TABLETTES DE JUS DE VIANDES ET LÉGUMES.

Après m'être assuré d'une livraison de trois mille canards par mois, qui

me sont envoyés au fur et à mesure de mes besoins, et les jours mêmes où

les bœufs sont abattus[64], j'opère de la manière suivante.

[64] Trois envois par semaine.

Je fais mettre ces canards dans des auges en pierre et dans de grands

baquets pleins d'eau, pour les y faire dégorger jusqu'au lendemain

matin. Après les avoir bien frottés, brossés et nettoyés intérieurement

et extérieurement, on les retire de cette première eau et on les laisse

égoutter un moment. Durant cet intervalle, on lave les auges et baquets

pour y replonger les têtes une seconde fois dans une quantité d'eau

suffisante pour qu'elles puissent complètement baigner. Le soir on les

fait égoutter encore après les avoir plongées à plusieurs reprises l'une

après l'autre. On lave de nouveau les auges, on en renouvelle l'eau pour

y faire tremper les têtes pendant toute la nuit.

Le lendemain on recommence la même opération avant de les remettre dans

une dernière eau, qui doit être très-propre. Environ deux heures après,

on retire de ce bain, pour les faire blanchir, une certaine quantité de

têtes qu'on a toujours soin de plonger et d'égoutter; on les jette dans

une chaudière contenant assez d'eau pour les baigner; cette chaudière

couverte, on met le feu dessous et on la pousse à l'ébullition. Alors on

modifie le feu en fermant toutes les ouvertures du fourneau, et on

laisse les canards _mitonner_ au petit bouillon, jusqu'à ce que les

palais et les viandes s'en détachent assez facilement pour permettre de

les décharner.

Lorsqu'ils sont parvenus à ce point, on les retire l'un après l'autre de

l'appareil, après avoir, au préalable, dégraissé l'eau de la cuisson. On

les met égoutter dans un baquet percé, et on les décharne ensuite en

commençant par les palais qu'on jette dans de l'eau fraîche; le surplus

des viandes est mis d'un côté, et les os décharnés de l'autre.

Pendant que ces premiers canards blanchissent sur le feu, on en fait

égoutter une égale quantité pour les remplacer dans la chaudière, et on

continue ainsi l'opération sans changer l'eau, en observant seulement de

la bien dégraisser après chaque cuisson. De cette manière on peut

décharner dans un seul jour au moins deux cents canards que l'on entasse

dans un magasin bien sec et bien aéré, jusqu'au moment d'en extraire la

gélatine.

Ces opérations préparatoires demandent beaucoup de précision et de

célérité, surtout dans les chaleurs; elles doivent être terminées au

plus tard le troisième jour de l'arrivée des têtes de bœufs à la

fabrique.

Les canards décharnés, les os mis en magasin, je m'occupe de l'emploi

des chairs. Je commence par les palais qui ont été jetés dans une eau

fraîche renouvelée plusieurs fois pendant le cours des opérations que je

viens de décrire. J'en prépare pour _conserver_ une portion accommodée

de diverses manières, j'en livre au commerce une autre beaucoup plus

considérable à raison de 10 francs le 100, et j'ajoute ce qui me reste à

la masse de viande provenant des canards que je soumets à l'autoclave

pour en extraire le jus.

A cet effet je charge l'appareil, aux trois quarts seulement, de ces

viandes baignant dans l'eau; je le couvre bien et je pousse la chaleur à

180 degrés. (Voyez l'article _Autoclaves_, page 193).

Quand la chaudière est assez refroidie pour qu'on puisse décharger la

soupape sans laisser échapper de vapeur, je la découvre, et, avec la

pompe aspirante, j'en décante le jus dans une chaudière de décharge.

Les viandes cuites et retirées de l'appareil sont soumises à la presse

par laquelle on obtient la portion de jus qu'elles retiennent encore, et

qu'on mêle avec la première.

Pendant ces préparations, on a formé un assortiment de tous les légumes

nécessaires à un bon pot-au-feu: on les a réunis dans un filet fait

exprès, afin d'en rendre l'extraction plus facile; on les ajoute au jus

de viande, et on les fait cuire ensemble, et à vase clos, du soir au

lendemain matin: alors on retire les légumes que l'on soumet à leur tour

à la presse afin d'en obtenir tout le jus possible.

Lorsque la mixtion des jus de viande et de légumes est entièrement

opérée, on procède à la clarification.

Pour clarifier trois cents litres, on emploie douze œufs (blancs et

jaunes), que l'on fouette bien, et auxquels on ajoute peu à peu un litre

d'eau fraîche, ensuite un litre de jus, et alternativement encore un

litre d'eau et un de jus, le tout bien fouetté. On verse doucement ce

mélange dans la mixtion, qui doit être bien chaude et qu'on remue avec

une spatule. Le feu, pendant ce temps, est poussé d'abord avec

modération et progressivement jusqu'à l'ébullition. Au premier bouillon,

l'écume commence à monter, on arrose alors d'un litre d'eau fraîche, et

quand l'ébullition reprend, on arrose une seconde fois et l'on continue

d'enlever l'écume jusqu'à ce qu'elle blanchisse. Aussitôt on retire le

feu, on couvre la chaudière pour laisser précipiter ce qui n'a pas

monté, et on laisse le tout passer la nuit dans cet état.

Le lendemain on décante, en plaçant sous le robinet de vidange un tamis

garni d'une étamine; ce tamis est posé sur un couloir destiné à recevoir

le jus. Lorsqu'il cesse de venir par le robinet, on découvre la

chaudière, et avec un poêlon on enlève légèrement tout ce qu'on peut

obtenir de bien clair. Les résidus sont ensuite retirés du fond de la

chaudière, passés à la chausse et ajoutés à la masse pour être avec

elle soumis à l'appareil évaporateur, Pl. 4, _fig._ 1[65].

[65] On a vu, page 8, la description exacte de cet appareil; pour bien

entendre l'opération que je vais décrire, il est important de ne pas

perdre de vue cette description, et d'avoir même sous les yeux la

figure à laquelle je renvoie le lecteur.

Dès qu'un couloir est rempli, on va le décharger dans le grand réservoir

A; quand il est plein, on baisse le flotteur _b_, et le liquide tombe

dans le petit seau B. Celui-ci étant rempli à son tour, on ouvre la

vidange _f_, et on n'en laisse échapper que ce qu'il faut pour couvrir

les trois surfaces de l'évaporateur à une hauteur de deux lignes.

L'appareil ainsi couvert, on chauffe vigoureusement le fourneau, on

ouvre toutes les vidanges, afin que le liquide puisse se répandre, sans

interruption, du grand réservoir au petit seau, et de là successivement

sur les trois surfaces, parcourant ainsi une longueur de 76 pieds, terme

auquel il a déjà acquis une consistance de 6 degrés.

Pour faciliter la circulation du liquide à travers les lames qui

couvrent les surfaces, on se sert de spatules et de mains en fer-blanc,

avec lesquelles on le pousse légèrement vers la partie inférieure de

l'appareil, d'où il sort par une vidange _k_, et se décharge dans un

vase placé dessous pour le recevoir[66]. Au moyen d'un robinet dont ce

vase est garni, le liquide est recueilli dans des seaux, et reporté au

grand réservoir A pour repasser de nouveau à l'évaporateur, opération

qui se répète jusqu'à ce que la mixtion couvrant la dernière surface,

ait atteint une consistance de 22 degrés à l'aréomètre. Alors on retire

le feu du fourneau et on continue à remonter la matière au réservoir

jusqu'à ce qu'elle soit en totalité parvenue au même degré. Quand elle

est à ce point, on vide entièrement le réservoir A, et le petit seau B.

On laisse emplir jusqu'au bord la dernière surface, et successivement la

seconde, si l'abondance du liquide le permet.

[66] Pendant l'évaporation il se forme, au-dessus du liquide, une

écume à laquelle on ne doit nullement prendre garde; elle disparaît à

la fin de l'opération, et ne nuit en rien à la transparence des

tablettes. Dans toutes les réductions possibles de substances animales

ou végétales, cette écume se manifeste du commencement à la fin du

travail, et si l'on s'obstinait à la vouloir enlever, on éprouverait

sur les produits un déchet incalculable, sans aucun avantage pour la

clarification.

Le fourneau conservant encore assez de chaleur pour continuer

l'évaporation, la portion de matière couvrant la dernière surface

atteint bientôt 23 ou 24 degrés. On commence à la décanter de la manière

qui vient d'être dite, et en même temps on ouvre la vidange _g_ de la

seconde surface, dont le liquide vient remplacer celui qui s'écoule de

la dernière, et acquérir le même degré de consistance.

Ce produit ainsi élaboré est recueilli dans des boîtes de fer-blanc de

la contenance de 12 à 15 livres, et conservé ainsi jusqu'au moment de le

couler en tablettes.

Afin de toujours tenir le grand réservoir A plein, et pour compenser ce

qui peut être perdu de liquide par l'évaporation, on tient en réserve

une certaine quantité de matière tirée de la chaudière et destinée au

remplissage.

Lorsqu'on veut suspendre l'opération pendant quelque temps, jusqu'au

lendemain par exemple, comme les réservoirs et surfaces de l'appareil

sont empâtés de matière épaissie, qui brûlerait et donnerait un mauvais

goût à la substance, si on n'avait soin de bien nettoyer avant de passer

à une nouvelle opération, voici comment on procède: après avoir fermé

toutes les vidanges _g_, on remplit le grand réservoir A d'une partie du

liquide tiré de la chaudière, qu'on fait couler et s'étendre sur toute

la hauteur des surfaces; on plonge dans ce liquide les spatules, les

mains de fer-blanc, même les couloirs imprégnés de matière épaissie, et

on laisse le tout passer ainsi la nuit; dans cet intervalle, les parties

durcies se fondent et s'unissent au liquide, de sorte que le lendemain,

quand le fourneau est rallumé et la matière portée à la consistance de 6

degrés, on peut la décanter sans obstacle, et la remonter au réservoir

de la manière indiquée.

Quand l'opération est entièrement consommée, et que tout le liquide

clarifié a subi l'évaporation, on recouvre l'appareil de la même

manière, mais simplement avec de l'eau fraîche; on chauffe le fourneau;

lorsque la partie gélatineuse est unie à l'eau, on la décante, et l'on

essuie bien l'appareil et tous les ustensiles qui ont servi à la

manipulation.

La très-faible décoction que ce bain de l'appareil a donnée est

recueillie dans des seaux et soumise, dans une chaudière, à l'action du

feu jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment rapprochée pour devenir

susceptible d'être conservée jusqu'à une prochaine opération.

La totalité du jus étant parvenue à la consistance de 24 degrés, est

coulée en tablettes dans des moules de fer-blanc destinés à cet

usage[67], et portant 12 pouces de long sur 8 de large, et 1 de bord. Le

fond de ces moules est divisé en dix parties égales par autant de lignes

formant les tablettes. Lors du coulage, on le graisse avec un peu

d'huile d'olive pour empêcher la matière de s'y attacher en séchant.

[67] Comme il serait souvent impossible de couler de suite, en

tablettes, la quantité de matière débitée par l'appareil évaporateur,

on en réserve une portion dans des boîtes, où elle se coagule et se

durcit tellement qu'il faut, lorsqu'on veut la couler, chauffer les

boîtes au bain-marie pour la liquéfier.

Lorsqu'elle est bien prise et refroidie, avec un couteau on la lève

d'une seule pièce, et on la pose sur des châssis en bois garnis de

canevas, en prenant bien soin de renverser la feuille de manière que les

divisions imprimées par le fond du moule ne soient pas effacées par le

contact du canevas.

On laisse la matière ainsi disposée se ressuyer pendant quelque temps,

souvent jusqu'au lendemain, quand la température l'exige. Ensuite avec

le couteau, et en suivant les divisions marquées, on la coupe en dix

morceaux ou tablettes. Les tablettes coupées, on les étend sur d'autres

châssis pareils aux premiers, en les espaçant de manière qu'elles ne se

touchent point. On pose ces châssis sur des chevalets, et on laisse la

matière continuer à se ressuyer encore pendant deux jours; le troisième

on la porte dans l'étuve chauffée de 15 à 18 degrés du thermomètre de

Réaumur, où on la laisse jusqu'à son entière dessiccation.

Cette dernière opération terminée, on met les tablettes dans des caisses

placées dans un lieu sec et bien aéré, où elles sont emmagasinées

jusqu'à la vente.

Célérité et propreté, voilà les deux conditions indispensables dans les

opérations que je viens de décrire; l'une assure le bénéfice du

fabricant, l'autre la sécurité du consommateur.

Je n'ai pas dissimulé la nature des viandes dont je me sers pour la

confection des tablettes; elles proviennent toutes de la tête du bœuf,

morceau peu délicat, il est vrai, et réputé de _basse boucherie_; mais

salubre, et employé pour tirer des jus dans les meilleures cuisines.

D'ailleurs les gens du métier savent tous qu'il est telle partie de la

tête du bœuf qui, bien parée, fournit d'excellens beefstaeks que l'on

mange avec beaucoup de plaisir, et sans s'enquérir de leur certificat

d'origine. Je le répète, les soins et la propreté font tout; et j'ose

espérer que telle personne qui aurait éprouvé de la répugnance à faire

usage de mes tablettes avant d'en connaître la composition et la

manipulation, n'hésitera plus à en adopter l'usage, après avoir lu

l'analyse que j'en viens de donner.

Le livre de tous les ménages ou l'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales · 第 128 / 161 题