=Du Jeûne.=
=Définition.=
116.--Le jeûne est une abstinence volontaire d'aliments dans un but
moral ou religieux.
Quoique le jeûne soit contraire à un de nos penchants, ou plutôt de nos
besoins les plus habituels, il est cependant de la plus haute antiquité.
=Origine du jeûne.=
Voici comment les auteurs en expliquent l'établissement.
Dans les afflictions particulières, disent-ils, un père, une mère, un
enfant chéri, venant à mourir dans une famille, toute ta maison était en
deuil: on le pleurait, on lavait son corps, on l'embaumait, on lui
faisait des obsèques conformes à son rang. Dans ces occasions, on ne
songeait guère à manger: on jeûnait sans s'en apercevoir.
De même, dans les désolations publiques, quand on était affligé d'une
sécheresse extraordinaire, de pluies excessives, de guerres cruelles, de
maladies contagieuses, en un mot, de ces fléaux où la force et
l'industrie ne peuvent rien, on s'abandonnait aux larmes, on imputait
toutes ces désolations à la colère des dieux; on s'humiliait devant eux,
on leur offrait les mortifications de l'abstinence. Les malheurs
cessaient, on se persuada qu'il fallait en attribuer les causes aux
larmes et au jeûne, et on continua d'y avoir recours dans des
conjonctures semblables.
Ainsi, les hommes affligés de calamités publiques ou particulières se
sont livrés à la tristesse, et ont négligé de prendre de la nourriture;
ensuite ils ont regardé cette abstinence volontaire comme un acte de
religion.
[Illustration]
Ils ont cru qu'en macérant leur corps quand leur âme était désolée, ils
pouvaient émouvoir la miséricorde des dieux; et cette idée saisissant
tous les peuples, leur a inspiré le deuil, les voeux, les prières, les
sacrifices, les mortifications et l'abstinence.
Enfin, Jésus-Christ étant venu sur la terre a sanctifié le jeûne, et
toutes les sectes chrétiennes l'ont adopté avec plus ou moins de
mortifications.
=Comment on jeûnait.=
117.--Cette pratique du jeûne, je suis forcé de le dire, est
singulièrement tombée en désuétude; et, soit pour l'édification des
mécréants, soit pour leur conversion, je me plais à raconter comment
nous faisions vers le milieu du dix-huitième siècle.
En temps ordinaire, nous déjeunions avant neuf heures avec du pain, du
fromage, des fruits, quelquefois du pâté et de la viande froide.
Entre midi et une heure, nous dînions avec le potage et le pot-au-feu
officiels, plus ou moins bien accompagnés, suivant les fortunes et les
occurrences.
Vers quatre heures on goûtait: ce repas était léger, et spécialement
destiné aux enfants et à ceux qui se piquaient de suivre les usages des
temps passés.
Mais il y avait des goûters _soupatoires_, qui commençaient à cinq
heures et duraient indéfiniment; ces repas étaient ordinairement fort
gais, et les dames s'en accommodaient à merveille; elles s'en donnaient
même quelquefois entre elles, d'où les hommes étaient exclus. Je trouve
dans mes Mémoires secrets qu'il y avait là force médisances et cancans.
Vers huit heures, on soupait avec entrée, rôti, entremets, salade et
dessert: on faisait une partie, et l'on allait se coucher.
Il y a toujours eu à Paris des soupers d'un ordre plus relevé, et qui
commençaient après le spectacle. Ils se composaient, suivant les
circonstances, de jolies femmes, d'actrices à la mode, d'impures
élégantes, de grands seigneurs, de financiers, de libertins et de beaux
esprits.
Là, on contait l'aventure du jour, on chantait la chanson nouvelle; on
parlait politique, littérature, spectacles, et surtout on faisait
l'amour.
Voyons maintenant ce qu'on faisait les jours de jeûne.
On faisait maigre, on ne déjeunait point, et par cela même on avait plus
d'appétit qu'à l'ordinaire.
L'heure venue, on dînait tant qu'on pouvait; mais le poisson et les
légumes passent vite; avant cinq heures on mourait de faim; on regardait
sa montre, on attendait, et on enrageait tout en faisant son salut.
Vers huit heures, on trouvait, non un bon souper, mais la collation, mot
venu du mot _cloître_, parce que, vers la fin du jour, les moines
s'assemblaient pour faire des conférences sur les Pères de l'Église,
après quoi on leur permettait un verre de vin.
À la collation, on ne pouvait servir ni beurre, ni oeufs, ni rien de ce
qui avait eu vie. Il fallait donc se contenter de salade, de confitures,
de fruits; mets, hélas! bien peu consistants, si on les compare aux
appétits qu'on avait en ce temps-là; mais on prenait patience pour
l'amour du ciel, on allait se coucher et tout le long du carême on
recommençait.
Quant à ceux qui faisaient les petits soupers dont j'ai fait mention, on
m'a assuré qu'ils ne jeûnaient pas et n'ont jamais jeûné.
Le chef-d'oeuvre de la cuisine de ces temps anciens était une collation
rigoureusement apostolique, et qui cependant eût l'air d'un bon souper.
La science était venue à bout de résoudre ce problème au moyen de la
tolérance du poisson au bleu, des coulis de racines et de la pâtisserie
à l'huile.
L'observance exacte du carême donnait lieu à un plaisir qui nous est
inconnu, celui de se _décarêmer_ en déjeunant le jour de Pâques.
En y regardant de près, les éléments de nos plaisirs sont la difficulté,
la privation, le désir de la jouissance. Tout cela se rencontrait dans
l'acte qui rompait l'abstinence; j'ai vu deux de mes grands-oncles, gens
sages et braves, se pâmer d'aise au moment où, le jour de Pâques, ils
voyaient entamer un jambon ou éventrer un pâté. Maintenant, race
dégénérée que nous sommes! nous ne suffirions pas à de si puissantes
sensations.
=Origine du relâchement.=
118.--J'ai vu naître le relâchement; il est venu par nuances
insensibles.
Les jeunes gens jusqu'à un certain âge n'étaient pas astreints au jeûne;
et les femmes enceintes, ou qui croyaient l'être, en étaient exemptées
par leur position, et déjà on servait pour eux du gras et un souper qui
tentait violemment les jeûneurs.
Ensuite, les gens faits vinrent à s'apercevoir que le jeûne les
irritait, leur donnait mal à la tête, les empêchait de dormir. On mit
ensuite sur le compte du jeûne tous les petits accidents qui assiègent
l'homme à l'époque du printemps, tels que les éruptions vernales, les
éblouissements, les saignements de nez, et autres symptômes
d'effervescence qui signalent le renouvellement de la nature. De sorte
que l'un ne jeûnait pas parce qu'il se croyait malade, l'autre parce
qu'il l'avait été, et un troisième parce qu'il craignait de le devenir;
d'où il arrivait que le maigre et les collations devenaient tous les
jours plus rares.
Ce n'est pas tout: quelques hivers furent assez rudes pour qu'on
craignît de manquer de racines; et la puissance ecclésiastique elle-même
se relâcha officiellement de sa rigueur, pendant que les maîtres se
plaignaient du surcroît de dépenses que leur causait le régime du
maigre, que quelques-uns disaient que Dieu ne voulait pas qu'on exposât
sa santé, et que les gens de peu de foi ajoutaient qu'on ne prenait pas
le paradis par la famine.
Cependant le devoir restait reconnu, et presque toujours on demandait
aux pasteurs des permissions qu'ils refusaient rarement, en ajoutant
toutefois la condition de faire quelques aumônes pour remplacer
l'abstinence.
Enfin la révolution vint, qui, remplissant tous les coeurs de soins, de
craintes et d'intérêts d'une autre nature, fit qu'on n'eut ni le temps
ni l'occasion de recourir à des prêtres, dont les uns étaient poursuivis
comme ennemis de l'état, ce qui ne les empêchait pas de traiter les
autres de schismatiques.
À cette cause, qui heureusement ne subsiste plus, il s'en est joint une
autre non moins influente. L'heure de nos repas a totalement changé:
nous ne mangeons plus ni aussi souvent, ni aux mêmes heures que nos
ancêtres, et le jeûne aurait besoin d'une organisation nouvelle.
Cela est si vrai, que quoique je ne fréquente que des gens réglés,
sages, et même assez croyants, je ne crois pas, en vingt-cinq ans, avoir
trouvé, _hors de chez moi_, dix repas maigres et une seule collation.
Bien des gens pourraient se trouver fort embarrassés en pareil cas; mais
je sais que saint Paul l'a prévu, et je reste à l'abri sous sa
protection.
Au reste, on se tromperait fort, si on croyait que l'intempérance a
gagné en ce nouvel ordre de choses.
Le nombre des repas a diminué de près de moitié. L'ivrognerie a disparu
pour se réfugier, en de certains jours, dans les dernières classes de la
société. On ne fait plus d'orgies: un homme crapuleux serait honni. Plus
du tiers de Paris ne se permet, le matin, qu'une légère collation; et si
quelques-uns se livrent aux douceurs d'une gourmandise délicate et
recherchée, je ne vois pas trop comment on pourrait leur en faire le
reproche, car nous avons vu ailleurs que tout le monde y gagne et que
personne n'y perd.
Ne finissons pas ce chapitre sans observer la nouvelle direction qu'ont
prise les goûts des peuples.
Chaque jour des milliers d'hommes passent au spectacle ou au café la
soirée que quarante ans plutôt ils auraient passée au cabaret.
Sans doute l'économie ne gagne rien à ce nouvel arrangement, mais il est
très avantageux sous le rapport des moeurs. Les moeurs s'adoucissent au
spectacle; on s'instruit au café par la lecture des journaux; et on
échappe certainement aux querelles, aux maladies et à l'abrutissement,
qui sont les suites infaillibles de la fréquentation des cabarets.
[Illustration]