=Les chevaliers et les abbés=.
J'ai déjà cité deux fois ces deux catégories gourmandes que le temps a
détruites.
Comme elles ont disparu depuis plus de trente ans, la plus grande partie
de la génération actuelle ne les a pas vues.
Elles reparaîtront probablement vers la fin de ce siècle; mais comme un
pareil phénomène exige la coïncidence de bien des futurs contingents, je
crois que bien peu, parmi ceux qui vivent actuellement, seront témoins
de cette palingénésie.
[Illustration]
Il faut donc qu'en ma qualité de peintre de moeurs je leur donne le
dernier coup de pinceau; et pour y parvenir plus commodément, j'emprunte
le passage suivant à un auteur qui n'a rien à me refuser.
«Régulièrement, et d'après l'usage, la qualification de chevalier
n'aurait dû s'accorder qu'aux personnes décorées d'un ordre, ou aux
cadets des maisons titrées; mais beaucoup de ces chevaliers avaient
trouvé avantageux de se donner l'accolade à eux-mêmes[72], et si le
porteur avait de l'éducation et une bonne tournure, telle était
l'insouciance de cette époque que personne ne s'avisait d'y regarder.
[Note 72: Self created.]
«Les chevaliers étaient généralement beaux garçons, ils portaient l'épée
verticale, le jarret tendu, la tête haute et le nez au vent; ils étaient
joueurs, libertins, tapageurs, et faisaient partie essentielle du train
d'une beauté à la mode.
«Ils se distinguaient encore par un courage brillant et une facilité
excessive à mettre l'épée à la main. Il suffisait quelquefois de les
regarder pour se faire une affaire.»
C'est ainsi que finit le chevalier de S..., l'un des plus connus de son
temps.
Il avait cherché une querelle gratuite à un jeune homme tout
nouvellement arrivé de Charolles, et on était allé se battre sur les
derrières de la Chaussée-d'Antin, presque entièrement occupée alors par
des marais.
À la manière dont le nouveau venu se développa sous les armes, S... vit
bien qu'il n'avait pas à faire à un novice: il ne se mit pas moins en
devoir de le tâter; mais au premier mouvement qu'il fit, le Charollais
partit d'un coup de temps, et le coup fut tellement fourni que le
chevalier était mort avant d'être tombé. Un de ses amis, témoin du
combat, examina longtemps en silence une blessure si foudroyante et la
route que l'épée avait parcourue: «Quel beau coup de quarte dans les
armes, dit-il tout-à-coup, en s'en allant, et que ce jeune homme a la
main bien placée!...» Le défunt n'eut pas d'autre oraison funèbre.
Au commencement dés guerres de la révolution, la plupart de ces
chevaliers se placèrent dans les bataillons, d'autres émigrèrent, le
reste se perdit dans la foule. Ceux qui survivent, en petit nombre, sont
encore reconnaissables à l'air de tête; mais ils sont maigres et
marchent avec peine; ils ont la goutte.
* * * * *
Quand il y avait beaucoup d'enfants dans une famille noble, on en
destinait un à l'église: il commençait par obtenir les bénéfices simples
qui fournissaient aux frais de son éducation; et dans la suite, il
devenait prince, abbé, commendataire ou évêque, selon qu'il avait plus
ou moins de dispositions à l'apostolat.
[Illustration]
C'était là le type légitime des abbés; mais il y en avait de faux; et
beaucoup de jeunes gens qui avaient quelque aisance, et qui ne se
souciaient pas de courir les chances de la chevalerie, se donnaient le
titre d'_abbé_ en venant à Paris.
Rien n'était plus commode: avec une légère altération dans la toilette,
on se donnait tout-à-coup l'apparence d'un bénéficier: on se plaçait au
niveau de tout le monde; on était fêté, caressé, couru; car il n'y avait
pas de maison qui n'eût son abbé.
Les abbés étaient petits, trapus, rondelets, bien mis, câlins,
complaisants, curieux, gourmands, alertes, insinuants; ceux qui restent
ont tourné à la graisse; ils se sont faits dévots.
[Illustration]
Il n'y avait pas de sort plus heureux que celui d'un riche prieur ou
d'un abbé commendataire; ils avaient de la considération, de l'argent;
point de supérieurs, et rien à faire.
Les chevaliers se retrouveront si la paix est longue, comme on peut
l'espérer; mais à moins d'un grand changement dans l'administration
ecclésiastique, l'espèce des abbés est perdue sans retour; il n'y a plus
de _sinécures_; et on est revenu aux principes de la primitive église:
_beneficium propter officium_.