GÉLATINE D'OS SANS ACIDE.

Le mérite de la gélatine, pour la parfaite clarification des vins et de

tous autres liquides, est généralement reconnu et apprécié, non

seulement par les savans distingués qui en ont fait l'analyse, mais par

tous les propriétaires et négocians en vins qui en ont adopté l'emploi.

De nombreuses expériences qui se répètent chaque jour en démontrent

évidemment la supériorité sur tous les ingrédiens employés communément à

cet usage.

Il n'est aucune découverte utile qui n'ait été dans son origine l'objet

de critiques plus ou moins vives, plus ou moins fondées. Celle de la

gélatine, comme on le pense bien, n'en a pas été plus exempte qu'une

autre; mais le temps et l'expérience ont imposé silence à ses

détracteurs, et fait abandonner les vieilles routines. Aujourd'hui on

peut affirmer qu'aucune des personnes qui ont adopté l'usage de cette

colle ne reviendra aux anciens procédés, moins sûrs dans leurs

résultats, et beaucoup plus dispendieux dans leur application.

Outre son utilité, considérée comme _colle à vins_, la gélatine présente

encore beaucoup d'autres avantages à l'économie domestique; elle sert

aux chefs d'offices, aux restaurateurs, aux glaciers et aux cuisiniers,

pour les gelées et entremets. On l'applique avec succès à la fabrication

du biscuit de mer, à l'apprêt des étoffes et des chapeaux; enfin la

médecine elle-même ne dédaigne pas d'en recommander l'usage pour la

composition des bains oléagineux[68].

[68] Un kilogramme de gélatine, dont le prix est de 6 francs à Paris

et de 6 francs 75 centimes, franc de port, dans les départemens,

contient trente-huit à quarante tablettes; une once de ces tablettes

suffit pour coller deux pièces de chacune deux cent à deux cent

cinquante litres d'un vin rouge ou blanc, loyal et sain, sans donner

aucun déchet, et en précipitant la lie sous un très-petit volume, au

fond du tonneau. Un avantage inappréciable de cette colle est de ne

jamais remonter, ainsi qu'il arrive trop souvent aux œufs et à la

colle de poisson.

La gélatine nettoie et débarrasse le vin de toutes les parties

hétérogènes lui rend sa limpidité, rétablit sa saveur et son bouquet,

en un mot, le purge et le recompose totalement.

En traitant dans le paragraphe précédent de la confection des tablettes

de jus de viande et de légumes, j'ai indiqué la manière d'utiliser les

chairs provenant des canards ou têtes de bœufs: il ne me reste plus que

peu de chose à dire relativement à l'emploi des os décharnés et à la

façon d'en extraire la gélatine.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, à mesure que les têtes sont décharnées, on

les place dans un magasin bien aéré pour s'en servir au besoin. Quand ce

moment est arrivé, on commence par les briser, ce qui se fait sur un

billot avec une forte mailloche cerclée en fer et garnie de têtes de

gros clous. Lorsque les os sont suffisamment brisés, on en met environ

deux cents livres dans un autoclave avec assez d'eau pour qu'ils y

puissent baigner[69], mais toujours en observant de ne charger

l'appareil qu'aux trois quarts.

La chaudière ainsi chargée et fermée de son couvercle, on allume le feu

dessous, et l'opération se continue de la manière indiquée (page 193);

seulement, lors de l'ouverture de l'autoclave, on dégraisse le liquide,

que l'on transvase ensuite, à l'aide de la pompe, dans une chaudière de

décharge sur laquelle on a placé un tamis pour retenir les parties

hétérogènes qu'il pourrait entraîner. On retire aussi de l'autoclave les

os que l'on fait bien égoutter afin de recueillir tout le bouillon.

[69] Beaucoup de personnes pensent encore que les os devraient être

broyés au moyen d'une meule tournante ou d'un mouton assez fort pour

les pulvériser, ce qui permettrait d'en extraire la gélatine avec plus

d'économie de combustible et de liquide, et sans qu'il soit besoin de

se servir d'appareils de grande dimension. Ma longue expérience m'a

démontré la fausseté de cette opinion. Je sais fort bien que la

chaudière chargée d'os pilés en contiendrait davantage; mais il en

résulterait un inconvénient très-grave que l'on doit s'attacher à

éviter, celui de ne pas assez mouiller, car si le volume d'eau n'était

pas dans un rapport exact avec celui des os qu'il baigne, il serait

trop tôt saturé de gélatine, et cesserait par conséquent de s'en

emparer, d'où il arriverait que les os massés et précipités au fond de

l'appareil y entraîneraient avec eux une grande partie du suc

gélatineux. Au contraire, lorsqu'ils ne sont que grossièrement

concassés, ils forment dans la chaudière de grands interstices occupés

par le liquide, et qui permettent au calorique de les frapper de

toutes parts et de faciliter ainsi le départ de la gélatine que l'eau

finit par absorber presque entièrement.

Je dis presque entièrement, parce qu'après l'opération les résidus

demeurent imprégnés d'une portion du liquide gélatineux d'où on les

retire. Voulant me rendre compte de ce qu'ils pouvaient retenir de

substance, je les ai soumis à une seconde pression de l'autoclave,

après avoir renouvelé l'eau et poussé le calorique au même degré, ce

qui m'a donné un produit de deux pour cent; mais ce dernier résultat

n'offrant pas un bénéfice proportionné aux soins qu'exige l'opération,

je me suis toujours borné à la première, qui me rapporte constamment

de seize à dix-sept pour cent de gélatine.

J'ai dit plus haut, en parlant des autoclaves, qu'espérant purger les

os plus complètement de leur gélatine, j'avais considérablement

augmenté l'intensité du calorique, en chargeant la soupape de

vingt-sept livres de poids au lieu de vingt-deux, et que j'avais cru

remarquer que cette surcharge avait fait contracter un peu d'amertume

aux produits.

Dans l'essai que je fis pour reconnaître combien les résidus

retenaient de gélatine, j'ai observé que le produit, bien que moins

chargé de substance, était, quant au goût, parfaitement semblable au

premier, et tout à fait dénué d'amertume; d'où j'ai conclu que le

surcroît de calorique que j'avais ajouté, frappant sur un liquide

entièrement saturé par une pression de vingt-deux livres, avait causé

l'amertume que la gélatine n'eût pas contractée, si les os eussent

baigné dans un volume d'eau plus considérable et plus en rapport avec

le degré de calorique.

Pour ce qui est de l'emploi des gros os, quand même ils ne seraient

pas particulièrement réservés pour différens ouvrages de tabletterie

et autres, la difficulté de s'en procurer d'assez récents et d'assez

propres pour que l'on puisse en extraire la gélatine, en interdit

l'usage. Néanmoins la nature de mes travaux m'ayant souvent donné

occasion de faire abattre plusieurs bœufs à la fois, j'en ai, autant

que possible, utilisé les os, dont j'ai tiré des jus et des consommés

pour mes conserves. En les préparant, j'ai reconnu qu'on en pouvait

tirer d'excellente gélatine; mais outre l'état dégoûtant de ces os

lorsqu'ils ne proviennent point d'abats faits sous ses yeux, les soins

et les dépenses qu'exige leur manipulation suffisent pour détourner de

s'en servir.

Ces os, en raison de leur grande dureté, demandent une préparation

particulière, qui consiste à les soumettre deux fois à l'application

du calorique. La première, quoique portée à une pression de deux cents

degrés, ne les purge que d'une très-faible portion de gélatine, mais

elle les amollit assez pour permettre de les briser avec la mailloche.

Alors on les remet dans l'appareil, couverts de six pouces de liquide,

et on en extrait ainsi le reste de la gélatine que la première

opération n'avait pu atteindre.

On voit, par la quantité de combustible et par le temps qu'exige cette

double cuisson, combien elle est onéreuse et combien on aurait tort de

donner la préférence à ces os sur ceux provenant des _canards_ ou

_têtes de bœufs_.

On allume alors le feu sous la chaudière de décharge, et l'on procède à

la clarification de la manière suivante: Pour clarifier environ 300

litres de liquide, on fait une eau blanche en cassant six œufs (jaunes

et blancs), que l'on bat bien, et qu'on mêle dans six litres d'eau de

puits très-fraîche. Quand le liquide est parvenu à l'ébullition, et

qu'il a été écumé une première fois, on arrose la surface avec un litre

de cette eau blanche, on enlève une seconde fois l'écume qui remonte, et

successivement l'on continue d'arroser et d'écumer jusqu'à ce que toute

l'eau blanche soit employée. On couvre ensuite la chaudière, on retire

le feu et on laisse le liquide reposer pendant deux heures, après quoi

on décante, par la vidange, tout ce qui peut y passer, le reste s'enlève

avec un poêlon, et le tout est passé à la chausse. Le liquide ainsi

clarifié est soumis à l'appareil évaporateur.

Le reste de la manipulation jusqu'à la mise en moule est exactement la

même pour la gélatine que pour les tablettes de jus de viandes, sauf

cependant la différence du degré de consistance; celle de la gélatine,

après l'évaporation, ne devant être portée qu'à 22 degrés au lieu de 24,

auxquels on porte celle des tablettes.

Le livre de tous les ménages ou l'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales · 第 129 / 161 题