Paris, 23 juin 1822.
_Extrait de l'introduction au Voyage autour du monde du capitaine russe
Kotzebue, par M._ KRUSENSTERN. (Traduit de l'anglais).
Londres, 1821.
Une découverte faite dernièrement en Angleterre me parut trop importante
pour que l'expédition (Kotzebue) n'en fît pas usage. Cette découverte,
due à M. Donkin, consiste dans la conservation de la viande fraîche, des
végétaux, de la soupe, du lait, en un mot des comestibles frais de toute
espèce pendant un nombre d'années indéterminé. Il paraîtra exagéré de
dire que la viande ainsi conservée est meilleure que la viande fraîche.
Le fait est vrai cependant, parce que les boîtes de fer-blanc
contiennent un jus réduit et substantiel dont la viande se trouve
pénétrée. Je fis fournir au vaisseau une quantité considérable de ces
provisions, et elles ont été du plus grand usage au capitaine Kotzebue
et à son équipage: cette viande fut souvent le seul rafraîchissement
qu'il eût à donner à ses malades. La découverte de M. Donkin, quoique
peu importante en apparence, est, sans aucun doute, une des plus
intéressantes qui ait été faite dans l'intérêt des navigateurs. Sans
parler de l'avantage immense d'être approvisionné pendant la durée des
plus grands voyages, de comestibles frais qui occupent à bord peu
d'espace, chose qu'on ne pouvait obtenir précédemment, même pour un
temps beaucoup plus court, qu'en embarquant un certain nombre de
bestiaux vivans, qui encombrent toujours et qui exigent une immense
quantité de foin et d'autres provisions pour leur nourriture, et que
l'on peut d'ailleurs perdre tout à coup malgré les précautions les plus
minutieuses; sans parler, dis-je, de tous ces avantages, la découverte
dont il s'agit est encore de la plus haute importance pour les malades,
en accordant toutefois que la conservation de la santé des équipages
soit un objet de quelque intérêt. Un petit nombre de soupes
substantielles peuvent souvent sauver la vie à un malade, alors que la
médecine est impuissante, et c'est surtout ce qui arrive chez les
scorbutiques. Malgré tous les soins qu'une sage hygiène indique, nous
avons malheureusement encore d'effrayans exemples des ravages que cette
maladie occasionne à bord des vaisseaux. Dans ce cas, les préparations
alimentaires de Donkin ne sauraient être assez recommandées, et elles
sont en effet de la plus haute importance. Si lord Anson, dans sa
navigation autour du cap Horn, en 1740, si nos vaisseaux, dans leur
traversée d'Archangel à la mer Baltique, dans les années 1812 et 1813,
eussent eu à bord des provisions de viandes ainsi préparées, tant
d'hommes que la mort a moissonnés ne fussent pas tombés à la fleur de
leur âge, victimes de cette cruelle maladie[75].
[75] Les provisions fraîches étant extrêmement chères dans les Indes
occidentales, l'amirauté anglaise a trouvé qu'il était moins
dispendieux d'approvisionner les hôpitaux avec des viandes de Donkin,
venues d'Angleterre, que d'en acheter de fraîches sur les lieux; et
lorsque j'étais en Angleterre en 1814 et 1815, un grand
approvisionnement de viandes de Donkin fut expédié à la flotte de
l'amiral Cochrane sur la côte d'Amérique.
Pour traduction et extrait conforme:
_Signé_ L. DE FREYCINET.
_Lettre de S. Exc. le ministre secrétaire-d'état de l'intérieur à
M._ APPERT.
Paris, le 30 août 1822.
Monsieur, j'ai reçu la lettre du 8 de ce mois, par laquelle vous exposez
que M. le capitaine russe Kotzebue, dans l'introduction de son Voyage
autour du monde (ouvrage traduit de l'anglais et dont M. de Krusenstern
est éditeur), attribue votre découverte de l'art de conserver toutes les
substances animales et végétales, et de les rendre propres aux voyages
de long cours, au sieur Donkin de Londres; que cependant, ce dernier
avoue, dans le _Répertoire des arts et de l'agriculture_, nº 112, mois
de septembre 1811, qu'il doit la connaissance de ses procédés à une
personne résidant en pays étranger, personne qu'il ne nomme pas à la
vérité, mais que la notoriété publique et l'ancienneté de vos opérations
désignent assez clairement.
Comme il vous importe de réfuter l'assertion de M. le capitaine
Kotzebue, parce qu'elle pourrait devenir nuisible à vos intérêts, et de
revendiquer l'honneur d'une découverte utile, à laquelle vous attachez
beaucoup de prix, vous me priez de vous mettre en état de faire valoir
vos droits à cet égard, en vous délivrant une attestation constatant
qu'en 1810 vous avez communiqué tous les procédés dont vous êtes
l'inventeur, au gouvernement d'alors qui vous accorda une prime
d'encouragement.
Pour satisfaire à votre désir, je me suis fait représenter les pièces
qui vous concernent, et qui se trouvent déposées au 2e bureau de la 3e
division de mon ministère: il en résulte que le bureau consultatif des
arts et manufactures attaché au département de l'intérieur, ayant été
chargé au mois d'août 1809, de prendre une connaissance parfaite de vos
procédés pour la conservation des substances animales et végétales
alimentaires, et en ayant rendu le compte le plus favorable, il vous fut
accordé, le 30 janvier 1810, par M. le comte de Montalivet, alors
ministre de l'intérieur, une récompense de 12,000 fr., sous la condition
que, conformément à la proposition que vous aviez faite précédemment,
vous rédigeriez une description exacte et détaillée de vos procédés,
laquelle serait examinée et revue par ledit bureau consultatif, avant
d'être imprimée à vos frais, et dont vous livreriez deux cents
exemplaires au département de l'intérieur; que cette description ayant
reçu l'approbation du même bureau consultatif, vous la fîtes imprimer au
commencement de juin 1810, chez Patris et comp., à Paris, sous le titre
de l'_Art de conserver, pendant plusieurs années, toutes les substances
animales et végétales_; et que les deux cents exemplaires que vous en
aviez remis au ministère de l'intérieur, furent adressés à tous les
préfets de la France, vers la fin du même mois de juin, dans le but de
propager votre invention; que le 16 octobre 1810, M. Ch. Mohr, chef de
la pharmacie de l'hospice civil de Coblentz, adressa, au ministre de
l'intérieur, un exemplaire imprimé de sa traduction de votre ouvrage,
que pour la plus grande publicité et commodité de ses compatriotes de
la rive gauche du Rhin, il avait cru devoir traduire en allemand sous ce
titre: _Das Buch für alle haushaltungen, oder: Die Kunst alle thierische
und vegetabilische Nahrungsmittel mehrere Jahre vollkommen genießbar zu
erhalten, Koblenz_ 1810, _bei Pauli und comp_.
Le rappel de ces faits et des époques auxquelles ils se rattachent, vous
tiendra lieu de l'attestation que vous m'avez demandée.
Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération,
_Le Ministre secrétaire d'état de l'intérieur_,