=De la maigreur.=
=Définition.=
112.--La maigreur est l'état d'un individu dont la chair musculaire,
n'étant pas renflée par la graisse, laisse apercevoir les formes et les
angles de la charpente osseuse.
=Espèces=.
Il y a deux sortes de maigreur: la première est celle qui, étant le
résultat de la disposition primitive du corps, est accompagnée de la
santé et de l'exercice complet de toutes les fonctions organiques; la
seconde est celle qui, ayant pour cause la faiblesse de certains organes
où l'action défectueuse de quelques autres, donne à celui qui en est
atteint une apparence misérable et chétive. J'ai connu une jeune femme
de taille moyenne qui ne pesait que soixante-cinq livres.
=Effets de la maigreur=.
113.--La maigreur n'est pas un grand désavantage pour les hommes; ils
n'en ont pas moins de vigueur, et sont beaucoup plus dispos. Le père de
la jeune dame dont je viens de faire mention, quoique tout aussi maigre
qu'elle, était assez fort pour prendre avec les dents une chaise
pesante, et la jeter derrière lui, en la faisant passer par-dessus sa
tête.
Mais elle est un malheur effroyable pour les femmes; car pour elles la
beauté est plus que la vie, et la beauté consiste surtout dans la
rondeur des formes et la courbure gracieuse des lignes. La toilette la
plus recherchée, la couturière la plus sublime, ne peuvent masquer
certaines absences, ni dissimuler certains angles; et on dit assez
communément que, à chaque épingle qu'elle ôte, une femme maigre, quelque
belle qu'elle paraisse, perd quelque chose de ses charmes.
Avec les chétives il n'y a point de remède, ou plutôt il faut que la
Faculté s'en mêle, et le régime peut être si long que la guérison
arrivera bien tard.
Mais pour les femmes qui sont nées maigres et qui ont l'estomac bon,
nous ne voyons pas qu'elles puissent être plus difficiles à engraisser
que les poulardes; et s'il faut y mettre un peu plus de temps, c'est que
les femmes ont l'estomac comparativement plus petit, et ne peuvent pas
être soumises à un régime rigoureux et ponctuellement exécuté comme ces
animaux dévoués.
Cette comparaison est la plus douce que j'aie pu trouver; il m'en
fallait une, et les dames la pardonneront, à cause des intentions
louables dans lesquelles le chapitre est médité.
=Prédestination naturelle=.
114.--La nature, variée dans ses oeuvres, a des moules pour la maigreur
comme pour l'obésité.
Les personnes destinées à être maigres sont construites dans un système
allongé. Elles ont les mains et les pieds menus, les jambes grêles, la
région du coccyx peu étoffée, les côtes apparentes, le nez aquilin, les
yeux en amande, la bouche grande, le menton pointu et les cheveux bruns.
Tel est le type général: quelques parties du corps peuvent y échapper;
mais cela arrive rarement.
On voit quelquefois des personnes maigres qui mangent beaucoup. Toutes
celles que j'ai pu interroger m'ont avoué qu'elles digéraient mal,
qu'elles... et voilà pourquoi elles restent dans le même état.
Les chétifs sont de tous les poils et de toutes les formes. On les
distingue en ce qu'ils n'ont rien de saillant, ni dans les traits ni
dans la tournure; qu'ils ont les yeux morts, les lèvres pâles, et que la
combinaison de leurs traits indique l'inénergie, la faiblesse, quelque
chose qui ressemble à la souffrance. On pourrait presque dire d'eux
qu'ils ont l'air de n'être pas finis, et que chez eux le flambeau de la
vie n'est pas encore tout-à-fait allumé.
=Régime Incrassant=.
115.--Toute femme maigre désire engraisser: c'est un voeu que nous avons
recueilli mille fois; c'est donc pour rendre un dernier hommage à ce
sexe tout-puissant que nous allons chercher à remplacer par des formes
réelles ces appas de soie ou de coton qu'on voit exposés avec profusion
dans les magasins de nouveautés, au grand scandale des sévères, qui
passent tout effarouchés, et se détournent de ces chimères avec autant
et plus de soin que si la réalité se présentait à leurs yeux.
Tout le secret pour acquérir de l'embonpoint consiste dans un régime
convenable: il ne faut que manger et choisir ses aliments.
Avec ce régime, les prescriptions positives relativement au repos et au
sommeil deviennent à peu près indifférentes, et on n'en arrive pas moins
au but qu'on se propose. Car si vous ne faites pas d'exercice, cela vous
disposera à engraisser; si vous en faites vous engraisserez encore, car
vous mangerez davantage; et quand l'appétit est savamment satisfait,
non-seulement on répare, mais encore on acquiert quand on a besoin
d'acquérir.
Si vous dormez beaucoup, le sommeil est incrassant; si vous dormez peu,
votre digestion ira plus vite, et vous mangerez davantage.
Il ne s'agit donc que d'indiquer la manière dont doivent toujours se
nourrir ceux qui désirent arrondir leurs formes; et cette tâche ne peut
être difficile, après les divers principes que nous avons déjà établis.
Pour résoudre le problème, il faut présenter à l'estomac des aliments
qui l'occupent sans le fatiguer, et aux puissances assimilatives des
matériaux qu'elles puissent tourner en graisse.
Essayons de tracer la journée alimentaire d'un sylphe ou d'une sylphide
à qui l'envie aura pris de se matérialiser.
_Règle générale_. On mangera beaucoup de pain frais et fait dans la
journée; on se gardera bien d'en écarter la mie.
On prendra avant huit heures du matin, et au lit, s'il le faut, un
potage au pain ou aux pâtes, pas trop copieux, afin qu'il passe vite,
ou, si on veut, une tasse de bon chocolat.
À onze heures, on déjeûnera avec des oeufs frais, brouillés ou sur le
plat, des petits pâtés, des côtelettes, et ce qu'on voudra; l'essentiel
est qu'il y ait des oeufs. La tasse de café ne nuira pas.
L'heure du dîner aura été réglée de manière à ce que le déjeuner ait
passé avant qu'on se mette à table; car nous avons coutume de dire que
quand l'ingestion d'un repas empiète sur la digestion du précédent, il y
a malversation.
Après le déjeuner, on fera un peu d'exercice: les hommes, si l'état
qu'ils ont embrassé le permet, car le devoir avant tout; les dames iront
au bois de Boulogne, aux Tuileries, chez leur couturière, chez leur
marchande de modes, dans les magasins de nouveautés, et chez leurs
amies, pour causer de ce qu'elles auront vu. Nous tenons pour certain
qu'une pareille causerie est éminemment médicamenteuse, par le grand
contentement qui l'accompagne.
À dîner, potage, viande et poisson à volonté; mais on y joindra les mets
au riz, les macaronis, les pâtisseries sucrées, les crèmes douces, les
charlottes, etc.
Au dessert, les biscuits de Savoie, babas, et autres préparations qui
réunissent les fécules, les oeufs et le sucre.
Ce régime, quoique circonscrit en apparence, est cependant susceptible
d'une grande variété; il admet tout le règne animal; et on aura grand
soin de changer l'espèce, l'apprêt et l'assaisonnement des divers mets
farineux dont on fera usage et qu'on relèvera par tous les moyens
connus, afin de prévenir le dégoût, qui opposerait un obstacle
invincible à toute amélioration ultérieure.
On boira de la bière par préférence, sinon des vins de Bordeaux ou du
midi de la France.
On fuira les acides, excepté la salade, qui réjouit le coeur. On sucrera
les fruits qui en sont susceptibles, on ne prendra pas de bains trop
froids; on tâchera de respirer de temps en temps l'air pur de la
campagne; on mangera beaucoup de raisin dans la saison; on ne
s'exténuera pas au bal à force de danser.
On se couchera vers onze heures dans les jours ordinaires, et pas plus
tard qu'une heure du matin dans les _extra_.
En suivant ce régime avec exactitude et courage, on aura bientôt réparé
les distractions de la nature; la santé gagnera autant que la beauté; la
volupté fera son profit de l'un et de l'autre, et des accents de
reconnaissance retentiront agréablement à l'oreille du professeur.
On engraisse les moutons, les veaux, les boeufs, la volaille, les
carpes, les écrevisses, les huîtres; d'où je déduis la maxime générale:
_Tout ce qui mange peut s'engraisser, pourvu que les aliments soient
bien et convenablement choisis_.
[Illustration]