Dans l'hypothèse de la liberté, le précepte moral peut se formuler

ainsi:--Il est bon de se déterminer au bien universel de la société

idéale, en ajoutant à la pensée et au désir de ce bien le complément

d'une puissance libre.--Dans l'hypothèse de la nécessité, le précepte

prend cette forme:--Il est bon de connaître et de désirer le bien

universel avec une intensité capable de dominer tout le reste et de

produire la détermination; voilà le meilleur, ce qui doit être en

nous, et conséquemment aussi ce que nous _devons_ être.

--Mais _pouvons-nous_ être ce que nous devons? demandera-t-on aux

déterministes.--Nous le pouvons, répondront-ils, si nous comprenons et

désirons le meilleur.--Et si nous ne le comprenons pas ou ne le

désirons pas?--Alors nous ne le ferons pas; mais il en est de même

dans l'hypothèse de la liberté: point de détermination libre au bien

universel sans la pensée et le désir de ce bien.--Ce sont là seulement

deux des conditions, mais qui ne suffisent pas, qui n'expliquent pas

tout, qui peut-être même sont des effets et non des causes.--Pour

nous, elles sont les seules causes, voilà la différence.--Cette

différence est grave; nous considérons, nous, l'intelligence et le

désir comme n'étant pas le moi, mais une action du dehors sur le moi;

dès lors une chose qui dépend de notre intelligence et de notre désir

ne dépend pas du moi: elle peut encore se réaliser, elle peut être,

mais ce n'est pas _nous_ qui _pouvons_ la réaliser; de même, elle doit

être, mais ce n'est pas nous qui _devons_ la faire.--C'est que, sous

la pensée et le désir, vous supposez toujours un troisième personnage,

le moi libre, qui est en question. Pour nous, le moi étant le désir

même, qui enveloppe la pensée, ce qui dépend du désir dépend du

moi.--Mais le désir lui-même, conséquemment le moi, dépend de

conditions extérieures, qui à leur tour dépendent d'autres conditions,

et ainsi de suite. Dire que nos actions dépendent de nos désirs,

c'est dire qu'elles dépendent, en fait, non de notre indépendance,

mais de notre dépendance même. Donc, quelque belle que puisse encore

être la morale dans votre hypothèse déterministe, les conditions de

son accomplissement ne sauraient être en nous que si elles y ont été

mises du dehors. A vous de les mettre en moi, en persuadant ma raison

et en touchant mon coeur; à un autre de les mettre en vous. Nous nous

renverrons ainsi la tâche les uns aux autres, et avec la tâche le

devoir; notre activité pratique sera, sinon détruite, du moins

diminuée.--

Telle est donc la difficulté à laquelle semble aboutir actuellement le

problème: le suprême idéal de la société universelle, qui offrirait

chez l'individu, outre son caractère intelligible et désirable, un

caractère d'indépendance et de spontanéité seul vraiment moral,

_devrait_ être réalisé à la fois en nous et par nous, en vue de tous;

mais, dans l'hypothèse nécessitaire, il semble que cette réalisation

peut avoir lieu en nous, non définitivement par nous; elle peut être

produite par une action des hommes ou des choses sur notre

intelligence et notre désir, non par une action dont il y aurait en

nous-mêmes quelque cause initiale et indépendante. D'accord sur la fin

suprême de la morale et de la sociologie, et aussi sur les moyens

intermédiaires, les deux systèmes semblent enfin se séparer sur la

puissance initiale, qui dans un cas nous est supposée propre et dans

l'autre étrangère. Ils admettent en commun tout ce qui, dans la

science morale et dans la pratique morale, n'est pas la moralité même

en son principe; car la moralité essentielle, en son idéal, ne serait

pas seulement connaissance reçue et bonheur reçu par nécessité: elle

serait don libre de soi à tous.

De là l'objection classique aux déterministes:--Le danger de votre

système, dans la pratique, est un sentiment d'irresponsabilité

personnelle qui, tant qu'il dure, semble paralyser l'âme entière. Pour

toutes nos fautes nous avons une excuse: la force des choses dont nous

subissons l'empire. La volonté, dans le déterminisme exclusif,

ressemble à un corps qui conserverait tous ses organes, mais dont le

coeur ne battrait plus sans le secours d'une impulsion étrangère. Les

théorèmes de la science morale subsistent, il est vrai; mais le moteur

de la vie vraiment morale semble avoir disparu. Tout est l'oeuvre de

la nature, comme pour les théologiens tout est l'oeuvre de la grâce,

et rien ne paraît être l'oeuvre de notre personnalité.

Si nous en restions à ce point, la conciliation des doctrines pourrait

en effet sembler une construction encore trop extérieure, qui aurait

pour centre, ici une force vive, là l'inertie et l'impuissance.

L'accord dans l'ordre des relations physiques, dans l'ordre des

relations sociales, et même dans l'ordre des relations psychologiques,

n'est pas l'accord complet dans l'ordre fondamental de la moralité la

plus intime. Nous ne pouvons donc obtenir encore, en l'état actuel de

la question et avec le déterminisme non rectifié, une conciliation

vraiment et complètement _pratique_; car ceux qui sont persuadés de

leur entière dépendance ne seront pas les mêmes dans la pratique

_morale_ que ceux qui s'attribuent une certaine indépendance.

Ici, la question pratique et morale devient spéculative et

métaphysique. C'est une transformation du problème à laquelle il était

impossible d'échapper. La morale, en effet, n'est pas simplement une

science indépendante de la pratique, ou une pratique indépendante de

la science. Elle ne peut être assimilée, par exemple, à la géométrie

ou à l'arpentage. Le géomètre théoricien ne se soucie pas de

l'application; et d'autre part, pour appliquer les vérités

géométriques, nous n'avons pas besoin d'être assurés que l'étendue est

objective; ici les vérités relatives sont suffisantes. Au contraire,

dans l'acte moral, il n'est pas indifférent que notre indépendance et

notre responsabilité soit réelle ou apparente, que le devoir soit

subjectif ou objectif. La pratique de l'arpentage ne change pas quand

on considère l'espace comme une illusion; mais l'art de la vertu

demeure-t-il le même pour celui qui ne s'attribue point une

indépendance quelconque? Pourvu que, par l'arpentage, nous parvenions

à modifier les apparences, nous nous inquiétons peu de savoir ce qui

est au delà. Au contraire, quand nous faisons à l'idée de la société

universelle le sacrifice de notre plaisir, de notre intérêt, de notre

vie même, nous accordons à cette idée, semble-t-il, ne fût-ce que par

hypothèse, une valeur supérieure; nous ne voulons plus seulement

modifier une apparence, mais nous sacrifions des biens réels à un bien

idéal que nous traitons comme s'il représentait plus ou moins

symboliquement la réalité et la loi du monde. Par cela même nous

accordons à l'idéal une certaine valeur objective; car, si nous le

considérions comme étant certainement sous tous les rapports une pure

illusion, l'idée même du bien _moral_ et du dévouement à l'universel

deviendrait chimérique en son dernier fond. Ainsi la morale proprement

dite est par sa nature, comme la métaphysique, une recherche

hypothétique de la loi suprême du monde, au moins dans les grandes

alternatives de la vie qui ont quelque chose de décisif et parfois de

tragique[15]. Nous ne pouvons rester à moitié chemin dans la question

de la liberté et de la fatalité: cette question est le point de

coïncidence entre la pratique et la théorie, parce qu'elle est

proprement la question morale, portant sur la loi suprême et la nature

ultime de l'_acte moral_, de l'acte désintéressé. Par conséquent, pour

obtenir une conciliation complète des systèmes dans la pratique

_morale_,--mais dans celle-là seule et seulement dans la question

précise de la _moralité_ intrinsèque des actions,--nous sommes obligés

de porter aussi loin que nous le pourrons la conciliation _théorique_,

en cherchant jusqu'à quel point, sous l'idée de la liberté, peut se

manifester une liberté réelle ou du moins un progrès vers cette

liberté.

[15] Voir, sur ce point, notre _Critique des systèmes de morale

contemporains_.

DEUXIÈME PARTIE

RECHERCHE

D'UNE

CONCILIATION THÉORIQUE ET DE SES LIMITES

LIVRE PREMIER

EXAMEN CRITIQUE DE L'INDÉTERMINISME ET DU DÉTERMINISME

CHAPITRE PREMIER

AVONS-NOUS CONSCIENCE DE L'ACTIVITÉ ET DE LA LIBERTÉ

I. Avons-nous conscience de l'_action_, dans son contraste avec

la passion.

II. Avons-nous conscience de la _puissance_, dans son contraste

avec les actes particuliers.

III. Avons-nous conscience du _moi_, comme centre commun de

l'action et de la puissance.

La liberté étant généralement considérée comme la puissance de se

déterminer soi-même à une action, les éléments de cette idée, sur

lesquels il faut chercher à s'entendre préalablement, sont l'action,

la puissance, et le centre commun d'où elles dérivent, le moi.

Cherchons d'abord si tout se réduit dans la conscience à des

sensations qui se suivent, ou si nous avons encore conscience de notre

vouloir et de notre action dans son contraste avec la passivité.

I.--On s'accorde à reconnaître aujourd'hui que nos sensations sont

toutes des sensations de mouvement, et que celles-ci se ramènent à des

séries de sensations musculaires qui, à leur tour, supposent l'effort

musculaire. C'est par une série d'efforts que nous mesurons la

quantité extensive. En même temps nos sensations ont une _quantité

intensive_, c'est-à-dire un degré d'énergie, que nous apprécions,

semble-t-il, par la réaction de notre énergie cérébrale et musculaire.

Action extérieure et réaction intérieure se retrouvent dans le

phénomène fondamental qui est le type des phénomènes cérébraux,

l'_action réflexe_. Enfin les sensations ont des _qualités_

spécifiques par lesquelles elles diffèrent les unes des autres;

penser, c'est percevoir des différences, et cette «discrimination»

est, selon Bain, la propriété primordiale de l'intelligence. Si l'on

met le plaisir ou la peine hors de compte, «nous pouvons proprement

appeler l'effet produit par le sentiment des différences un choc, un

tressaillement, une surprise.» Bain croit cette idée de choc ou de

surprise entièrement irréductible; évidemment elle est encore une

expression de l'action réflexe, et il n'est pas difficile d'y

apercevoir deux éléments: action subie et réaction. La différence de

notre activité et de notre passivité, différence qui est au fond de

l'action réflexe, serait donc impliquée dans la perception de toutes

les autres. Complètement passif et sans aucun pouvoir de réagir, je ne

subirais aucun choc, ou tout au moins je ne percevrais pas le choc

subi. Quant à la notion de surprise, elle indique en outre une

réaction _intellectuelle_ du dedans sur le dehors, une véritable

réflexion de la _conscience_, que Bain introduit jusque dans le

phénomène le plus primitif et le plus spontané. Lorsqu'un objet

matériel en choque un autre, ce dernier, en raison de son élasticité,

tend à reprendre sa forme primitive; quelque chose d'analogue se

retrouve dans la conscience. J'étais dans l'obscurité, et la

continuité des ténèbres n'excitait de ma part aucune réaction, ou tout

au moins n'en excitait qu'une également continue et uniforme; de là

équilibre du cerveau et état neutre de la conscience. Une lumière

subite, en rompant l'équilibre, provoque mon étonnement; or, tout

étonnement suppose un contraste entre ce qui était attendu et ce qui

arrive. Si le différent et le discontinu m'étonnent, c'est que

j'attendais la continuation de ce qui existait d'abord, c'est-à-dire

de mon état antérieur et de mon action antérieure, dirigée en tel sens

et vers tel objet. Je saisis la discontinuité et la différence dans la

continuité et l'identité au moins apparente de ma conscience. Tout à

l'heure, au milieu des ténèbres, je sentais, pensais, agissais;

l'effet passif produit en moi par la nuit avait fini par être annulé,

et j'étais comme seul; quand la lumière apparaît tout à coup, elle et

moi nous sommes deux; et c'est cette dualité, action et passion, qui

éveille ma «surprise.» Aux mots d'action et de passion, on peut

substituer ceux de volontaire et d'involontaire, ou plutôt de désiré

et de non désiré; ils exprimeront peut-être mieux encore la vérité des

choses: je n'ai point désiré cette lumière qui jette une discontinuité

soudaine dans la continuité de ma tendance antérieure. Le contraste du

désiré et du non désiré, qui a son fond primitif dans le contraste du

plaisir et de la peine, est, semble-t-il, ce qui donne le branle à nos

facultés intellectuelles. Bain finit par dire: «L'activité entre comme

partie composante dans chacune de nos sensations, et elle leur donne

le caractère de composés, tandis qu'elle-même est une propriété simple

et élémentaire[16].»

[16] _Emotions and Will_, p. 297.

Le mieux serait d'admettre en nous, à la racine de tous les phénomènes

de conscience, la «discrimination» plus ou moins vague des deux

directions centripète et centrifuge impliquées jusque dans le réflexe,

et auxquelles correspondent les nerfs afférents ou efférents. Jusque

dans le simple choc, l'action et la réaction semblent inséparables,

et, si toutes nos sensations se ramènent à des chocs nerveux, la

conscience doit distinguer l'action exercée sur nous de notre réaction

propre. Ce contraste semble seul expliquer celui du moi et du non-moi.

Stuart Mill ramène, comme on sait, la matière et l'esprit à des

possibilités ou potentialités permanentes; mais, abstraites de leur

véritable origine, qui est la conscience de l'action et de la réaction

enveloppée dans le réflexe, les possibilités logiques ne peuvent plus

suffire à distinguer le moi du non-moi. D'où vient que nous séparons

certains états de conscience de tous les autres pour les réunir sous

le nom de sensations et les rapporter à la matière? Pourquoi ne

rapportons-nous pas les volitions à la matière, les sons ou les odeurs

à l'esprit?--Simple affaire de classification et de généralisation,

dit Stuart Mill; nous rangeons dans une même classe ce qui offre des

caractères communs.--Oui, mais quel est ce caractère différentiel qui

nous fait distinguer en quelque sorte le mien et le tien dans notre

commerce avec l'extérieur? Quelle est comme la marque de fabrique par

laquelle nous reconnaissons nos produits au milieu des produits

étrangers? Dans beaucoup de cas, nous voyons une pensée ou une émotion

«_succéder invariablement_» à une sensation, ou une sensation

«_succéder invariablement_» à une volition; et cependant, nous ne

rapportons pas à une même cause les sensations et les pensées, ou les

émotions et les volitions. La dernière réponse de Mill est que le

corps est une cause _inconnue_ de sensations, tandis que l'esprit est

«un récipient ou percevant _inconnu_» de sensations.--Mais, si les

deux termes sont également inconnus, comment puis-je les distinguer

l'un de l'autre? Ce n'est pas par ce qu'ils ont d'inconnu que je

discerne le mien et le non-mien, mais par ce qu'ils ont de connu. Il

faut donc bien qu'il y ait dans la conscience même une certaine marque

qui établisse la distinction du mouvement reçu et du mouvement

effectué. Bain fournit une meilleure réponse en disant que le

contraste du sujet et de l'objet vient du contraste entre l'activité

et la sensation passive; mais, à vrai dire, c'est l'élément moteur

qu'il eût fallu mettre en lumière. Dans cette question, d'ailleurs,

Bain paraît en progrès sur Mill; et ce dernier le reconnaissait

lui-même[17]. Spencer, dans ses _Premiers principes_[18], fonde aussi

la distinction du moi et du non-moi sur celle du volontaire et de

l'involontaire, à laquelle on est toujours obligé de revenir,

semble-t-il, comme à un élément ultime impliqué dans tous les faits de

conscience. On pourrait l'appeler encore la distinction du _mouvant_

et du _mû_, du mouvement imprimé et de la sensation, de la

contractilité et de la réceptivité.

[17] «Ceux qui ont étudié, dit-il, les écrits des psychologues

associationnistes ont vu, avec défaveur, que dans leurs

expositions analytiques il y avait une absence presque totale

d'éléments actifs ou de spontanéité appartenant à l'esprit

lui-même... Cette apparence de passivité absolue a contribué à

aliéner de la théorie de l'association de bons esprits qui

l'avaient réellement étudiée (tels que Coleridge)... En France,

on a souvent cité le progrès qui se fit de Condillac à

Laromiguière: le premier faisant d'un phénomène passif, la

sensation, la base de son système; le second y substituant un

phénomène actif, l'attention. La théorie de M. Bain est dans le

même rapport avec la théorie de Hartley que celle de Laromiguière

avec celle de Condillac.» (_Dissertations et discussions_, t.

III, 197-152, article Bain).

[18] _Premiers principes_, p. 162.

Nous voyons donc ici les doctrines aboutir à un point commun, et les

diverses écoles reconnaître également d'une manière vague la présence

en nous d'une certaine activité; seulement la nature de cette activité

demeure inconnue et peut s'interpréter de manières différentes. On n'a

nullement le droit de l'identifier immédiatement avec la liberté. Si,

en effet, nous avons conscience d'agir, c'est selon des _lois_. La

plus élémentaire de ces lois est celle de l'_action réflexe_, où nous

avons vu qu'apparaît tout d'abord la conscience obscure de l'activité,

de la _réaction_ centrifuge, en contraste avec la passivité, avec

l'impression centripète. Mais quelle _liberté_ peut-on trouver dans

l'action réflexe? Tout au plus peut-on dire qu'elle contient, avec

l'activité, le premier et lointain germe de toute idée de liberté. La

conscience de vouloir n'est encore ici que la conscience de mouvoir,

et on peut même se demander si elle ne renferme pas quelque illusion,

s'il y a une réelle différence, autre que celle de direction, entre

les mouvements centripètes et les mouvements centrifuges.

II.--Nous venons de chercher dans la conscience le premier élément

dynamique nécessaire à la liberté, si elle existe: l'_action_ motrice

distincte de la passion, le _vouloir_ et le _mouvoir_ distinct du

_pâtir_: un second élément serait la _puissance_, supérieure à l'acte

particulier, où elle ne s'épuiserait pas. Si nous avions conscience de

notre liberté, nous devrions avoir conscience _a priori_, avant de

faire une chose et en la faisant, de notre _pouvoir_ de la faire. Il

est même beaucoup de psychologues qui ajoutent le pouvoir de ne pas la

faire; mais c'est là une question qu'il n'est pas temps encore

d'examiner. Le simple pouvoir de faire est déjà matière à des

discussions d'une extrême difficulté et dans lesquelles nous devons

successivement entendre le pour et le contre.

Avons-nous une autre conscience que celle de nos états présents? «La

conscience, répond Stuart Mill[19], m'apprend ce que je _fais_ ou ce

que je sens, non ce dont je suis _capable_.» Ceux, au contraire, qui

admettent une conscience de la puissance répliquent:--Comment

distinguer ce que je fais de ce que je sens ou subis, si je vois

seulement la chose faite, l'état de choses réalisé, sans aucun lien

avec une puissance dont il dérive? Est _mien_ ce que je _puis_, ce

dont je suis la condition suffisante et immédiate; même pour savoir

que _je fais_ une chose, ne faut-il point savoir que je la _puis_? Est

étranger à moi, passif pour moi, ce dont je vois en moi l'actuelle

réalité sans en voir en moi la puissance, ce que je ne _puis_ pas

réaliser et qui pourtant se réalise.--Mill objecte alors qu'on a

seulement conscience du réel;--on lui répond que la puissance active

est elle-même une réalité, un pouvoir réel, un pouvoir qui est, mais

qui n'est encore que pouvoir. Stuart Mill ajoute qu'il est

contradictoire de dire:--J'ai présentement conscience de ce qui _n'est

pas_ présentement, de ce qui _sera_: «La conscience n'est pas

prophétique; nous avons conscience de ce qui est, non de ce qui _sera_

ou de ce qui _peut être_.»--A quoi on réplique:--Vous raisonnez comme

si «J'ai conscience de ce que je puis» signifiait «J'ai conscience du

fait même que je puis accomplir et qui cependant n'existe pas;» mais

nous, partisans de la puissance, nous accordons fort bien qu'on n'a

pas conscience de ce qui sera comme d'une chose déjà présente; selon

nous, on n'en a pas moins conscience de ce qui actuellement nous

autorise à dire qu'une chose sera ou peut être: il faut bien qu'il y

ait dans la conscience présente quelque chose qui nous permette de

concevoir l'avenir.--Cette chose, répond Stuart Mill, est une simple

conclusion du passé: «Nous ne savons jamais que nous sommes capables

de faire une chose qu'après l'avoir faite, ou qu'après avoir fait

quelque chose d'égal ou de semblable.»--Oui, réplique-t-on de nouveau,

quand il s'agit d'_exécuter_ ce que nous avons voulu. La possibilité

de cette exécution, en effet, n'ayant point pour condition unique la

volonté, est subordonnée à une hypothèse: nous supposons que les

conditions sont égales et semblables, comme notre volonté elle-même

est égale et semblable; et alors, tout étant semblable, nous affirmons

semblablement. Quand, par exemple, je me crois capable de mouvoir mon

bras, je sais que ma volonté, première condition, demeure la même, et

je suppose que toutes les autres conditions sont les mêmes aussi, d'où

je conclus le même résultat, à savoir le même mouvement que

d'ordinaire. Mais ces déductions ou inductions semblent présupposer

toujours l'idée de possibilité, dont elles ne sont qu'une extension au

dehors. Nos jugements sur les choses qui peuvent être, sont toujours

dérivés et détournés; le jugement _je puis_ est la véritable origine

de toutes les idées de possibilité.

[19] _Philosophie de Hamilton_, p. 551.

La Liberté et le Déterminisme · 第 7 / 39 段