--Eussiez-vous raison dans la théorie, il ne s'agit maintenant que de

la pratique. Or, à ce point de vue, nous finissons par admettre tous

les deux un moment où la série des faits à venir devient douteuse.

Pour vous, la libre puissance de vouloir se bifurque bientôt, et vous

n'êtes plus certains de la voie que prendra la volonté; vous avez

seulement des probabilités considérables. Mais ces probabilités

subsistent également dans notre déterminisme, et c'est d'après elles

que se guide la pratique, non d'après la nature absolue de la volonté.

Qu'on place le point d'interrogation devant le _pouvoir_ ou devant le

_vouloir_, les autres éléments de la question demeurent pratiquement

analogues. Il faut toujours faire un acte de confiance en soi ou en

autrui; vous avez confiance dans la volonté, et moi dans

l'intelligence; pour vous comme pour moi, cette confiance vient en

définitive de ce que nous avons le sentiment d'une puissance acquise,

d'une habitude contractée, d'un développement accompli et comme d'une

vitesse durable.--

* * * * *

En dernière analyse, les deux doctrines adverses constatent également

dans l'homme une puissance consciente de soi, mais l'expriment de deux

façons opposées. D'après les partisans de la liberté, puissance

exempte de contrainte, nous aurions directement conscience de ce que

nous _pouvons_, par exemple tenir une promesse; d'après les partisans

de la nécessité ou de la contrainte subie, nous aurions plutôt

conscience de ce que _nous ne pouvons pas faire_, par exemple manquer

à cette promesse. Il est certain que nous pouvons parfaitement avoir

conscience ou connaissance de notre caractère et des incompatibilités

qui s'y rapportent: je sais, par exemple, que je ne suis pas capable

d'un meurtre, d'un vol de grand chemin, etc. Je puis savoir de même

qu'un parjure est incompatible avec ma constitution mentale, mon

éducation, mon milieu social, etc. Malgré la différence de forme entre

les doctrines sur le fondement des promesses ou des contrats, nous

agissons toujours sous l'idée plus ou moins franchement reconnue d'un

pouvoir que nous nous attribuons par rapport à l'espace et au temps,

d'une indépendance dont nous dotons notre nature intérieure et notre

caractère en face de l'extérieur. Cette indépendance, d'ailleurs, peut

tenir à une dépendance par rapport à des inclinations supérieures.

Les uns appellent cette sorte de délivrance une heureuse nécessité par

laquelle triomphe l'idée, les autres y voient la liberté; et ces deux

choses, dans la pratique, finissent par nous inspirer une confiance

analogue, sinon identique; car la confiance suppose une liberté

déterminée comme une nature déterminée: en un mot, elle suppose un

_caractère_. Aussi ne pouvons-nous avoir confiance dans un _inconnu_,

fût-il doué de libre arbitre. Si de plus, dans le déterminisme même,

on introduit l'idée de liberté et son action pratique, il en

résultera, pour le déterministe, la possibilité de contracter sous

l'idée même de sa liberté et de son indépendance. Les deux doctrines

coïncideront donc pratiquement.

IV. Si les hommes, dans l'hypothèse de la nécessité, sont capables

d'engagements, de promesses, de contrats et d'une confiance mutuelle

toujours limitée par quelque défiance, il en résulte qu'ils peuvent

vivre en société et sous des lois civiles ou politiques plus ou moins

régulières. Les mobiles sensibles ou intellectuels produiraient le

même effet sur les automates humains que les forces attractives ou

centripètes sur les éléments matériels, et les systèmes sociaux

seraient l'équivalent des systèmes cosmiques. L'instinct même de la

conservation concourrait avec les penchants sympathiques pour

rapprocher les hommes: des mécanismes intelligents et sensibles, outre

que les lois mêmes de la vie et de l'hérédité les fondent en un

organisme social, auraient bientôt compris la nécessité de s'unir

contre les périls qui les menacent. De là la société civile, qui peut

être considérée comme une vaste société d'assurance contre les risques

qu'un homme court de la part de ses semblables. Ces risques sont

l'objet d'un contrat d'assurance tacite ou explicite, par lequel les

hommes s'engagent à unir leurs forces contre le péril commun.

L'utilité et l'efficacité de ce contrat était facile à reconnaître,

même pour les hommes les plus sauvages, tandis que l'utilité de

l'assurance contre les risques venant de la nature se fonde sur de

longs calculs mathématiques et statistiques. L'_idée_ de contrat,

l'_idée_ de société librement acceptée, l'_idée_ de liberté sociale

n'est donc nullement interdite au déterminisme même, et peut y jouer

le rôle d'idée directrice.

C'est par un nouvel abus du sophisme paresseux qu'on a voulu voir dans

l'existence des lois sociales une preuve suffisante du libre

arbitre.--«On ne fait pas de lois, dit Aristote, pour les animaux ou

pour les automates soumis à la nécessité[8].»--En effet, les lois

resteraient sans action sur des êtres sans intelligence; mais pour les

êtres intelligents elles sont des causes et des moyens de

détermination, dont la puissance est plus infaillible encore sans le

libre arbitre qu'avec la résistance possible du libre arbitre.--Les

_lois_ servent à formuler, dans les sociétés modernes, soit les

nécessités de l'organisme social, soit les conditions du contrat

d'assurance mutuelle; les impôts sont la prime d'assurance fournie par

chacun pour contribuer à l'exécution du contrat; et cette exécution

par voie de contrainte est ce qu'on nomme la _sanction_.

[8] Voir ces objections reproduites par Jouffroy, _Cours de droit

naturel_, t. Ier, et même par des contemporains, comme MM.

Secrétan, Delboeuf et Naville, etc.

Les sanctions légales ont aussi été considérées comme des preuves du

libre arbitre. C'est que, dans l'analyse de la pénalité, on mêle

d'ordinaire aux idées sociales des idées morales et religieuses qui

présupposent la chose en question, à savoir la liberté même. En

jugeant les actes contraires à l'ordre social, on a trop souvent la

prétention d'apprécier plus ou moins exactement la part de la liberté

individuelle, et on croit que la volonté librement mauvaise de

l'accusé est la seule justification possible de la pénalité.--Mais si,

dans l'hypothèse déterministe, les relations naturelles des choses

rendent nécessaire l'emploi de la force contre des individus

nécessairement malfaisants, si elles nous obligent à défendre

l'intérêt de tous contre les violences de quelques-uns, est-ce l'homme

qu'il faut accuser? n'est-ce pas plutôt la cause, quelle qu'elle soit,

d'où dérive le mal dans l'univers? Sans se hasarder dans des

considérations métaphysiques, les déterministes peuvent justifier la

peine au point de vue humain; et cette justification purement sociale

n'a pas besoin de remonter jusqu'à l'absolu des choses, car elle

résulte des rapports sociaux tels qu'ils existent en fait.

On fondait autrefois la pénalité sur le principe tout métaphysique

d'expiation, dont les deux termes, le libre arbitre et le bien en soi,

sont pour ainsi dire deux absolus. Qu'en résultait-il?--Si d'une part

notre libre arbitre est assez absolu pour faire le mal avec le plein

pouvoir de faire le bien, et si d'autre part le bien en soi commande

absolument à la volonté, on en pouvait conclure la nécessité d'une

expiation pour rétablir entre la mauvaise volonté et le bien un ordre

de dépendance rationnel. De là les expiations divines de l'autre vie;

on allait jusqu'à les concevoir éternelles au cas où la mauvaise

volonté serait éternelle elle-même, bien plus, au cas où elle serait

passagère. L'introduction de ces idées théologiques dans les lois

sociales ne pouvait produire que les plus fâcheux résultats. Les juges

humains, parlant au nom de Dieu, croyaient devoir pénétrer et dans

l'absolu de la volonté individuelle, pour en mesurer la malignité, et

dans l'absolu de la volonté divine, pour en appliquer les justes

décrets; en outre l'expiation, et par suite la pénalité, devant être

proportionnelle au crime, on était conduit à inventer des variétés de

peines et des raffinements de supplices. C'est ce qui ne peut manquer

d'arriver dès qu'on prétend se substituer à la justice absolue de Dieu

et à la liberté absolue de l'homme. Nous comprenons aujourd'hui que,

si ces deux absolus existent, ils nous sont du moins inaccessibles.

Nous ne devrions donc plus prétendre, dans nos lois pénales, appliquer

le principe d'expiation; car, si nous n'avions d'autre principe à

invoquer que l'immoralité absolue de la mauvaise volonté et la justice

absolue de la peine, nous serions entièrement désarmés envers les

coupables[9].

[9] Platon prête à Protagoras ces paroles fort raisonnables:

«Personne ne châtie ceux qui se sont rendus coupables d'injustice

par la seule raison qu'ils ont commis une injustice, à moins

qu'on ne punisse d'une manière brutale et déraisonnable. Mais

lorsqu'on fait usage de sa raison dans les peines qu'on inflige,

on ne châtie pas à cause de la faute passée, car on ne saurait

empêcher que ce qui est fait ne soit fait; mais à cause de la

faute à venir, afin que le coupable n'y retombe plus et que son

châtiment retienne ceux qui en seront témoins.»

Les vraies raisons de la pénalité sociale sont des raisons: 1º de

psychologie et de logique; 2º de sociologie positive, de défense et de

conservation sociale; or ces raisons sont admises par les partisans

comme par les adversaires du déterminisme. Ainsi Platon n'était

nullement en contradiction avec lui-même, lorsqu'il admettait à la

fois la négation du libre arbitre et le sévère maintien des peines

sociales. Dans cette hypothèse les actes d'injustice, considérés en

eux-mêmes, changent sans doute d'aspect; mais leurs rapports

extrinsèques ne changent pas. Supposez deux hommes qui voient les

mêmes objets dans le même ordre relatif; seulement l'un voit tout

d'une certaine couleur, l'autre d'une couleur différente: les rapports

demeurant les mêmes, ces deux hommes s'entendront parfaitement dans la

pratique. Platon et Aristote châtient également l'injustice: Platon

éprouve de la pitié et une sorte d'horreur esthétique, comme à la vue

d'un monstre ou d'un fou; Aristote éprouve de l'indignation contre

l'individu, et une horreur à proprement parler morale; malgré cela,

ils agissent de même et sont aussi logiques l'un que l'autre. En

effet, les animaux ne sont pas libres, et cependant l'homme les

châtie; si même ils sont dangereux et incorrigibles, nous les

condamnons à mourir. L'homme vicieux est celui dans lequel les

penchants de l'animal l'ont emporté sur la raison. Pour le ramener à

l'ordre il faut d'abord, suivant Platon, essayer de l'éclairer. Si ses

yeux sont fermés à la lumière, il faut le châtier; car la douleur est

propre, soit à réveiller la raison endormie, soit à la remplacer par

une crainte salutaire: en châtiant la _bête_, on rend à l'esprit sa

liberté. Enfin, si la persuasion et la peur sont également

impuissantes sur l'être corrompu, il faut renoncer à le guérir: dans

ce cas, Platon se délivre de l'homme dangereux comme d'une bête

sauvage; il le frappe avec un sentiment d'horreur mêlé de regret et de

pitié. Loin de rendre les lois inutiles, la négation du libre arbitre,

fût-elle absolue, les rend plus nécessaires et plus infaillibles que

jamais. Si vous éclairez l'intelligence ou faites impression sur le

coeur, n'agirez-vous pas infailliblement sur la conduite? or, la loi

est propre à éclairer l'intelligence et à émouvoir le coeur en

montrant la voie nécessaire et la peine nécessaire: c'est une

idée-force qu'une bonne éducation rend irrésistible[10].

[10] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. I, p. 407 et suiv.,

et l'interprétation que nous avons donnée de plusieurs passages

des _Lois_, qui avaient semblé contradictoires. Voir aussi

l'analyse étendue de la pénalité dans notre _Science sociale

contemporaine_, livre V.

On objecte que la peine a pour fondement la responsabilité, qui est

nulle dans le déterminisme. Mais il faut distinguer entre la

responsabilité qui suffit à la pénalité sociale, et la responsabilité

métaphysique ou morale, dont un être omniscient pourrait seul être le

juge. Une chose contraire à la conservation de la société est

accomplie par vous; vous en avez conscience, vous en connaissez les

résultats fâcheux pour autrui, et cette connaissance ne suffit pas

pour vous en détourner; devez-vous alors vous étonner que les autres

suppléent à cette insuffisance par des moyens de défense, de

contrainte et d'intimidation? C'est à vous qu'on s'en prendra, puisque

le mal exécuté au dehors existe d'abord en vous et dans l'intimité de

votre vouloir. Quand vous êtes malade, n'est-ce pas à vous qu'on

administre des remèdes souvent très douloureux? Et si votre maladie

est dangereuse pour les autres, le législateur va-t-il la laisser

suivre son cours, surtout quand il existe des remèdes? Il y a, même en

ce sens, imputabilité à l'individu. En vous punissant, d'ailleurs, mon

but n'est pas réellement de vous punir, mais de vous guérir, s'il est

possible, ou au moins de me défendre et de vous mettre dans

l'impossibilité de nuire aux autres. J'essaie de rétablir l'ordre

dans votre intelligence, dans toutes vos facultés, en vous faisant

comprendre votre erreur et la laideur de votre caractère: qu'avez-vous

à dire? Que vous méritez l'indulgence et la pitié? Je vous l'accorde;

mais, malgré cette pitié et à cause d'elle, je m'efforce de vous

guérir par la souffrance; sans compter que ma pitié à l'égard de vos

semblables m'entraîne également à vous châtier, si aucun autre moyen

ne réussit.

Même au sein du _déterminé_, il y a une distinction possible entre ce

qui est imputable en un certain sens à l'individu, conséquemment

punissable, et ce qui ne lui est imputable sous aucun rapport. Platon

même a su faire cette distinction. Par exemple, l'injustice et

l'ignorance simple sont au fond déterminées. Mais, dans l'ignorance,

le mal est extérieur pour ainsi dire à l'individu, puisqu'il est

simplement l'impuissance des moyens intellectuels à atteindre leur

fin; la fin est ici hors de l'esprit, et le rapport des facultés à

cette fin est extrinsèque. On ne peut donc porter une correction

violente dans le sein même de l'individu; ce qui ne servirait

absolument à rien et n'augmenterait pas la puissance naturelle de son

esprit. On guérit un boiteux et un difforme par la gymnastique, non

par des corrections. L'injustice, au contraire, est pour Platon, un

trouble intérieur, qui résulte d'un renversement d'ordre dans les

rapports mutuels des fonctions et dans leur hiérarchie, et qui aboutit

à un désordre social. Quoique cette maladie morale et sociale soit

toujours déterminée et se réduise même en partie, selon Platon, à une

certaine espèce d'ignorance ou d'infériorité mentale, la cause ici

n'en est pas moins intrinsèque; comment donc la guérir? En agissant

par la correction et la douleur sur ces facultés mêmes qui entrent en

lutte. Le désir, dit Platon, contrarie l'opinion du bien, parce que le

plaisir le séduit; le correcteur vous fait éprouver de la peine pour

rétablir l'équilibre: dès lors la crainte de la peine compense l'amour

du plaisir, et l'ordre reparaît. C'est comme une révulsion médicale.

Platon vous traite par le fer et le feu, et ne recule pas devant les

moyens violents pour remédier à la violence intime de la maladie; le

mal artificiel guérit le mal qui s'était produit naturellement. C'est

la théorie que Socrate lui-même expose dans le _Gorgias_, et qu'on

retrouve dans la _République_ et les _Lois_. Cette différence

d'imputabilité entre l'ignorance et l'injustice ne les empêche pas,

encore une fois, d'être toutes les deux nécessitées; seulement les

causes nécessitantes sont tantôt intérieures, tantôt extérieures[11].

[11] Pourquoi, demande Victor Cousin, ne punissons-nous pas aussi

bien ceux qui agissent sans connaissance de cause, que ceux qui

savent ce qu'ils font?--Remarquons-le d'abord, l'ignorance n'est

pas toujours une excuse aux yeux de nos juges; par exemple,

l'ignorance de la loi n'est prise que pour une circonstance

atténuante: on veut par là exciter les citoyens à se tenir au

courant de ce qui les concerne. Quant à cette ignorance complète

qui consiste à ne pas même savoir ce qu'on fait, à agir sans

aucune connaissance de cause, elle enlève en effet la

responsabilité légale, pour le déterministe comme pour le

partisan de la liberté. Punir un homme pour un acte accompli dans

de telles conditions, serait perdre son temps et ressembler à

l'enfant qui bat la porte où il s'est heurté; ce serait en outre

choquer et corrompre la raison publique, en ne distinguant point

un dommage inconscient et passager d'un dommage prémédité et

tendant à se reproduire, un accident sans portée d'une maladie ou

perversion qui atteint le fond même du caractère. Non que la

préméditation du mal implique la liberté pour le déterministe;

loin de là, c'est une servitude, et une servitude bien plus

dangereuse pour autrui que celle de l'ignorance pure et simple;

mais le danger même appelle ici des précautions appropriées. Pour

des raisons semblables, la folie se distingue de l'injustice et

doit être traitée autrement par le législateur. Les châtiments ne

serviraient à rien pour un fou, et ne l'empêcheraient pas de

retourner à sa manie; encore se sert-on de corrections envers les

fous comme envers les animaux.--Au contraire, pour cet autre

genre de désordre dans les penchants, qui pousse au meurtre ou au

vol, la punition peut être efficace: on peut corriger l'individu,

soit en l'intimidant, soit, ce qui vaudrait mieux encore, en

l'instruisant quand cela est possible. La peine est en même temps

un moyen d'intimidation pour les autres hommes. L'emploi de la

force matérielle et de la persuasion intellectuelle comme moyens

répressifs, et la diffusion de l'instruction dans toutes les

classes de la société comme moyen préventif, sont donc rationnels

dans l'hypothèse du déterminisme non moins que dans celle de la

liberté; ici encore la conciliation est possible.

De plus, il y a pour le législateur et le juge une distinction

capitale à faire entre les divers actes selon qu'ils ont été accomplis

ou non par l'individu sous l'_idée_ de sa liberté propre; que cette

liberté soit en elle-même relative ou absolue, qu'elle se ramène à un

déterminisme plus profond ou qu'elle révèle un principe plus

fondamental encore que le déterminisme, toujours est-il que l'individu

agit tantôt sous l'idée qu'il est relativement maître de soi, capable

de résister à la passion actuelle par la réflexion sur soi, tantôt

sans aucune idée de liberté et par un entraînement d'une violence

aveugle. Or, ces deux cas ne peuvent être identiques pour le juge.

L'un marque la possession de soi par l'intelligence, dont est

inséparable, pour le déterminisme bien entendu, une certaine

possession de soi effective et proportionnelle à la force même de

l'idée. L'autre est un état dans lequel on ne se possède plus, dans

lequel on est _hors de soi_. Si une action contraire à l'ordre social

a été accomplie dans le premier état, c'est la preuve que ni le motif

de l'ordre social ni le motif même de la liberté, conçue comme pure

idée directrice, n'ont été assez forts pour contrebalancer la passion.

Il importe donc au juge de fortifier 1º l'idée de l'ordre social, 2º

l'idée même du pouvoir plus ou moins grand que tout être intelligent

et raisonnable a sur ses passions. Il y aura alors un genre

particulier de responsabilité individuelle résultant de ce que non

seulement c'est l'individu qui a agi, mais encore de ce qu'il a agi

sous l'idée de sa liberté et de sa responsabilité même.

En définitive, la responsabilité sociale dans le déterminisme n'est

pas morale au sens chrétien, mais intellectuelle et physique au sens

grec du mot: c'est simplement le point d'application sur lequel la

société doit agir pour produire l'effet qu'elle cherche. Dès que ce

point d'application est dans l'individu, il y a une certaine

responsabilité, encore bien plus s'il est dans l'intelligence, s'il

est dans la réflexion, s'il est dans cette forme suprême de la

réflexion qu'on nomme l'idée de liberté.

Du reste, la question de la responsabilité n'est plus alors qu'une

question d'efficacité relative, non de légitimité absolue. Ce n'est

pas que la pénalité ne soit encore légitime dans le déterminisme; mais

elle ne l'est que relativement à l'intérêt majeur de la défense

sociale; et au fait, même dans les autres doctrines, la pénalité

a-t-elle un autre fondement?

Reste donc à savoir si cet intérêt majeur de la société est juste et

s'il constitue un véritable droit de conservation ou de défense; car

on ne peut éliminer de la pénalité cette grande idée du droit que

présuppose l'ordre social. Le déterminisme et la doctrine de la

liberté, d'accord sur la question des _faits_ sociaux et sur celle des

_intérêts_ sociaux, pourront-ils s'accorder jusqu'au bout sur la

question des _droits_ sociaux? Suivons pas à pas les deux systèmes,

sans rien préjuger; ne parlons pas encore de droit absolu et

métaphysique, de moralité absolue et métaphysique; ne faisons usage

que des éléments qui jusqu'ici ont paru communs aux deux doctrines, et

cherchons s'ils pourront nous suffire dans la pratique.

V.--Libres ou non, nous sommes des êtres intelligents, par conséquent

doués d'expérience et de raison. Nous demanderons donc à nos lois et à

leurs sanctions d'être non seulement efficaces, mais raisonnables: il

faut que celui même qui est frappé puisse, en écoutant sa raison au

lieu d'écouter sa passion, être d'accord avec la raison du juge qui le

frappe. Au rapport d'inégalité entre la force et la faiblesse doit

succéder ce rapport d'égalité, d'identité même, qui existe entre une

raison et une autre, entre une intelligence qui convainc et une

intelligence qui est convaincue. Sans cela, les lois des êtres

intelligents seraient en tout semblables aux lois des êtres matériels

ou des brutes, chez qui ne règne d'autre droit que le droit du plus

fort.

Quelle est donc la raison valable et suffisante qui doit faire

accepter à tout être intelligent les lois sociales avec leurs

sanctions, et qui peut appuyer l'action physique sur une conviction

intellectuelle?

La Liberté et le Déterminisme · 第 4 / 39 段