=Des Boissons=.[24]
52. On doit entendre par _boisson_ tout liquide qui peut se mêler à nos
aliments.
L'eau paraît être la boisson la plus naturelle. Elle se trouve partout
où il y a des animaux, remplace le lait pour les adultes, et nous est
aussi nécessaire que l'air.
=Eau=.
L'eau est la seule boisson qui apaise véritablement la soif, et c'est
par cette raison qu'on n'en peut boire qu'une assez petite quantité. La
plupart des autres liqueurs dont l'homme s'abreuve ne sont que des
palliatifs, et s'il s'en était tenu à l'eau, on n'aurait jamais dit de
lui qu'un de ses privilèges était de boire sans avoir soif.
[Note 24: Ce chapitre est purement philosophique; le détail des
diverses boissons connues ne pouvait pas entrer dans le plan que je me
suis formé: c'eût été à n'en plus finir.]
[Illustration: Les Boissons]
=Prompt effet des Boissons=
Les boissons s'absorbent dans l'économie animale avec une extrême
facilité; leur effet est prompt et le soulagement qu'on en reçoit en
quelque sorte instantané. Servez à un homme fatigué les aliments les
plus substantiels, il mangera avec peine et n'en éprouvera d'abord que
peu de bien. Donnez-lui un verre de vin ou d'eau-de-vie, à l'instant
même il se trouve mieux, et vous le voyez renaître.
Je puis appuyer cette théorie sur un fait assez remarquable que je tiens
de mon neveu, le colonel Guignard, peu conteur de son naturel; mais sur
la véracité duquel on peut compter.
Il était à la tête d'un détachement qui revenait du siége de Jaffa, et
n'était éloigné que de quelques centaines de toises du lieu où l'on
devait s'arrêter et rencontrer de l'eau, quand on commença à trouver sur
la route les corps de quelques soldats qui devaient le précéder d'un
jour de marche, et qui étaient morts de chaleur.
Parmi les victimes de ce climat brûlant se trouvait un carabinier, qui
était de la connaissance de plusieurs personnes du détachement. Il
devait être mort depuis plus de vingt-quatre heures, et le soleil, qui
l'avait frappé toute la journée, lui avait rendu le visage noir comme un
corbeau.
Quelques camarades s'en approchèrent, soit pour le voir une dernière
fois, soit pour en hériter, s'il y avait de quoi, et ils s'étonnèrent en
voyant que ses membres étaient encore flexibles et qu'il y avait même
encore un peu dé chaleur autour de la région du coeur.
«Donnez-lui une goutte de _sacré-chien_, dit le _lustig_ de la troupe;
je garantis que, s'il n'est pas encore bien loin dans l'autre monde, il
reviendra pour y goûter.»
Effectivement, à la première cuillerée de spiritueux le mort ouvrit les
yeux; on s'écria, on lui en frotta les tempes, on lui en fit avaler
encore un peu, et au bout d'un quart d'heure il put, avec un peu d'aide,
se soutenir sur un âne.
On le conduisit ainsi jusqu'à la fontaine; on le soigna pendant la nuit,
on lui fit manger quelques dattes, on le nourrit avec précaution; et le
lendemain, remonté sur un âne, il arriva au Caire avec les autres.
=Boissons fortes=.
53. Une chose très digne de remarque est cette espèce d'instinct, aussi
général qu'impérieux, qui nous porte à la recherche des boissons fortes.
Le vin, la plus aimable des boissons, soit qu'on le doive à Noé, qui
planta la vigne, soit qu'on le doive à Bacchus, qui a exprimé le jus du
raisin, date de l'enfance du monde; et la bière, qu'on attribue à
Osiris, remonte jusqu'aux temps au-delà desquels il n'y avait rien de
certain.
Tous les hommes, même ceux qu'on est convenu d'appeler sauvages, ont été
tellement tourmentés par cette appétence des boissons fortes, qu'ils
sont parvenus à s'en procurer, quelles qu'aient été les bornes de leurs
connaissances.
Ils ont fait aigrir le lait de leurs animaux domestiques, ils ont
extrait le jus de divers fruits, de diverses racines, où ils ont
soupçonné les éléments de la fermentation, et partout où on a rencontré
les hommes en société, on les a trouvés munis de liqueurs fortes dont
ils faisaient usage dans leurs festins, dans leurs sacrifices, à leurs
mariages, à leurs funérailles, enfin à tout ce qui avait parmi eux
quelque air de fête et de solennité.
On a bu et chanté le vin pendant bien des siècles, avant de se douter
qu'il fût possible d'en extraire la partie spiritueuse qui en fait la
force; mais les Arabes nous ayant appris l'art de la distillation,
qu'ils avaient inventée pour extraire le parfum des fleurs, et surtout
de la rose tant célébrée dans leurs écrits, on commença à croire qu'il
était possible de découvrir dans le vin la cause de l'exaltation de
saveur qui donne au goût une excitation si particulière; et de
tâtonnements en tâtonnements, on découvrit l'alcool, l'esprit-de-vin,
l'eau-de-vie.
L'alcool est le monarque des liquides et porte au dernier degré
l'exaltation palatale: ces diverses préparations ont ouvert de nouvelles
sources de jouissances[25]; il donne à certains médicaments[26] une
énergie qu'ils n'auraient pas sans cet intermède; il est même devenu
dans nos mains une arme formidable, car les nations du nouveau monde ont
été presque autant domptées et détruites par l'eau-de-vie que par les
armes à feu. La méthode qui nous a fait découvrir l'alcool a conduit
encore à d'autres résultats importants; par comme elle consiste à
séparer et à mettre à nu les parties, qui constituent un corps et le
distinguent de tous les autres, elle a dû servir de modèle à ceux qui se
sont livrés à des recherches analogues, et qui nous ont fait connaître
des substances tout à fait nouvelles, telles que la quinine, la
morphine, la strychnine et autres semblables, découvertes et à
découvrir.
[Note 25: Les liqueurs de table.]
[Note 26: Les élixirs.]
[Illustration]
Quoi qu'il en soit, cette soif d'une espèce de liquide que la nature
avait enveloppée de voiles, cette appétence extraordinaire qui agit sur
toutes les races d'hommes, sous tous les climats et sous toutes les
températures, est bien digne de fixer l'attention de l'observateur
philosophe.
J'y ai songé comme un autre, et je suis tenté de mettre l'appétence des
liqueurs fermentées, qui n'est pas connue des animaux, à côté de
l'inquiétude de l'avenir, qui leur est également étrangère, et de les
regarder l'une et l'autre comme des attributs distinctifs du
chef-d'oeuvre de la dernière révolution sublunaire.