Une chaleur d'environ trente-deux degrés de Réaumur vaporisant sans
cesse les divers fluides dont la circulation entretient la vie, la
déperdition qui en est la suite aurait bientôt rendu ces fluides inaptes
à remplir leur destination, s'ils n'étaient souvent renouvelés et
rafraîchis: c'est ce besoin qui fait sentir la soif.
Nous croyons que le siège de la soif réside dans tout le système
digesteur. Quand on a soif (et en notre qualité de chasseur nous y avons
souvent été exposé), on sent distinctement que toutes les parties
inhalantes de la bouche, du gosier et de l'estomac sont entreprises et
nérétisées; et si quelquefois on apaise la soif par l'application des
liquides ailleurs qu'à ses organes, comme par exemple le bain, c'est
qu'aussitôt qu'ils sont introduits dans la circulation, ils sont
rapidement portés vers le siège du mal, et s'y appliquent comme remèdes.
=Diverses espèces de Soif=.
En envisageant ce besoin dans toute son étendue, on peut compter trois
espèces de soif: la soif latente, la soif factice et la soif adurante.
La soif latente ou habituelle est cet équilibre insensible qui s'établit
entre la vaporisation transpiratoire et la nécessite d'y fournir; c'est
elle qui, sans que nous éprouvions quelque douleur, nous invite à boire
pendant le repas, et fait que nous pouvons boire presque à tous les
moments de la journée. Cette soif nous accompagne partout et fait en
quelque façon partie de notre existence.
La loi factice, qui est spéciale à l'espèce humaine, provient de cet
instinct inné qui nous porte à chercher dans les boissons une force que
la nature n'y a pas mise et qui n'y survient que par la fermentation.
Elle constitue une jouissance artificielle plutôt qu'un besoin naturel:
cette soif est véritablement inextinguible, parce que les boissons qu'on
prend pour l'apaiser ont l'effet immanquable de la faire renaître; cette
soif, qui finit par devenir habituelle, constitue les ivrognes de tous
les pays; et il arrive presque toujours que l'impotation ne cesse que
quand la liqueur manque, ou qu'elle a vaincu le buveur et l'a mis hors
de combat.
[Illustration]
Quand, au contraire, on n'apaise la soif que par l'eau pure, qui paraît
en être l'antidote naturel, on ne boit jamais une gorgée au-delà du
besoin.
La soif adurante est celle qui survient par l'augmentation du besoin et
par l'impossibilité de satisfaire la soif latente.
On l'appelle _adurante_, parce qu'elle est accompagnée de l'ardeur de la
langue, de la sécheresse du palais, et d'une chaleur dévorante dans tout
le corps.
Le sentiment de la soif est tellement vif, que le mot est, presque dans
toutes les langues, le synonyme d'une appétence excessive et d'un désir
impérieux; ainsi on a soif d'or, de richesses, de pouvoir, de vengeance,
etc., expressions qui n'eussent pas passé, s'il ne suffisait pas d'avoir
eu soif une fois dans sa vie pour en sentir la justesse.
L'appétit est accompagné d'une sensation agréable, tant qu'il ne va pas
jusqu'à la faim; la soif n'a point de crépuscule, et dès qu'elle se fait
sentir il y a malaise, anxiété, et cette anxiété est affreuse quand on
n'a pas l'espoir de se désaltérer.
Par une juste compensation, l'action de boire peut, suivant les
circonstances, nous procurer des jouissances extrêmement vives; et quand
on apaise une soif à haut degré, ou qu'à une soif modérée on oppose une
boisson délicieuse, tout l'appareil papillaire est en titillation,
depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l'estomac.
On meurt aussi beaucoup plus vite de soif que de faim. On a des exemples
d'hommes qui, ayant de l'eau, se sont soutenus pendant plus de huit
jours sans manger, tandis que ceux qui sont absolument privés de
boissons ne passent jamais le cinquième jour.
La raison de cette différence se tire de ce que celui-ci meurt seulement
d'épuisement et de faiblesse, tandis que le premier est saisi d'une
fièvre qui le brûle et va toujours en s'exaspérant.
On ne résiste pas toujours si longtemps à la soif; et en 1787, on vit
mourir un des cent suisses de la garde de Louis XVI, pour être resté
seulement vingt-quatre heures sans boire.
Il était au cabaret avec quelques-uns de ses camarades: là, comme il
présentait son verre, un d'entre eux lui reprocha de boire plus souvent
que les autres et de ne pouvoir s'en passer un moment.
C'est sur ce propos qu'il gagea de demeurer vingt-quatre heures sans
boire, pari qui fut accepté, et qui était de dix bouteilles de vin à
consommer.
Dès ce moment le soldat cessa de boire, quoiqu'il restât encore plus de
deux heures à voir faire les autres avant que de se retirer.
La nuit se passa bien, comme on peut croire; mais dès la pointe du jour,
il trouva très dur de ne pouvoir prendre son petit verre d'eau-de-vie,
ainsi qu'il n'y manquait jamais.
Toute la matinée il fut inquiet et troublé; il allait, venait, se
levait, s'asseyait sans raison, et avait l'air de ne savoir que faire.
À une heure il se coucha, croyant être plus tranquille: il souffrait, il
était vraiment malade; mais vainement ceux qui l'entouraient
l'invitaient-ils à boire, il prétendait qu'il irait bien jusqu'au soir;
il voulait gagner la gageure, à quoi se mêlait sans doute un peu
d'orgueil militaire qui l'empêchait de céder à la douleur.
Il se soutint ainsi jusqu'à sept heures; mais à sept heures et demie, il
se trouva mal, tourna à la mort, et expira sans pouvoir goûter à un
verre de vin qu'on lui présentait.
Je fus instruit de tous ces détails dès le soir même par le sieur
Schneider, honorable fifre de la compagnie des cent suisses, chez lequel
je logeais à Versailles.
=Causes de la soif=.
50.--Diverses circonstances unies ou séparées peuvent contribuer à
augmenter la soif. Nous allons en indiquer quelques-unes qui n'ont pas
été sans influence sur nos usages.
La chaleur augmente la soif; et de là le penchant qu'ont toujours eu les
hommes à fixer leurs habitations sur le bord des fleuves.
Les travaux corporels augmentent la soif; aussi les propriétaires qui
emploient des ouvriers ne manquent jamais de les fortifier par des
boissons; et de là le proverbe que le vin qu'on leur donne est toujours
le mieux vendu.
La danse augmente la soif; et de là recueil des boissons corroborantes
ou rafraîchissantes qui ont toujours accompagné les réunions dansantes.
La déclamation augmente la soif; de là le verre d'eau que tous les
lecteurs s'étudient à boire avec grâce, et qui se verra bientôt sur les
bords de la chaire à côté du mouchoir blanc[21].
[Note 21: Le chanoine Delestra, prédicateur fort agréable, ne
manquait jamais d'avaler une noix confite, dans l'intervalle de temps
qu'il laissait à ses auditeurs, entre chaque point de son discours, pour
tousser, cracher et moucher.]
Les jouissances génésiques augmentent la soif; de là ces descriptions
poétiques de Chypre, Amathonte, Gnide et autres lieux habités par Vénus,
où l'on ne manque jamais de trouver des ombrages frais et des ruisseaux
qui serpentent, coulent et murmurent.
Les chants augmentent la soif; et de là réputation universelle qu'ont
eue les musiciens d'être infatigables buveurs. Musicien moi-même, je
m'élève contre ce préjugé, qui n'a plus maintenant ni sel ni vérité.
Les artistes qui circulent dans nos salons boivent avec autant de
discrétion que de sagacité; mais ce qu'ils ont perdu d'un côté, ils le
regagnent de l'autre; et s'ils ne sont plus ivrognes, ils sont gourmands
jusqu'au troisième ciel, tellement qu'on assure qu'au Cercle d'harmonie
transcendante, la célébration de la fête de sainte Cécile a duré
quelquefois plus de vingt-quatre heures.
=Exemple=.
51.--L'exposition à un courant d'air très rapide est une cause très
active de l'augmentation de la soif; et je pense que l'observation
suivante sera lue avec plaisir par les chasseurs.
On sait que les cailles se plaisent beaucoup dans les hautes montagnes,
où la réussite de leur ponte est plus assurée, parce que la récolte s'y
fait beaucoup plus tard.
Lorsqu'on moissonne le seigle, elles passent dans les orges et les
avoines; et quand on vient à faucher ces dernières, elles se retirent
dans les parties où la maturité est moins avancée.
C'est alors le moment de les chasser, parce qu'on trouve dans un petit
nombre d'arpents de terre, les cailles qui, un mois auparavant, étaient
disséminées dans toute une commune, et que, la saison étant à sa fin,
elles sont grosses et grasses à satisfaction.
C'est dans ce but que je me trouvais un jour avec quelques amis sur une
montagne de l'arrondissement de Nantua, dans le canton connu sous le nom
de _Plan d'Hotonne_, et nous étions sur le point de commencer la chasse,
par un des plus beaux jours du mois de septembre et sous l'influence
d'un soleil brillant inconnu aux _cockneys_[22].
[Note 22: C'est le nom par lequel on désigne les habitants de
Londres qui n'en sont pas sortis; il équivaut à celui de _badauds_.]
Mais, pendant que nous déjeunions, il s'éleva un vent du nord
extrêmement violent et bien contraire à nos plaisirs; ce qui ne nous
empêcha pas de nous mettre en campagne.
À peine avions-nous chassé un quart d'heure, que le plus douillet de la
troupe commença à dire qu'il avait soif; sur quoi on l'aurait sans doute
plaisanté, si chacun de nous n'avait pas aussi éprouvé le même besoin.
Nous bûmes tous, car l'âne cantinier nous suivait; mais le soulagement
ne fut pas long. La soif ne tarda pas à reparaître avec une telle
intensité, que quelques-uns se croyaient malades, d'autres prêts à le
devenir, et on parlait de s'en retourner, ce qui nous aurait fait un
voyage de dix lieues en pure perte.
J'avais eu le temps de recueillir mes idées, et j'avais découvert la
raison de cette soif extraordinaire. Je rassemblai donc les camarades,
et je leur dis que nous étions sous l'influence de quatre causes qui se
réunissaient pour nous altérer: la diminution notable de la colonne qui
pesait sur notre corps, qui devait rendre la circulation plus rapide;
l'action du soleil qui nous échauffait directement; la marche qui
activait la transpiration; et, plus que tout cela, l'action du vent qui,
nous perçant à jour, enlevait le produit de cette transpiration,
soutirait le fluide, et empêchait toute moiteur de la peau.
J'ajouterai que, sur le tout, il n'y avait aucun danger; que l'ennemi
étant connu, il fallait le combattre: et il demeura arrêté qu'on boirait
à chaque demi-heure.
La précaution ne fut cependant qu'insuffisante, cette soif était
invincible: ni le vin, ni l'eau-de-vie, ni le vin mêlé d'eau, ni l'eau
mêlée d'eau-de-vie, n'y purent rien. Nous avions soif même en buvant, et
nous fûmes mal à notre aise toute la journée.
Cette journée finit cependant comme une autre: le propriétaire du
domaine de Latour nous donna l'hospitalité, en joignant nos provisions
aux siennes.
[Illustration]
Nous dînâmes à merveilles; et bientôt nous allâmes nous enterrer dans le
foin et y jouir d'un sommeil délicieux.
Le lendemain ma théorie reçut la sanction de l'expérience. Le vent tomba
tout-à-fait pendant la nuit; et quoique le soleil fût aussi beau et même
plus chaud que la veille, nous chassâmes encore une partie de la journée
sans éprouver une soif incommode.
Mais le plus grand mal était fait: nos cantines, quoique remplies avec
une sage prévoyance, n'avaient pu résister aux charges réitérées que
nous avions faites sur elles; ce n'était plus que des corps sans âme, et
nous tombâmes dans les futailles des cabaretiers.
Il fallut bien s'y résoudre, mais ce ne fut pas sans murmurer; et
j'adressai au vent dessicateur une allocution pleine d'invectives, quand
je vis qu'un mets digne de la table des rois, un plat d'épinards à la
graisse de cailles, allait être arrosé d'un vin à peine aussi bon que
celui de Surêne[23].
[Note 23: Surêne, village fort agréable, à deux lieues de Paris. Il
est renommé par ses mauvais vins. On dit proverbialement que, pour boire
un verre de vin de Surêne il faut être trois, savoir: le buveur et deux
acolytes pour le soutenir et empêcher que le coeur ne lui manque. On en
dit autant du vin de Périeux; ce qui n'empêche pas qu'on ne le boive.]