L'idée de pouvoir ambigu et supérieur aux alternatives se fo

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LA LIBERTÉ

ET

LE DÉTERMINISME

PAR

ALFRED FOUILLÉE

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER-BAILLÈRE ET CIE

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1890

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

=La Philosophie de Platon.= Ouvrage couronné par l'Académie

des sciences morales et politiques et par l'Académie

française, 2 vol. in-8º. (G. Baillière). 16 fr.

=La Philosophie de Socrate.= Ouvrage couronné par l'Académie

des sciences morales et politiques. 2 vol. in-8º (G.

Baillière.) 16 fr.

=L'Idée moderne du droit,= deuxième édition. 1 vol. in-8º.

(Hachette.) 3 fr. 50

=La Science sociale contemporaine.= 1 vol. in-18.

(Hachette.) 3 fr. 50

=Histoire générale de la philosophie=, quatrième édition. 1

vol. in-8º. (Delagrave.) 7 fr. 50

=Critique des systèmes de morale contemporains.= 1 vol.

in-8º. (G. Baillière.) 7 fr. 50

=Principes élémentaires de la Psychologie scientifique.= 1

vol. in-8º. (E. Belin.) (_En préparation._)

Saint Cloud.--Imprimerie BELIN FRÈRES

PRÉFACE

La méthode de conciliation, dans l'ordre philosophique, nous paraît

supérieure à la méthode de réfutation, comme le libéralisme dans

l'ordre social est supérieur aux voies répressives. La vérité, plus

large que nos systèmes, accorde une place dans son sein aux choses les

plus opposées: elle ne divise pas, elle unit pour régner. Notre pensée

ne pourrait-elle, à son image, se faire conciliante et libérale? Mieux

vaut compléter les doctrines que les réfuter; mieux vaut accepter des

autres et faire accepter de soi le plus possible. Reste-t-il, malgré

cela, en dehors du cercle de nos idées, quelque grande doctrine qui

semble inconciliable avec la nôtre et cependant vivace, par cela même

plausible; traçons encore, sans nous décourager, à partir de ce centre

qui est notre point de vue personnel, des rayons de plus en plus

grands, pour voir si nous ne pourrions pas enfin embrasser l'opinion

de nos adversaires dans notre doctrine élargie.

Le système du déterminisme et celui de la liberté, n'ayant pu se

détruire depuis une lutte de tant de siècles, doivent marquer deux

directions de l'esprit en partie légitimes, qui, si elles étaient

poussées assez loin, finiraient par converger. C'est cette direction

convergente que nous allons essayer de découvrir, d'abord dans la

pratique, où l'accord sera plus facile, puis dans la théorie. Nous ne

prétendons pas arriver jusqu'au point final où se révélerait une

coïncidence parfaite: la série des moyens-termes qu'il faudrait

intercaler pour obtenir une entière conciliation des vérités, et par

conséquent une entière explication des choses, est probablement

infinie; tout ce qu'on peut faire, c'est d'ajouter, s'il est possible,

quelques anneaux de plus à la chaîne des raisons.

* * * * *

En donnant cette nouvelle édition, nous devons insister sur la méthode

et sur la théorie fondamentale du livre. Notre méthode consistera à

_compléter_ d'abord et à _rectifier_ chacun des systèmes adverses, en

élargissant les fondements positifs qui sont comme sa base propre

d'opération. Puis, nous chercherons les parties _communes_ aux

systèmes ainsi complétés, conséquemment leurs convergences et

coïncidences. Enfin, nous essaierons d'intercaler entre eux des

_moyens-termes_, qu'ils seront également forcés d'admettre et par

lesquels se produiront de nouvelles harmonies. A cette méthode, qu'on

a mal à propos confondue avec d'autres bien différentes, nous ne

croyons pas qu'on ait adressé aucune objection vraiment sérieuse.

Quant aux moyens-termes entre les systèmes, il en est un,

croyons-nous, dont l'introduction est d'une haute importance dans le

problème qui nous occupe: c'est l'_idée_ de la liberté, avec le

_désir_ qui en est inséparable et l'_action_ directrice qui en

résulte. Le livre qu'on va lire a pour but de montrer l'influence de

cette idée. Il renferme ainsi une partie entièrement _scientifique_ et

par cela même, si nous ne nous trompons, au-dessus de toute

contestation en son ensemble. Nous y avons joint des spéculations

_métaphysiques_ d'un caractère nécessairement conjectural; il importe

de ne pas les confondre avec les résultats positifs de notre analyse

et de notre synthèse. L'action directrice qui appartient à l'idée de

liberté demeure aussi incontestable pour les partisans du déterminisme

que pour ses adversaires. D'une part, si c'est le déterminisme qui,

dans le fond des choses, est le vrai, du moins a-t-il besoin de faire

une place en son sein à l'_idée_ de liberté et à son efficacité

pratique. L'oubli de cet élément essentiel est un vice qui se retrouve

dans tous les systèmes déterministes et qui les rend incomplets,

inadéquats à l'observation, contraires à la conscience de l'humanité.

Il faut donc rectifier le déterminisme par l'introduction de cette

donnée capitale: la pensée se réfléchissant sur soi et se concevant

directrice; car ici la réflexion même devient une force nouvelle qui

s'ajoute aux forces antécédentes. D'autre part, si c'est la liberté

qui est le vrai et dernier fond des choses, encore n'agit-elle qu'en

se faisant _idée_, qu'en prenant conscience de soi, qu'en produisant

par cela même un déterminisme de pensées et de désirs, soumis à une

pensée et à un désir dominateurs: pensée de la liberté, désir de la

liberté. Nous avons donc là un terrain commun aux deux doctrines, et

un terrain proprement scientifique; elles peuvent s'y réconcilier

alors même qu'elles demeurent encore divisées dans leurs hypothèses

sur le mystère métaphysique, sur le dernier mot de l'existence, sur le

fond absolu du vouloir. Ce mystère métaphysique subsistera toujours au

bout de tous nos efforts, dans la direction du déterminisme comme dans

celle de l'indéterminisme: c'est une leçon de modestie et de

modération également utile aux théories adverses et qui a, dans la

pratique même, son importance morale; car le doute métaphysique est, à

nos yeux, une des conditions de la moralité[1].

[1] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, conclusion.

Le problème que nous allons aborder n'est pas seulement un problème

philosophique; il est, par excellence, _le problème_ philosophique.

Toutes les autres questions viennent se rattacher à celle-là. Aussi ne

croirons-nous point avoir perdu notre peine en contribuant à produire

l'accord des esprits, sinon sur l'_essence_ de l'activité morale, du

moins sur les _idées_ par lesquelles elle se manifeste et sur celle

qui constitue sa fin même, sa loi, son moyen de progrès: l'idée

libératrice de la liberté.

L'importance et la perpétuelle actualité du problème nous a été

montrée, comme sur le fait, par la discussion passionnée à laquelle la

première publication de notre travail donna lieu, il y a dix ans, dans

le monde philosophique et même non philosophique. Nous avons essayé,

dans cette nouvelle édition, de rectifier ou de compléter notre pensée

et de répondre, directement ou indirectement, à toutes les objections

sérieuses et sincères qui nous ont été adressées.

Depuis la première publication de ce livre, nos idées à nous-même,

sous l'influence d'une recherche incessante, se sont sur plus d'un

point développées et même modifiées; nous faisons moins de part

aujourd'hui, aux spéculations transcendantes et métaphysiques, plus de

part au point de vue _immanent_ et aux hypothèses d'un caractère

scientifique. Mais les théories fondamentales de ce livre nous

paraissent toujours vraies, et les spéculations métaphysiques

elles-mêmes, où se retrouve quelque peu de l'enthousiasme propre à la

jeunesse, nous ont semblé contenir des parties très plausibles, que

nous avons conservées. Nous n'avons retranché que ce qui nous

paraissait inexact ou erroné; nous avons laissé ce qui nous paraissait

_vrai_, ou _probable_, ou même simplement _possible_. Notre but a été

de condenser ainsi dans notre livre tout ce qu'on peut, à tous les

points de vue, dire en faveur de la liberté sans se mettre en

contradiction avec la science et avec la logique. Nous avons

d'ailleurs pris soin de marquer, mieux que dans la première édition,

la différence du certain et de l'hypothétique, du vrai et du

vraisemblable, de la science positive et de la métaphysique.

LA

LIBERTÉ ET LE DÉTERMINISME

PREMIÈRE PARTIE

RECHERCHE

D'UNE

CONCILIATION PRATIQUE ET DE SES LIMITES

CHAPITRE PREMIER

L'IDÉE DE LIBERTÉ, MOYEN TERME PRATIQUE ENTRE LES DOCTRINES

CONTRAIRES.--GENÈSE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ

I. Genèse de l'idée de liberté.

II. Puissance pratique créée en nous par l'idée de liberté et par

la persuasion que nous sommes pratiquement libres.--Evolution à

laquelle le déterminisme est ainsi amené dans la pratique.

Puisque nous essayons de rapprocher d'abord dans la pratique le

déterminisme et la liberté, ou même, s'il est possible, de les faire

coïncider pratiquement dans quelque moyen terme, nous devons, selon la

méthode que nous avons adoptée, pousser le déterminisme rectifié aussi

loin que nous le pourrons dans l'ordre scientifique. Nous verrons

ainsi jusqu'à quel point sa direction vraie le rapproche du système de

la liberté. Je dis sa direction vraie, car nous ne devons considérer

le déterminisme que dans ce qu'il a de légitime, de scientifique et de

conforme au témoignage de l'expérience.

Le problème est le suivant:--Trouver dans les lois mêmes de notre

dépendance ce qui supplée pratiquement à notre indépendance et en

produit en nous le sentiment pratique; produire ainsi au sein même de

la nécessité un progrès vers la liberté.

Ce que le déterminisme renferme de plus solide et de vraiment

scientifique, c'est l'explication des actes sous le rapport de leurs

antécédents chronologiques, de leurs motifs et de leurs mobiles. Cette

explication n'est peut-être pas la seule, elle n'est peut-être pas

l'explication radicale et métaphysique; mais, dans ce qu'elle a de

légitime, elle doit être poussée méthodiquement aussi avant qu'il est

possible. Or, parmi les motifs conscients de nos actions que nous fait

connaître l'expérience intérieure et qui sont objet de science

positive, les déterministes ont oublié le plus important, c'est-à-dire

l'idée même de notre liberté.

Quelle qu'en soit la valeur objective et métaphysique, l'idée de

liberté existe incontestablement dans l'esprit de l'homme, et elle

joue un rôle considérable dans l'ordre même de l'expérience, qui est

celui de la science. Nous devons donc examiner successivement: 1º la

genèse psychologique de cette idée dans l'individu et dans l'espèce;

2º son action psychologique; 3º l'accord qu'elle peut établir sur le

terrain de la pratique entre le déterminisme et l'indéterminisme bien

entendus. Ce ne sont pas des conjectures métaphysiques auxquelles nous

allons nous livrer; ce sont des faits scientifiques dont nous voulons

entreprendre la constatation et l'analyse.

I.--L'enfant remarque de bonne heure qu'il y a en lui comme autour de

lui des changements et des différences: mouvements à droite,

mouvements à gauche, action et inaction, désir et aversion,

affirmation et négation. Il s'habitue ainsi peu à peu à concevoir

toutes choses sous les formes opposées du oui et du non. Il n'a besoin

que de la conscience et de la mémoire pour acquérir cette notion:

_diversité, alternative des contraires_. Or, c'est là le premier

élément empirique de l'idée de liberté. L'animal qui ne voit devant

lui qu'une seule ligne, et qui a pour ainsi dire des oeillères de tous

côtés, sauf sur une seule direction, ne peut acquérir l'idée de

liberté, qui enveloppe celle de pluralité. L'association des idées est

si forte que, chez l'être intelligent et doué d'expérience, un

contraire évoque immédiatement l'idée de son contraire, comme un objet

éclairé qui serait inséparable de son ombre. Notre pensée procède par

différences autant que par ressemblances, par oppositions autant que

par harmonies; c'est son rythme naturel et comme son oscillation

propre: elle est soumise à la loi universelle de l'ondulation.

Maintenant, sous quelle forme apparaît le contraire de ce qui est

_actuel_ et actuellement présent à la conscience?--Sous la forme du

_possible_, quand il a été lui-même actuel à d'autres moments. Si je

suis actuellement immobile, la marche peut m'apparaître comme

possible; le silence actuel me fait songer à la possibilité de la

parole; la parole actuelle à la possibilité du silence. _Possibilité_,

c'est le second élément scientifique de l'idée de liberté.

Cette possibilité ne reste pas à l'état abstrait et purement logique:

elle prend la forme de _puissance active et psychologique_; voici

comment. Il y a en psychologie un principe capital et sur lequel nous

aurons souvent à revenir. Toute idée, surtout l'idée d'une action

possible, est une image, une représentation intérieure de l'acte; or,

la représentation d'un acte, c'est-à-dire d'un ensemble de mouvements,

en est le premier moment, le début, et est ainsi elle-même l'action

commencée, le mouvement à la fois naissant et réprimé. L'idée d'une

action possible est donc une _tendance_ réelle; c'est une puissance

déjà agissante et non une possibilité purement abstraite. Si cette

idée, par hypothèse, était seule, l'action commencée et répandue par

innervation dans l'organisme finirait par mouvoir les membres, tant

qu'elle ne produirait aucune douleur. L'idée se réaliserait en se

concevant. L'idée des contraires tend donc à se réaliser, et c'est

précisément parce qu'il s'agit de contraires que leur conception

alternative tend à prendre la forme d'un équilibre plus ou moins

instable, comme celui d'une balance.

Quand je _pense_ à marcher, il y a dans mon cerveau même quelque chose

qui répond à la représentation de mes jambes et à la représentation de

leur mouvement, laquelle, est elle-même le commencement de ce

mouvement. Penser à la marche, c'est marcher dans son imagination;

c'est même, à la lettre, marcher par le cerveau, non par les jambes;

c'est commencer à agir et, pour ainsi dire, à presser dans le cerveau

le ressort qui ouvre passage au courant nerveux vers les jambes. C'est

aussi, en conséquence, sentir les premiers mouvements de la marche à

son début cérébral. Aristote disait:--S'il n'y avait pas une

_puissance_ distincte de l'_acte_, je ne pourrais me lever quand je

suis assis, ni m'asseoir quand je suis levé, car ces deux actes se

contredisent.--Malgré le dilemme d'Aristote, je puis marcher en étant

assis, ou, si l'on préfère, commencer la marche cérébralement. Or,

cette marche initiale, cette marche à l'état naissant m'est familière:

l'expérience m'a appris, dans mon enfance, quels sont les mouvements à

faire pour marcher, quel est le mode d'innervation cérébrale qui

aboutit à mouvoir mes jambes; je connais cela comme je connais mes

jambes elles-mêmes, bien que je ne puisse le figurer ni l'expliquer.

Et c'est là, psychologiquement, la _puissance_ de marcher. La

_puissance_ de mouvement n'est que le mouvement même à l'état

naissant, l'innervation à son degré le plus faible, le passage d'un

courant nerveux peu intense. Je l'appelle _puissance_ parce que ce

phénomène mental est lié, dans mon expérience et dans mon souvenir, à

un phénomène plus complet, qui est le mouvement de translation

succédant au mouvement de vibration ou à la simple tension cérébrale.

Quand j'ai dans ma conscience le premier mode, l'image du second mode

s'y associe d'une manière immédiate; _j'attends_ le second après le

premier. Mais en même temps il y a dans mon imagination des idées et

images antagonistes, qui maintiennent le mouvement à son état purement

initial, qui le contrebalancent et le refrènent. On a ainsi un

mouvement à la fois commencé et arrêté. C'est ce mouvement que

j'appelle mouvement _possible_, marche _possible_. Il est déjà actuel

à un certain degré, et voilà pourquoi ce n'est pas une pure

possibilité _abstraite_, mais une puissance concrète; d'autre part il

est contenu et comme avorté, et voilà pourquoi il n'est pas

complètement réalisé, actualisé: c'est un mouvement de translation

ramené à un mouvement moléculaire de tension; la conscience de ce

dernier genre de mouvement est la tension intérieure, la tendance,

l'effort plus ou moins grand. Quelle que soit la valeur métaphysique

de la force, de l'effort, du _nisus_ de Leibnitz, de [Grec:

(l')energeia] d'Aristote, toujours est-il que, psychologiquement, la force

est la face interne et consciente du mouvement de tension et des

mouvements de translation mutuellement contraires. Quant à la

persuasion que nous _pouvons_, elle est une simple induction à

l'avenir de notre expérience passée. _Je puis_ marcher, signifie: je

_commence_ les premières décharges nerveuses de la marche, et la

_suite_ viendra, si ces mouvements ne sont pas contrariés, si l'_idée_

de la marche devient prédominante, si le _désir_ de la marche

l'emporte, si je _veux_ marcher. En un mot, la seule conscience de

puissance qui se trouve en nous est celle du mouvement commencé et

interrompu, laquelle se ramène à l'_image_ plus ou moins concrète d'un

mouvement. Tout mouvement accompli par nous et «centrifuge» est

accompagné d'un certain état de conscience qui nous le fait distinguer

des mouvements centripètes, des mouvements reçus; c'est cet état de

conscience qui fait le fond de ce qu'on nomme _effort_, _tendance_,

_tension_, et la puissance n'est que la _prévision_ de la suite

habituelle ou des effets du mouvement commencé: or cette prévision est

une idée. C'est dans l'idée que réside la puissance aristotélique.

Dans cette voie, nous ne trouvons point la _liberté_ absolue dont

parlent les spiritualistes, pas même la _puissance_ métaphysique dont

ils font un intermédiaire entre le pur possible et le pur réel, et qui

contiendrait d'avance plusieurs effets possibles. Psychologiquement,

cette puissance n'est que la conscience d'un conflit de

représentations auxquelles répond dans le cerveau un conflit de

mouvements en sens divers. Sans doute le fond même du mouvement, de

l'effort, du vouloir, demeure un mystère, mais on n'a pas le droit de

prétendre, dès le début, que ce mystère est liberté plutôt que

nécessité, ni de confondre la conscience du _vouloir_ et du _mouvoir_

avec la conscience d'une liberté indépendante, capable en même temps

et sous les mêmes conditions d'effets contraires. Si l'arc tendu de

Leibnitz avait conscience de sa tension, il n'aurait pas pour cela

conscience de sa liberté, car il faut, pour que la flèche parte, la

détente du doigt de l'archer. La «puissance des contraires» est le

côté interne de la composition des forces en mutuel équilibre.

Ce sentiment d'une _puissance active_ ou, physiologiquement, d'un

équilibre instable entre deux contraires, est le troisième élément de

l'idée de liberté, dont la _diversité_ et la _possibilité_ abstraite

étaient les deux premiers éléments. L'enfant aime à se donner le

sentiment du pouvoir des contraires, qui est une des formes

supérieures et un des plaisirs de la vie. Il aime à se balancer par la

pensée comme par le corps entre des contraires: il y a une analogie

fondamentale entre le plaisir élevé de l'activité oscillante et le

plaisir inférieur qu'un enfant éprouve sur une escarpolette, se

balançant dans le vide, allant et revenant comme le pendule d'un

extrême à l'autre; c'est une sorte d'ivresse de mouvement alternatif

par laquelle, à force de parcourir avec vitesse des points successifs,

il nous semble que nous sommes sur tous les points à la fois: les

extrêmes se rapprochent et les contraires tendent à se confondre en

un.

Il en résulte un nouveau sentiment, quatrième élément de l'idée de

liberté: c'est le sentiment de l'_indépendance_ par rapport aux

contraires mêmes, d'un pouvoir qui, embrassant les contraires, les

domine et semble n'en plus dépendre. Quand le pendule intérieur, si on

peut ainsi parler, est parvenu à l'extrémité de sa course et a ainsi

épuisé son effet dans un sens déterminé, il tend par cela même à

reprendre la direction contraire et à se donner dans ce sens nouveau

un nouveau sentiment d'activité, de vie, de jouissance. Ne pas être

borné à une seule action, ne pas être épuisé dans un seul acte,

retrouver sa puissance entière pour un autre, c'est évidemment avoir,

pour sa force intérieure, un point d'appui et d'application supérieur

aux effets divers qu'elle produit tour à tour; c'est par cela même

avoir une certaine indépendance qui est _libre_ d'obstacles; voilà

pourquoi l'idée d'_indépendance_ est un élément de l'idée de liberté.

Et puisque toute idée tend à se fortifier et à se réaliser, l'idée de

l'indépendance développera en nous, elle aussi, une tendance à la

réaliser ou du moins à en essayer la réalisation. L'enfant se dit à

chaque instant: «Si j'essayais le contraire de ce que j'ai fait?» Et

il l'essaye. Il aime à se donner, ici encore, le spectacle de son

activité arbitraire et indépendante. On lui dit aujourd'hui de faire

une chose et il la fait; on le lui redira demain et demain il refusera

de la faire. On accuse alors l'imperfection et la bizarrerie de la

nature humaine. Non, l'enfant fait seulement une _expérience

psychologique_: il a conçu deux faits contraires, et il veut voir s'il

pourra les réaliser; il a fait une chose, il ne la refait pas,

uniquement pour le plaisir de changer, c'est-à-dire d'appliquer la

même puissance aux choses les plus diverses. Dans la vie physique, il

se meut en tous sens, préférant parfois à la ligne droite les lignes

les plus capricieuses, au chemin le plus court, mais le plus uniforme,

le chemin le plus long et le plus varié: il aime à se sentir

physiquement libre, dégagé de toute contrainte matérielle. Il en est

de même pour son intelligence: il pense aux choses les plus opposées,

il pense à l'absurde, pour se mettre au-dessus de l'absurde; toute

idée lui apparaissant avec un caractère particulier et borné, il aime

à franchir d'un bond les limites de sa pensée présente, comme il aime

à franchir l'espace où il était d'abord renfermé. Enfin, dans ses

déterminations et dans ses actions, non moins que dans ses pensées,

l'enfant aime à faire acte d'indépendance, parfois d'absolutisme: si

on lui offre deux fruits en lui montrant le plus beau et en lui

conseillant de le prendre, il lui arrivera souvent de préférer

l'autre; il aime en effet la contradiction; il veut prouver à autrui

et se prouver à lui-même qu'il a un certain pouvoir de choisir, et de

sacrifier son intérêt à son caprice.

L'idée de pouvoir ambigu et supérieur aux alternatives se fortifie

encore par le double rapport de l'état présent avec le passé et avec

l'avenir. Le souvenir du passé m'apprend que deux contraires ont eu

lieu dans des circonstances _sensiblement_ identiques, comme sont

sensiblement identiques deux triangles tracés sur un tableau.

L'expérience actuelle ne m'apprend pas sans doute que les deux

contraires soient possibles en même temps (et c'est un point sur

lequel nous reviendrons dans la suite); mais il ne m'est pas

difficile, par une simple combinaison de notions, d'imaginer cette

possibilité (réelle ou non en elle-même) et de m'en former ainsi

l'idée, seule chose dont nous nous occupions en ce moment. «J'aurais

pu prendre un autre parti _si le motif contraire était devenu le plus

fort_;» voilà le jugement qui nous sert de point de départ; faisons

abstraction par la pensée de cette condition et remplaçons-la par

cette nouvelle hypothèse: _Les motifs étant les mêmes, j'aurais pu

agir autrement_; nous aurons ainsi construit l'idée du pouvoir

inconditionnel, ambigu et libre, qui constituerait le libre arbitre.

Il n'est pas indispensable pour cela que l'idée du _libre arbitre_

réponde dès l'origine à une réalité. Les lois de l'imagination

suffisent ici pour expliquer les abstractions et combinaisons d'idées

nécessaires. Quand j'ai commis, par exemple, une action mauvaise sous

l'influence d'une passion dominante et que je rentre ensuite en

moi-même, la passion étant tombée, le motif raisonnable et

désintéressé se trouve avoir actuellement l'avantage; si c'était à

recommencer, il me semble, non sans raison, que j'agirais autrement.

Je compense alors invinciblement le souvenir de mon état passé par mon

état présent, chose d'autant plus facile que la passion d'autrefois

n'est plus en moi qu'une image affaiblie; je me représente ainsi

l'action raisonnable comme un _possible_ qui aurait pu se réaliser,

comme un possible _égal_ à l'autre, égal à l'action passionnée. Au

fait, l'action raisonnable eût été possible _si_ j'en avais conçu plus

fortement la possibilité même, si l'idée de ma puissance sur moi eût

été plus présente et plus énergique. Aurais-je pu _sans

condition_?--C'est ce que nous aurons plus tard à rechercher; en ce

moment, nous voyons qu'il nous est possible de construire, par une

comparaison avec le passé, l'idée de puissance _inconditionnelle_.

Cette idée d'inconditionnalité est un cinquième et capital élément de

l'idée de liberté. Nous allons la voir se compléter par le rapport de

notre état présent à l'avenir.

L'avenir, en effet, est incertain, incalculable, impossible à prévoir

pour nous. Cette incertitude est plus ou moins grande selon les cas.

Elle est, dans certaines circonstances, d'autant plus grande que

l'action est moins importante et, par cela même plus dénuée de motifs

conscients capables de la spécifier. Par exemple, dans les occasions

où il s'agit de choses indifférentes, on ne peut prévoir si je

choisirai pile ou face, si je partirai du pied gauche ou du pied

droit, si je serai debout ou assis. Dans ce cas, en effet, ce qui doit

déterminer telle action plutôt que telle autre, ce qui doit

_spécifier_ ma décision volontaire, c'est une coïncidence de causes

_extérieures_, un _hasard_, conséquemment un _déterminisme_ que je ne

puis prévoir. Dans d'autres cas, au contraire, l'incertitude de

l'avenir est proportionnelle à l'importance de la décision: c'est

qu'alors les motifs conscients et spécifiques sont plus compliqués et

plus contraires: les causes déterminantes de l'action sont

_intérieures_, elles engagent mon caractère, mon moi, ma personnalité

tout entière. Or, dans certaines alternatives d'une nature

exceptionnelle et, en quelque sorte, tragique, il m'est bien difficile

de prévoir si j'aurai la force de préférer, par exemple, la mort même

à la violation de ce qui m'apparaît comme un devoir. Certains cas de

conscience sont comme une tempête qui peut faire soulever la vague de

mille manières. Ici, l'incertitude de l'avenir porte sur les

conditions intérieures d'un acte important; tout à l'heure elle

portait sur les antécédents extérieurs d'un acte sans importance. Dans

les deux cas il y a ou il peut y avoir, pour nous et pour autrui,

impossibilité de calculer et de prévoir. Encore la prévision

devient-elle de plus en plus probable quand je connais bien le

caractère d'une personne: je sais que tel de mes amis, je sais que

moi-même, nous ne commettrons pas un vol pour nous approprier un

million ou un milliard.

Ces considérations nous amènent devant le problème de Spinoza: est-ce

l'ignorance des causes de l'acte qui nous donne l'idée de notre

liberté?--Sous cette forme générale et vague, la proposition de

Spinoza est évidemment insoutenable. On lui a répondu que le poète qui

ignore les causes de son inspiration l'attribue à un dieu et non à sa

liberté, que le spirite, l'illuminé, l'enthousiaste, se croient

conduits par une puissance supérieure à eux-mêmes, enfin que le

sentiment du libre arbitre croît avec la connaissance même des motifs

de nos actions. Mais ces réponses générales sont encore moins

probantes que la proposition de Spinoza et reposent sur des

confusions. En premier lieu, ce n'est pas l'ignorance des causes

produisant un acte quelconque qui peut engendrer l'idée de liberté;

c'est l'ignorance des causes d'une _détermination volontaire et

intentionnelle_. Je ne me crois pas libre quand je souffre sans savoir

pourquoi, ni quand je remue les paupières sans savoir pourquoi, ni

quand je trouve une rime ou un vers sans savoir pourquoi, ni quand

j'ai une vision ou illumination sans savoir pourquoi; mais c'est qu'en

tout cela il ne s'agit pas d'une _décision intentionnelle_ entre

divers partis, par exemple voter ou s'abstenir de voter. Les exemples

allégués ne prouvent donc rien.--Mais, dira-t-on, quand il s'agit

d'une détermination intentionnelle, je me crois précisément d'autant

plus libre que j'ai plus délibéré et que je connais mieux les _motifs_

de mon acte. Ici encore, l'analyse psychologique est incomplète. Ce

n'est pas l'ignorance des _motifs_ conscients de ma décision qui peut

me donner l'idée d'un libre arbitre échappant à la prévision; c'est

l'ignorance de la _cause_ qui, entre divers motifs conscients, me fait

prendre telle décision _déterminée_. Or, cette cause n'est pas

nécessairement elle-même un motif conscient: elle peut être mon

caractère, ma nature propre, mes habitudes inconscientes, mes secrètes

inclinations: elle est ce que Wundt appelle le _facteur personnel_,

c'est-à-dire ma constitution psychologique et physiologique, ma

manière individuelle de réagir. Supposez en chimie un réactif

extrêmement complexe dont vous ne pourriez réduire la composition en

formules: si vous y jetez telles ou telles substances colorées, vous

ne pouvez prévoir quelle sera la nuance particulière que produira le

mélange. Vous savez que telle couleur mêlée à telle autre en telles

proportions produit du vert, du violet, de l'orangé; mais, si vous ne

savez pas tout ce qui entre dans la composition du liquide où vous

mélangerez ces couleurs, vous ne pourrez par cela même prédire la

couleur complexe qui en résultera. Notre naturel n'est pas une eau

claire où les motifs et mobiles se mêleraient en gardant chacun sa

nuance propre: il est lui-même une combinaison que la «chimie mentale»

ne saurait réduire à des formules exactement déterminées. On ne répond

donc pas à Spinoza ni à Leibnitz quand on invoque la conscience des

motifs dans la délibération pour soutenir que le sentiment du libre

arbitre croît avec la connaissance des causes, car la connaissance des

motifs ne nous donne pas celle de la cause fondamentale et décisive:

la réaction propre de notre caractère. Sous les motifs conscients se

trouve notre activité _inconsciente_ avec ses tendances et

inclinations de toute sorte; c'est même dans cette région

d'inconscience ou, si l'on préfère, de conscience générale et non

spéciale, que nous plaçons notre _moi_, notre _vouloir_ personnel. Dès

lors, quand nous avons comparé et pesé des motifs au grand jour de la

conscience claire, de la conscience superficielle, la détermination

finale sort des profondeurs de la conscience obscure. Il en résulte

un arrêt dans la série _apparente_ des causes, une apparente solution

de continuité, comme entre les derniers rayons visibles du spectre et

l'obscurité qui les enveloppe. De là vient l'apparence d'un

_commencement_ impossible à prévoir, d'un commencement de série non

rattaché à d'autres séries, d'un «commencement absolu.» Le conflit des

motifs conscients produisait un arrêt momentané dans notre évolution

intérieure et y posait un problème de dynamique mentale; c'est le

triomphe de l'inconscient ou du subconscient qui résout le problème,

met fin à l'arrêt et se manifeste par la résultante de la décision. Ne

pouvant avoir la conscience analytique de ce qu'on pourrait appeler

notre conscience synthétique, nous ne saurions nous-mêmes calculer et

prévoir ce que nous voudrons dans telle circonstance grave: nous

attribuons alors la volition à un pouvoir dominant les contraires, et

comme ce pouvoir est précisément notre conscience obscure et

synthétique, notre _moi_, il en résulte que nous attribuons au

_moi_,--non plus à un dieu ou à une force étrangère,--la réaction

finale de ce pouvoir fondamental sur les motifs plus ou moins

extérieurs par lesquels il est sollicité.

Quand nous pouvons _analyser_ entièrement toutes les causes d'une

décision, nous ne nous attribuons plus le pouvoir des contraires: nous

disons que nous ne pouvions faire autrement, que nous avions telle

inclination, telle pensée, telle autre, que celle-ci a été effacée par

celle-là, que tel penchant ou telle habitude avait trop de force

acquise pour être contrebalancé par tel motif, etc. L'idée du pouvoir

des contraires naît de la conscience synthétique et obscure, et

_seulement_ dans les cas qui _engagent cette conscience_, non dans

ceux où il s'agit d'effets que nous n'attribuons pas à notre _moi_, à

notre conscience concrète et totale. Ni Spinoza ni ses adversaires

n'ont donc posé la question sur son vrai terrain.

Nous voyons maintenant qu'une action déterminée doit être enveloppée

(comme d'autant de cercles concentriques) par des puissances contenant

en apparence les contraires. Le premier cercle est formé par

l'intelligence: nous expérimentons en nous l'action motrice et

efficace des idées, ainsi que la possibilité de trouver des motifs

contraires pour ou contre tout acte, ce qui nous donne la notion de

notre indépendance _intellectuelle_. Puis, nous avons le sentiment

d'un pouvoir encore supérieur aux idées, les _mobiles_, qui forment un

second cercle déjà plus obscur; enfin nous avons la conscience vague

d'un pouvoir supérieur aux mobiles particuliers comme aux motifs

particuliers: l'individualité, le caractère personnel, enfin un

dernier cercle, le plus vaste et le plus obscur tout ensemble, c'est

la conscience même en sa synthèse, la conscience où viennent se fondre

toutes les images, l'unité (apparente ou réelle) qui domine tout et

décidera en dernier ressort. Là se place la _volonté_, et de là aussi

nous vient l'idée de liberté comme puissance supérieure aux

déterminations contraires, aux mobiles connus et aux motifs connus.

Alors s'accomplit une dernière transformation de l'idée, qui prend une

forme métaphysique. Grâce à notre faculté d'abstraire, nous pouvons

considérer une puissance, non en tant qu'elle dépend elle-même d'autre

chose, mais en tant que quelque chose dépend d'elle; et sous ce

rapport abstrait, relativement aux termes inférieurs, elle n'est plus

dépendante, mais indépendante; elle n'est plus conséquente, mais

antécédente. Les partisans de la nécessité considéreront cette

indépendance comme un moment tout provisoire de la pensée, comme une

simple abstraction par laquelle une chose nous paraît seulement

antécédente, bien qu'elle soit en même temps conséquente; en d'autres

termes, l'indépendance ne sera jamais pour eux qu'une moitié du réel,

tandis que pour les autres elle peut être un tout; mais il s'agit en

ce moment de montrer la genèse de l'idée, non son objectivité. Or nous

pouvons concevoir le tout comme expliquant et engendrant les parties,

le complet, le parfait comme contenant la raison de l'incomplet et du

particulier. Enfin, faisant abstraction des limites, nous arrivons à

concevoir l'illimité, l'absolu. C'est d'abord l'idée négative d'une

_indépendance_ absolue, puis l'idée plus positive, mais non moins

problématique d'une _plénitude de puissance intelligente_.--On verra

plus loin, en étudiant la part de la volonté dans ce qu'on nomme la

raison, comment naît et se développe cette idée, qui n'est autre que

celle de la _causalité intelligible_ (au sens de Kant) conçue comme

pouvant contenir la raison suprême de la _causalité sensible_.

Affranchie par hypothèse de la loi des antécédents et des conséquents

qui constitue le déterminisme, cette causalité purement idéale peut

apparaître comme l'idéale liberté.

Après avoir indiqué comment l'idée de liberté, d'abord physique, puis

psychologique, puis métaphysique, naît dans l'individu, nous pourrions

examiner comment elle se transmet dans l'espèce par voie d'hérédité.

C'est un point sur lequel nous aurons à revenir. Dès à présent, il est

clair que l'idée d'indépendance et de liberté est, chez l'individu,

une puissance qui tend à fortifier le caractère; elle constitue donc

une supériorité dans la lutte pour l'existence et pour le progrès.

Conséquemment, les lois de la sélection naturelle lui assurent le

triomphe: cette idée devient une forme héréditaire de la conscience,

de plus en plus _spécifique_ et caractéristique de l'humanité: elle

finit par être innée, et nous venons au monde avec l'instinct de la

liberté, bien plus, avec la persuasion de la liberté, comme nous

naissons avec l'idée de l'espace ou avec l'instinct de la

curiosité[2].

[2] La genèse que nous venons d'indiquer, dans l'individu et dans

l'espèce, nous permet de répondre à une question souvent posée:

«Si l'idée de liberté, dit M. Naville, ne procède pas de

l'observation de la conscience, d'où vient-elle?» (_Rev. ph., La

physique et la morale_, p. 276.)--«Comment ce qui n'est pas

libre, demande M. Delboeuf, peut-il avoir l'idée de la

liberté?»--L'argument est classique; il n'en est pas plus

probant. L'idée d'une _indépendance_ relative est, comme nous

l'avons vu, un objet d'expérience; celle d'une indépendance

_complète_ est une construction de la pensée. Les formes sous

lesquelles je me représente cette indépendance, formes en partie

illusoires et en partie réalisables, sont aussi des constructions

possibles de la pensée, et nous en étudierons plus tard le

développement. L'expérience m'apprend, par exemple, que deux

actions contraires sont réalisables et ont lieu effectivement;

elle ne m'apprend pas qu'elles soient possibles en même temps,

sans doute; mais il ne m'est pas difficile d'imaginer cette

possibilité simultanée par une simple combinaison de notions.

Ainsi naît l'idée du _libre arbitre_.

II. Une fois formée, l'idée de notre liberté ne peut manquer d'influer

sur notre conduite. C'est cette influence pratique que nous devons

maintenant montrer, en réservant pour la suite l'examen théorique de

la question.

1º Libres ou non, nous _tendons_ à la liberté, à l'indépendance

absolue dont nous avons l'idée. 2º Cette tendance, d'après les lois

mêmes du déterminisme, doit créer en nous un certain _pouvoir_

proportionné, ce semble, à son intensité. 3º Nous ne tardons pas à

reconnaître l'efficacité pratique de cette tendance; et même, dans une

foule de cas, nous n'apercevons point de limite déterminée et précise

à l'extension de notre pouvoir: il en résulte une _confiance_ en soi

qui va grandissant. Nous nous persuadons de plus en plus que nous

avons un pouvoir indépendant et une force propre supérieure à tous les

contraires, capable de rester la même quand tout change, ou de changer

quand tout reste le même.

Cette croyance est naturelle et universelle, les déterministes ne le

nient pas; ils contestent seulement qu'elle représente la réalité.

Mais, encore une fois, toute idée influant sur nos actes, le

déterminisme doit, parmi les puissances pratiques dont la psychologie

entreprend l'analyse et dont la morale entreprend la discipline,

mettre en ligne de compte l'idée de la liberté, puisque cette idée

entraîne d'abord une tendance à la réaliser, puis une réalisation au

moins apparente, et enfin une conviction au moins subjective de notre

propre liberté. Dès lors le système déterministe subit un changement

considérable au point de vue de la pratique. Voyons, en effet, les

résultats que va produire, dans l'application et dans la vie de chaque

jour, l'élément capital que des systèmes incomplets avaient exclu de

la question, et dont l'influence pratique, déjà constatée par nous

chez l'enfant, se manifestera encore plus chez l'homme.

Supposons que je sois dominé par une violente colère. Si je suis

persuadé que je n'ai aucun pouvoir sur ma passion, ou si je ne songe

pas à ce pouvoir, il est clair que ma colère suivra fatalement son

cours. Mais voici qu'une idée, amenée par les lois de l'association ou

de l'habitude, prend une puissance nouvelle dans mon esprit et, de

confuse qu'elle était, devient distincte: c'est l'idée (subjective ou

non) d'une résistance possible à ma colère, d'un empire que je crois

_pouvoir_ exercer, et que de plus ma raison juge rationnel et _bon_

d'exercer. Aussitôt cette idée interrompt la fatalité de la passion;

c'est une force nouvelle qui peut, en s'accroissant, faire équilibre à

ma colère. Que mon intelligence se fixe sur cette idée qui la

sollicite, qu'elle la rende par là de plus en plus intense, bientôt

l'idée de la liberté sera devenue une puissance pratique avec laquelle

les autres puissances devront compter; et si, à tort ou à raison, je

regarde cette puissance comme absolue en moi, l'idée de l'absolu devra

produire un certain effet dans la balance. Elle pourra même, comme

l'épée de Brennus, faire pencher le plateau du côté qui semblait

d'abord le plus faible, en venant s'y ajouter. L'attention et la

réflexion (fatales ou non), augmentent la force de cette idée avec sa

clarté. Dès que je songe à mon pouvoir, l'idée croît; dès que l'idée

croît, la tendance de la réflexion s'y applique davantage; nouvel

accroissement de l'idée, suivi d'un nouvel accroissement de réflexion;

et, en définitive, multiplication de forces par l'addition successive

de tous ces petits accroissements. Donc la seule conception de ma

liberté, comme d'une puissance venant de moi et capable de

contre-balancer ma passion, pourra en effet dans la pratique parvenir

souvent à la contre-balancer, en vertu même d'un déterminisme

compliqué dont nous aurons plus tard à étudier théoriquement les lois.

Brisant la ligne uniforme et fatale de mes pensées et de mes

sentiments, elle aura rendu possible un acte qui, à ne considérer que

la force intrinsèque et naturelle des motifs et des mobiles

antérieurs, n'eût pu aucunement se produire sans ce motif nouveau et

prépondérant. Le déterminisme _se réfléchit sur soi_ dans cette idée

et s'y _retourne_ en quelque sorte _contre soi-même_.

En fait, l'idée de notre liberté ne manque jamais de nous apparaître

au moment où elle peut nous être utile dans la pratique, à moins que

le paroxysme de la passion n'ait détruit toute _réflexion_. Cette

idée, toujours présente en nous sous une forme plus ou moins latente,

redevient manifeste dès que nous sommes en présence de deux actes

possibles, entre lesquels nous hésitons. Par l'association du

contraste, la double possibilité éveille nécessairement la notion d'un

double pouvoir; et comme nous nous rappelons avoir déjà réalisé, dans

d'autres circonstances, les deux termes de l'alternative présente ou

ceux d'une alternative analogue, nous sommes portés à nous attribuer

actuellement et à réaliser ainsi dans une certaine mesure un double

pouvoir, une liberté de choix. C'est là une tendance irrésistible, que

le déterministe subit comme les autres hommes. La notion et la

persuasion de notre liberté sont donc toujours ou presque toujours

parmi les motifs de notre décision _réfléchie_. Oublier cet élément

dans ses analyses, comme l'ont fait les psychologues, c'était oublier

ce qu'il y a de plus original et de plus essentiel dans l'activité

humaine.

En outre, cette idée peut s'affaiblir ou se fortifier. Il est des cas,

par exemple, où l'habitude nous fait répéter un acte sans y associer

par contraste la possibilité de faire autrement. Un homme peut ainsi

devenir l'esclave d'une mauvaise habitude, comme celle de la colère,

par l'affaiblissement de son idée de liberté. Mais persuadez à cet

homme qu'il dépend de lui de s'en corriger; qu'il est pratiquement

libre de se déterminer à la suivre ou à ne pas la suivre; que, s'il la

suit, ce n'est pas par une fatalité absolue, comme il le croit, mais

par un consentement auquel il ne réfléchit pas; qu'il pourra par

conséquent reprendre l'empire de soi quand il voudra, et qu'il est

maître de vouloir ou de ne pas vouloir: cette intime conviction de sa

puissance que vous aurez réveillée chez lui, fût-elle subjective en

soi, n'en aura pas moins pour effet une réelle puissance. Au

contraire, persuadez à l'homme vicieux que ses vices sont en tout

indépendants de lui et que toute puissance sur soi-même est

chimérique, vous diminuerez réellement en lui cette puissance; par

cela seul qu'il ne songera pas à résister, qu'il n'aura aucune

confiance en lui-même et dans sa liberté pratique, il deviendra faible

en effet et esclave de la passion. Ainsi donc, autant l'homme veut,

peut, et devient fort, quand il se croit pratiquement libre, puissant

et capable de persévérance, autant il devient faible dans la pratique

et même incapable de vouloir, quand il ne croit pas disposer de

lui-même, quand il se considère comme soumis à quelque influence

extérieure plus puissante que lui. Un philosophe ancien conseillait,

pour calmer la colère, de réciter en soi-même l'alphabet grec; le

meilleur alphabet, c'est de se répéter qu'on est pratiquement libre et

que, dans l'homme, l'alpha et l'oméga, c'est la liberté pratique de la

volonté réfléchie ou _à double idée_.

L'effet sur les masses n'est pas moins frappant que sur les individus.

Persuadez à une armée qu'il dépend d'elle-même de vaincre, qu'elle n'a

pour cela qu'à vouloir, que vouloir c'est pouvoir,--cette persuasion

fût-elle toute subjective,--il n'en est pas moins vrai que l'idée même

de cette puissance tendra, si les circonstances ne sont pas absolument

défavorables, à la réaliser dans la pratique ou à commencer les mêmes

effets que la réalité. Au contraire, persuadez à vos soldats que le

courant de la fatalité entraîne tout, que l'effort est inutile et la

résistance impossible, que leur défaite est écrite dans le livre des

destinées; par là vous détruisez toute énergie de l'intelligence, vous

anéantissez tout empire sur la passion, toute force morale. En

détruisant l'idée même de liberté, en l'obscurcissant, en l'effaçant

pour ainsi dire, vous arrivez presque au même résultat que si vous

aviez anéanti peu à peu la liberté. C'est le sophisme paresseux

réalisé par les Orientaux.

Voilà des faits que les déterministes ne peuvent nier, et qu'ils

négligent à tort dans leurs analyses psychologiques. En vertu même de

leur théorie sur l'empire des idées, on arrive à conclure que,

pratiquement, il est bon, il est nécessaire de fortifier chez les

hommes l'idée de la puissance des idées. Encore une fois, faites

comprendre aux hommes qu'ils ont un grand pouvoir sur leurs passions,

et vous leur donnerez un certain pouvoir; plus la persuasion sera

forte, plus l'effet sera grand, plus l'idée de puissance personnelle

triomphera de l'impersonnelle fatalité.

La Liberté et le Déterminisme · 第 1 / 39 段