquises. Les

vibrations maladives du cerveau produisent alors des sensations

fortes, réellement imprévues et non voulues. D'après les règles

ordinaires de l'attribution aux causes, nous attribuons ce que nous

éprouvons à des causes différentes de nous-mêmes, et à vrai dire nous

n'avons pas tort; notre seule erreur, c'est de projeter à une trop

grande distance les causes étrangères à notre volonté. Elles sont en

nous et dans notre cerveau; notre induction les place plus loin dans

le monde extérieur; ici encore l'erreur porte, à vrai dire, sur

l'extériorité. Si le moi se trompe, c'est dans le partage des modes

relatifs entre les deux termes, moi et non-moi. Les associations,

étant acquises, peuvent être défaites, même les plus importantes. Par

exemple l'association du sentiment de notre existence propre avec

notre nom propre peut être détruite; Pierre se donne le nom de Paul;

il peut même confondre l'histoire de Paul avec la sienne. Mais notre

histoire, à vrai dire, n'est pas encore tout à fait nous-mêmes; c'est

notre manifestation à travers le temps. Notre histoire est surtout

celle de nos relations avec autrui et avec les choses extérieures;

elle a surtout pour objet nos affaires étrangères, dont nos affaires

intérieures elles-mêmes ne sont jamais isolées. Tout cela peut donc à

la rigueur s'oublier, se confondre, s'aliéner. Dans ce cas encore,

l'oubli et l'erreur portent seulement sur nos relations multiples, qui

ne sont pas le _moi_ lui-même, réel ou formel. L'oubli, du reste,

semble être toujours momentané, l'erreur toujours réparable; la

maladie a toujours un remède, connu ou inconnu. La nature opère

souvent la guérison par ses propres ressources, à défaut de l'art.

Témoin cette dame américaine qui, au sortir d'un long sommeil, se

réveilla sans aucun souvenir apparent, fit de nouveau connaissance

avec ceux qui l'entouraient, apprit de nouveau à écrire, puis, après

un autre sommeil prolongé, retrouva au réveil le souvenir de sa

première période en perdant celui de la seconde. On en a conclu qu'il

y avait dans le même être deux personnes morales, deux _moi_ qui se

sont succédé périodiquement pendant plus de quatre années. C'est aller

un peu trop vite. On nous dit que cette dame, «quand elle est dans son

ancien état,» a une belle écriture, et dans son second «une pauvre

écriture maladroite;» l'écriture n'est pas le moi ni la volonté. On

ajoute qu'elle ne reconnaît pas dans une période les personnes qu'elle

n'a vues que dans la période précédente; les autres personnes ne sont

pas le moi. On ne nous dit pas si son caractère était sensiblement

modifié: la chose aurait valu la peine d'un examen, car ici nous

approchons du moi; mais enfin, supposons un complet oubli, une vraie

table rase: ce n'est encore là qu'une perte apparente de soi-même,

puisque en fait tous les souvenirs qui semblaient à jamais perdus ont

été retrouvés. Donc le premier _moi_, réel ou formel, subsistait

toujours, et il est inutile de faire intervenir un second moi, un

second personnage, là où le premier suffit. Quand la chaleur employée

à faire fondre la glace devient latente, puis, après la fusion,

redevient sensible, nous ne croyons pas nécessaire de supposer deux

chaleurs. Ce cas maladif exceptionnel a son analogue dans

l'alternative de la veille et du sommeil, qui ne scinde pas pour cela

véritablement notre conscience en deux. Bien plus, pendant la veille

même, il a son analogue dans les faits les plus simples d'oubli.

L'oubli est un sommeil partiel, comme le sommeil est un oubli partiel.

Par exemple, je vais de mon bureau à ma bibliothèque pour chercher un

livre; en chemin j'oublie de quel livre il s'agit et fais d'inutiles

efforts pour m'en souvenir: est-ce à dire que je sois scindé en deux,

que je sois devenu une autre personne, qu'il y ait en moi-même deux

moi, l'un qui pensait tout à l'heure à ce livre, l'autre qui n'y pense

plus? Je reviens à mon bureau pour me remettre dans le même courant

d'idées, et un instant après le souvenir me revient; est-ce le premier

moi qui a pris la place du second? L'écheveau des associations est

toujours plus ou moins extérieur à ma volonté, de même que l'écheveau

de fil à la main qui le débrouille. Ce que j'entends par _moi_ est

quelque chose qui me paraît supérieur à ce que j'oublie comme à ce

dont je me souviens. Supposons qu'au lieu d'oublier un seul fait,

j'oublie toute une série de faits, toute une période de mon histoire,

et même toute mon histoire: je ne deviendrai pas nécessairement pour

cela un autre individu. La solution de continuité produite dans la

connaissance analytique de moi-même pourrait n'être pas absolue et ne

pas m'atteindre en moi-même; les perceptions sourdes dont parle

Leibniz continueraient à manifester le même individu.

[26] Voir M. Taine, l'_Intelligence_, II, p. 191.

[27] Voir Taine, l'_Intelligence_, II, p. 199.

Telle est la discussion à laquelle peuvent donner lieu les maladies de

la mémoire et de la conscience, sous lesquelles on peut toujours

supposer la persistance de notre identité personnelle, liée elle-même

à la persistance du cerveau. Mais, ni d'un côté ni de l'autre, aucun

argument n'est décisif relativement à la réalité absolue des choses.

Si les matérialistes ne peuvent entièrement démontrer la non-identité

absolue du moi, encore bien moins les spiritualistes peuvent-ils

démontrer ou vérifier son identité absolue. La mémoire fût-elle

toujours à l'abri des altérations et des maladies, des erreurs mêmes

sur le passé, elle ne constituerait pas pour cela une preuve

suffisante de notre identité.

En effet, nous ne saisissons pas directement le passé en lui-même;

nous ne pouvons le saisir que dans le présent. Dès lors, en nous

supposant réduits à cette preuve, nous pouvons toujours nous demander

si, dans l'intervalle du passé au présent, nous n'avons point changé

en notre fond, quoique identiques dans la forme de la pensée. D'autant

plus que, matériellement, la mémoire est liée à une innervation du

cerveau, dont les parties sont changeantes. «Une boule élastique qui

en choque une autre en droite ligne, dit Kant, lui communique tout son

mouvement, par conséquent tout son état, si l'on ne considère que les

positions dans l'espace. Or, admettez, par analogie avec ces boules,

des substances dont l'une transmettrait à l'autre ses représentations

avec la conscience qui les accompagne, la dernière substance aurait

conscience de tous les états qui se seraient succédé avant elle comme

des siens propres, puisque ces états seraient passés en elle avec la

conscience qui les accompagne, et pourtant elle n'aurait pas été la

même personne dans tous ces états.» Le souvenir, en effet, comme

renouvellement d'une représentation particulière, est un phénomène qui

peut se transmettre et se reproduire de la même façon que les autres

phénomènes. Seule, la reconnaissance immédiate d'un moi absolu

dépasserait la sphère des phénomènes; mais elle présupposerait un

moyen de se reconnaître qui fût indépendant du temps lui-même. La

conscience de l'identité dans différents temps impliquerait la

conscience de quelque principe qui, dans un même temps, dépasserait le

temps et fonderait par là l'identité à venir. Aussi, Maine de Biran et

ses disciples ont-ils été amenés à soutenir que nous nous saisissons

nous-mêmes en dehors du temps et, comme dit Spinoza, _sub specie

æterni_. Mais, outre que cette conscience de l'éternel ou de

l'intemporel, qui serait la conscience et l'intuition du _noumène_,

est ce qu'il y a de plus problématique, elle ne serait toujours,

fût-elle certaine, qu'une conscience non individuelle, une conscience

de ce qui est supérieur au moi, de ce qui est vous autant que moi, une

conscience de l'universel. Le moi ne serait plus absorbé dans ses

organes, mais il le serait dans l'unité absolue de la «raison.» La

volonté dont nous aurions ainsi la vague conscience serait de nouveau

la volonté universelle de Schopenhauer ou la substance éternelle de

Spinoza.

A l'objection de Kant, tirée de la communication du mouvement et, en

dernière analyse, de la communication du _changement_ ou des _manières

d'être_, on ne pourrait répondre qu'en montrant dans la conscience

quelque chose d'absolument incommunicable; et pour trouver ce je ne

sais quoi d'incommunicable, il ne suffirait pas de comparer le moi en

différents temps, il faudrait pouvoir reconnaître, non seulement dans

un seul et même instant, mais même indépendamment de toute durée, ce

qui le rend incommunicable et impénétrable. Or, dès qu'on s'élève

au-dessus du temps comme de l'espace, l'être est, au contraire,

nécessairement pensé comme communicable, pénétrable, ouvert de toutes

parts, en un mot universel. L'individuation, à cette hauteur, se perd

dans un profond mystère, et on ne peut plus comprendre tous les

esprits que dans un seul esprit. D'autre part, si de cette région

problématique des noumènes nous redescendons dans le monde du temps et

de l'expérience, le moi ne nous offre plus qu'une impénétrabilité de

_fait_ et en quelque sorte matérielle, qu'une incommunicabilité

relative qui peut n'être pas définitive. En effet, il y a

nécessairement communication, d'une manière quelconque, entre les

êtres, puisqu'en fait et dans l'expérience nous nous communiquons des

changements, des modifications, nous agissons et pâtissons les uns par

rapport aux autres. Contre ce fait (pas plus que contre la réalité du

mouvement) ne peuvent prévaloir les spéculations des métaphysiciens

sur l'incommunicabilité entre les «substances,» ou, si les substances

sont réellement incommunicables, le fait de la communication

réciproque prouve précisément que nous ne sommes point des substances.

L'histoire naturelle et la psychologie des animaux nous montrent la

fusion de plusieurs êtres en un seul, doué probablement de quelque

conscience centrale. L'insecte coupé en deux tronçons qui continuent

de sentir nous révèle la division possible d'une conscience encore à

l'état de dispersion. La communication mutuelle des sensations entre

les deux soeurs jumelles soudées par le tronc, est un fait

physiologique qui nous ouvre des perspectives sur la possibilité de

fondre deux cerveaux, deux vies, peut-être deux consciences en une

seule[28]. Actuellement, les _moi_ sont impénétrables; mais

l'impossibilité de les fondre peut tenir à l'impossibilité de fondre

les cerveaux. Si nous pouvions greffer un centre cérébral sur un

autre, rien ne prouve que nous ne ferions pas entrer des sensations,

auparavant isolées, dans une conscience commune, comme un son entre

dans un accord qui a pour nous son unité, sa forme individuelle. Sans

doute, nous n'arrivons pas à comprendre ce mystère: ne faire plus

qu'un avec une autre conscience, se fondre en autrui, et pourtant

c'est ce que rêve et semble poursuivre l'amour. Qui sait si ce rêve

n'est pas l'expression de ce que fait continuellement la nature, et si

l'alchimie universelle n'opère pas la transmutation des sensations par

la centralisation progressive des organismes? Ce _moi_ dont nous

voudrions faire quelque chose d'absolu,--qui pourtant doit bien être

dérivé de quelque façon et de quelque façon relatif, s'il n'est pas

l'«Absolu» même, s'il n'est pas Dieu,--ce _moi_ que Descartes voulait

établir au rang de premier principe, plus nous le cherchons, plus nous

le voyons s'évanouir, soit dans les phénomènes dont il semble

l'harmonie concrète, soit dans l'être universel qui n'est plus _ma_

pensée, mais _la_ pensée ou _l'_action partout présente.

[28] Voir, sur ce point et sur le caractère de la conscience,

notre chapitre relatif à la _conscience sociale_ dans la _Science

sociale contemporaine_.

Dès lors, que devient la conscience de notre indépendance en tant que

_moi_, de notre liberté _individuelle_?

Cette conscience de la liberté supposerait que nous nous voyons

absolument indépendants: 1º de notre corps; 2º de l'univers; 3º du

principe même de l'univers. Eh bien, nous aurons beau contempler notre

conscience et répéter avec Descartes: _cogito, cogito_, nous ne

verrons pas par là notre réelle indépendance par rapport à notre

organisme. «Ce qui peut être conçu séparément, dit Descartes, peut

aussi exister séparément.» Kant a montré l'impossibilité de ce passage

d'une distinction intellectuelle, subjective, à une séparation réelle,

objective. «Dire que je distingue ma propre existence, comme être

pensant, des autres choses qui sont hors de moi, et dont mon corps

fait aussi partie, c'est là une proposition simplement analytique; car

les _autres_ choses sont précisément celles que je _conçois_ comme

_distinctes_ de moi. Mais cette conscience de moi-même est-elle

_possible_ sans les choses hors de moi, par lesquelles les

représentations me sont données, et par conséquent puis-je _exister_

simplement comme être pensant, _sans_ être _homme_ [et uni à un

corps]? C'est ce que je ne sais point du tout par là[29].»

[29] _Raison pure_, II, p. 11.

Je sais encore bien moins, par la connaissance de ma conscience, si je

puis exister indépendamment de la totalité des êtres, de l'univers

avec lequel mes organes me mettent en communication. Il faudrait, pour

le savoir, que j'eusse mesuré l'action de toutes les causes

extérieures, et que je pusse montrer un _résidu_ inexplicable par ces

causes, explicable par moi. J'aurais besoin, pour résoudre ce

problème, de la science universelle. La prétendue conscience de la

liberté serait donc identique à la science de l'univers. Quant à

savoir si je puis exister sans un principe supérieur à moi comme à

l'univers même, en un mot si je suis l'absolu, c'est ce que

l'inspection de ma conscience ne m'apprendra jamais. Et pourtant, pour

avoir conscience de ma _substantialité_ propre, il ne faudrait rien

moins qu'avoir conscience de ce que les scolastiques appelaient mon

_aséité_, mon existence par moi seul[30]. On définit la substance ce

qui est véritablement en soi-même et non dans autre chose comme une

simple qualité. Mais ce qui est en soi-même, Spinoza l'a bien compris,

c'est ce qui est par soi-même, ce qui est cause de soi-même, ce qui

est indépendant ou absolu. On a beaucoup critiqué cette définition de

Spinoza; mais, en définitive, l'être qui ne contient en lui-même rien

d'absolu, et qui n'est qu'un ensemble de relations et de dépendances,

a-t-il le droit de dire qu'il existe individuellement et en lui-même?

Que peut-il montrer, comme titre à l'existence, qui lui appartienne?

A-t-il un droit de propriété véritable à faire valoir dans le domaine

infini de l'être? ne pourrait-on pas montrer toujours que, s'il

possède quelque chose à la surface, le sol lui-même et le fonds ne lui

appartiennent point? Il est de par toutes les autres choses et non de

par lui-même; en conséquence, il est en tout, plutôt qu'en lui-même.

Il n'est pas plus _pour_ soi que _par_ soi et _en_ soi. Ce sont là

trois choses inséparables. La conscience de la vraie substantialité,

la conscience de l'absolu, voilà ce qui pourrait constituer une vraie

conscience de notre indépendance personnelle, de notre liberté, voyant

en soi, _a priori_, la raison et la cause de tout ce qu'elle veut, de

tout ce qu'elle est. Si on le méconnaît, c'est qu'on partage une

erreur commune à presque tous les philosophes: la confusion du

_nécessaire_ et de l'_absolu_, laquelle se réduit à la confusion de la

nécessité et de la liberté. Entend-on par substance la dernière

_nécessité_ de notre être, ce qui nous impose nos manières d'être

fondamentales, notre caractère personnel?--Alors, relativement à nous,

la substance devient quelque chose de passif, reçu du dehors. Or, ce

n'est plus notre activité, notre _volonté_, mais notre _nature_.

Cherchons _en nous_ cette nécessité dernière, nous ne la trouverons

pas. Notre nature nous a été donnée, imposée: c'est la part du

physique. Notre nature se réduit aux conditions extérieures de notre

activité, au milieu où elle agit, aux nécessités qu'elle subit, aux

dépendances et aux relations où elle est engagée. En croyant nous

chercher nous-mêmes dans cette substance prétendue qui serait notre

nécessité, nous cherchons autre chose. La substance ainsi entendue

est, comme toute nécessité, impersonnelle. J'ajoute qu'elle est

_physique_; c'est notre corps. Et, comme notre corps n'est qu'un

détail du grand monde, notre substance est universelle: notre vrai

_support_ est le monde entier. Enfin, si le monde entier se ramène à

quelque nécessité primitive et universelle, notre substance finit par

se confondre avec cette unité nécessaire, avec cette loi universelle,

avec ce _fatum_ suprême, qu'on a si faussement appelé Dieu. Dans cette

première voie, notre substance fuit donc en quelque sorte devant nous.

Loin d'être le _moi_, la personne, elle est le non-moi, l'impersonnel.

De sorte qu'on aboutit par là à cette conséquence: notre être, c'est

l'être d'autrui et de tous. En d'autres termes, nous n'existons pas

réellement. Telle serait, dans cette hypothèse, la substance

_objective, inconnue_, l'X de l'équation universelle, le noumène

insaisissable.

[30] «Les spiritualistes, avons-nous dit ailleurs (_Critique des

systèmes de morale_, p. 287), distinguent entre la création

complète de soi-même, qui est l'existence absolue, et la création

de ses actes, qu'on nomme liberté; ils supposent donc que nous

avons reçu l'être nécessairement, mais que nous donnons l'être

librement à nos volitions. Selon nous, si on examinait la chose

avec plus d'attention, on reconnaîtrait qu'elle est

contradictoire. S'il y a en moi une nature toute faite que j'ai

reçue, une existence dont je ne suis pas la cause, il y a par

cela même en moi un fond déterminé, nécessité, impénétrable à ma

conscience parce qu'il n'est pas le résultat de mon action

consciente. Dès lors, je pourrai toujours me demander si l'action

qui paraît venir de ma conscience ne vient pas de ce fond

inconscient, si je ne suis pas en réalité, comme dit Plotin,

«esclave de mon essence,» c'est-à-dire de la nature propre et de

l'existence que j'ai reçues de mon créateur. Par conséquent, pour

être _certain_ d'être libre, il faudrait que je fusse entièrement

l'auteur de moi-même, de mon être comme de mes manières d'être et

que j'en eusse l'entière conscience _a priori_. En d'autres

termes, il faudrait que j'eusse l'existence absolue comme la

conscience absolue, il faudrait que je fusse Dieu. Si les

spiritualistes veulent bien approfondir la notion de la vraie

liberté, ils verront qu'elle aboutit à cette conséquence, qui,

pour n'en avoir point encore été ouvertement déduite, n'en est

pas moins nécessaire...» «Qu'il y ait en nous une existence reçue

d'ailleurs et par cela même inconsciente, la volonté, qui ne sera

plus qu'une détermination superficielle de cette existence, ne

pourra plus être consciente et sûre de sa liberté, c'est-à-dire

de son indépendance par rapport à tous les autres êtres de

l'univers.»

C'est, au contraire, dans une volonté se suffisant à elle seule, dans

une liberté absolue que la vraie substance pourrait résider. Mais dans

ce second sens, le plus qu'on pût accorder à l'homme, ce serait

simplement une vague conscience de la force ou volonté universelle qui

agit en nous comme dans les autres; cette prétendue conscience de

l'universel n'est sans doute qu'une pure idée. En tout cas, nous

perdons notre moi par ce second côté comme par l'autre. Si nous avions

ainsi conscience de quelque liberté, ce ne serait pas de _notre_

liberté individuelle, mais de _la_ liberté, de l'unité absolue,

supérieure à notre individualité propre. En ce cas, je serais libre là

où précisément je ne serais plus _moi_. En tant que _moi_, en tant

qu'être distinct et déterminé, je suis déterminé dans mon action comme

dans mon être, je suis pris au réseau du déterminisme universel. La

liberté, si elle existe, n'est plus que le _mens agitat molem_. De

même donc que mon _moi_ se perd dans la substance des métaphysiciens

conçue comme nécessité fondamentale, il se perd aussi, semble-t-il,

dans la substance conçue comme liberté fondamentale. Si la nécessité

n'est pas _moi_, l'absolu d'autre part n'est pas _moi_, ou du moins il

n'est pas ce qu'il y a d'individuel et de proprement _mien_ en

moi-même.

En dernière analyse, la conscience hypothétique de la liberté se

réduit ou bien à la vague conscience d'une existence absolue et

universelle, d'une volonté absolue qui ne serait pas vraiment notre

volonté individuelle, ou bien à une _idée_ d'absolu, à une idée de

liberté, qui est pour le _moi_ un idéal, et non encore une réalité

présente au _moi_. Que _la_ liberté, _l'_absolu, soit la réalité même,

on peut le prétendre; mais _ma_ liberté, mon indépendance absolue est

certainement une _idée_. Je n'ai pas conscience d'être libre, _moi_;

j'ai seulement conscience de penser la liberté, de l'aimer et d'y

tendre.

Cette idée même de liberté, nous l'avons vu[31], se produit tout

naturellement sans exiger aucun effet de notre part, car elle provient

de ce que nous ne faisons pas une analyse complète ni un complet

calcul. Par un phénomène singulier, l'idée si utile de notre puissance

volontaire provient de notre impuissance intellectuelle et de notre

repos intellectuel. Les divers possibles nous paraissent alors

coïncider dans la perspective intérieure, et cette apparence même les

rapproche pratiquement. Dans une immense allée d'arbres, les arbres

lointains semblent se toucher, parce que nous demeurons en repos sans

aller vérifier jusqu'au bout; que serait-ce s'il n'y avait point de

bout?

[31] Voir livre premier, chap. premier.

La «_conscience de l'indépendance_» peut donc avoir pour fond réel

l'_inconscience de la dépendance_[32].

La Liberté et le Déterminisme · 第 9 / 39 段