Les motifs d'intérêt, général ou particulier, n'impliquent nullement

l'idée de liberté; les déterministes peuvent donc faire d'abord appel

à ces motifs pour montrer que les lois, réellement efficaces, sont

rationnellement intelligibles. «Le principe général auquel toutes les

règles de la pratique devraient être conformes, dit Stuart Mill[12],

le critérium par lequel elles devraient être éprouvées, c'est ce qui

tend à procurer le bonheur du genre humain, ou plutôt de tous les

êtres sensibles; en d'autres termes, _promouvoir le bonheur_ est le

principe fondamental de la téléologie.» Nous ne sommes point encore

obligés d'accorder que le bonheur universel soit, à tous les points de

vue et pour l'individu même, la fin suprême et le souverain désirable.

Mais ce qu'on ne saurait refuser aux déterministes, c'est que le

bonheur du genre humain est une chose réellement désirée et

rationnellement désirable, au moins pour le genre humain lui-même,

considéré par opposition à l'individu. En fait, les hommes, quand ils

se conçoivent comme membres d'une société et non comme individus,

voient dans le bonheur social une fin désirable et la désirent

effectivement. Supposons que les automates spirituels soient capables

d'abstraction et de généralisation, et qu'ils puissent abstraire les

particularités de leur nature individuelle pour considérer le genre

humain auquel ils appartiennent. Le désir du bonheur, se retrouvant

dans chaque individu, sera attribuable au genre, et les individus,

divers sous une multitude d'autres rapports, deviendront semblables

sous ce point de vue; ils seront même identiques et égaux les uns aux

autres dans cette abstraction d'êtres désirant le bonheur. De même, en

géométrie, tous les triangles, différents par une multitude de

propriétés, sont identiques dans cette abstraction de figures

terminées par trois lignes droites; et ce qui découle nécessairement

de ce caractère abstrait, étant applicable à l'un, est applicable à

l'autre. Si, par exemple, il en découle la conséquence que les trois

angles vaudront deux droits, on pourra dire que tous les triangles

sont égaux devant la loi des deux angles droits. C'est qu'on les

considère seulement comme figures planes et rectilignes à trois

angles, et qu'on suppose écarté tout ce qui pourrait empêcher ou

neutraliser les conséquences de cette hypothèse. Admettons donc que

les automates spirituels se considèrent abstractivement comme une

collection d'êtres qui tendent au bonheur suivant des lois

nécessaires; ils pourront tirer les conséquences de cette notion

indépendamment de toutes les considérations étrangères. Le problème

social sera alors pour eux le suivant:--Le bonheur collectif et

l'ordre collectif étant supposés la fin la plus désirable pour une

collection d'êtres intelligents et sensibles, par quels moyens

atteindre cette fin, par quelles causes ou conditions produire

nécessairement l'effet désiré?--C'est là un problème de statique et de

mécanique sociale, que peuvent tenter de résoudre l'observation

expérimentale et la déduction rationnelle, tout comme une question de

ce genre:--Étant donné un système de points matériels, animés de

mouvements désordonnés, comment leur imprimer une direction parallèle

ou les faire graviter vers un point unique?

[12] _Logique_, II, 559.

En cherchant la solution de ce problème, on ne tardera pas à

reconnaître que le but désiré, c'est-à-dire le bonheur de tous, ne

pouvant être immédiatement ni entièrement atteint, doit se traduire

dans la réalité présente par le bonheur du plus grand nombre ou le

bonheur général, qui ne peut être la satisfaction simultanée de tous

les individus.

En outre, le bonheur général ne peut produire, dans chaque individu,

la satisfaction complète et simultanée de tous ses désirs; sous ce

rapport aussi, une minorité de désirs doit être présentement

subordonnée à la majorité, comme une minorité d'individus à la

majorité. La _puissance_ du levier social rencontrera donc toujours

une _résistance_. La jurisprudence et la politique consisteront dans

les moyens les plus propres à diminuer progressivement cette

résistance, et à réduire le plus possible la quantité de sacrifice ou

d'abnégation nécessaire au bonheur général.

Il existe deux grands moyens d'action capables de concourir à la fin

proposée: l'action collective ou autorité, et l'action individuelle ou

liberté, au sens purement civil et politique. Cela revient à dire que

les conditions les plus efficaces du bonheur général sont tantôt dans

le mécanisme collectif, tantôt dans le mécanisme individuel.

Arrivez-vous à reconnaître que ce dernier, quand on le laisse agir par

ses propres ressorts, donne les meilleurs résultats, pourvu que les

ressorts dominants soient une intelligence instruite et une

sensibilité sympathique; vous en conclurez que la part de la

contrainte collective doit diminuer de plus en plus, à mesure

qu'augmente l'instruction et l'éducation des individus; aux motifs de

contrainte extérieure et physique vous préférerez les motifs de

contrainte intérieure et intellectuelle, comme plus efficaces en

théorie et en pratique: votre jurisprudence et votre politique seront

alors libérales. Ce libéralisme ne sera pas fondé sur le respect d'un

libre arbitre absolu, conçu comme inviolable tant qu'il ne viole pas

l'égale liberté d'autrui; il sera fondé sur un simple rapport de

causes à effet et de moyens à fin. Les règles de la jurisprudence et

de la politique ne feront que formuler ce qui est le plus logique et

le plus utile au point de vue social. Abandonner les automates

individuels à leurs ressorts intérieurs, sous la condition légalement

exigible qu'ils s'instruisent, tel sera, dans cette hypothèse,

l'intérêt bien entendu des gouvernants et des gouvernés. L'intérêt

d'un horloger n'est-il pas que ses horloges n'aient point toujours

besoin d'être remontées, et qu'une fois montées elles marchent seules,

en s'accordant avec les autres le plus longtemps possible? Dans la

société telle que les déterministes la conçoivent, les horloges

elles-mêmes, c'est-à-dire les citoyens, peuvent parvenir à comprendre

cet intérêt collectif; elles confieront alors aux plus _justes_

d'entre elles le soin de régler et de gouverner les autres; mais,

quoique gouvernants et gouvernés soient horloges, les conséquences

politiques ne changeront pas pour cela, et le ressort intellectuel

devra toujours être préféré aux autres par les gouvernants, comme le

plus solide et le plus durable. Si par exemple l'économie politique

démontre que le moyen le plus efficace de la richesse sociale est la

liberté économique, il sera toujours préférable que la production, la

distribution et la consommation soient abandonnées le plus possible au

libre jeu des intelligences individuelles. Les législateurs,

représentants de la collection sociale, devront rechercher, en

généralisant cette méthode, quelle est pour la collection la fin la

plus désirable de toutes; puis le moyen le plus près de cette fin, par

cela même le plus désirable après elle, et ainsi de suite en

redescendant l'échelle des moyens et des fins. Par là la science

sociale sera construite.

Supposons maintenant que, grâce au progrès des lumières, le bonheur

général et la justice soient reconnus par les individus mêmes comme la

fin la plus désirable, ils ne pourront pas ne pas la désirer; et si en

outre ils connaissent les meilleurs moyens d'y atteindre, on les verra

nécessairement réaliser dans leur conduite l'ordre de moyens et de

fins déterminé par la science. On pourra même prédire leurs actions et

les divers intermédiaires par où ils passeront, comme on prédit la

marche d'un mobile quand on connaît le point de départ, le point

d'arrivée, la direction et l'intensité de la force dominante.

Cette conformité parfaite des désirs individuels avec l'intérêt de

tous n'étant qu'un idéal, il y aura toujours des désaccords partiels,

des crimes et délits. Mais la conduite de la société, en réprimant ces

délits, sera logique, parce qu'elle sera conforme à la vraie méthode

pour atteindre le bonheur; et c'est, comme on le voit, dans cette

logique que les déterministes peuvent placer la justice sociale ou le

droit social, qui deviennent ainsi un intérêt majeur ou un objet

majeur de désir. L'individu, contraint d'obéir à la loi et puni pour y

avoir désobéi, comprendra que la société agit rationnellement à son

égard; et tant qu'il se considérera lui-même abstractivement, comme

appartenant au genre humain, il trouvera son châtiment rationnel.

C'est là l'espèce de droit compatible avec le déterminisme.

On peut même aller plus loin et rapprocher encore la conception

déterministe de la conception contraire en introduisant dans le

problème l'_idée de liberté_; car alors le droit sera cette idée même

reconnue comme un type directeur d'action pour la société, comme un

idéal à réaliser de plus en plus dans son sein par le progrès du

libéralisme civil et politique[13].

[13] A cette transformation du droit par l'introduction de l'idée

de liberté nous avons consacré un ouvrage entier: l'_Idée moderne

du droit_, 2e édition.

Mais, dira-t-on, l'homme n'est pas seulement une unité abstraite de la

collection sociale: il a un _moi_ et une individualité propre. Si

d'une part, comme appartenant au genre, il désire le bonheur général

et la liberté générale, d'autre part, comme individu, il désire son

bonheur et sa liberté individuelle. Les actes contraires aux lois,

illogiques au premier point de vue, peuvent donc redevenir logiques à

un point de vue différent. Lequel des deux intérêts, laquelle des deux

libertés, laquelle des deux logiques doit céder à l'autre? de quel

côté est le droit définitif? Est-ce du côté de la société, parce

qu'elle est la plus forte? Mais cette force n'est point un droit

véritable; car, si l'individu réussit à être plus fort que la société,

le droit passera de son côté. Le droit appartient-il à la société

parce qu'elle est le nombre? Mais le nombre, considéré seul, n'est

qu'une force, une quantité plus grande qu'une autre.--Précisément: une

quantité supérieure de bien est un bien plus grand et un droit.--Mais

par là vous reconnaissez que ce qui donne du prix au nombre, c'est ce

dont il est formé; ce qui rend la quantité précieuse, c'est la qualité

de ses éléments. Qu'y a-t-il donc dans l'individu de précieux qui se

retrouve dans les autres, qui se retrouve dans la société tout

entière, et qui constitue le droit? Qu'y a-t-il, en un mot, qui nous

impose ce que nous appelons un devoir de respect, et cette idée même

peut-elle se comprendre dans le déterminisme?

Toutes ces questions demeurent insolubles si on ne descend pas du

point de vue social, trop purement utilitaire et eudémonique, au point

de vue moral et individuel. Les rapports sociaux ne sont complètement

_justifiables_ que par les rapports moraux, comme la légalité par la

légitimité. Le problème recule donc de la sphère extérieure dans le

monde intime de la conscience, où nous devons chercher les derniers

fondements des droits ou des devoirs sociaux, et en général de toute

la vie pratique. Nous verrons si, dans ce domaine, peut subsister

jusqu'au bout l'équivalence du déterminisme et de la liberté.

CHAPITRE QUATRIÈME

RECHERCHE D'UNE CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA LIBERTÉ DANS

L'ORDRE MORAL. LIMITES DE CETTE CONCILIATION

I. Possibilité d'un accord sur les séries de moyens et de fins

secondaires par lesquels peut être atteinte la fin morale.

II. Jusqu'à quel point la conception de la fin suprême ou du bien

est-elle modifiée par les différentes manières de concevoir la

volonté?

III. La morale idéale, une fois construite, peut-elle être

réalisée par la volonté dans l'hypothèse déterministe?

Selon la doctrine la plus répandue, la négation du libre arbitre

serait la négation de toute morale. Cependant les plus illustres

représentants du déterminisme ont été en même temps les moralistes les

plus austères, depuis Socrate, Platon, les Stoïciens et les

Alexandrins, jusqu'aux calvinistes et aux jansénistes. Dire, avec

Jouffroy et les éclectiques, que c'est là l'inévitable contradiction

de la pensée et du coeur, de la spéculation et de la moralité, c'est

admettre une raison peu valable quand il s'agit des plus puissants

logiciens de la philosophie ou de la théologie. Il est plus probable

que, dans la sphère de la moralité comme dans les autres, les

doctrines rivales ont des points communs et peuvent se concilier en

une certaine mesure. Essayons de pousser cette conciliation aussi loin

qu'il est possible, afin de circonscrire de plus en plus la question

par ces opérations successives, à l'exemple des tacticiens qui, par

une série de cercles parallèles et concentriques, enveloppent peu à

peu la place au centre de laquelle ils veulent pénétrer.

I.--Supposons que les déterministes et les partisans de la liberté

soient d'accord sur l'ordre des choses désirables ou des fins,

pourront-ils s'accorder sur les moyens qui y conduisent?--Rien, ce

semble, n'empêche cet accord. Voici, par hypothèse, une fin désirée,

le soulagement de la misère, et une volonté qui la désire; il s'agit

de s'entendre sur la série intermédiaire de moyens par laquelle la

volonté pourra atteindre sa fin, sur la ligne que devra suivre le

mobile donné, dans des circonstances données, pour parvenir au but. On

ne se demande pas quelle est la nature absolue de la volonté qui

désire, ni la valeur absolue de la fin désirée: la volonté peut être

libre et se donner à elle-même l'impulsion, ou au contraire l'avoir

reçue d'ailleurs; la fin peut ne pas être désirable, ou ne pas être la

plus désirable. Mais, ces questions une fois réservées, rien n'empêche

les doctrines adverses de déterminer scientifiquement et pratiquement

les intermédiaires. Pour les déterminer scientifiquement, on regardera

la fin proposée (par exemple la diminution de la misère) comme un

effet dont il faut découvrir les conditions ou causes. Cette

détermination sera ici demandée à plusieurs sciences particulières,

principalement à la psychologie et à l'économie politique. On leur

empruntera les théorèmes dans lesquels, de certaines causes et

conditions, elles déduisent comme effet et conséquence la diminution

de la misère; puis on distinguera, parmi ces conditions, celles qui

sont en notre pouvoir et réalisables pour nous: par exemple tel genre

d'instruction et d'éducation, telle espèce de charité privée ou

publique, telles institutions économiques, telles ou telles sociétés

de secours, etc. Les théorèmes des diverses sciences, groupés dans

l'ordre le plus convenable pour la réalisation de l'objet particulier

qu'on se propose, deviendront des moyens ou des règles pratiques; et

la réunion de ces règles, indépendantes des systèmes sur le libre

arbitre, ressemblera aux cartes qui, résumant les travaux de la

science, indiquent par quelle voie on va d'un point à un autre de la

terre, quel que soit d'ailleurs le système de locomotion.

On peut mieux comprendre, maintenant, pourquoi nous avons trouvé les

partisans du libre arbitre d'accord avec ceux de la nécessité dans

toutes les questions qui ne roulent pas sur la nature absolue de la

volonté active, et sur la valeur absolue des fins poursuivies par

elle. L'un et l'autre système, en effet, admet que des causes

spéciales et déterminées sont nécessaires pour produire un effet

spécial; vouloir la fin ne suffit pas: il faut encore vouloir les

moyens appropriés, et pour cela les connaître. Or, c'est là vraiment

le domaine du déterminisme, où les partisans de la volonté libre sont

eux-mêmes obligés de descendre; car, quelque inconditionnée que soit

d'après eux la volonté dans l'acte du vouloir, elle est toujours

conditionnée dans l'accomplissement de ce qu'elle a voulu. La série

intermédiaire des conditions théoriques, qui, à un autre point de

vue, sont des moyens pratiques, sera donc toujours déterminée, et

déterminée de la même manière dans les divers systèmes. Les

philosophes, après s'être représenté différemment la cause initiale,

la poseront une fois pour toutes sous le nom de volonté _libre_ ou de

désir _nécessaire_, sans la faire de nouveau intervenir dans le détail

des événements. De même les théories métaphysiques sur la cause du

monde ne changent rien à la conception scientifique du monde lui-même,

tant qu'on ne fait pas intervenir de nouveau et miraculeusement, comme

un _Deus ex machina_, la Providence ou la Nature.

II.--Passons des moyens à la fin morale, et cherchons jusqu'à quel

point la conception du bien est modifiée par les différentes manières

de concevoir la volonté, c'est-à-dire la cause initiale d'où part tout

le mouvement intérieur.

Les partisans et les adversaires de la liberté entendent également par

fin un bien conçu et désiré qui exerce sur nos actes une influence,

déterminante ou non déterminante. Les uns et les autres peuvent

également concevoir une fin qui serait intelligible et désirable pour

elle-même et non pour autre chose, une fin vraiment finale; le bien ou

le meilleur, [Grec: to agathon, to ariston]. Ce superlatif est comme

la limite, idéale ou réelle, de la courbe décrite par notre raison et

notre désir; nous appelons cette limite la perfection; elle peut être

admise ou rejetée indépendamment des diverses opinions sur notre libre

arbitre.

On objectera l'exemple de Spinoza: c'est son fatalisme, dit-on, qui

semble l'avoir conduit à nier la distinction du bien et du mal. Si

tout est nécessaire, si chaque chose est ce qu'elle peut être,

n'est-il pas déraisonnable de se représenter à sa place une chose

meilleure? n'est-ce pas substituer les caprices de l'imagination aux

lois éternelles des choses, et mettre au-dessus d'une réalité

nécessaire la chimère d'un idéal impossible?

Mais dire qu'une chose est nécessaire quant à l'existence, ce n'est

pas la qualifier quant au bien; car il reste toujours à savoir si la

nécessité de cette chose est la nécessité d'un bien ou d'un mal.

Schelling prétend que ce qu'il peut y avoir d'immoral dans Spinoza ne

vient pas de son panthéisme, mais de son fatalisme; le contraire

pourrait aussi se soutenir. Si en effet tout est Dieu et que Dieu soit

la perfection, il en résulte que tout est ou la perfection ou la

conséquence de la perfection;--optimisme absolu qui justifie et

divinise la douleur, la haine, la guerre, les diverses formes du mal.

Tout est bien dans un pareil monde, parce qu'on trouve en toutes

choses non plus simplement la nécessité, mais la nécessité d'une

nature divine et parfaite. L'immoralité du système consiste alors à

tout diviniser plutôt qu'à tout nécessiter.

La nécessité des choses, simple rapport de principe à conséquence ou

de cause à effet, ressemble à l'identité logique des choses avec

elles-mêmes, qui ne nous apprend pas leur valeur intrinsèque. Si par

une chose identique à elle-même j'entends un grand malheur, ce sera

l'identité d'une chose mauvaise avec elle-même; si j'entends un grand

bonheur, ce sera l'identité d'une chose bonne avec elle-même.

Supposons encore que j'ajoute deux choses à deux autres choses: cela

fera _nécessairement_ quatre; si ce sont deux maux que j'ajoute à deux

maux, j'aurai quatre maux; si ce sont des biens, j'aurai des biens.

L'universelle nécessité ne constitue donc pas par elle-même et par

elle seule l'universelle perfection, à moins qu'on ne pose en

principe, comme Spinoza, que tout ce qui est Dieu, et conséquemment

que toute nécessité est _divine_.

--Mais, dit-on, dans l'hypothèse nécessitaire, une chose, étant tout

ce qu'elle _peut_ être, est tout ce qu'elle _doit_ être.--On peut

répondre que, si une chose est tout ce qu'elle peut être, c'est tantôt

par puissance, tantôt par impuissance; or, dans le premier cas, il

reste à savoir si sa puissance est bonne et bienfaisante; dans le

second, l'impuissance de cette chose à être meilleure que ce qu'elle

est, au moment où elle l'est, n'implique pas qu'elle soit la meilleure

absolument. Il peut y avoir des choses meilleures qu'elles dans un

autre genre; il peut y en avoir de meilleures dans le même genre.

Enfin, elle-même peut être meilleure à un autre moment; elle peut

l'avoir été dans le passé, elle peut l'être dans l'avenir. Bien plus,

cette amélioration future résultera souvent de ce qu'un être, tout en

étant ce qu'il peut au moment actuel, s'aperçoit qu'il n'est pas ce

que sa pensée conçoit de plus parfait. Quand il se compare avec un

idéal, bien qu'il ne soit pas et ne puisse pas être conforme à cet

idéal au moment même de la comparaison, il ne s'en juge pas moins

imparfait par rapport à lui. Si de plus il conçoit un perfectionnement

comme possible dans l'avenir, quoique impossible dans le moment même,

dira-t-on qu'il perd son temps à concevoir un idéal chimérique? Quand

j'éprouve une douleur dont je conçois le remède, ce remède n'est pas

possible dans le moment même, car il serait contradictoire de dire

qu'au même instant je sois malade et guéri; en résulte-t-il que je

conçoive et désire en vain la guérison future? Nous nous retrouvons

ici en présence de l'argument paresseux, qui est le fond caché de tant

d'objections aux déterministes. Si de plus l'_idée_ même du progrès

contribue à le rendre possible, si l'idée de la délivrance contribue à

délivrer, si l'idée de liberté sert à susciter un pouvoir qui nous

améliore, l'introduction de cette idée dans le déterminisme même le

rapprochera encore de la doctrine contraire.

Le spinozisme, appliqué à l'histoire, doit être jugé d'après les

principes précédents. Éliminez tout panthéisme, et ne conservez que le

déterminisme; telle chose, dites-vous, ne pouvait arriver

autrement.--Soit; elle n'est pas pour cela bonne en elle-même; de

plus, elle aurait pu arriver autrement _si_ telle condition eût été

changée.--Hypothèse sans valeur, puisqu'en fait elle ne s'est pas

réalisée.--Sans valeur pour le passé, oui; pour l'avenir, c'est une

autre question. Le déterministe ne récriminera pas sur le passé,

assurément; nos ancêtres ont fait ce qu'ils ont pu et su faire; qu'ils

reposent en paix: nos plaintes ne changeraient rien à ce qui n'est

plus. Mais nous, les vivants, la nécessité même nous a amenés à

concevoir et à désirer un idéal meilleur; et si cette idée-force est

assez claire, si ce désir est assez dominant, nous nous rapprocherons

nécessairement de l'objet conçu et désiré. N'avons nous pas toujours

le droit de formuler en ces termes la comparaison du réel avec

l'idéal: «Relativement au bien idéal, il n'est pas _bon_ que nous

soyons ce que nous sommes, et il est _bon_ que nous soyons autrement?»

Qu'on ne s'étonne donc plus de voir Spinoza tracer des règles de

conduite: ces règles sont des descriptions de l'idéal qui s'adressent

à l'intelligence; si ces descriptions sont assez claires et assez

belles pour nous émouvoir, nous serons portés nécessairement dans la

direction que Spinoza nous indique. Un sage voit et suit

nécessairement le meilleur chemin, il nous le montre nécessairement,

nous le voyons nécessairement à notre tour et nous le suivons

nécessairement; cet inévitable adverbe ne nous empêche pas de déclarer

qu'il est bon de voir, de suivre et de montrer aux autres le bon

chemin.

On le voit, le déterminisme n'exclut pas la notion de progrès;

seulement le progrès y est conçu sous l'idée de nécessité, au lieu

d'être conçu sous l'idée de liberté. Si on entend par science morale

la science des conditions nécessaires du progrès pour l'individu et la

société, on comprendra que Spinoza ait pu écrire une morale, une

éthique.

Est-ce à dire que la morale ne soit en rien modifiée? Nous ne le

prétendons pas. Tout ce que nous avons le droit de conclure en ce

moment, c'est que la négation de notre libre arbitre ne supprime pas

l'idée d'un «bien en soi,» ni d'un bien plus ou moins grand dans les

choses, ni d'un bien plus ou moins grand en nous-mêmes, ni d'un

agrandissement possible de ce bien sous l'influence des idées et des

désirs. En un mot, il y a, dans l'hypothèse déterministe, du bien et

de la perfection, il y a du perfectionnement et du progrès.

* * * * *

Cette idée du bien est encore très indéterminée, vide d'un contenu

précis. Une nouvelle question se présente donc: si les déterministes

peuvent concevoir un bien et une perfection, terme et fin du progrès,

peuvent-ils concevoir la nature ou le contenu de ce bien de la même

manière que les partisans du libre arbitre?

L'idéal épicurien, le bonheur, se conçoit indépendamment des systèmes

sur la liberté; nous pouvons donc placer en premier lieu, parmi les

doctrines ouvertes au déterminisme, celle d'Epicure sur le souverain

bien. Les idées de perfection sensible, de désir satisfait, de joie ou

de félicité, n'ont rien d'incompatible avec l'idée d'une nécessité

fondamentale.

Les déterministes peuvent aussi s'élever plus haut et placer l'idéal,

non dans le bonheur personnel, mais dans le bonheur universel. C'est

la doctrine adoptée par l'école anglaise. On peut être déterministe et

juger que le bonheur de tous est un bien préférable _en soi_ au

bonheur individuel, et un idéal plus satisfaisant pour la raison en

général. Car il ne s'agit encore, ne l'oublions pas, que du bien en

soi, et non du bien pour nous; nous ne faisons qu'une spéculation

désintéressée sur l'idéal, indépendamment du rapport qu'il peut avoir

avec notre propre conduite.

La notion encore vague de bonheur a besoin elle-même d'être complétée.

A la perfection sensible ajoutons la perfection intellectuelle; au

bonheur, la science et l'intelligence: c'est l'élément socratique et

stoïque. Ici encore, rien d'incompatible avec le déterminisme.

De même pour la puissance, si on entend par là l'absence de tout

obstacle à la satisfaction de l'intelligence et du désir, à la science

et au bonheur. Mais cette puissance attribuée à l'idéal du bien

sera-t-elle une puissance de nécessité ou de liberté?--Il semble, au

premier abord, que ceux qui admettent dans l'homme la liberté pourront

seuls la transporter dans le souverain bien comme un de ses attributs

les plus essentiels: ils feront ainsi consister le bien, non plus à

être intelligent, heureux et puissant de n'importe quelle manière,

mais à être le libre auteur de son intelligence et de sa félicité; au

contraire, la perfection de puissance que les déterministes ajoutent à

la perfection d'intelligence et de félicité, semble ne pouvoir être

qu'une puissance nécessaire sans réelle «dignité morale;» leur idéal

paraît toujours un bien neutre et impersonnel, plutôt qu'une bonté

vivante et personnelle qui supposerait la volonté librement bonne; il

semble qu'on mêle en vain la puissance, l'intelligence et le bonheur:

ces attributs réunis ne sont pas encore la bonté.

La Liberté et le Déterminisme · 第 5 / 39 段