LAIT.

J'ai pris vingt-quatre pintes de lait sortant de la vache, je l'ai

rapproché au bain-marie, et réduit aux deux tiers de son volume en

l'écumant très-souvent. Ensuite je l'ai passé à l'étamine. Lorsqu'il a

été froid, j'en ai ôté la peau qui s'y était formée en refroidissant; et

je l'ai mis en bouteilles avec les procédés ordinaires, et de suite au

bain-marie pendant deux heures de bouillon, etc. Au bout de quelques

mois, je me suis aperçu que la crème s'était séparée en flocons, et

surnageait dans la bouteille.

Pour éviter cet inconvénient, je fis une seconde expérience sur une même

quantité de lait, que j'ai fait rapprocher au bain-marie, de moitié au

lieu d'un tiers, comme le premier. J'imaginai d'y ajouter, lorsqu'il fut

réduit, huit jaunes d'œuf bien frais, délayés avec ce même lait. Après

avoir laissé le tout ainsi bien mêlé, une demi-heure sur le feu, j'ai

fini comme à la première expérience. Ce moyen m'a parfaitement réussi.

Le jaune d'œuf avait tellement lié toutes les parties, qu'au bout d'un

an et même dix-huit mois, le lait s'était conservé tel que je l'avais

mis en bouteilles. Le premier s'est également conservé deux ans et plus.

La crème qui se trouve en flocons disparaît en mettant le lait sur le

feu: tous deux supportent de même l'ébullition. De l'un et de l'autre on

a obtenu du beurre et du petit lait. Dans les différentes expériences et

analyses chimiques auxquelles ils ont été soumis, on a reconnu que le

dernier, bien supérieur au lait ordinaire, pouvait remplacer la

meilleure crème qu'on vend à Paris pour le café.

Ces procédés ne laissent donc rien à désirer. J'en fais habituellement

usage pour conserver le lait destiné aux voyages maritimes. On pourrait

aussi s'en servir pour conserver le lait pendant quelques jours, ce qui

serait d'un grand avantage pour les fermiers et nourrisseurs dont les

établissemens sont éloignés des grandes villes. Cette idée m'a été

suggérée, depuis la publication de ma troisième édition, par un

propriétaire des environs de Gournay, qui vint me consulter, et me

demanda de lui indiquer un moyen de conserver son lait pendant deux

jours, temps nécessaire pour le transporter à Rouen, c'est-à-dire à une

distance de vingt lieues.

Voici le procédé que je lui indiquai, et qu'il pratique avec le plus

grand succès:

Je fis faire plusieurs boîtes de fer-blanc de la forme et de

l'embouchure des bouteilles ordinaires, je les remplis de lait chaud

sortant de la vache, et les soumis, après les avoir bien bouchées et

ficelées, au bain-marie jusqu'à l'ébullition. Au bout d'une heure je les

retirai, et dès le lendemain je les expédiai à une distance de trente

lieues, où elles arrivèrent quarante-huit heures après. Le lait contenu

dans ces bouteilles fut trouvé très-bon et parfaitement conservé. Depuis

cet essai, ce propriétaire envoie tous les jours vendre son lait à

Rouen; il m'en a même adressé à Paris, qu'on eût pu croire trait de la

veille.

L'application en grand de ce procédé offrirait de très-grands avantages;

elle permettrait de confectionner, dans toutes les grandes villes et à

Paris même, le beurre frais qui s'y consomme et qui y arrive rarement

bon, ce qui occasionnerait une grande diminution dans le prix de cette

denrée de première nécessité. Les fermiers y trouveraient également leur

profit, en utilisant par ce moyen toutes leurs crèmes perdues, en

grande partie, par l'impossibilité où ils sont de les conserver assez

long-temps pour en amasser la quantité nécessaire pour faire du beurre,

tandis qu'en conservant ces crèmes par le moyen que j'indique, et en les

expédiant à de grandes distances, ils en auraient toujours un débit

assuré.

Le livre de tous les ménages ou l'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales · 第 32 / 161 题