XIX.

=Effets et dangers des liqueurs fortes=.

La soif factice dont nous avons fait mention (Méditation VIII), celle

qui appelle les liqueurs fortes comme soulagement momentané, devient,

avec le temps, si intense et si habituelle, que ceux qui s'y livrent ne

peuvent pas passer la nuit sans boire, et sont obligés de quitter leur

lit pour l'apaiser.

Cette soif devient alors une véritable maladie; et quand l'individu en

est là on peut pronostiquer avec certitude qu'il ne lui reste pas deux

ans à vivre.

J'ai voyagé en Hollande avec un riche commerçant de Dantzick qui tenait,

depuis cinquante ans, la première maison de détail en eaux-de-vie.

«Monsieur, me disait ce patriarche, on ne se doute pas en France de

l'importance du commerce que nous faisons, de père en fils, depuis plus

d'un siècle. J'ai observé avec attention les ouvriers qui viennent chez

moi; et quand ils s'abandonnent sans réserve au penchant, trop commun

chez les Allemands, pour les liqueurs fortes, ils arrivent à leur fin

tous à peu près de la même manière.

«D'abord ils ne prennent qu'un petit verre d'eau-de-vie le matin, et

cette quantité leur suffit pendant plusieurs années (au surplus, ce

régime est commun à tous les ouvriers, et celui qui ne prendrait pas son

petit verre serait honni par tous les camarades); ensuite ils doublent

la dose, c'est-à-dire qu'ils en prennent un petit verre le matin et

autant vers le midi. Ils restent à ce taux environ deux ou trois ans;

puis ils en boivent régulièrement le matin, à midi et le soir. Bientôt

ils en viennent prendre à toute heure, et n'en veulent plus que de celle

dans laquelle on a fait infuser du girofle; aussi, lorsqu'ils en sont

là, il y a certitude qu'ils ont tout au plus six mois à vivre; ils se

dessèchent, la fièvre les prend, ils vont à l'hôpital, et on ne les

revoit plus.»

Physiologie du goût · 第 111 / 139 题