Sans doute, cette idée ne saurait nous donner une véritable force

pratique quand il s'agit de triompher d'obstacles matériels: il ne

suffit pas de se croire capable de soulever un fardeau pour le

soulever en effet, et la force physique ne se crée pas en nous par la

persuasion; encore y a-t-il des cas où l'énergie morale semble

développer et mettre en liberté une véritable énergie _physique_. De

même, il ne suffit pas de se croire le génie nécessaire à la

résolution d'un problème pour le résoudre: mais la confiance d'un

homme dans sa force _intellectuelle_ fait du moins qu'il cherche la

solution; et combien de fois se vérifie pratiquement cette parole:

«Cherchez et vous trouverez!» Il n'en est plus ainsi dans le domaine

de la _volonté_; car il s'agit d'un pouvoir qui, s'il existait,

opérerait sur lui-même et se prendrait lui-même pour objet. Ce

pouvoir, nous le considérons comme ne faisant qu'un avec nous; et ici,

la persuasion que nous possédons une semblable puissance doit être

beaucoup plus efficace dans la pratique. C'est donc un bien de se

croire maître de soi; car cette croyance, si elle ne nous donne pas

une liberté métaphysiquement absolue,--question réservée,--nous donne

du moins une énergie pratique dont l'indépendance est toujours

perfectible, sinon parfaite.

Il ne faut pas pour cela se persuader qu'on est libre de tout faire

par n'importe quels moyens et par une liberté aveugle; autant il est

bon de croire qu'une certaine liberté est au centre de nous-mêmes,

autant il est bon de se rappeler que nos moyens sont des _conditions_

et des _nécessités_ qu'il faut bien connaître. Il ne suffit pas de

s'attribuer n'importe quel pouvoir, sans autre forme de procès, pour

acquérir magiquement ce pouvoir. Autre chose est de se croire libre et

de se croiser les bras,--ce qui n'avance à rien ou presque à

rien,--autre chose est de vouloir être libre et de faire effort pour

le devenir. Notre but est précisément de montrer que la liberté n'est

pas un pouvoir magique ni une chose toute faite, mais une _fin_, une

idée qui ne se réalise que progressivement et méthodiquement par le

moyen d'un déterminisme régulier. Nous ne dirons donc pas qu'on soit

plus libre, sans autre condition, à mesure qu'on croit plus l'être.

Malgré cela, un certain degré de croyance dans la possibilité de ce

qu'on veut et dans celle même du vouloir est nécessaire pour vouloir.

L'ignorant, l'étourdi, l'enfant, le fou, ne s'attribuent que la

liberté d'indifférence ou de caprice; mais précisément ils tendent à

la réaliser dans la mesure même où ils la désirent et où ils la

conçoivent. Il y a donc une certaine harmonie entre la liberté qu'on

croit avoir et celle qu'on tend pratiquement à acquérir sous

l'influence de cette idée même. _Plus on se croit libre d'une fausse

liberté, moins on l'est de la vraie, mais plus on se fait une idée

vraie de la liberté, plus on réussit à la faire passer dans la

réalité._ Donc, tout en concevant les nécessités et les conditions, il

faut placer, sous une forme ou sous une autre, quelque liberté en

soi-même pour ne pas se réduire à l'absolue impuissance. Les anciens

disaient: _Audentes Fortuna juvat_; nous ne croyons plus à cette

Fortune du paganisme; mais ce que les anciens attribuaient à une

influence extérieure, c'est en réalité notre intelligence qui le fait;

c'est la foi en une certaine liberté des êtres intelligents qui nous

donne notre puissance d'initiative intelligente: _Audentes Libertas

juvat_.

S'il en est ainsi, dirons-nous aux déterministes,--et cela doit être

selon votre hypothèse même,--vous tendez à parler et à agir comme tous

les autres hommes dans la pratique. Vous devez, après avoir posé le

déterminisme en théorie, chercher un moyen pour le concilier avec

l'idée de la liberté pratique, sinon de la liberté métaphysique, et

pour fortifier cette idée dans les esprits.

--Soit; il n'en reste pas moins probable que, objectivement, c'est

l'idée de liberté qui agit, et non la liberté; il est donc possible

qu'un déterminisme supérieur ait simplement pris la place du

premier.--Quand ce serait vrai (et nous aurons plus tard à

l'examiner), la contradiction pratique du déterminisme et de la

liberté serait du moins notablement diminuée. A bien compter, nous

avons déjà fait les uns vers les autres trois pas de plus; car nous

nous sommes accordés à admettre: 1º l'idée de liberté présente en

nous, comme un _motif_ d'une nature particulière, 2º la tendance à

réaliser la liberté, comme un _mobile_ inséparable du motif, 3º

l'_efficacité_ au moins partielle de cette tendance, qui peut de plus

en plus diminuer, sinon supprimer, notre dépendance même. C'est sur le

degré précis de cette efficacité que le désaccord demeure possible.

Les uns croiront l'efficacité assez grande pour être la manifestation

d'une liberté réelle; les autres n'admettront d'autre effet qu'une

augmentation de puissance pratique soumise aux lois générales du

déterminisme. On a dit que toute notre science consistait à dériver

notre ignorance d'une source plus haute; de même les déterministes

pourront dire que toute notre liberté consiste à dériver notre

dépendance d'une source plus haute. Toujours est-il que la hauteur de

cette source n'est pas d'avance déterminée pour nous, et nous

concevons le pouvoir de la porter sans cesse plus haut; nous allons

jusqu'à nous demander si nous ne pourrions pas être la source même.

Les systèmes opposés aboutissent donc à cette conclusion: d'une part,

il serait désirable de faire descendre en soi tous les attributs du

bien, non seulement la science et la félicité, mais encore

l'indépendance, la dignité, la liberté même; d'autre part, nous

portons déjà en nous l'idée de la liberté, et cette idée a dans la

pratique des résultats analogues à ceux de la liberté même. Nous

entrevoyons la possibilité, par la force même du désir, de réaliser,

sinon la liberté, du moins son image la plus fidèle. La liberté

devient ainsi un idéal progressivement réalisable. Dès lors, la

direction pratique des deux doctrines adverses n'offre plus autant de

divergence: peut-être même pourrions-nous à la fin leur donner pour

but commun le bien accompli avec la plus grande indépendance possible,

qui nous permettrait d'attribuer à nous-mêmes notre bonté, d'expliquer

notre amour du bien comme Montaigne expliquait son amitié avec la

Boëtie: «Je l'aime parce que c'est lui, parce que c'est moi.»

* * * * *

En résumé, quand je me crois libre, empiriquement, j'attribue la force

prédominante à l'idée même de ma force. Or, cette force prédominante

n'a rien de chimérique dans une foule de cas. Il est certain, d'abord,

que les idées sont des forces; puis que, parmi les idées, se trouve

celle même de la force des idées, qui peut devenir prévalente et

directrice. Le pouvoir ainsi produit nous montre le déterminisme se

réfléchissant sur soi et devenant, par cette réflexion, capable de se

diriger soi-même. Il y a là un important phénomène soumis à des lois

très complexes, dont les psychologues partisans du libre arbitre,

comme les adversaires du libre arbitre, ont également négligé

l'analyse; une grande partie des malentendus si fréquents en cette

question tient, comme nous le verrons, à l'oubli de ce phénomène et de

ses lois; l'idée de la force des idées, devenant elle-même force

entraînante, est comme le foyer et le centre d'un système astronomique

qui entraîne avec soi les autres motifs et les autres mobiles dans une

trajectoire résultant de toutes leurs forces combinées avec la sienne.

Une fois conçue et comprise comme désirable, l'idée de ma puissance

sur moi pourra se réaliser peu à peu, mais d'une façon régulière, par

des moyens déterminés. A tout autre motif pratique, je substituerai le

motif de ma puissance possible, de mon indépendance possible comme

être raisonnable, de ma «liberté» que je veux essayer de réaliser, et

ce motif agira comme tous les autres, dont il pourra devenir le

principe hégémonique.

CHAPITRE DEUXIÈME

LE DESTIN ABSOLU ET SON IDENTITÉ PRATIQUE AVEC LE HASARD

ABSOLU.--PREMIÈRE INFLUENCE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ

Le destin absolu, première idée d'une liberté inconditionnelle.

Résultats pratiques de cette idée. Critique du sophisme

paresseux.--Le hasard absolu.--Résultats moraux du fatalisme

absolu.

Après avoir vu, d'une manière très générale, l'influence pratique que

doit exercer l'idée de liberté, nous devons suivre cette idée dans

toutes ses applications particulières. La première question qui se

présente à nous, c'est de savoir quel rôle elle joue dans l'idée même

du destin admise par les fatalistes absolus.

L'idée du destin devait naître une des premières chez les peuples

anciens, à la vue de cette nature dont ils subissaient la tyrannie

sans avoir pu la soumettre elle-même, par la science, aux lois de la

pensée. Dans leur ignorance des règles particulières qui relient entre

eux les phénomènes, ils se contentaient de placer à l'origine des

choses une force unique et universelle. Mais cette force qui est pour

les autres êtres fatalité, qu'est-elle en soi?--Le maître n'est pour

l'esclave une puissance fatale que parce qu'il est en lui-même une

puissance relativement libre. Et l'esclave ne l'ignore pas; si on lui

demande quelle est à ses yeux la forme la plus parfaite de

l'existence, il répondra: la liberté. Ainsi, en concevant le suprême

destin, l'humanité des anciens âges ne faisait que concevoir déjà, par

une voie indirecte, je ne sais quel idéal de liberté suprême. L'idée

du destin est l'idée de liberté absolue projetée au-dessus de nous et

dominant la nécessité inflexible qui, dans le monde, manifeste sa

puissance sans bornes.

Le jour où l'esclave a compris sa servitude et par là même la liberté

qui lui manque, il possède déjà, avec cette idée intérieure de la

liberté, la condition et le premier moyen de sa délivrance, mais il ne

le voit pas tout d'abord, et son premier mouvement est de courber la

tête sous le joug, de demeurer inerte sans même essayer une résistance

qu'il croit inutile. Tel est aussi l'effet que produit d'abord sur la

volonté humaine la vague conception de l'absolu à laquelle son

intelligence s'est élevée; devant cet infini, le fini se sent réduit à

néant et s'abandonne au destin, qui lui semble une volonté d'une

toute-puissance irrésistible. Dès lors, par une confirmation de

l'influence pratique que nous avons attribuée aux idées, le destin

règne en effet sans obstacle et les choses suivent leur cours sans que

la volonté humaine, immobile et neutre, y change rien. En croyant à la

fatalité, l'homme l'a réalisée en lui autant qu'elle peut l'être:

l'idée de son éternel esclavage semble l'avoir rendu à jamais esclave.

Ce n'est là pourtant que le premier moment de l'histoire morale et la

première attitude de la volonté humaine devant la volonté absolue, où

elle ne reconnaît pas tout d'abord un mirage de sa propre volonté. Le

fatalisme primitif, par son excès même, tend à se détruire: il

renferme une contradiction qu'une réflexion un peu attentive ne tarde

pas à découvrir.

On sait comment l'esprit subtil des Grecs avait formulé le

raisonnement des fatalistes, qui est la théorie de la complète

passivité et l'argument de la paresse: [Grec: logos argos]. On

pourrait l'exprimer ainsi: «Que tu brises ou non ta chaîne, si ta

destinée est d'être délivré, tu le seras; si elle est de ne pas être

délivré, tu ne le seras pas. Il est donc inutile de briser ta

chaîne.»--On commet encore à chaque instant des sophismes analogues

dans les discussions relatives au libre arbitre. Nos progrès

successifs, en cette question, se réduisent presque aux différents

moyens de franchir le cercle où le sophisme paresseux veut nous

enfermer, et l'idée même de liberté nous aide à le franchir.

Le premier vice de l'argument est dans une conclusion incomplète.

«Rien ne sert de fuir,» dit-on au soldat musulman.--Mais aussi rien ne

sert de rester: que je n'agisse pas ou que j'agisse, ce qui doit

arriver arrivera toujours. Les prémisses aboutissent donc

indifféremment à deux conclusions contraires; on ne peut préférer

l'une à l'autre que pour des raisons étrangères à l'argument lui-même,

telles que le plaisir ou la douleur, l'attrait du repos ou l'attrait

de l'action, en un mot la passion du moment. Si on s'en tient avec

rigueur à l'argument logique, aucune conclusion déterminée n'est

logiquement possible.

C'est que les prémisses, sous l'apparence de la _nécessité_,

renferment l'_arbitraire_. Cette détermination absolue des choses par

le destin, nous qui ne sommes pas le destin nous ne la connaissons pas

et ne pouvons même la prévoir; nous sommes en dehors d'elle par notre

pensée comme par notre action. Donc, si les choses sont absolument

déterminées en elles-mêmes et sans nous, elles sont absolument

indéterminées pour nous. Que pouvons-nous alors conclure de prémisses

vides? Tout, ou plutôt rien. S'il y a une conclusion précise, elle se

tire dans l'absolu, indépendamment de nous et de notre pensée; et nous

ne la connaîtrons que quand elle sera descendue dans le domaine des

faits accomplis.

Si la nécessité des fatalistes est ainsi en dehors et au-dessus de

notre pensée, c'est qu'elle est par hypothèse au-dessus de toutes

conditions: ce qu'elle produit, elle le produit par elle seule, en

dépit de tout le reste. Dès lors, cette nécessité absolue devient pour

nous l'absolue contingence; cette certitude suprême devient suprême

incertitude. Si je possédais la moindre assurance scientifique

relativement à une liaison particulière de cause et d'effet, si par

exemple j'étais sûr que le mouvement de mes jambes me portera

_toujours_ d'un lieu dans un autre, j'aurais en moi un certain pouvoir

d'échapper au destin; et j'y échapperais en effet, d'abord par la

pensée, qui me révélerait au moins un des secrets de ce destin, puis

par l'action, dont je pourrais prévoir les résultats réguliers et

infaillibles. Mais, dans l'hypothèse fataliste, toutes les lois de

l'expérience à moi connues sont renversées; la seule loi qui reste est

précisément celle dont les résultats me sont inconnus. Quelle

différence y a-t-il entre cet absolu destin et un hasard qui serait

également absolu? Dans ce second cas comme dans le premier,

l'_efficacité_ des _causes_ est supprimée, et le hasard peut empêcher

l'effet de se produire. Le monde offrirait alors un spectacle si

incohérent, que je ne devrais même pas compter sur ce que je tiendrais

dans la main. Tout au plus pourrais-je, animé d'un dernier espoir,

jeter mes actions comme un enjeu dans ce jeu fantastique du hasard.

Le destin est l'absolue _unité_ d'une puissance suprême qui se

maintiendrait immuable et impénétrable à travers la multiplicité des

choses que notre expérience et notre pensée peuvent saisir. Le hasard

est une _multiplicité_ absolue qui irait changeant et variant sans

règle et sans condition, qui par cela même échapperait à toutes les

prévisions de notre pensée. Dans le premier cas, tout dériverait d'une

liberté absolument une et fixe; dans le second, tout dériverait d'une

liberté absolument multiple et capricieuse: dans l'une et l'autre

hypothèse, le principe suprême se réduit pour nous à une chose

inconnue. Ainsi le vice intérieur du fatalisme absolu le force à se

changer en son contraire.

Nous venons de le voir, les prémisses du fatalisme absolu ne concluent

théoriquement à aucune conduite déterminée et particulière; mais elles

n'en renferment pas moins une conclusion générale d'une grande

importance pratique: c'est que nous ne pouvons rien, que nous ne

sommes rien, que tout s'est fait et se fera sans nous. L'idée de

l'indétermination logique des effets qu'amènera le destin entraîne

pour nous l'inertie pratique. Un corps inerte et passif est-il en

repos, tant qu'une raison nouvelle n'intervient pas il continue d'être

en repos, par la raison qu'il y était déjà; est-il en mouvement, il

continue son mouvement. Tel serait l'esprit exclusivement dominé par

la pensée du destin: il flotterait au gré des influences extérieures

ou intérieures. Au-dessous de ce motif général, l'impuissance à

changer le destin, ceux des motifs particuliers qui sont compatibles

avec le premier reprendraient seuls leur empire. Or, il y aurait

incompatibilité entre le destin absolu et le motif moral, si l'on

entend par ce dernier un bien qui soit l'oeuvre propre de la volonté

humaine. Les motifs passionnés et égoïstes profiteraient donc seuls de

cette abdication morale.

Ce qui rendrait les motifs passionnés plus compatibles que les autres

avec l'idée du destin, c'est que la passion produit son effet dans le

moment même; elle prend donc la forme non plus d'un destin à venir et

inconnu, mais d'un destin présent et connu. Elle nous donne le

sentiment d'une _possibilité_ et comme d'une _puissance immédiate_ que

le destin même nous force à mettre en oeuvre. Ce que je fais est

possible et même nécessaire, puisque je le fais. Le présent aurait

ainsi toute autorité; l'avenir, en revanche, n'en aurait plus. Les

idées de prévoyance, de perfectibilité, de progrès futur, n'auraient

de valeur que si elles s'incorporaient dans la peur ou l'espérance

présente. L'activité humaine serait réduite à un _minimum_, concentrée

au point où le destin semble se confondre avec ce que nous faisons, où

ce que nous faisons semble se confondre avec le destin. L'idée d'une

puissance exercée sur l'avenir, puissance qui semble constituer dans

la pratique la liberté vraie et efficace, perdrait toute sa valeur au

profit d'une sorte de liberté présente très voisine de la passion,

limite commune du hasard et du destin.

* * * * *

En résumé, l'étude de cette forme du fatalisme nous donne un premier

exemple de l'influence pratique qu'exerce l'idée de liberté; et cette

influence nous fait déjà entrevoir un moyen de conciliation pratique

entre les doctrines adverses. La même idée qui énerve et abaisse

pourra peut-être, en se déplaçant, fortifier et relever. C'est, nous

l'avons vu, sur la notion de liberté que le fataliste même s'appuie;

seulement il la place dans l'absolu et attribue au principe des choses

une liberté exclusive de la nôtre, une puissance qui est la négation

de notre propre puissance. Par là et tant qu'il s'en tient à cette

conception, nous avons vu qu'il se dépouille effectivement lui-même de

toute initiative; lorsque ensuite les événements extérieurs lui

apparaissent comme la manifestation du destin, il leur confère, tant

qu'il s'en tient à cette nouvelle conception, une puissance absolue

sur lui-même; enfin, ce qu'il est en train de faire ou de ne pas faire

dans le moment présent lui apparaît comme la manifestation du destin

en lui-même et comme le résultat d'une puissance immanente à lui: il

retrouve alors, dans ce sentiment actuel du rôle qui lui est dévolu,

le faible reste d'une puissance réduite au présent et qui ne peut que

ce qu'elle fait ou plutôt ce qu'elle subit. L'idée du fatalisme

complet est donc la réalisation de la liberté en tout ce qui n'est pas

nous-mêmes, et la réalisation en nous de la fatalité, ou encore d'une

sorte de hasard qui nous livre aux circonstances et aux passions

présentes. Nous nous rapetissons par l'idée exagérée de notre

petitesse, et nous agrandissons ce qui n'est pas nous. Par l'influence

d'une simple idée, nous nous mettons nous-mêmes dans un état analogue

à celui des sujets d'un despote absolu; nous tremblons à la seule

pensée du monarque invisible qui du fond de son palais gouverne tout.

Notre seule ressource est de l'oublier, ou de lui dérober furtivement

nos actions présentes, ou enfin de nous persuader que, si nous faisons

ces actions, c'est qu'il nous les laisse faire, lui qui a les yeux sur

tout. Ce n'est pas sans raison que les peuples les plus fatalistes

dans l'ordre religieux sont généralement les plus esclaves dans

l'ordre politique.

Cette conception théologique d'un destin absolu, qui finit par se

concilier avec la doctrine parallèle du hasard absolu, ne saurait

subsister dans l'état actuel de la science. Pour les philosophes et

les savants qui admettent qu'une cause première produit tout par un

enchaînement régulier de causes secondes et d'effets, le gouvernement

de l'univers peut bien être encore une monarchie, mais c'est déjà une

monarchie constitutionnelle. Le souverain, s'il y en a un, agit

suivant des lois régulières et respecte la constitution qu'il a

lui-même établie. La raison nous fait concevoir le souverain, et

l'expérience nous met au courant de la constitution. C'est à ce

système que le fatalisme se réduit tôt ou tard, pour se mettre

d'accord avec les faits positifs de l'ordre intellectuel ou de l'ordre

moral. Il devient alors proprement déterminisme. Voyons jusqu'où peut

aller l'accord _pratique_ entre le déterminisme et l'idée de liberté,

en commençant par les faits les plus extérieurs et les plus aisément

conciliables avec les diverses doctrines, pour nous replier peu à peu

vers les actes les plus intimes de la conscience, principes cachés de

toute vie morale et sociale.

CHAPITRE TROISIÈME

JUSQU'OÙ PEUT ALLER LA CONCILIATION DU DÉTERMINISME ET DE LA LIBERTÉ

DANS L'ORDRE PHYSIQUE ET DANS L'ORDRE SOCIAL

I. Rapports de l'homme avec la nature extérieure.--Conduite de

l'_automate spirituel_ devant la nature.

II. Rapports de l'homme avec la vérité conçue par son

intelligence. L'automate spirituel pourrait-il chercher le vrai

et délibérer sur le meilleur?

III. Rapports de l'homme avec ses semblables. Comment les

automates spirituels se conduiraient-ils les uns à l'égard des

autres?--Valeur des preuves de la liberté qu'on prétend tirer

des menaces et des prières, des conseils et des

ordres.--Argument du pari.--Arguments tirés de la confiance que

nous avons dans la liberté de nos semblables. Analyse des idées

de promesse et de contrat.

IV. L'ordre social dans le déterminisme et dans la doctrine de la

liberté. Le contrat social. Valeur des preuves du libre arbitre

tirées de l'existence des lois sociales et de leur sanction.

Responsabilité et imputabilité légales.

V. Le droit social dans le déterminisme.

I. Les rapports de notre activité pratique avec le monde extérieur ne

semblent pas altérés par le déterminisme. D'abord, l'idée des objets

extérieurs et de leurs lois demeure la même. Le déterministe ne

commettra donc plus en face de la nature et de son cours le sophisme

paresseux du fatalisme oriental, car il ne croit pas que les

phénomènes sensibles arrivent _en dépit_ des causes, mais _en raison_

des causes: c'est la définition même du déterminisme. Le sophisme

paresseux aboutirait ici à la négation de ce déterminisme; il

signifierait: «Vous aurez beau accumuler toutes les causes

déterminantes, l'effet pourra ne pas se produire; supprimez toutes les

causes, il pourra se produire encore.»

La différence entre la doctrine déterministe et l'opinion commune,

c'est que celle-ci, en présence du mécanisme fatal des choses, place

un mécanicien à la fois intelligent et _libre_; tandis que le système

de la nécessité met en présence deux mécanismes, l'un inintelligent et

insensible, l'autre intelligent et sensible. Mais toutes les relations

qui n'impliquent rien de moral demeureront pratiquement les mêmes

entre les deux termes. La conduite de «l'automate spirituel» devant la

nature ressemblera à celle de l'«esprit libre»; le premier aura, dans

sa sensibilité et son intelligence, les mêmes moyens d'information et

d'action par rapport au monde extérieur. Seulement, chez l'automate

intelligent, l'intelligence sera efficace par elle-même, tandis que

chez l'être supposé libre elle sera efficace par autre chose, je veux

dire par une volonté capable de s'opposer à l'intelligence et de la

rendre parfois inefficace. De plus, il est essentiel, ici encore, de

rectifier le déterminisme en y introduisant l'idée de liberté.

L'automate mû par des idées a précisément parmi ses moteurs l'idée de

son pouvoir sur soi, l'idée des effets produits par la réflexion de

l'intelligence, l'idée de l'indépendance qui appartient aux idées

mêmes par rapport aux impulsions brutales et mécaniques du dehors.

Pour le déterminisme ainsi rectifié, l'intelligence qui montre le but

se confond avec la puissance qui y porte, la conscience de la liberté

avec la conscience de l'efficacité inhérente à l'idée de liberté, la

délibération intellectuelle avec l'indécision entre plusieurs idées

dont cette idée supérieure embrasse pour ainsi dire en soi la

multiplicité; enfin le jugement du meilleur et la prévalence d'une

idée particulière se confondent avec la détermination.

La Liberté et le Déterminisme · 第 2 / 39 段