=De l'Épuisement.=
119.--On entend par épuisement un état de faiblesse, de langueur et
d'accablement causé par des circonstances antécédentes, et qui rend plus
difficile l'exercice des fonctions vitales. On peut, en n'y comprenant
pas l'épuisement causé par la privation des aliments, en compter trois
espèces.
L'épuisement causé par la fatigue musculaire, l'épuisement causé par les
travaux de l'esprit, et l'épuisement causé par les excès génésiques.
Un remède commun aux trois espèces d'épuisement est la cessation
immédiate des actes qui ont amené cet état, sinon maladif, du moins très
voisin de la maladie.
=Traitement.=
120.--Après ce préliminaire indispensable, la gastronomie est là,
toujours prête à présenter des ressources. À l'homme excédé par
l'exercice trop prolongé de ses forces musculaires, elle offre un bon
potage, du vin généreux, de la viande faite et le sommeil.
Au savant qui s'est laissé entraîner par les charmes de son sujet, un
exercice au grand air pour rafraîchir son cerveau, le bain pour détendre
ses fibres irritées, la volaille, les légumes herbacés et le repos.
Enfin nous apprendrons, par l'observation suivante, ce qu'elle peut
faire pour celui qui oublie que la volupté a ses limites, et le plaisir
ses dangers.
=Cure opérée par le professeur.=
121.--J'allai un jour faire visite à un de mes meilleurs amis (M.
Rubat); on me dit qu'il était malade, et effectivement je le trouvai en
robe de chambre auprès de son feu, et en attitude d'affaissement.
Sa physionomie m'effraya: il avait le visage pâle, les yeux brillants et
sa lèvre tombait de manière à laisser voir les dents de la mâchoire
inférieure, ce qui avait quelque chose de hideux.
Je m'enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit; il hésita,
je le pressai, et après quelque résistance: «Mon ami, dit-il en
rougissant, tu sais que ma femme est jalouse, et que cette manie m'a
fait passer bien des mauvais moments. Depuis quelques jours, il lui en a
pris une crise effroyable, et c'est en voulant lui prouver qu'elle n'a
rien perdu de mon affection et qu'il ne se fait à son préjudice aucune
dérivation du tribut conjugal, que je me suis mis en cet état.--Tu as
donc oublié, lui dis-je, et que tu as quarante-cinq ans, et que la
jalousie est un mal sans remède? Ne sais-tu pas _furens quid femina
possit_?» Je tins encore quelques autres propos galants, car j'étais en
colère.
«Voyons, au surplus, continuai-je: ton pouls est petit, dur, concentré;
que vas-tu faire?--Le docteur, me dit-il, sort d'ici; il a pensé que
j'avais une fièvre nerveuse, et a ordonné une saignée pour laquelle il
doit incessamment m'envoyer le chirurgien.--Le chirurgien! m'écriai-je,
garde-t'en bien, ou tu es mort; chasse-le comme un meurtrier, et dis-lui
que je me suis emparé de toi, corps et âme. Au surplus, ton médecin
connaît-il la cause occasionnelle de ton mal?--Hélas! non, une mauvaise
honte m'a empêché de lui faire une confession entière.--Eh bien, il faut
le prier de passer chez toi. Je vais te faire, une potion appropriée à
ton état; en attendant prends ceci.» Je lui présentai un verre d'eau
saturée de sucre, qu'il avala avec la confiance d'Alexandre et la foi du
charbonnier.
Alors je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et
élaborer un magister réparateur qu'on trouvera dans les _Variétés_[43],
avec les divers modes que j'adoptai pour me hâter; car, en pareil cas,
quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents
irréparables.
[Note 43: Voyez à la fin du volume, n° 10.]
Je revins bientôt armé de ma potion, et déjà je trouvai du mieux; la
couleur reparaissait aux joues, l'oeil était détendu; mais la lèvre
pendait toujours avec une effrayante difformité.
Le médecin ne tarda pas à reparaître; je l'instruisis de ce que j'avais
fait et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d'abord un
aspect sévère; mais bientôt nous regardant avec un air où il y avait un
peu d'ironie: «Vous ne devez pas être étonné, dit-il à mon ami, que je
n'aie pas deviné une maladie qui ne convient ni à votre âge ni à votre
état, et il y a de votre part trop de modestie à en cacher la cause, qui
ne pouvait que vous faire honneur. J'ai encore à vous gronder de ce que
vous m'avez exposé à une erreur qui aurait pu vous être funeste. Au
surplus, mon confrère, ajouta-t-il en me faisant un salut que je lui
rendis avec usure, vous a indiqué la bonne route; prenez son potage,
quel que soit le nom qu'il y donne, et si la fièvre vous quitte, comme
je le crois, déjeunez demain avec une tasse de chocolat dans laquelle
vous ferez délayer deux jaunes d'oeufs frais.»
À ces mots il prit sa canne, son chapeau et nous quitta, nous laissant
fort tentés de nous égayer à ses dépens.
Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de
vie; il le but avec avidité, et voulait redoubler; mais j'exigeai un
ajournement de deux heures, et lui servis une seconde dose avant de me
retirer.
Le lendemain il était sans fièvre et presque bien portant; il déjeuna
suivant l'ordonnance, continua la potion, et put vaquer dès le
surlendemain à ses occupations ordinaires; mais la lèvre rebelle ne se
releva qu'après le troisième jour.
Peu de temps après, l'affaire transpira, et toutes les dames en
chuchotaient entre elles.
Quelques-unes admiraient mon ami, presque toutes le plaignaient, et le
professeur gastronome fut glorifié.
[Illustration]