_De la fonte des suifs_[71].
L'heureuse application de la chimie aux arts, en ouvrant de nouvelles
routes à l'industrie, tend à nous affranchir enfin du joug des vieilles
routines; mais tel est encore l'empire des préjugés et de l'habitude
qu'au milieu de l'essor général, beaucoup de nos produits restent
stationnaires et sont toujours traités avec la même insouciance et la
même incurie que par le passé. La fonte des suifs en offre un exemple
frappant, aucun effort jusqu'ici n'a été tenté pour remédier aux
nombreux inconvéniens qu'elle présente; au contraire, par des motifs
qu'il ne nous appartient pas de juger, les fabricants se sont obstinés à
repousser toutes les améliorations que d'habiles chimistes voulaient
introduire dans leurs procédés.
[71] D'innombrables expériences m'ont amené à bien connaître toutes
les propriétés du feu et à les appliquer utilement à mes opérations.
J'ai été plus à même que personne de reconnaître la vérité de l'axiome
_le feu purifie tout_, qui ne s'entend pourtant que de l'action
immédiate de ce fluide sur les corps; son influence sur les substances
renfermées dans des vases étant beaucoup moins directe, l'on conçoit
facilement que si ces vases sont ouverts, elle devient presque nulle,
et ne peut produire qu'une purification très-incomplète, et qu'on ne
saurait obtenir qu'à force de combustible et au risque de tout brûler.
Dans les vases clos ou autoclaves, les résultats sont positifs et
s'obtiennent avec la plus grande promptitude.
Je n'applique donc pas seulement l'intensité du calorique dans la vue
d'obtenir le degré de pression exigé par la densité de la substance
sur laquelle j'opère, mais encore afin de la porter au plus haut point
de purification qu'elle peut atteindre.
Par la méthode ordinaire, la dépuration de la panne de porc, de toutes
les graisses de cuisine, et du beurre fondu, pour être conservé,
s'opère à vases découverts. Ces opérations sont, comme je viens de le
dire, longues, dispendieuses, très-imparfaites et accompagnées
d'inconvéniens graves, dont le plus dangereux sans contredit est
l'incendie, qui peut résulter de l'effervescence de la matière lors de
la première ébullition. La manière actuelle exige en outre, pendant
toute la durée de la fonte, une surveillance active, dont on n'est
dispensé que quand on a reconnu, à l'odeur de brûlé, que les parties
hétérogènes sont précipitées et adhérentes au fond du vase.
Avant de connaître l'utile appareil du docteur Lemare, et d'avoir
adopté l'usage de la chaudière à compression, j'ai pratiqué, comme
tout le monde, les anciens procédés, et je dois confesser que les
produits qu'ils m'ont donnés étaient passables et se conservaient
assez long-temps; mais sous le rapport de l'économie, de la sûreté et
de la précision des opérations, ils ne peuvent supporter aucune espèce
de comparaison avec ceux que je pratique aujourd'hui.
C'est encore aujourd'hui comme autrefois, dans d'énormes chaudières
qu'ils entassent jusqu'à huit milliers de suif à la fois, la plupart du
temps si vieux et si rance que l'odeur infecte qu'il exhale est nuisible
à la santé, ce qui rend le voisinage des fonderies aussi dangereux sous
le rapport de la salubrité que sous celui de la sûreté, qui est sans
cesse compromise par les fréquens incendies auxquels ces établissemens
sont exposés.
Ce dernier accident se manifesta, il y a quelques années, dans la
fonderie de l'abattoir de la barrière de Fontainebleau, et fixa
sérieusement l'attention de l'autorité. M. le comte de Chabrol, préfet
de la Seine, assembla les maîtres bouchers de Paris: après leur avoir
reproché une insouciance condamnable, il leur enjoignit de rechercher
des moyens de fabrication plus conformes à la salubrité et à la sûreté
publique; la sollicitude de ce magistrat alla même jusqu'à leur désigner
le savant M. Darcet comme la personne la plus capable par ses lumières
de les diriger dans leurs recherches. Tant de soins furent inutiles: il
arriva dans cette circonstance ce qui malheureusement arrive presque
toujours, les intentions de M. le préfet furent éludées, on ne suivit
pas les avis de M. Darcet, et les choses restèrent sur l'ancien pied.
J'étais occupé alors à conserver une grande quantité de viande pour le
service de la marine royale. Le boucher qui me fournissait des bœufs
était membre du bureau des bouchers; il m'apprit les intentions du
préfet, ce qui me fit concevoir aussitôt la pensée d'essayer à cette
occasion quelques expériences avec mon autoclave; voici comment
j'opérai.
Je commençai par découper dix livres de suif en branche, en très-petits
morceaux: après les avoir épluchés, lavés plusieurs fois, laissé
dégorger vingt-quatre heures et égoutter ensuite, je les mis avec trois
litres d'eau dans un petit autoclave de la capacité de douze litres. Je
plaçai mon appareil sur le feu, après en avoir bien fermé le couvercle
et posé la soupape, que je chargeai graduellement des poids nécessaires
à une pression de cent quatre-vingts degrés de chaleur.
Après avoir retiré le feu et laissé refroidir, comme de coutume, jusqu'à
ce que les poids et la soupape se puissent ôter sans produire de vapeur,
je découvris l'autoclave; je laissai reposer, une bonne heure, le suif
qui était parfaitement fondu, je l'enlevai de dessus l'eau, et j'en fis
un petit pain. Cette première opération terminée, je versai le fond de
la chaudière dans une terrine, afin de laisser remonter le peu de suif
qu'il contenait encore.
Le tout refroidi et bien pris, j'ai pesé les résidus, et j'ai reconnu
que les dix livres de suif n'avaient éprouvé qu'un déchet de treize pour
cent, lequel étant soumis à la presse, ne présentait plus que de petites
membranes et pellicules absolument purgées de graisse et de suc
gélatineux.
Cette expérience, faite en présence de mon boucher, lui prouva que le
déchet résultant de la fonte par mon procédé, n'était que de la moitié
de celui qu'elle donne par les procédés ordinaires. Il reconnut en outre
que mon suif était beaucoup mieux dépuré, plus blanc et plus sec que
celui des autres fonderies. Étonné de pareils résultats, il m'exhorta à
faire de nouveaux essais et à opérer sur de plus grandes quantités.
J'étais trop flatté moi-même de mon succès pour résister à ses
sollicitations, et dès le soir je commençai cette seconde expérience.
Cette fois, je mis deux cent soixante livres de suif dans l'autoclave;
après l'avoir préparé de la manière que je viens d'indiquer plus haut,
le feu retiré et le refroidissement opéré, je trouvai, en découvrant la
chaudière, le suif bien fondu et parfaitement limpide. Je le fis enlever
de dessus l'eau et placer dans des bachots. Je fis verser dans d'autres
vases l'eau qui restait au fond de l'autoclave; après le
refroidissement, je séparai le suif du marc que je soumis à la presse,
comme dans la première opération: le résultat produisit un déchet de
douze pour cent.
La beauté parfaite de ce suif me détermina à essayer de suite d'en
fabriquer de la chandelle. Le maître boucher, qui suivait assidûment mes
opérations, en confia la façon à son fondeur, qui était en même temps
chandelier, et il lui recommanda de nous envoyer les premiers
échantillons au sortir du moule. Ce dernier, aussi curieux que nous de
connaître les résultats de l'expérience, brûla le soir même, et avec
autant d'admiration que de surprise, une de ces chandelles à peine
refroidies.
Le lendemain, en m'apportant le paquet d'échantillon, il me témoigna
beaucoup de regret de n'avoir pas employé un coton plus beau et mieux
assorti à la chandelle. Il était si loin, me dit-il, de s'attendre à ce
qu'il voyait, qu'il n'avait pas cru nécessaire d'y apporter plus de
soin.
Ces deux épreuves faites avec une minutieuse exactitude, m'ont
clairement démontré la supériorité de ce nouveau procédé sur l'ancienne
méthode.
1º Sous le rapport de la salubrité et de la sûreté, elle est
incontestable[72];
[72] Au moyen de la chaudière à compression ou autoclave, on peut
opérer sans la moindre crainte de l'incendie. Si par impossible un
accident arrivait à cet appareil, une déchirure par exemple, le suif
qui s'en échapperait serait répandu seulement à la surface du fourneau
sans pouvoir pénétrer dans le foyer, dont la capacité de l'autoclave
ferme hermétiquement l'ouverture, et toute l'avarie qui résulterait de
cet accident se bornerait à la perte du temps employé à recueillir le
suif répandu et à le clarifier de nouveau. (Voyez la description des
_Autoclaves_, page 190).
Si comparativement on considère les énormes chaudières de nos
fondeurs, les masses de suif qu'elles contiennent, la quantité de
combustible embrasé nécessaire pour les chauffer; si on considère
surtout la surveillance continuelle qu'exigent les opérations de la
fonte pendant sa durée, et surtout à l'instant de la première
ébullition, où l'on doit craindre de voir le suif monter et déborder
les parois de la chaudière ouverte, on a lieu d'être surpris que la
méthode défectueuse employée jusqu'à présent n'ait pas occasionné de
plus grands désastres.
2º Elle ne l'est pas moins sous celui de l'économie; le déchet étant de
près de moitié moins considérable, et la chandelle provenant de cette
fonte offrant, tous frais calculés, dix centimes par livre de bénéfice
sur celle qu'on fabrique d'après l'ancienne manière;
3º Enfin sous le rapport de la célérité des opérations, elle est
complète puisque la chandelle peut être coulée immédiatement après la
fonte, et sans qu'on soit préalablement obligé de mettre le suif en pain
et de le fondre une seconde fois pour le clarifier, ainsi que cela se
pratique avant le coulage. Ce qui est encore bien à remarquer, c'est que
la célérité du travail, loin de lui rien faire perdre de ses qualités,
semble au contraire y ajouter, car indépendamment du mérite de ne pas
couler et de durer une heure de plus que l'autre, cette chandelle a
encore le précieux avantage de ne donner aucune odeur.
Mais pour bien apprécier tout le prix de mon procédé, il faut d'abord
jeter un coup d'œil sur la manutention des fondeurs, considérer
l'énorme et dispendieux matériel qu'elle exige, et en faire la
comparaison avec mes opérations.
Les fondeurs emploient huit, dix et quelquefois quinze jours à amasser
le suif en branche destiné à leur fonte. Ce suif échauffé, rempli de
vers et exhalant une odeur infecte, est entassé, seulement mouillé d'un
peu d'eau, dans une immense chaudière montée sur un fourneau. Cette
chaudière peut contenir jusqu'à huit mille livres de suif.
La fonte s'effectue lentement, et se dispose au fur et à mesure dans
d'autres chaudières plus petites.
Pendant la durée de l'opération, la couleur et même la qualité du suif
s'altèrent considérablement. Vers la fin, les cretons deviennent d'un
jaune foncé, et souvent le fond de la chaudière gratine et brûle tout à
fait. Il arrive encore qu'en augmentant par trop l'intensité de la
chaleur pour dissoudre complètement les cretons, on arrive jusqu'à
_graisser_ le suif et à perdre ainsi tout ce qui reste dans la
chaudière.
Les fondeurs, par une économie très-mal entendue, et pour ne rien
perdre, soumettent les cretons à l'action d'une forte presse et mêlent
les derniers résidus qu'ils en expriment, dont la couleur est celle du
café, à la masse de leur suif, et achèvent ainsi d'en détruire la
qualité.
On comprend facilement que d'après un mode aussi vicieux on ne peut
obtenir qu'un suif grossier, mal dépuré et incapable de faire de bonne
chandelle; tandis qu'à l'aide du moyen très-simple que j'indique, en
diminuant beaucoup les frais de fabrication, on obtient un suif pur, et
par conséquent une chandelle excellente, d'une plus grande durée,
exempte de l'inconvénient de couler et n'exhalant d'autre odeur que
celle de la cire[73].
[73] J'ai encore chez moi environ une livre de chandelle fabriquée
avec le suif fondu dans la seconde expérience dont je viens de parler;
son odeur de bougie est parfaitement conservée. Ses autres qualités
peuvent être altérées après cinq ans de fabrication.
Une invention nouvelle n'a pas seulement à lutter contre les préjugés de
la routine, elle a encore à vaincre la résistance des intérêts
particuliers qu'elle est susceptible de froisser; j'en ai fait la rude
épreuve dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres.
Les résultats satisfaisans de mes deux premières expériences me
décidèrent à prendre un brevet d'invention. J'étais persuadé que
désormais ma méthode serait la seule adoptée, et qu'aucun fabricant de
chandelle ne voudrait employer d'autre suif que celui de ma fonte.
En attendant le moment de donner à ma nouvelle entreprise toute
l'extension dont je la jugeais susceptible, je continuai d'opérer par
mes procédés avec un entier succès. Je fondis encore, en quatre
différentes fois, jusqu'à douze cents livres de suif en branche.
J'envoyai ma première fonte au chandelier qui avait fabriqué mes
échantillons et leur avait donné tant d'éloges. Je ne crus pas utile
d'assister à la manutention, et j'eus bientôt lieu de m'en repentir;
car, peu de jours après, à l'ouverture d'un des paquets qu'il me rendit,
je reconnus qu'il m'avait trompé, et que la chandelle ne provenait pas
de ma fonte. Je le tançai vertement; comme de raison il nia le fait,
cependant il me paya mon suif, et ainsi finit ce premier épisode; mais
je n'étais pas au bout, et je ne savais pas encore jusqu'où peut aller
la malice d'un chandelier!
Sur ces entrefaites, un négociant de mes amis à qui je racontai mon
aventure, m'indiqua un autre chandelier, _parfait honnête homme_,
auquel, m'assura-t-il, je pouvais m'adresser de confiance. Je me hâtai
de lui envoyer deux cents livres de mon suif, et huit à dix jours après
je reçus ma chandelle. Je me serais fait un cas de conscience d'ouvrir
un paquet et de rien examiner, tant je comptais sur la bonne foi de ce
parfait honnête homme! Néanmoins, au bout d'assez long-temps, voulant me
servir de cette chandelle pour mon propre usage, je fus étrangement
surpris de la trouver pire encore que l'autre....
De pareils commencemens n'avaient rien d'encourageant; quoi qu'il en
soit, je ne laissai pas, tout en pestant, de continuer à livrer mon suif
à plusieurs autres fabricants de chandelles, qui tous me servirent avec
la même délicatesse.
J'avais peine à concevoir comment, après avoir obtenu une chandelle
parfaitement bonne par mon procédé, il se faisait que je n'en puisse
plus tirer que de très-commune, car j'étais loin de supposer les
fabricants assez ennemis de leurs véritables intérêts pour amalgamer le
suif pur que je leur livrais au suif grossier des abattoirs. Ce ne fut
que par de nombreuses et nouvelles expériences que j'acquis la certitude
d'une fraude qui altérait ainsi ma fonte sans améliorer en rien la leur.
Rebuté par tant de mauvaise foi, je pris le parti de couler moi-même ma
chandelle; alors mes résultats redevinrent absolument semblables aux
premiers que j'avais obtenus.
Ne voulant pas m'exposer à être trompé davantage, je cessai de livrer
mon suif à la fabrication, et j'ajournai mes opérations jusqu'à un temps
plus propice, et où je pourrais seul diriger mon entreprise dans toutes
les parties de la fonte et de la fabrication de la chandelle.
Un enchaînement de circonstances a toujours éloigné ce moment, et
maintenant il est probable que je ne m'occuperai plus de cet objet;
mais, convaincu par mes essais de l'excellence du procédé que je viens
d'indiquer, j'ai cru devoir le consigner ici, et même ajouter à ce qui
précède tous les détails relatifs à la fonte par l'autoclave.
_Manière d'opérer la fonte des suifs par la chaudière à compression ou
autoclave._
Le choix des matières est le premier soin qui doit occuper le fabricant.
Le suif en branche est préférable à toute autre espèce de graisse; il
doit être sain et récent, qualités que je soutiens indispensables, et
que les fondeurs paraissent ne compter pour rien. Ils sont dans la
très-mauvaise habitude de faire leur tournée d'approvisionnement chez
les bouchers tous les quatre ou huit jours. Le suif ainsi recueilli dans
les étaux de Paris, et entassé sans soin depuis près d'une semaine, est
déja dans un état de corruption qui en rend l'odeur insupportable; il
faut pourtant, avant de le soumettre à la fonte, attendre que celui
qu'on tire des campagnes soit rassemblé. Ce dernier, qui est âgé au
moins de quinze jours, est dans une véritable putréfaction. Ce n'est
qu'après avoir encombré leurs chaudières de six à huit milliers de ces
matières dégoûtantes que les fondeurs commencent leurs opérations[74].
[74] On a fait jusqu'à présent un grand nombre de recherches dans
l'espoir de détruire la mauvaise odeur occasionnée par les fontes. Les
procédés les plus ingénieux ont été pratiqués et n'ont que faiblement
répondu à ce qu'il était permis d'en attendre. Je me permettrai à ce
sujet de soumettre ici une observation qui, toute simple qu'elle est,
pourra peut-être amener à la solution du problème.
Au lieu de s'efforcer de désinfecter le suif lors de la fonte, ne
serait-il pas plus sage de ne l'employer que parfaitement sain, et
avant qu'il fût atteint de corruption? Ne serait-il pas possible
d'obtenir des bouchers qu'ils conservassent leur suif en branche avec
assez de soin pour en retarder la putréfaction, et qu'ils le tinssent
au frais et étendu sur des claies? Ne pourrait-on pas engager les
fondeurs à faire plus fréquemment leurs tournés d'approvisionnement,
par exemple, tous les trois jours en été, et tous les quatre ou cinq
jours en hiver; à couper de suite en petits morceaux le suif qu'ils
auraient recueilli; à l'envelopper dans des toiles propres, plongées
dans l'eau fraîche, souvent renouvelée, et où il serait brassé
plusieurs fois jusqu'à la veille de la fonte?
Je sais qu'il serait beaucoup plus difficile de traiter ainsi le suif
provenant des campagnes; mais la chose n'est pourtant pas absolument
impossible, et il suffirait de le vouloir. Ce suif exige d'autant plus
de soin qu'il est toujours, par son âge avancé, le plus défectueux; il
ne date jamais de moins d'une quinzaine quand il arrive à la fonderie.
En exigeant des bouchers de campagne les précautions que nous
réclamons de ceux de Paris, et en adoptant pour le transport l'usage
de mettre le suif dans des toiles plongées dans des gueulbés ou
tonneaux défoncés, remplis d'eau fraîche, on l'amènerait à la fabrique
parfaitement conservé et exempt de putréfaction. Je suis intimement
convaincu que la fonte d'un suif qu'on aurait pris la peine de traiter
ainsi, quoique faite à vase découvert, ne produirait aucune mauvaise
odeur.
On conçoit facilement combien le suif obtenu par des procédés aussi
défectueux doit être grossier, et combien il doit être inférieur à celui
que je tire de matières fraîches, épluchées, lavées et traitées dans
toutes les opérations préliminaires de la fonte avec des soins
minutieux.
Pour l'application en grand de ma méthode, il faut combiner
l'établissement des appareils en raison de la quantité de suif que l'on
veut fondre par jour et celle de chandelle qu'on veut fabriquer; le
coulage suivant immédiatement la fonte, le rapport entre les appareils
relatifs à ces deux opérations doit être d'une rigoureuse exactitude.
En supposant par jour la fabrication d'un millier pesant de chandelle,
il faut, pour obtenir ce résultat, établir sur leurs fourneaux trois
autoclaves pouvant contenir chacun cinq cents litres.
Les fourneaux doivent être chauffés avec du bois de préférence à tout
autre combustible. L'expérience m'a démontré que dans cette opération où
l'application du calorique doit être faite avec la plus grande
précision, le bois était le combustible le plus facile à conduire, et
celui à l'aide duquel on pouvait le mieux augmenter ou diminuer
l'intensité de la chaleur, selon l'exigence des cas. Le bois pelard est
le plus convenable.
Ces appareils disposés, ainsi que les moules destinés au coulage, on
procède de la manière suivante:
On prend douze cents livres pesant de suif en branche, le plus frais
possible (de quatre à cinq jours en hiver et de deux seulement en été).
Après l'avoir bien épluché et coupé en petits morceaux, comme je l'ai
dit au commencement de cet article, on l'étend pour dégorger sur de
grandes toiles placées à la superficie de baquets pleins d'eau, de
manière qu'il ne puisse ni toucher à ces baquets, ni tomber dedans; on
le brasse ensuite et on le change d'eau jusqu'à ce que celle-ci n'ait
plus la moindre teinte; on le retire alors et on le laisse égoutter.
Après cette première opération, on divise cette masse de suif en trois
portions égales, dont on charge les autoclaves en y ajoutant une
certaine quantité d'eau (environ trois seaux), de manière que les
chaudières ne soient remplies qu'aux trois quarts, l'autre quart devant
rester vide pour faciliter l'effervescence de la matière lors de
l'ébullition et pour éviter la fuite qui s'opérerait par l'ouverture de
la soupape, si on négligeait d'observer cette indispensable précaution.
Après avoir chargé et fermé l'autoclave, on met le feu dessous, et
l'opération se continue de la manière déja indiquée.
Il est important de bien régler l'ordre des opérations de la fonte, si
l'on veut profiter de tous les avantages que présente ce procédé pour le
coulage immédiat de la chandelle. Tout doit donc être disposé dès la
veille, de façon que les autoclaves soient convenablement chargés le
soir, à six heures, afin que l'opération puisse être terminée de sept
heures et demie à huit heures. Alors on retire le feu et on laisse la
fonte se continuer jusqu'au lendemain. C'est principalement dans cet
intervalle que s'effectue la dépuration.
Le matin, l'on découvre l'appareil; le suif est alors parfaitement fondu
et clarifié. Après avoir reconnu son degré de chaleur, on suspend le
coulage; s'il est jugé trop chaud, l'on attend qu'il soit suffisamment
refroidi pour le décanter de l'appareil, ce qui se fait au moyen d'un
poêlon de fer-blanc évasé, avec lequel on le retire doucement de la
chaudière pour le couler de suite en chandelles.
Par le décantage on ne peut retirer tout le suif: il en reste toujours
une légère couche sur l'eau où sont précipitées les parties hétérogènes
pendant la double opération de la fonte et de la dépuration. On ne
pourrait recueillir cette couche qu'en enlevant avec elle une certaine
quantité d'eau qui rendrait ce suif impropre au coulage; par cette
raison on le verse à travers un tamis, dans un vase particulier, où on
le laisse refroidir et prendre en pain pour l'employer dans une fonte
ultérieure.
On passe ensuite l'eau et les résidus qui restent au fond de la
chaudière; ces résidus, qui ne présentent plus que quelques parcelles de
viande, de peaux et de nerfs qui ont résisté à l'autoclave, sont soumis
à la presse afin d'en extraire le peu de suif qu'ils retiennent encore.
En résultat: le produit net d'un autoclave doit donner pour 400 livres
de suif 340 à 345 livres de chandelle, le déchet étant seulement de 55 à
60 livres. Les trois opérations donneront donc 1,020 livres de chandelle
par jour; en suivant et en disposant la même opération pour chaque jour,
on fabriquera par mois de vingt-six jours 26,500 livres de chandelle
supérieure à celle du commerce, et offrant sur elle un bénéfice de dix
pour cent.
Le matériel nécessaire à la fabrication, particulièrement en ce qui
concerne la fonte, n'exige pas une avance de fonds considérable; les
trois autoclaves montés sur leurs fourneaux économiques ne coûtent pas
ensemble plus de 3,600 francs; les autres ustensiles accessoires, tels
que baquets, toiles, etc., méritent à peine d'être portés en compte.
Le chauffage des appareils n'est pas d'une grande dépense. Dans les
commencemens, lorsque la construction des fourneaux est nouvelle et
qu'ils sont encore humides, chaque foyer peut consumer pour 3 francs à 3
francs 50 cent. de bois; mais dès que la maçonnerie est sèche et que la
continuité du chauffage est entretenue, ces trois foyers ensemble
n'exigent pas pour la fonte de 1,200 livres de suif plus de 4 à 5 francs
de combustible par jour.
Sans rien ajouter au matériel, on peut doubler les résultats et obtenir
2,040 livres de chandelle en réglant l'ordre des opérations
convenablement.
Par exemple, lorsque les matières premières sont préparées et les moules
à chandelles disposés d'avance, si on charge les autoclaves à six heures
du soir, ils pourront être décantés le lendemain de six à sept heures du
matin. Alors les appareils seront vidés, nettoyés et rechargés, le feu
rallumé dessous et l'opération continuée. Sur les neuf ou dix heures, on
éteindra le feu, on laissera refroidir jusqu'à trois ou quatre heures. A
cinq heures au plus tard on décantera cette seconde fonte dans les
chaudières de décharge pour opérer le refroidissement de la matière au
degré nécessaire au coulage. On rechargera de nouveau les appareils pour
une troisième fonte, on rallumera le feu, etc., etc. De huit à neuf
heures du soir, les feux seront éteints de nouveau et les appareils
laissés au repos jusqu'au lendemain six heures.
Il reste, comme on le voit, de fort longs intervalles pendant lesquels
la fonte s'opère seule et sans exiger aucun soin. Ce temps est employé
aux opérations du coulage et à la préparation des matières destinées aux
fontes ultérieures.
Les moyens que je viens d'indiquer pour obtenir un suif supérieur à
celui des fontes ordinaires sont connus et pratiqués en partie, depuis
quelques années, par plusieurs fabricants dont les produits sont
justement appréciés dans le commerce; mais les frais énormes que leur
occasionne le choix des matières premières, et surtout le mode
dispendieux qu'ils observent dans leurs fontes les obligent à vendre
leur chandelle de dix à vingt-cinq pour cent au-dessus du cours, ce qui
paralyse leurs efforts et nuit autant à leurs propres intérêts qu'à ceux
des consommateurs.
Si, au lieu d'employer toujours les anciennes chaudières, ces fabricants
se décidaient enfin à opérer à vases clos, c'est-à-dire par la
compression au moyen de l'autoclave, ainsi que je l'indique, ils
pourraient non-seulement livrer leurs produits au cours, mais encore
avec un bénéfice de plus de quinze pour cent, ce qui leur permettrait
d'atteindre le véritable but où doivent tendre toutes les industries:
celui de livrer à la consommation des produits supérieurs et moins
coûteux.
Je crois avoir suffisamment démontré les avantages de mon procédé sur la
méthode ordinaire; en observant rigoureusement les indications que je
donne, et dont cinq années d'expériences m'ont fait reconnaître
l'exactitude, on obtiendra les résultats les plus satisfaisans; on
s'affranchira des dégoûts et des inquiétudes inséparables des opérations
de la fonte; on obtiendra une chandelle plus pure, plus blanche, sans
odeur, exempte de coulage et à beaucoup meilleur marché que celle
employée jusqu'à présent.
_Tableau approximatif des frais qu'occasionne l'établissement du
matériel nécessaire à la fonte des suifs d'après l'ancienne méthode,
comparés à ceux qu'exige mon procédé._
Dans une fonderie de fr. Pour la fonte journalière par
premier ordre, où l'on mon procédé de 2,400 livres,
opère habituellement dont le produit net, après déduction
une fonte de six à huit du déchet, est de 2,090 livres
milliers de suif en branche, de suif entièrement clarifié
la grande chaudière et susceptible d'être coulé de
peut coûter de sept à suite en chandelle, j'emploie
huit mille francs, ci.... 8,000 trois autoclaves de la contenance
de cinq cents litres chacun.
Trois chaudières plus
petites, destinées à recevoir Ces trois autoclaves, fr.
les produits de la montés sur leurs fourneaux
fonte, ensemble..... 3,000 économiques,
coûtent ensemble de
Une forte presse servant 3,600 à 4,000 francs,
à extraire le suif ci:............... 4,000
resté dans les cretons
après la fonte....... 4,000 Trois chaudières de
décharge également
Les tonneaux pour montées sur leurs fourneaux
déposer les boulets, les économiques,
baquets dans lesquels ensemble 1,500 à 1,600
le suif est coulé en francs, ci........... 1,600
pains, et les autres ustensiles
employés dans Une petite presse... 700
la manutention, peuvent
s'élever ensemble à... 800 Ustensiles divers, tels
que baquets servant à
Pour les fréquentes faire dégorger le suif
réparations de la grande en branche, toiles, etc.,
chaudière, dont le fond au plus............ 1,000
brûle à chaque fonte,
et qu'il faut renouveler Tables et moules à
tous les deux ou trois chandelles, Mémoire,
ans............... 1,000 ci..............
------
------ TOTAL 7,300.
TOTAL 16,800.
Le résultat d'une fonte de huit milliers de suif en branche, déduction
faite du déchet, donne communément de six mille à six mille cinq cents
livres de suif coulé en pains et propre à la vente; mais il faut
remarquer que ces fontes considérables ne se peuvent renouveler que tous
les trois ou quatre jours, et qu'elles ne fournissent réellement, l'une
dans l'autre, par jour, qu'un produit de seize cents livres de suif,
lequel encore ne peut être converti en chandelle qu'après avoir été
clarifié de nouveau lors de l'opération du coulage.
Cet aperçu démontre que sur les frais du matériel nécessaire aux deux
genres d'exploitation, mon procédé offre une économie de 9,500 francs.
Si l'on considère en outre le peu de combustible que j'emploie dans mes
opérations avec la quantité prodigieuse que réclame une fonte de huit
milliers de suif en branche, faite d'un seul jet et au moyen d'une
chaudière découverte, on reconnaîtra encore sur cet article important et
le plus dispendieux une économie au moins des trois quarts.