On objecte qu'un automate ne pourrait _délibérer_:--Ce qui est conçu

comme indépendant du moi ne peut être l'objet d'une délibération; nous

ne délibérons pas sur le cours des choses extérieures, ni même sur la

circulation de notre propre sang, qui ne dépend pas de notre

liberté.--C'est que nos idées sur la circulation du sang n'ont aucune

influence directe sur cette circulation; mais les idées que nous

avons, par exemple, sur la nécessité de fuir le danger, sont parmi les

causes qui déterminent le mouvement de nos membres; et même, dans

l'hypothèse déterministe, nos idées et nos inclinations suffisent à

produire nos mouvements. L'automate intelligent pourra donc aussi

délibérer, et ce serait lui opposer à tort le sophisme paresseux que

de lui dire: «Vos idées ne vous servent à rien,» puisqu'au contraire

les idées sont ses ressorts et ont sur lui une puissance

déterminante[3]. La délibération est simplement l'instant où les

motifs et les mobiles contraires, conscients ou inconscients, se

balancent dans l'esprit. Et parmi ces mobiles, pour compléter

psychologiquement le déterminisme, il faut placer l'idée de liberté,

qui prend ici cette forme: l'idée du pouvoir directeur des idées,

conséquemment du pouvoir efficace de la délibération même.

[3] «Le déterminisme, dit M. Secrétan, supprime la délibération;

il enlève tout motif pour différer l'action et pour se demander:

Que dois-je faire?... Convaincu théoriquement que son action sera

conforme à la raison la plus forte, l'homme cherchera-t-il quelle

est cette raison?... Certain qu'il ne peut penser que ce qu'il

pense, il ne demanderait plus ce qu'il doit penser. Il obéirait à

la première impulsion venue, sans la discuter.» (_Revue

philosophique_, février 1882, p. 31.)--Cet argument revient à

dire: Si nous sommes convaincus que l'action résultera de ses

causes,--qui sont les raisons et motifs,--ne jugerons-nous pas

superflu de modifier les causes pour modifier les effets? Les

poids entraîneront nécessairement le plateau; donc il ne sert à

rien d'introduire des poids, c'est-à-dire des idées, dans la

balance intérieure. La délibération exerce une influence

nécessaire sur la détermination; donc il faut obéir à la première

impulsion venue, comme si la délibération n'avait aucune

influence; en un mot, la délibération est _utile_, donc elle est

_inutile_.

Le caprice, qui se réduit d'ordinaire au désir de mettre à l'essai son

pouvoir sur soi, apparaîtra dans la conduite de l'automate tout comme

dans celle de l'être libre, à la condition que la même idée traverse

leur intelligence. Ils seront, en présence d'un péril peu grand,

également capables de s'adresser cette question: «Si je restais?...

Voyons si j'en aurais le pouvoir.» C'est une des formes que peut

prendre l'influence exercée par l'idée de liberté. Somme toute, ils ne

seraient pas plus paralysés l'un que l'autre, et les résultats

seraient analogues; sauf l'accident imprévu par lequel la volonté

indifférente choisirait précisément le contraire de toutes ses

préférences intellectuelles et de tous ses sentiments. Hasard

incompréhensible, et à coup sûr exceptionnel.

II.--Nos rapports avec la vérité scientifique subsistent également

dans le déterminisme. Un des arguments essentiels des plus récents

partisans du libre arbitre, c'est que le déterminisme supprime toute

recherche possible de la vérité. «Dans le système déterministe,

dit-on, où chacun a toujours nécessairement la seule opinion qu'il

puisse avoir, on ne trouve pas de motif qui puisse l'engager à la

mettre en question;» au contraire, «dans le système du libre arbitre,

où chacun est responsable de ses jugements, le motif de les contrôler

sans cesse est manifeste: c'est un motif de conscience[4].» En

raisonnant de cette manière, on pourrait dire: Tout malade ayant

nécessairement le seul état de santé qu'il puisse avoir, on ne trouve

pas de motif pour l'engager à soigner sa santé.--Les indéterministes

oublient qu'on peut triompher d'une nécessité en lui opposant une

autre nécessité, par exemple d'une fièvre qui a été produite

nécessairement par ses causes, en lui opposant des remèdes qui la

guériront nécessairement, comme le sulfate de quinine. Le motif de

contrôler nos opinions est aussi manifeste dans l'hypothèse du

déterminisme que dans toutes les autres: ce motif, c'est l'expérience

de nos erreurs et de leurs suites. Les indéterministes raisonnent

encore ici comme on croit que raisonnent les soldats de Mahomet, qui

jugent inutile de fuir parce que, si leur mort est fatale, ils

mourront quoi qu'ils fassent. Cette prétendue application du

déterminisme en est au contraire la négation, puisqu'elle consiste à

croire non que les effets sont déterminés par leurs causes, mais

qu'ils sont déterminés indépendamment de leurs causes[5].

[4] M. Secrétan, _ibid._, p. 38.

[5] Même paralogisme chez M. Renouvier et chez M. Delboeuf. «Dans

le fond de leur coeur, dit ce dernier, et en dépit de leur

système, nul d'entre les savants ne réduit la science à ce rôle

_contemplatif_; aucun n'accepte d'être en tout un instrument

entre les mains de l'impérieuse _fatalité_; tous ils ont la

prétention d'entrer en lutte avec la nature, de la soumettre, de

la plier à leurs desseins.»--Oui, sans doute, répondrons-nous, de

la soumettre par la pensée et par la force même que les idées

exercent. «S'ils tiennent tous à lui arracher le secret de la

puissance, c'est pour la dompter avec ses propres armes;» donc,

par les lois de la pensée et en se servant du déterminisme même

pour obtenir un effet déterminé par des moyens déterminés en vue

d'un but déterminé. «Mais n'insistons pas davantage, continue M.

Delboeuf, sur l'inconséquence que commet le déterministe quand il

reconnaît à la science une valeur pratique.» (_Rev. ph._, p.

609.) Cette inconséquence est purement imaginaire; croire au

déterminisme, c'est précisément croire à la valeur pratique, à

l'efficacité de la science et des idées, en nous comme hors de

nous. Les partisans du libre arbitre, au contraire, interposent

entre la science et l'action un pouvoir mystérieux et ambigu, qui

seul rend la science pratique, s'il lui plaît. C'est pour eux que

la science est purement contemplative, et non pratique par

elle-même.

III.--Considérons maintenant les mêmes personnages dans leurs rapports

avec d'autres êtres comme eux. Le déterminisme, dit-on, rend inutile

toute règle de conduite. Mais cette objection, qui n'est pas même

valable contre le déterminisme ordinaire, l'est encore moins contre le

déterminisme rectifié par l'idée de liberté. La pensée que mes actes

seront déterminés par mes motifs et mes mobiles, y compris le motif et

le mobile de la liberté même, ne paralyse pas plus l'activité que la

pensée des lois de la mécanique ne paralyse le constructeur de

machines; croire que les effets résulteront des causes ne saurait

détourner de poser les causes pour obtenir les effets; tout au

contraire.

On a mille fois répété, depuis Aristote, que les menaces et les

prières, les conseils et les ordres n'auraient plus de sens dans

l'hypothèse déterministe. On n'adresse pas de prières, dit-on, au

fleuve qui coule fatalement vers la mer; on n'adresserait pas non plus

de prières à l'automate de Vaucanson.--Assurément; car le fleuve n'a

ni oreilles ni intelligence, pas plus que l'automate de Vaucanson. La

seule prière que l'ingénieur adresse à un fleuve pour l'empêcher de

déborder, c'est une digue solide; mais, si les eaux des fleuves

entendaient et comprenaient ce qu'on leur dit, il suffirait de leur

parler avec l'éloquence d'Orphée. Il est évident que nos paroles ne

convaincraient pas un fleuve sourd, mais elles ne convaincraient pas

davantage un homme sourd. Les déterministes connaissent, mieux encore

que les autres, la loi qui veut qu'on proportionne les moyens à la

fin, qu'on emploie pour produire un effet les causes appropriées et

déterminantes: on convainc une intelligence avec des raisons, et on

persuade une sensibilité avec des sentiments. Si on suppose dans

l'être, outre ces deux facultés, une liberté d'indifférence capable de

se déterminer d'une manière imprévue, on ne sera jamais complètement

sûr de réussir; si au contraire cette liberté n'existe pas, on en sera

sûr: voilà toute la différence, qui est ici à l'avantage du

déterminisme. De plus, rétablissez dans le déterminisme même l'idée de

liberté et son influence pratique, il est clair que le déterminisme

ainsi complété n'exclura nullement les conseils et les ordres; en

effet, le conseil et l'ordre supposent que l'idée de votre pouvoir sur

vous-même est capable elle-même d'exercer un pouvoir et de tourner ce

pouvoir au profit de ce qu'on vous demande. Les deux systèmes, ici

encore, coïncident donc pratiquement[6].

[6] Les paralogismes précédents se retrouvent dans M. Naville:

«Les conseils d'hygiène et de régime supposent; aussi bien que

les directions de la plus haute morale, l'existence d'une volonté

raisonnable et libre à laquelle on s'adresse. On repare des

machines lorsqu'elles ont quelque défaut; on ne leur donne pas de

conseils.» (_Rev. phil._, 1879.)--On ne donne pas de conseils à

une machine, encore une fois, parce qu'elle n'a ni oreilles ni

intelligence; on en donne aux hommes sur leur santé et leur

régime, parce qu'ils sont intelligents; mais il est inutile pour

cela qu'ils soient libres, et même, si on donne des conseils,

c'est-à-dire au fond des raisons et, quand la chose est possible,

des démonstrations, c'est que l'on compte sur l'efficacité des

idées scientifiques et des motifs d'intérêt personnel. C'est

précisément à une liberté arbitraire qu'il serait inutile de

donner des conseils. M. Naville oublie dans son objection que les

moyens doivent être en rapport avec les fins: l'_argumentum

baculinum_ est un bon moyen pour les animaux; l'_argumentum

logicum_ est un bon moyen pour l'homme.

On a voulu tirer un argument des paris. Aucun déterministe, dit-on, ne

parierait mille francs que je ne lèverai pas le bras d'ici à un quart

d'heure; je suis donc libre de lever le bras.--Sophisme paresseux.

Personne ne pariera en effet, parce que les mille francs, ou

simplement le désir de la contradiction, peuvent devenir une raison de

lever le bras. Le déterministe ne saurait parier que son pari n'agira

pas sur vous, puisqu'il croit au contraire à l'influence déterminante

du motif le plus fort.--Alors, dites-vous, on pourra parier à coup sûr

que l'automate sera déterminé à lever le bras par le désir de gagner

le pari.--Non; car on ne connaît pas tous les motifs, et on n'en peut

calculer la force. Le pari serait chanceux dans le cas de la nécessité

comme dans celui delà liberté. En outre, ici encore, l'idée du pouvoir

sur soi intervient dans le déterminisme même. Je sais que je puis

résister à votre désir pour le seul plaisir d'y résister, que je puis

agir avec une sorte d'arbitraire pour le seul plaisir de montrer mon

arbitraire ou, si l'on veut, ma liberté. Vous ne pouvez, en pariant,

savoir quel sera parmi toutes les idées l'effet de cette idée

perturbatrice; vous ne pouvez calculer l'action de l'idée de liberté.

Il subsiste donc un élément d'incertitude qui rend les paris

possibles. Les automates pourraient faire entre eux des paris comme

les hommes libres; ce serait l'équivalent de ceux que l'on fait aux

jeux de hasard. Ces derniers ne supposent aucune liberté, ni dans les

dés du joueur, ni dans sa main, ni même dans la force qui meut sa

main; car une machine qui lancerait les dés en l'air remplirait le

même office et pourrait devenir aussi un objet de pari. Un résultat a

beau être nécessaire, il laisse place aux conjectures quand nous ne

connaissons pas toutes les données du problème; il y a alors

indétermination, sinon dans les choses, du moins dans notre pensée. En

revanche, quand nous opérons par la statistique, sur des masses, non

sur des individus, le calcul redevient exact et la prévision presque

certaine.

Pourrons-nous repousser également les preuves du libre arbitre

fondées, non plus sur la nécessité mathématique, mais sur la confiance

même que nous avons dans la liberté apparente ou réelle de nos

semblables, je veux parler de l'argument fondé sur les promesses et

les contrats? Des intelligences déterminées par leurs idées

pourraient-elles se lier entre elles par des promesses relatives à

l'avenir?--L'automate spirituel ne peut, dira-t-on, signer qu'un

engagement ainsi conçu: «Mon idée dominante et mon désir dominant sont

aujourd'hui d'accomplir dans un an tel ou tel acte; et je

l'accomplirai effectivement, _à moins que_ dans un an je ne sois

dominé par une idée et un désir contraires.» Voudrait-on signer un

pareil engagement?

--Nous le signerions tout aussi volontiers, répondront les

déterministes, qu'un contrat qui serait l'oeuvre d'une liberté

indifférente et même d'un libre arbitre. Car la liberté, à son tour,

devrait introduire dans son traité une clause non moins inquiétante:

«En vertu de ma liberté d'indifférence ou de mon libre arbitre, je

veux aujourd'hui faire telle ou telle chose dans un an; et je

l'exécuterai en effet, _à moins que_, en vertu de la même liberté

d'indifférence ou du même libre arbitre, je ne veuille en ce temps-là

le contraire.» Voilà une part laissée au hasard qui vaut bien la part

laissée au destin. Dans la détermination future de l'automate se

trouve une _inconnue_, qui pour nous est indéterminée; et dans la

détermination future d'une liberté indifférente ou du libre arbitre se

trouve une inconnue, qui est indéterminée non seulement pour nous,

mais en elle-même.

Tant qu'on s'en tient à une liberté vraiment indifférente, il ne

semble pas possible de répondre à cette réplique des déterministes. On

n'y pourrait répondre qu'en montrant dans la liberté mieux entendue

une puissance capable de lier l'avenir au présent, de déterminer

l'acte à venir par l'acte présent. C'est ce lien, en effet, que tout

contrat suppose; plus il est invincible, c'est-à-dire plus le présent

est déterminant par rapport à l'avenir, et plus le contrat est sûr. La

question ainsi modifiée, les déterministes ne pourront-ils trouver,

dans un contrat solennel, quelque chose qui lie l'avenir au présent;

et ce lien sera-t-il certain, ou seulement probable?

--Le lien capable d'enchaîner l'avenir, pourront-ils dire, c'est le

contrat lui-même, avec ses motifs, avec ses clauses, avec les

sanctions extérieures et intérieures qui en suivent l'accomplissement

ou la violation; retomberons-nous dans le sophisme paresseux en

déclarant inutiles ce contrat et ces conditions, qui ne peuvent pas ne

pas jouer un grand rôle dans la production de l'acte à venir?

--Non sans doute, dira le partisan de la liberté; mais est-il bien

vrai que le contrat fait en ce moment soit la cause réelle de sa

réalisation future? N'est-il pas plutôt, comme cette réalisation,

l'effet et le signe de notre volonté libre elle-même?

--Dans l'hypothèse déterministe, le contrat n'est aussi qu'un effet et

un signe, mais c'est l'effet et le signe de sa prédominance en moi.

--Reste à savoir si cette prédominance sera durable? Le savez-vous?

--Je le _crois_. Et vous, savez-vous de science certaine si vous

voudrez encore dans un an et toute votre vie ce que vous voulez

aujourd'hui? Vous le _croyez_ d'une croyance plus ou moins voisine de

la certitude, parfois même équivalente à la certitude dans la

pratique, voilà tout. Que de serments éternels qui n'ont duré que

quelques années! Et pourtant ils étaient sincères. Que de voeux

prononcés pour toute la vie et qui n'ont pu tenir jusqu'à la fin!

Prenez garde de tomber dans l'idée mystique et trop souvent chimérique

des théologiens, qui demandent au religieux l'abdication libre de sa

liberté pour toute sa vie, et à l'épouse conduite devant l'autel un

serment d'esclavage jusqu'à sa mort. Nos lois ne sont déjà que trop

empreintes de cette fausse conception qui, au lieu de demander la

durée d'un lien à celle des idées et des affections, la demande à la

prétendue puissance d'une liberté qui s'enchaîne. Voyez d'ailleurs

combien ces lois ont peu de confiance dans l'«immuable liberté,»

puisqu'elles l'environnent d'entraves et de menaces sociales, pour

être plus sûres, en l'enchaînant elles-mêmes, de son immutabilité. La

vraie théorie moderne des contrats est celle qui les juge tous

résiliables sous certaines conditions déterminées; et cette théorie

est vraie, parce qu'elle traite les hommes comme des hommes, non comme

des saints, pour lesquels précisément les lois seraient inutiles.

Votre théorie de la liberté, au contraire, nous a valu toutes les

servitudes sociales et religieuses. On est allé jusqu'à engager non

seulement sa liberté, mais celle de ses enfants et des enfants de ses

enfants, au service d'une dynastie. Pour nous, nous demandons la

stabilité des contrats et des institutions à la nature même des choses

et à la force des idées vraies, non aux résolutions toujours

révocables du libre arbitre. Persuadez-moi en m'éclairant et en me

donnant des idées justes, ce sera le meilleur moyen de m'enchaîner

pour l'avenir. La science est immuable comme son objet, le vrai et le

bien; c'est sur elle que nous fondons l'éternité de nos promesses et

de nos engagements. Chercher un point d'appui ailleurs que dans les

choses éternelles et dans la pensée qui les conçoit, c'est mettre sa

confiance dans ce qui ne la mérite pas.

--Vous semblez confondre deux choses: le sujet qui pense et l'objet

pensé. Rien ne m'assure que la constance qui est dans la vérité se

trouvera aussi dans votre pensée: car celle-ci est livrée à toutes les

nécessités, conséquemment à tous les hasards des influences

extérieures ou intérieures; elle ne sait pas si elle restera toujours

la même à travers le temps et l'espace; au contraire, ma volonté, si

elle est libre, peut le savoir. Quand je m'engage envers vous par une

promesse, je m'engage aussi envers moi-même, et je me promets à moi

comme à vous de rester le même pendant tout l'intervalle de temps qui

séparera la promesse faite de la promesse accomplie. Ce temps, ma

volonté le domine; elle le tient sous sa puissance, avec toute la

série des phénomènes qui peuvent y trouver place. Quels que soient les

événements qui suivront ma promesse, quelque nombreux et divers qu'ils

soient, cette série intermédiaire d'antécédents ou de conséquents ne

comptera pour rien; ma promesse sera l'antécédent immédiat et unique

de sa réalisation: la même volonté qui l'a faite, l'exécutera. La

liberté, idéale ou réelle, est donc la puissance de vouloir une même

chose à des intervalles plus ou moins éloignés. Dès l'instant présent

elle se fixe à elle-même une limite ou un but dans le temps encore à

venir; puis, demeurant identique pendant tout l'intervalle, elle

manifeste cette identité à chacun des points intermédiaires, en

résistant à toutes les causes qui tendraient à la faire dévier, en

demeurant indifférente à tout ce qui n'est pas l'action promise. Par

l'élan qu'elle s'est ainsi imprimé et dont elle mesure intérieurement

l'énergie, elle sait qu'elle atteindra le but sans que rien l'en

détourne. Si vous rejetez avec raison la liberté d'indifférence, vous

sera-t-il aussi facile de méconnaître cette liberté vraie qui se

ferait à elle-même sa nécessité et qui, après s'être donné un ordre, y

obéirait partout, toujours? «Ne va pas au sénat,» dit Vespasien à

Helvidius Priscus; et ce dernier répond: «Tant que je serai sénateur,

_il faut_ que je me rende aux délibérations.--Vas-y, mais n'y dis

mot.--Ne me demande pas mon avis, et je me tairai.--Il faut que je te

le demande.--Et moi, _il faut_ que je te dise ce qui paraît

juste.--Mais si tu parles, je te ferai périr.--Quand donc t'ai-je dit

que je fusse immortel[7]?» _Il le faut_, dit Helvidius; mais il

devrait dire: _il le faut, parce que je le veux librement_.

[7] Arrien, _Dissertations_, II, 19.

--Ou plutôt _parce que je le comprends_, répliqueront les

déterministes. Nous ne nions pas, en effet, comme vous nous en

accusez, la distinction du sujet et de l'objet, de l'intelligence

humaine et de l'immuable vérité; mais nous croyons que la vérité et la

justice peuvent susciter dans la pensée qui les conçoit une puissance

analogue à elles-mêmes et dont la durée, proportionnée à leur

évidence, subsiste malgré tous les obstacles extérieurs. Notre

automate est un théorème vivant, et ce théorème est une idée vivante;

n'assimilez pas le mécanisme ou dynamisme de la nature, si complexe

dans ses causes et plus encore dans ses effets, aux ouvrages grossiers

et fragiles de l'art humain. Si nos microscopes étaient aussi

puissants à pénétrer les délicatesses du cerveau humain que nos

télescopes à sonder les profondeurs du ciel, qui sait si nous ne

découvririons pas entre les mouvements astronomiques et les mouvements

de la pensée une merveilleuse analogie? Peut-être notre cerveau est-il

un firmament. Les étoiles qui sont au-dessus de nos têtes nous

envoient, des extrémités du ciel, une traînée lumineuse qui nous

révèle leur présence; depuis combien de temps ce rayon tremblant, qui

semble toujours prêt à s'éteindre, est-il en marche à travers

l'infini? Les siècles passent, et le foyer même dont il est parti peut

s'obscurcir; lui, il continue de vibrer avec une vitesse dont nul

obstacle ne peut arrêter l'élan. Et vous voudriez que les plus

lumineuses de nos idées, celle de la justice, celle de la vérité,

fussent impuissantes à persévérer dans une tête humaine pendant la vie

entière? De même que le rayon de l'étoile semble s'être promis de

traverser l'immensité et en effet la traverse, ainsi le sage se promet

à lui-même de traverser en droite ligne, dans son élan vers le bien,

l'espace entier de la vie et, s'il le fallait, l'éternité. Aurez-vous

moins de confiance dans cet invisible élan de la pensée que dans le

mouvement de la lumière visible? Les grandes idées sont des centres

immuables d'attraction autour desquels gravitent toutes nos autres

pensées et tous nos actes. La seule différence entre les divers

individus est que, chez les uns, c'est encore un chaos où la lumière

est diffuse, où les mouvements semblent déréglés; chez d'autres,

malgré des perturbations passagères, c'est un petit monde où règnent

déjà, comme dans le grand, un ordre et une harmonie qui eussent charmé

Pythagore. Cette harmonie durable, dont l'homme juste a le sentiment

et le spectacle intérieur, ira se communiquant d'une intelligence à

une autre, comme d'une sphère plus éclairée à une région plus obscure,

jusqu'à ce que tout resplendisse enfin des mêmes clartés.

--Je veux bien que ma tête soit un firmament, pourvu que vous

reconnaissiez le libre esprit qui anime et agite la masse de ces

mondes, et qui y réalise les prodiges d'une mécanique plus céleste que

celle même du ciel. Mais, si vous refusez de reconnaître ce foyer

inépuisable de la volonté consciente et toujours sûre d'elle-même,

vous finissez par placer en dehors de nous, quoi que vous puissiez

dire, la dernière garantie des contrats ou des promesses; et quelque

probabilité que vous laissiez à ces contrats, vous ne leur laisserez

pas une certitude absolue. Dans l'hypothèse de la liberté, il est

vrai, nous ne sommes pas certains que le contractant accomplira

effectivement le contrat: mais, s'il ne l'accomplit point, nous ne

dirons pas comme vous qu'il n'a pas _pu_, nous dirons qu'il n'a pas

_voulu_. D'après vous, le moyen indispensable peut manquer à l'agent;

selon nous, ce moyen ne manque jamais parce qu'il ne fait qu'un avec

l'agent lui-même. Supposez toutes les autres conditions changées, il

y en a une qui, selon nous, ne peut l'être; et cette condition

suffisante par elle seule, c'est la puissance de vouloir encore ce

qu'on a une fois voulu et promis.

La Liberté et le Déterminisme · 第 3 / 39 段