=Et épisodique sur la fin du monde.=
54. J'ai dit: _la dernière révolution sublunaire_, et cette pensée,
ainsi exprimée, m'a entraîné bien loin, bien loin.
Des monuments irrécusables nous apprennent que notre globe a déjà
éprouvé plusieurs changements absolus, qui ont été autant de _fins du
monde_; et je ne sais quel instinct nous avertit que d'autres
révolutions doivent se succéder encore.
Déjà, souvent, on a cru ces révolutions prêtes à arriver, et bien des
gens existent que la comète aqueuse prédite par le bon Jérôme Lalande
envoya jadis à confesse.
D'après ce qui a été dit à cet égard, on est tout disposé à environner
cette catastrophe de vengeances, d'anges exterminateurs, de trompettes,
et autres accessoires non moins terribles.
Hélas! il ne faut pas tant de fracas pour nous détruire, nous ne valons
pas tant de pompes; et si la volonté du Seigneur est telle, il peut
changer la surface du globe sans y mettre tant d'appareil.
Supposons, par exemple, qu'un de ces astres errants, dont personne ne
connaît la route ni la mission, et dont l'apparition a toujours été
accompagnée d'une terreur traditionnelle; supposons, dis-je, qu'une
comète passe assez près du soleil pour se charger d'un calorique
surabondant, et nous approche assez pour causer sur la terre six mois
d'un état général de 60 degrés de Réaumur (une fois plus chaud que celui
de la comète de 1811).
À la fin de cette saison funérale, tout ce qui vit ou végète aura péri,
tous les bruits auront cessé; la terre roulera, silencieuse, jusqu'à ce
que d'autres circonstances aient développé d'autres germes; et cependant
la cause de ce désastre sera restée perdue dans les vastes champs de
l'air et ne nous aura pas seulement approchés de plusieurs millions de
lieues.
Cet événement, tout aussi possible qu'un autre, m'a toujours paru un
beau sujet de rêverie, et je n'ai pas hésité un moment de m'y arrêter.
Il est curieux de suivre, par l'esprit, cette chaleur ascensionnelle,
d'en prévoir les effets, le développement, l'action, et de se demander:
_Quid_ pendant le premier jour, pendant le second, et ainsi de suite
jusqu'au dernier?
_Quid_ sur l'air, la terre et l'eau, la formation, le mélange et la
détonation des gaz?
_Quid_ sur les hommes, regardés dans le rapport de l'âge du sexe de la
force, de la faiblesse?
_Quid_ sur la subordination aux lois, la soumission à l'autorité, le
respect des personnes et des propriétés?
_Quid_ sur les moyens à chercher ou les tentatives à faire pour se
dérober au danger?
_Quid_ sur les liens d'amour, d'amitié, de parenté sur l'égoïsme, le
dévouement?
_Quid_ sur les sentiments religieux, la foi, la résignation,
l'espérance, etc., etc.?
L'histoire pourra fournir quelques données sur les influences morales;
car déjà plusieurs fois la fin du monde a été prédite, et même indiquée
à un jour déterminé.
J'ai véritablement quelque regret de ne pas apprendre à mes lecteurs
comment j'ai réglé tout cela dans ma sagesse; mais je ne veux pas les
priver du plaisir de s'en occuper eux-mêmes. Cela peut abréger quelques
insomnies pendant la nuit, et préparer quelques _siestas_ pendant le
jour.
Le grand danger dissout tous les liens. On a vu, dans la grande fièvre
jaune qui eut lieu à Philadelphie vers 1792, des maris fermer à leurs
femmes la porte du domicile conjugal, des enfants abandonner leur père,
et autres phénomènes pareils en grand nombre.
Quod a nobis Deus avertat!
[Illustration]