Cette objection suppose que la conception du souverain bien et de sa

nature est toute subordonnée à celle de la nature humaine; en d'autres

termes, que la notion de l'idéal et même du divin dépend entièrement

de la notion du réel et de l'humain. De ce point de vue, on dit aux

déterministes: «Vous ne mettez pas dans l'homme la liberté, donc vous

ne devez pas la mettre dans le bien.»--Mais, pouvons-nous répondre, la

conclusion n'est pas inévitable. De ce qu'on n'attribue pas à l'homme

l'éternité ou l'immensité, s'ensuit-il qu'on n'ait pas le droit de

l'attribuer à la perfection, idéale ou réelle? Est-il défendu de dire:

l'éternité, l'immensité serait chose très belle et très bonne; par

malheur, nous ne la possédons pas. Sans élever si haut notre ambition,

ce serait aussi chose très belle et très utile de pouvoir parcourir

dix mille lieues en une seconde; en fait, nous n'avons pas ce pouvoir.

Y a-t-il des êtres qui le possèdent? Nous l'ignorons; peut-être dans

quelque étoile ces êtres privilégiés existent; peut-être sur la terre

même quelque découverte de la science accomplira un jour le miracle.

De même, les déterministes, parce qu'ils n'admettent point en nous la

liberté, ne sont pas réduits à l'exclure de partout, à tous ses

degrés, sous toutes ses formes, non seulement comme réalité, mais même

comme idée: ils ne perdent pas le droit de prononcer jamais ce mot.

Les déterministes, il est vrai, ont eux-mêmes partagé cette erreur;

c'est précisément pour la détruire que nous écrivons ce livre. Nier

que la liberté existe en nous, ce n'est pas nier que l'_idée de

liberté_ existe et agisse dans notre pensée. Une telle négation est

impossible; les déterministes et leurs adversaires ont tous également

cette idée, comme ils ont tous celle de nécessité: ce sont deux

notions corrélatives et par cela même inséparables; il est donc permis

aux déterministes comme à leurs adversaires de chercher s'il faut

placer la liberté idéale parmi les attributs idéaux du souverain bien.

L'idée de liberté, considérée en elle-même, ne peut avoir que trois

sortes de contenu, dont aucun n'est inintelligible pour les

déterministes. En premier lieu, si la liberté désigne un état de

conscience, les nécessitaires peuvent constater cet état

subjectivement sans en admettre pour cela la valeur objective. En

second lieu, si l'idée de liberté est une combinaison de notions due à

l'entendement discursif, elle peut être pour les nécessitaires un

objet d'analyse, de définition et de description. Enfin, si l'idée de

liberté est une donnée de «la raison,» telle que l'entendent les

rationalistes, les nécessitaires peuvent en étudier les éléments

intelligibles et métaphysiques. Dans ce dernier cas la liberté serait,

au moins en partie, un _noumène_, une idée «rationnelle,» que les

nécessitaires pourraient apprécier en elle-même sans en affirmer ou

nier la réalisation dans l'homme. Les philosophes qui ne s'accordent

pas sur ce que nous trouvons dans notre conscience comme réalisé en

nous, pourraient s'accorder sur ce que notre pensée conçoit ou

construit comme supérieur à nous. L'habitude de se figurer la liberté

comme une notion toute de sens intime, est une des causes qui ont

retardé les tentatives de rapprochement. Mais l'hypothèse

platonicienne et aristotélique d'une puissance indépendante, quelle

qu'en soit la valeur, est concevable pour les partisans et les

adversaires de la nécessité. Nous avons donc le droit de leur poser à

tous la question suivante:--Cette puissance indépendante ([Grec:

autarkeia]), qui, par hypothèse, aurait en elle-même la raison de ses

actes, et que les déterministes conçoivent comme le contraire idéal de

leur système sur la réalité, aurait-elle en soi quelque chose de bon

et serait-elle un signe de perfection? Préféreriez-vous, si vous

pouviez être «le bien même, [Grec: to agathon],» que les conditions du

bien vous fussent étrangères, ou qu'elles fussent vous-même? La

nécessité de conditions étrangères, qui pourraient empêcher ou

retarder le bien, serait assurément un reste de dépendance; il

vaudrait mieux qu'il fût à lui-même sa propre condition. Possible ou

non, cette possession par le bien de toutes les conditions du bien est

donc une chose que vous concevez comme bonne:--[Grec: Hikanon

tagathon]? dit Platon.

Ce n'est pas tout. Dans un bien qui ne verrait pas la raison de sa

bonté en dehors de lui-même, mais qui serait bon par lui-même, on peut

supposer, avec la vraie liberté, une sorte de dignité, [Grec:

semnotês], [Grec: axiôma], et comme de _mérite_ infini. Ce mérite ne

supposerait, il est vrai, aucun effort; car nous sommes dans le pur

idéal. Mais l'absence d'effort n'entraîne peut-être pas l'absence de

dignité; elle n'empêcherait pas la suprême convenance entre une

volonté parfaitement bonne et une volonté parfaitement heureuse. On

peut prétendre avec les platoniciens et les péripatéticiens que cette

béatitude idéale serait méritée, dans le sens le plus élevé de ce mot.

Les déterministes et les partisans de la liberté pourront s'accorder

aussi, sans doute, sur cette autre hypothèse:--Le bien serait plus

grand si sa puissance était assez indépendante pour être expansive,

pour communiquer le bien aux autres êtres, [Grec: aneu phthonou], et

avec le bien l'intelligence, la puissance, le bonheur. Cette expansion

serait la marque d'une plus haute intelligence, capable de résoudre un

plus difficile problème, d'une puissance moins limitée, d'un bonheur

centuplé par le bonheur d'autrui.

Un bien expansif, tel que nous venons de l'imaginer avec Platon et le

christianisme, serait supposé capable de se donner et de se

communiquer. Si ce don fait par la bonté était indépendant de toute

autre chose que de la bonté même, le croyant pourrait trouver celle-ci

plus aimable; il lui en saurait plus de gré, il ne ferait pas remonter

sa reconnaissance au-dessus d'elle et comme par-dessus sa tête.

Serait-ce alors forcer le sens des mots que de l'appeler une bonté

librement aimante, comme celle que rêvait l'étrangère de Mantinée?

Bien plus, si une pareille bonté pouvait exister, on trouverait

désirable de lui rendre un amour analogue au sien, indépendant aussi

de toute autre chose que la bonté. On la trouverait meilleure si sa

puissance communiquait le bien à d'autres êtres avec les caractères

qu'elle possède elle-même, je veux dire avec les caractères d'une

bonté consciente, indépendante, libre et aimante. Le triomphe du bien,

sans cesser de nous paraître infaillible et certain, prendrait alors

pour moyen de cette heureuse certitude l'indépendance même et la

liberté intrinsèque de tous les êtres. Voilà ce qui, selon les

platoniciens, serait le meilleur et le plus aimable, [Grec: to

ariston]; c'est une pure conception de la pensée qui enveloppe

peut-être de secrètes contradictions; c'est une construction dans

l'idéal; mais, dût cette construction s'écrouler comme une vision

fugitive à peine entrevue au plus profond du «ciel intelligible,» elle

nous aurait cependant montré ce que l'homme a rêvé de plus beau et de

meilleur, ce dont nous voudrions l'existence, ce que nous voudrions

être nous-mêmes, si l'homme pouvait être un dieu?

Après tout, l'idéal de la moralité ne saurait être placé trop haut;

Platon a raison de croire qu'il ne saurait être trop divin. La vraie

morale est celle qui, sans méconnaître les conditions de la vie

humaine, nous propose comme modèle une vie qu'on peut appeler divine,

[Grec: bion theion]. C'est à la métaphysique proprement dite qu'il

appartient de chercher si le plus haut idéal moral et social est

éternellement réalisé dans une existence supérieure à la nature, si,

comme le croit Platon, le divin existe en un Dieu; mais le désaccord

des doctrines sur cette question d'objectivité et de réalité

transcendante ne rend pas impossible tout accord sur ce que la

perfection devrait être, autant que nous pouvons la concevoir. _Si

Dieu n'existe pas_, quel Dieu faut-il inventer?--Nous l'avons vu, le

«suprême intelligible» et le «suprême aimable» de Platon serait la

suprême indépendance, l'absolue spontanéité, l'action ayant en

elle-même sa raison explicative, la puissance dégagée et affranchie de

tout lien, ou, dans le sens grec du mot, la suprême liberté.

* * * * *

Maintenant, est-il _bon_ que l'idéal du souverain _bien_ soit réalisé

en tant qu'il est réalisable?--Proposition analytique, qui pourrait

s'exprimer encore de cette manière: «le meilleur sous tous les

rapports est-il aussi le meilleur à réaliser?» Le sujet une fois posé,

on ne peut refuser l'attribut.

La même vérité s'exprime en d'autres termes, lorsqu'on dit: le

meilleur _doit_ être réalisé. Au cas où le superlatif absolu ne serait

pas réalisable, le superlatif relatif devrait toujours être réalisé;

donc, en dernière analyse, le meilleur possible, absolu ou relatif,

doit être réalisé. Le mot _doit_ exprime que, parmi les biens qui ne

sont pas et peuvent être, le meilleur a un caractère qui ne se

retrouve point dans tous les autres, et qui consiste précisément en ce

qu'il est le meilleur, par conséquent superlatif et dernier. Considéré

par rapport à l'intelligence et au désir, c'est ce qu'il y a de plus

intelligible et de plus désirable; considéré par rapport à la

puissance, ce qui est le plus intelligible et le plus aimable est

aussi le meilleur à réaliser, et c'est surtout ce rapport à l'activité

objective que le mot _doit_ exprime. Ce mot n'avait pas au fond

d'autre sens dans la métaphysique ancienne.

On a dit cependant que _doit_ et _devoir_ n'avaient aucune espèce de

sens dans toute hypothèse autre que le libre arbitre. Mais

n'avons-nous pas le droit d'employer ces termes, comme le firent

Socrate et Platon, abstraction faite de l'arbitre humain? Par là nous

exprimons une suprême harmonie, un rapport de dignité idéale, de

vérité, de beauté, et en dernière analyse de bonté intrinsèque. Entre

l'idéal du meilleur et la réalité du meilleur, n'y a-t-il pas pour la

pensée et le désir une convenance immédiate, qui résulte d'une

comparaison des deux termes, indépendamment de la considération des

autres choses possibles et de toute autre comparaison? Le bien idéal a

en lui une valeur suprême, un titre et un droit idéal à l'existence.

Les deux notions de bonté parfaite et de réalité parfaite sont

idéalement unies dans notre esprit par une sorte d'affinité et

d'attraction, qui fait que l'une nous semble incomplète sans l'autre.

C'est ce que nous voulons dire par ces mots: le bien _doit_ être réel,

et la réalité _doit_ être bonne. Au fond, cela revient à dire: il est

bon que le bien soit.

Cette affirmation se produit d'abord en présence du bien qui existe

réellement: ce bien _est_ et il _doit_ être; la première proposition

n'empêche pas la seconde. De même, en présence du bien qui n'est pas,

nous disons: ce bien n'est pas, mais doit être. Nous jugerions encore

de même en présence du bien qui non seulement ne serait pas, mais ne

pourrait pas être: ce bien devrait exister, quoiqu'il ne pût

exister.--Paroles perdues, répondra-t-on.--Pas entièrement perdues;

car elles expriment la juste révolte de l'intelligence concevant

l'idéal contre la brutalité du fait. N'avons-nous pas toujours le

droit de corriger la réalité, au moins dans notre pensée, en la

comparant à l'idéal? D'ailleurs, la pensée de ce qui devrait être, en

opposition avec ce qui est, constitue déjà pour l'idéal une

réalisation; qu'il ait au moins celle-là, s'il n'en peut avoir

d'autre. Puisqu'il est bon que le bien soit, il est bon qu'il soit

dans notre pensée et dans notre parole, alors même qu'il ne pourrait

être ailleurs; notre parole du moins ne sera pas perdue. Si, au lieu

de cette impossibilité qui nous choque, nous concevons au contraire

quelque _possibilité_ du bien, nous aurons encore plus raison de dire

que le bien _doit_ être. Si nous concevons, non une simple

possibilité, mais une _certitude_, nous ne nous bornerons pas à dire

qu'en fait le bien sera, mais nous affirmerons toujours qu'il _doit_

être, et nous le déclarerons digne de l'existence qui lui est assurée.

Enfin, si nous ajoutons la _nécessité_ à la _certitude_, nous ne

perdrons pas alors, ainsi qu'on le croit d'ordinaire, le droit de dire

que le bien, qui sera nécessairement, _doit_ exister; peut-être même

est-ce parce qu'il doit exister qu'il sera nécessairement. En un mot,

la convenance entre le bien et l'être est une question de droit idéal

qui ne dépend pas des questions de fait; la conception de la nécessité

a rapport aux faits et aux conditions de l'existence, à la causalité,

non à la finalité intelligente; elle embrasse une sphère que notre

raison peut dépasser et dépasse effectivement en concevant son idéal

problématique.

Victor Cousin et Jouffroy feront cette objection:--On ne dit pas que 2

et 2 doivent faire 4, mais qu'ils font nécessairement 4; on ne dit pas

que les rayons d'un cercle doivent être égaux, mais que nécessairement

ils sont ou seront égaux; il en serait de même des vérités morales si

leur réalisation était aussi nécessaire que celle des vérités

géométriques.--La conclusion dépasse les prémisses. Parce qu'il y a

des choses nécessaires dont on ne dit point qu'elles doivent être,

mais seulement qu'elles sont, il n'en résulte pas qu'il en soit de

même pour toutes les choses nécessaires. Le mot _doit_ indique un

rapport de convenance entre le bien désirable et l'existence, rapport

qui ne se trouve pas dans celui de 2 à 4. La quantité pure nous est

par elle-même indifférente, et ne vaut que par son contenu. Nous

l'avons déjà dit, il est bon que 2 biens et 2 biens fassent 4 biens;

mais nous ne trouvons pas bon que 2 maux et 2 maux fassent 4 maux; il

serait peut-être même bon, dans ce cas, que le mal ne fût pas

multiplié par la loi des nombres. Pourtant, même dans cette

proposition abstraite, 2 et 2 font 4, un examen attentif découvre

autre chose que la quantité indifférente. Cette proposition énonce un

raisonnement élémentaire dans lequel la pensée, pour rester d'accord

avec elle-même, après avoir posé 2 + 2, pose 4. Or, il y a quelque

chose de bon et de satisfaisant dans l'accord de la pensée avec

elle-même; il existe, sous ce rapport, une convenance entre 2 + 2 et

4. Nous pouvons donc dire que 2 et 2 _doivent_ faire 4, ou que cela

est conforme à l'ordre de notre intelligence et à la permanence

désirable de notre pensée. Cette convenance intrinsèque se montre

encore plus dans les vérités géométriques, qui expriment l'ordre et

l'harmonie des formes, par conséquent la beauté élémentaire; en ce

sens les rayons du cercle doivent être égaux. Si le mot _doit_ n'a pas

encore ici toute son énergie, c'est qu'il n'exprime qu'un rapport

entre un bien très secondaire (la régularité géométrique) et

l'existence; mais le même terme a une valeur infiniment plus grande

quand il s'agit du souverain bien idéal et des moyens d'y atteindre.

En ce cas, nous disons que le bien idéal et ses moyens doivent être,

qu'ils doivent être _nécessairement_ si la nécessité vaut mieux, le

plus _librement_ possible si la liberté vaut mieux. Au contraire,

toutes les fois que la relation d'une chose avec le souverain

désirable est nulle, ou plutôt que nous ne l'apercevons point, cette

chose est indifférente.

Une autre raison empêche d'assimiler entièrement les vérités logiques

et géométriques aux vérités pratiques. C'est que, dans les premières,

il n'y a jamais opposition entre ce qui doit être et ce qui est: il

n'y a point de cas où 2 et 2 fassent 5; au contraire, il y a des cas

où la connaissance, l'amour, le bonheur, l'indépendance, ne sont pas

réalisés. Dans ces cas si nombreux, la distinction du bien en tant

qu'il doit être et en tant qu'il est, devient plus précise; car nous

saisissons mieux les choses par contraste, et l'idéal s'affirme plus

nettement dans son antithèse avec la réalité.

Nous ne pouvons donc concéder à Victor Cousin et à Jouffroy que la

notion d'une convenance quelconque entre le bien et l'être, ou d'une

harmonie qui _doit_ exister entre eux, soit le privilège exclusif des

doctrines qui admettent le libre arbitre. Dans l'abstrait et dans la

pure spéculation sur le souverain bien, les déterministes peuvent

s'accorder avec leurs adversaires. Ils peuvent même supposer l'union

du bien avec l'être comme produite par l'indépendance du bien, à

laquelle rien ne ferait obstacle. Ce qui s'exprimera ainsi:--Non

seulement le bien doit être, mais il doit être avec une parfaite

indépendance, il doit être par lui-même, il doit avoir pour attribut

la spontanéité, l'absence de passivité et de contrainte, la liberté.

Si les êtres ne peuvent être indépendants au point d'exister par

eux-mêmes, du moins serait-il désirable qu'ils fussent assez

indépendants pour se rendre bons par eux-mêmes, une fois qu'ils ont

l'existence et qu'ils ont acquis l'intelligence du plus grand bien et

du plus grand bonheur. Cette indépendance, réalisée ou non quelque

part, serait la liberté.

Nous arrivons ainsi à nous demander les rapports qui existeraient

entre le bien idéal et des êtres libres, _s'il existait des êtres de

ce genre_. Nous ne posons la liberté que comme une _idée_, sans

examiner si elle est réalisée en nous-mêmes. Aussi le déterminisme

pourra-t-il se mettre d'accord avec les autres doctrines sur ce

problème encore spéculatif:--Quelles modifications la notion de

liberté apporte-t-elle dans l'idée du bien réalisable, et quelle forme

prend le bien idéal pour des êtres qui, à tort ou à raison, se croient

libres?

Les déterministes et leurs adversaires pourront ainsi rechercher en

commun la définition subjective des idées directrices de la conduite,

des notions morales, en réservant la question d'objectivité. On

arrivera de part et d'autre à une combinaison des mêmes idées, des

mêmes éléments, et pour ainsi dire des mêmes couleurs élémentaires.

Par exemple, combinez l'idée de liberté avec l'hypothèse d'un bien

idéal qui apparaîtrait comme souverainement intelligible et aimable,

sans nous nécessiter et nous contraindre; vous aurez l'idée d'une

convenance absolue entre deux termes, le bien idéal et la liberté des

êtres, dont l'un n'exercerait point sur l'autre une contrainte

physique: c'est l'idée traditionnelle de l'«obligation morale.» Il ne

s'agit pas encore de savoir si nous sommes, nous, réellement libres et

obligés; nous ne faisons qu'étudier le rapport de deux idées, nous

construisons hypothétiquement la notion du devoir comme un géomètre

construirait la notion du triangle. Puis, de même qu'on peut se

demander: le triangle est-il bon, a-t-il des propriétés belles et

bonnes? on peut aussi se demander: le devoir, s'il existait, serait-il

une chose belle et bonne? Un bien idéal qui obligerait les êtres

moralement, vaudrait-il mieux qu'un bien qui les contraindrait

physiquement? La bonne volonté ou la liberté bonne vaudrait-elle mieux

qu'un bien nécessaire? la responsabilité, que l'irresponsabilité? La

«satisfaction morale» serait-elle préférable au sentiment d'un bonheur

passivement reçu, sorte de bonne fortune, [Grec: eutuchia]? En un mot,

les composés des notions de _liberté indépendante_ et de _bien_

sont-ils plus beaux, meilleurs, plus aimables et plus désirables que

les composés des notions de _nécessité dépendante_ et de _bien_? Nous

aurons construit ainsi d'un commun accord une morale idéale et

problématique, celle qui, si elle était possible, serait la meilleure

et devrait être réalisée. Nous aurons en même temps construit le droit

idéal; nous pourrons soutenir que, si elle existait, la volonté

_capable_ d'agir par elle-même en vue du bien universel serait pour

toute autre volonté ce qu'il y a de plus sacré et de plus inviolable;

l'ordre de la liberté deviendrait celui du droit et de la justice[14].

Enfin, cet ordre nous apparaîtrait aussi comme celui de la solidarité

et de l'amour; et nous reconnaîtrions que ce qu'il y aurait de plus

beau et de meilleur, c'est un ensemble de volontés se donnant les unes

aux autres, et réalisant ainsi le bien universel, qui n'est au fond

que l'idéal de la société universelle, l'idéal _social_ par

excellence. Tel est, semble-t-il, le plus haut idéal que puisse

concevoir la pensée, quand elle fait en quelque sorte de l'art pour

l'art; comment refuser d'admettre que la morale la plus belle, si elle

était possible, serait la morale de la volonté individuelle se

dévouant au bien de l'univers, ou la morale de la «bonne volonté,» qui

est la volonté universellement aimante.

[14] Voir notre _Idée moderne du droit_, 2e édit., livre III.

Reste à savoir si, en effet, cette morale est possible, ou si la

réalisation libre du souverain idéal de la société n'est qu'une utopie

abstraite. Il est bon que le bien universel, qui idéalement _doit_

être en nous et par nous, _puisse_ réellement être en nous et par

nous. Mais avons-nous en nous-mêmes ce pouvoir dont nous avons

besoin?--Question de fait, question tout humaine et pratique, à

laquelle il est inévitable de revenir. Nous avons considéré le but de

la moralité en faisant abstraction de la puissance initiale, qui est

le moi; mais ce but final lui-même nous paraît offrir un élément

d'indépendance et de dignité qui réclame, dans la puissance initiale,

quelque moyen capable de le réaliser. Les nécessitaires nous

renfermeront-ils ici dans un cercle d'où nous ne puissions sortir; ou

nous est-il permis d'espérer, sur ce point encore, quelque

conciliation, au moins pratique, entre les partisans et les

adversaires de la liberté?

III.--Les déterministes et les non-déterministes reconnaissent

également que la réalisation de l'idéal est _possible_ en nous dans

une certaine mesure et par le moyen de ce que l'ancienne psychologie

nommait nos «facultés.» Personne, en effet, ne soutient que les idées

de bien, de perfectionnement, de progrès, expriment des choses

absolument impossibles et sans exemple; car la moindre observation de

notre nature montre qu'elle est capable d'amélioration et capable

d'agir pour une idée universelle. Personne non plus ne soutient que la

réalisation de l'idéal universel nous soit possible _sans aucune

condition_, d'une manière immédiate et absolue, ce qui reviendrait à

dire que nous sommes de pures divinités, de pures libertés sans

mélange de nécessité. Posons donc en commun ce principe, que la

réalisation du meilleur est pour nous possible sous de certaines

conditions.

Quant à ces conditions, il en est sur lesquelles tout le monde est

d'accord. Pour que le bien universel se réalise _nécessairement_ en

nous, disent les déterministes, il est nécessaire que notre

intelligence le conçoive; et cette condition n'est pas moins

nécessaire, selon les partisans du libre arbitre, pour que le bien

soit produit _librement_. En second lieu, pour réaliser le bien de

tous, nécessairement ou librement, il faut que l'idée du meilleur et

de la société universelle ne reste pas abstraite et froide, mais se

change en un sentiment capable de nous émouvoir.

Outre la pensée et le désir du bien universel, les partisans de la

nécessité et ceux de la liberté admettent une troisième condition,

dont ils se représentent différemment la nature, mais qu'ils peuvent

également appeler détermination de l'agent: c'est le «facteur

personnel.» Les nécessitaires n'attribuent pas cette détermination à

une puissance différente au fond du désir, mais à un degré supérieur

d'intensité dans tel ou tel désir, ou à un degré supérieur

d'adaptation à notre caractère. Pour les partisans de la liberté, au

contraire, ce surplus de force, qui se manifeste par une détermination

en un sens précis, provient d'une puissance spéciale, distincte du

désir et du caractère même. Il n'en est pas moins vrai que, dans les

deux cas, il y a détermination, soit par le désir et le caractère,

soit par la volonté.

La Liberté et le Déterminisme · 第 6 / 39 段