MÉDITATION 24

=Du Jeûne.=

=Définition.=

116.--Le jeûne est une abstinence volontaire d'aliments dans un but

moral ou religieux.

Quoique le jeûne soit contraire à un de nos penchants, ou plutôt de nos

besoins les plus habituels, il est cependant de la plus haute antiquité.

=Origine du jeûne.=

Voici comment les auteurs en expliquent l'établissement.

Dans les afflictions particulières, disent-ils, un père, une mère, un

enfant chéri, venant à mourir dans une famille, toute ta maison était en

deuil: on le pleurait, on lavait son corps, on l'embaumait, on lui

faisait des obsèques conformes à son rang. Dans ces occasions, on ne

songeait guère à manger: on jeûnait sans s'en apercevoir.

De même, dans les désolations publiques, quand on était affligé d'une

sécheresse extraordinaire, de pluies excessives, de guerres cruelles, de

maladies contagieuses, en un mot, de ces fléaux où la force et

l'industrie ne peuvent rien, on s'abandonnait aux larmes, on imputait

toutes ces désolations à la colère des dieux; on s'humiliait devant eux,

on leur offrait les mortifications de l'abstinence. Les malheurs

cessaient, on se persuada qu'il fallait en attribuer les causes aux

larmes et au jeûne, et on continua d'y avoir recours dans des

conjonctures semblables.

Ainsi, les hommes affligés de calamités publiques ou particulières se

sont livrés à la tristesse, et ont négligé de prendre de la nourriture;

ensuite ils ont regardé cette abstinence volontaire comme un acte de

religion.

[Illustration]

Ils ont cru qu'en macérant leur corps quand leur âme était désolée, ils

pouvaient émouvoir la miséricorde des dieux; et cette idée saisissant

tous les peuples, leur a inspiré le deuil, les voeux, les prières, les

sacrifices, les mortifications et l'abstinence.

Enfin, Jésus-Christ étant venu sur la terre a sanctifié le jeûne, et

toutes les sectes chrétiennes l'ont adopté avec plus ou moins de

mortifications.

=Comment on jeûnait.=

117.--Cette pratique du jeûne, je suis forcé de le dire, est

singulièrement tombée en désuétude; et, soit pour l'édification des

mécréants, soit pour leur conversion, je me plais à raconter comment

nous faisions vers le milieu du dix-huitième siècle.

En temps ordinaire, nous déjeunions avant neuf heures avec du pain, du

fromage, des fruits, quelquefois du pâté et de la viande froide.

Entre midi et une heure, nous dînions avec le potage et le pot-au-feu

officiels, plus ou moins bien accompagnés, suivant les fortunes et les

occurrences.

Vers quatre heures on goûtait: ce repas était léger, et spécialement

destiné aux enfants et à ceux qui se piquaient de suivre les usages des

temps passés.

Mais il y avait des goûters _soupatoires_, qui commençaient à cinq

heures et duraient indéfiniment; ces repas étaient ordinairement fort

gais, et les dames s'en accommodaient à merveille; elles s'en donnaient

même quelquefois entre elles, d'où les hommes étaient exclus. Je trouve

dans mes Mémoires secrets qu'il y avait là force médisances et cancans.

Vers huit heures, on soupait avec entrée, rôti, entremets, salade et

dessert: on faisait une partie, et l'on allait se coucher.

Il y a toujours eu à Paris des soupers d'un ordre plus relevé, et qui

commençaient après le spectacle. Ils se composaient, suivant les

circonstances, de jolies femmes, d'actrices à la mode, d'impures

élégantes, de grands seigneurs, de financiers, de libertins et de beaux

esprits.

Là, on contait l'aventure du jour, on chantait la chanson nouvelle; on

parlait politique, littérature, spectacles, et surtout on faisait

l'amour.

Voyons maintenant ce qu'on faisait les jours de jeûne.

On faisait maigre, on ne déjeunait point, et par cela même on avait plus

d'appétit qu'à l'ordinaire.

L'heure venue, on dînait tant qu'on pouvait; mais le poisson et les

légumes passent vite; avant cinq heures on mourait de faim; on regardait

sa montre, on attendait, et on enrageait tout en faisant son salut.

Vers huit heures, on trouvait, non un bon souper, mais la collation, mot

venu du mot _cloître_, parce que, vers la fin du jour, les moines

s'assemblaient pour faire des conférences sur les Pères de l'Église,

après quoi on leur permettait un verre de vin.

À la collation, on ne pouvait servir ni beurre, ni oeufs, ni rien de ce

qui avait eu vie. Il fallait donc se contenter de salade, de confitures,

de fruits; mets, hélas! bien peu consistants, si on les compare aux

appétits qu'on avait en ce temps-là; mais on prenait patience pour

l'amour du ciel, on allait se coucher et tout le long du carême on

recommençait.

Quant à ceux qui faisaient les petits soupers dont j'ai fait mention, on

m'a assuré qu'ils ne jeûnaient pas et n'ont jamais jeûné.

Le chef-d'oeuvre de la cuisine de ces temps anciens était une collation

rigoureusement apostolique, et qui cependant eût l'air d'un bon souper.

La science était venue à bout de résoudre ce problème au moyen de la

tolérance du poisson au bleu, des coulis de racines et de la pâtisserie

à l'huile.

L'observance exacte du carême donnait lieu à un plaisir qui nous est

inconnu, celui de se _décarêmer_ en déjeunant le jour de Pâques.

En y regardant de près, les éléments de nos plaisirs sont la difficulté,

la privation, le désir de la jouissance. Tout cela se rencontrait dans

l'acte qui rompait l'abstinence; j'ai vu deux de mes grands-oncles, gens

sages et braves, se pâmer d'aise au moment où, le jour de Pâques, ils

voyaient entamer un jambon ou éventrer un pâté. Maintenant, race

dégénérée que nous sommes! nous ne suffirions pas à de si puissantes

sensations.

=Origine du relâchement.=

118.--J'ai vu naître le relâchement; il est venu par nuances

insensibles.

Les jeunes gens jusqu'à un certain âge n'étaient pas astreints au jeûne;

et les femmes enceintes, ou qui croyaient l'être, en étaient exemptées

par leur position, et déjà on servait pour eux du gras et un souper qui

tentait violemment les jeûneurs.

Ensuite, les gens faits vinrent à s'apercevoir que le jeûne les

irritait, leur donnait mal à la tête, les empêchait de dormir. On mit

ensuite sur le compte du jeûne tous les petits accidents qui assiègent

l'homme à l'époque du printemps, tels que les éruptions vernales, les

éblouissements, les saignements de nez, et autres symptômes

d'effervescence qui signalent le renouvellement de la nature. De sorte

que l'un ne jeûnait pas parce qu'il se croyait malade, l'autre parce

qu'il l'avait été, et un troisième parce qu'il craignait de le devenir;

d'où il arrivait que le maigre et les collations devenaient tous les

jours plus rares.

Ce n'est pas tout: quelques hivers furent assez rudes pour qu'on

craignît de manquer de racines; et la puissance ecclésiastique elle-même

se relâcha officiellement de sa rigueur, pendant que les maîtres se

plaignaient du surcroît de dépenses que leur causait le régime du

maigre, que quelques-uns disaient que Dieu ne voulait pas qu'on exposât

sa santé, et que les gens de peu de foi ajoutaient qu'on ne prenait pas

le paradis par la famine.

Cependant le devoir restait reconnu, et presque toujours on demandait

aux pasteurs des permissions qu'ils refusaient rarement, en ajoutant

toutefois la condition de faire quelques aumônes pour remplacer

l'abstinence.

Enfin la révolution vint, qui, remplissant tous les coeurs de soins, de

craintes et d'intérêts d'une autre nature, fit qu'on n'eut ni le temps

ni l'occasion de recourir à des prêtres, dont les uns étaient poursuivis

comme ennemis de l'état, ce qui ne les empêchait pas de traiter les

autres de schismatiques.

À cette cause, qui heureusement ne subsiste plus, il s'en est joint une

autre non moins influente. L'heure de nos repas a totalement changé:

nous ne mangeons plus ni aussi souvent, ni aux mêmes heures que nos

ancêtres, et le jeûne aurait besoin d'une organisation nouvelle.

Cela est si vrai, que quoique je ne fréquente que des gens réglés,

sages, et même assez croyants, je ne crois pas, en vingt-cinq ans, avoir

trouvé, _hors de chez moi_, dix repas maigres et une seule collation.

Bien des gens pourraient se trouver fort embarrassés en pareil cas; mais

je sais que saint Paul l'a prévu, et je reste à l'abri sous sa

protection.

Au reste, on se tromperait fort, si on croyait que l'intempérance a

gagné en ce nouvel ordre de choses.

Le nombre des repas a diminué de près de moitié. L'ivrognerie a disparu

pour se réfugier, en de certains jours, dans les dernières classes de la

société. On ne fait plus d'orgies: un homme crapuleux serait honni. Plus

du tiers de Paris ne se permet, le matin, qu'une légère collation; et si

quelques-uns se livrent aux douceurs d'une gourmandise délicate et

recherchée, je ne vois pas trop comment on pourrait leur en faire le

reproche, car nous avons vu ailleurs que tout le monde y gagne et que

personne n'y perd.

Ne finissons pas ce chapitre sans observer la nouvelle direction qu'ont

prise les goûts des peuples.

Chaque jour des milliers d'hommes passent au spectacle ou au café la

soirée que quarante ans plutôt ils auraient passée au cabaret.

Sans doute l'économie ne gagne rien à ce nouvel arrangement, mais il est

très avantageux sous le rapport des moeurs. Les moeurs s'adoucissent au

spectacle; on s'instruit au café par la lecture des journaux; et on

échappe certainement aux querelles, aux maladies et à l'abrutissement,

qui sont les suites infaillibles de la fréquentation des cabarets.

[Illustration]

Physiologie du goût · 第 76 / 139 题