On dit aussi: _La vérité est la fille du temps_, et ce proverbe cité
par Aulu-Gelle, qui l’attribue à un poëte ancien dont il ne donne pas
le nom, a été réduit en apologue par le capitaine Delisle.
Aux portes de la Sorbonne
La vérité se montra,
Le syndic la rencontra.
Que demandez-vous, la bonne?
—Hélas! l’hospitalité.
—Votre nom?—La vérité.
—Fuyez, dit-il, en colère,
Fuyez, ou je monte en chaire
Et crie à l’impiété!
—Vous me chassez, mais j’espère
Avoir mon tour, et j’attends:
_Je suis la fille du temps_,
Et j’attends tout de mon père.
=VERRIER.=—_Gentilhomme verrier._
On appelait ainsi, avant la révolution, le chef d’une manufacture de
bouteilles, emploi qui, loin de faire déroger, conférait une sorte
de noblesse; car tout ce qui avait quelque rapport au vin était
particulièrement respecté en France. C’est pourquoi on avait consacré
aux vacances des tribunaux et des colléges le temps des vendanges et
non celui de la moisson, dont les travaux sont beaucoup plus importants.
=VERT.=—_Prendre quelqu’un sans vert._
Dans les XIII^e, XIV^e et XV^e siècles, on formait des sociétés connues
sous le titre de _sans vert_, dont le principal statut était qu’on
porterait sur soi une petite branche de verdure pendant les premiers
jours du mois de mai. Les membres de ces sociétés, dans les deux
sexes, jouissaient du droit de se visiter à toute heure de la journée,
depuis l’aurore jusqu’à la nuit, en négligé comme en toilette, afin de
s’assurer que chacun était muni de la branche de l’espèce de verdure
déterminée par la compagnie. Quand on se laissait surprendre sans cette
branche ou avec cette branche déjà fanée, on recevait un seau d’eau sur
la tête, et l’on était obligé de donner un gage représentant le prix
d’une amende, dont le produit s’appliquait à des plaisirs variés.
_Employer le vert et le sec._
_Le vert et le sec_ désignent le fourrage vert et le fourrage sec qu’on
donne à manger aux bestiaux. On met les chevaux au vert ou on les met
au sec, selon que l’un ou l’autre de ces deux régimes leur est plus
salutaire; de là l’expression proverbiale _employer le vert et le sec_,
c’est-à-dire employer tous les moyens, toutes les ressources qu’on peut
avoir pour réussir à une chose.
On rapporte que Henri IV, voyant arriver à un bal qu’il donnait une
dame vieille et sèche, vêtue d’une robe verte, s’approcha d’elle, et
lui dit, qu’il lui était bien obligé du soin qu’elle avait pris, pour
faire honneur à la compagnie, d’_employer le vert et le sec_. Cette
plaisanterie, indigne d’un si bon roi, a donné une acception de plus à
l’expression proverbiale.
=VIE.=—_Cache ta vie._
Ce précepte proverbial, que Suidas attribue à Néoclès, frère d’Epicure,
était fort estimé des épicuriens, qui enseignaient par là de ne point
se mêler des affaires publiques avec lesquelles le bonheur leur
semblait incompatible. Plutarque, indigné d’une telle doctrine, en
a fait une critique rigoureuse dans un traité particulier où il la
signale comme destructive de tous les intérêts sociaux. Mais, quoi
qu’il en dise, le mot _cache ta vie_ est assez bien trouvé pour nous
apprendre que notre prospérité nous expose aux traits de l’envie, et
qu’il est prudent de cacher nos avantages pour être heureux. C’est
ainsi qu’il faut l’entendre, et c’est ainsi que Voltaire l’a entendu
dans ces vers qu’il adresse au bonheur personnifié, sous le nom grec de
Macare.
Macare, c’est toi qu’on désire:
On t’aime, on te perd, et je croi
Que je t’ai rencontré chez moi,
Mais je me garde de le dire.
Quand on se vante de t’avoir,
On en est privé par l’envie;
Pour te garder il faut savoir
Te cacher et _cacher sa vie_.
_Vie courte et bonne._
On dit presque toujours _courte et bonne_, en sous-entendant
_vie_.—C’est le mot des amis de la joie, pour signifier qu’ils ne
tiennent pas à se ménager une longue existence en renonçant à l’abus
des plaisirs. Ce mot obtint une célébrité historique à l’époque de la
Régence, par la répétition fréquente qu’en fesait la duchesse de Berry,
fille du Régent, princesse aimable et spirituelle, qui fut servie à
souhait et moissonnée à la fleur de l’âge.
Les voluptueux de Rome avaient adopté pour devise le vers suivant d’une
traduction qu’avait faire Cécilius de la comédie de Ménandre, intitulée
Hymnis.
_Mihi sex menses satis sunt vitæ: septimum oreo spondeo._
Ce que Regnier-Desmarais a rendu ainsi:
Donnez-moi six mois de plaisir:
Je donne à Pluton le septième.
Saint Chrysostome rapporte, dans sa LXXIV^e homélie, un proverbe grec
très analogue, que Novarinus a traduit ainsi en latin dans son recueil:
_Adsit suave quiddam et jucundum, et suffocet me! Vienne quelque chose
de doux et de délicieux, et que j’en sois suffoqué!_
Les Allemands disent dans le même sens: _Ein gutes Mahl und dann der
Galgen!_ Un bon dîner, et la potence!
Que Bacchus, la table ont d’appas!
A Paphos, Vénus, tu m’entraînes!
Oh! ne m’attachez point aux mâts,
Si j’entends chanter les Sirènes! (DUCIS.)
Au dicton, _courte et bonne_, les gens sensés répondent par cette
remarque qui en est le corollaire: _C’est la vie du cochon._
Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste.
Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle
ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles
infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour
désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des
tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir
à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux
inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun
accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui
déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si
souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.»
Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare
les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces
et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui
pique. _Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non
pungitur; sed quo pungeris inde nascitur._
La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de
nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut
entrer avec excès sans tout gâter.
Sénèque fait cette excellente recommandation: _Sic præsentibus utaris
voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de
manière à ne pas nuire aux voluptés futures._
La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs.
(Saint Evremond.)
=VIEILLESSE.=—_Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la
maudit après l’avoir obtenue._
Proverbe qui se trouve dans Cicéron: _Optant senectam omnes, adepti
despuunt_ (_de Senect._, ch. II).
=VIERGES.=—_Amoureux des onze mille vierges._
On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui
s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze
mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui
passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit
partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui
devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé,
et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait
jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve
jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient
l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur
faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés
avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à
vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient
annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais
comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques
sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils
ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un
peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs
temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé
en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le
nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu
qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté
l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf
cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu
accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en
paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée
à leur manière: SANCTA URSULA ET XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les
onze mille vierges ont traduit: _Sainte Ursule et onze mille vierges_.
Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et
erronée, et veulent que l’on traduise: _Sainte Ursule et onze martyres
vierges_. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de
reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit:
_De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges._
Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant
d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les
premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent
absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les
anciens martyrologes qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla virg.
mart._, c’est-à-dire _SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres_.
Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre,
et se sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim
millia_.
Voilà ce que pense le savant père Simon. Je ne sais s’il se trompe.
Il est au moins constant qu’on a peu de renseignements exacts sur
l’histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius avoue que les
véritables actes de son martyre ont été perdus.»
=VIEUX.=—_Il faut devenir vieux de bonne heure, si l’on veut l’être
longtemps._
Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans le _Traité de la
vieillesse_ par Cicéron. _Mature fias senex si diu velis esse._ Il
signifie que c’est dans la jeunesse qu’on doit jeter les fondements
d’une bonne et longue vieillesse.—Jean-Jacques Rousseau a très bien
dit: «L’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire: pour
s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.»
=VILAIN.=—_Oignez vilain, il vous poindra: poignez vilain, il vous
oindra._
Vieux dicton usité parmi les nobles d’autrefois pour rappeler la règle
de conduite qu’ils devaient suivre à l’égard des vilains.
Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeau mari de la régente
pendant la minorité de Charles VIII, disait aux États-Généraux de
1484: «Je connais le caractère des vilains: _S’ils ne sont opprimés,
il faut qu’ils oppriment._ Otez leur le fardeau des tailles: vous les
rendrez insolents, mutins, insociables. Ce n’est qu’en les traitant
durement qu’on peut les contenir dans le devoir.»—Ce passage, rapporté
par Garnier d’après Masselin, est curieux, et il peut avoir fourni à
l’auteur d’Athalie, le trait remarquable qui termine les vers suivants
sur les flatteurs des cours:
Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois,
* * * * *
Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné
Et d’un sceptre de fer veut être gouverné,
_Que s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime_.
=VILLE.=—_Avoir ville gagnée._
Cette expression, qui s’emploie en parlant de toute difficulté qu’on
a vaincue, surmontée, était usitée chez les Grecs. Platon a dit: _Un
homme qui se décourage dans le commencement n’aura jamais ville gagnée._
_Ville gagnée_ a été un cri de victoire: Martial de Paris nous apprend
que les Anglais proféraient ce cri à la prise de Pontoise, en 1437.
Quand ils se virent les plus forts,
Commencèrent à pleine gorge
Crier tant qu’ils purent alors:
_Ville gaignée!_ Vive saint George!
Monstrelet, racontant comment cette ville fut reprise, en 1441, par
Charles VII, rapporte que ce roi et tous les autres seigneurs et
capitaines ne cessaient de crier: Saint Denys _ville gaignée_!
_Ville qui parlemente est à demi rendue._
Qui écoute les propositions qu’on lui fait n’est pas éloigné d’accorder
ce qu’on lui demande.
=VIN.=—_A la Saint-Martin on boit du bon vin._
La fête de saint Martin arrive le onze novembre, après la fin des
vendanges, et lorsque le vin commence à être fait. Elle correspond
exactement à celle que les païens célébraient en l’honneur de Bacchus,
le jour où ils fesaient l’ouverture des tonneaux pour goûter la liqueur
nouvelle qu’ils regardaient comme un don de ce dieu. Cette fête était
autrefois, en France, ce que le peuple appelle une _fête à gueule_,
une espèce de mardi-gras, ainsi que je l’ai dit à la page 568, et tout
le monde la solennisait le verre à la main, avec une égale ferveur.
On pourrait croire que c’est à cause de cela que saint Martin devint
le patron des buveurs. Cependant on assure que cette importante
fonction lui fut conférée pour un autre motif; et l’on en rapporte
l’origine au fait suivant qu’on voit représenté dans plusieurs tableaux
d’église.—Notre saint se trouvait à dîner un jour, avec un prêtre
qui lui servait la messe, chez l’empereur Maxime. Lorsque l’échanson
présenta la coupe au prince suivant l’usage, celui-ci, voulant honorer
son hôte, la lui fit remettre afin qu’il y bût le premier; mais saint
Martin, après l’avoir portée à ses lèvres, la fit passer à son clerc
comme au plus digne de la compagnie. Une action si inattendue étonna
tous les convives; néanmoins elle ne déplut pas à l’empereur, qui loua,
dit-on, saint Martin d’avoir fait à sa table ce qu’aucun autre évêque
n’aurait osé faire à la table des moindres magistrats, et d’avoir
préféré un simple ministre de Dieu au maître du monde.
On disait autrefois _martiner_ pour bien boire, et l’on appelait
l’ivresse _mal de saint Martin, morbus sancti Martini_.
_Vin de la Saint-Martin._
On appelait autrefois ainsi l’argent que les maîtres donnaient aux
valets et aux ouvriers pour faire la Saint-Martin.
_Après bon vin, bon cheval._
Le Duchat explique ainsi ce proverbe: «Quand on a bu de bon vin on s’en
ressent, et comme alors on ménage moins le cheval, il paraît meilleur
parce qu’il va plus vite.»—Il me semble qu’on a dû dire _après bon vin
bon cheval_, ou à _bon vin bon cheval_, pour signifier que lorsqu’on a
bien bu, on a besoin d’un bon cheval qui ne bronche pas, et ne jette
pas son cavalier à terre.
_Vin versé n’est pas avalé._
Il ne faut pas compter sur l’avenir, car les espérances les mieux
fondées peuvent être déconcertées à l’instant même où elles commencent
à se réaliser. Ce proverbe, que nous avons reçu des anciens, a tiré,
dit-on, son origine du trait suivant.—Ancée, roi de Samos, l’un des
Argonautes, fesait planter une vigne, et ne donnait aucun relâche aux
esclaves employés à cet ouvrage, dans l’impatience où il était de le
voir achevé. Un de ces malheureux, excédé de fatigue, prit la liberté
de lui dire: Seigneur, à quoi bon nous presser tant? vous ne boirez
jamais du vin de cette vigne. Ancée prit à cœur ces paroles, et fit
redoubler le travail. Aussitôt que les ceps eurent produit quelques
raisins, il se hâta de les cueillir, de les exprimer dans un vase,
et appelant son prophète: Regarde, dit-il, et ose me soutenir que
je ne goûterai point le vin de ma vigne! A quoi l’esclave répondit:
Seigneur, entre la coupe et la bouche il y a assez d’espace pour
quelque accident qui peut vous en empêcher. Comme il prononçait ces
mots, on vint annoncer au roi qu’un sanglier ravageait son vignoble. A
cette nouvelle, il ne songe plus à boire, et se précipitant hors de son
palais, il vole à la rencontre du féroce animal, qui s’élance sur lui,
déchire ses entrailles et l’étend mort sur la place.
Dans l’Odyssée, Antinoüs, un des amants de Pénélope, pérît à peu près
dans la même circonstance, car au moment où il portait la coupe à sa
bouche, Ulysse lui perça la gorge avec une flèche.
_Vin de Brétigny qui fait danser les chèvres._
Quoique le terroir de Brétigny, près de Montlhéri, soit reconnu peu
propre à la vigne, cependant il n’est point certain, dit Saint-Foix,
que ce soit le vin de ce lieu qui a donné occasion de parler de
Brétigny, comme d’un pays de mauvais vin; peut-être le mépris du vin de
Brétigny est-il venu de Bourgogne à Paris. Il y a en effet un village
du même nom près de Dijon, et, comme il est dans la plaine, le vin est
naturellement moins bon que celui des côtes voisines. Mais le proverbe
porte que _le vin de Brétigny fait danser les chèvres_; et l’on assure
qu’à Brétigny, près de Montlhéry, il y avait autrefois un homme nommé
_Chèvre_, dont la folie, quand il avait bu, était de faire danser sa
femme et ses filles. On peut penser que l’homonymie des deux villages
aura fait rattacher au proverbe antérieurement connu cette plaisante
tradition.
_Vin d’une oreille._
On appelle ainsi le bon vin, parce qu’en le dégustant on marque
l’approbation par l’inclination de l’oreille gauche; le _vin de deux
oreilles_, au contraire, ne vaut rien, parce qu’on secoue les deux
oreilles en signe de mécontentement.
_Le vin donné aux ouvriers est le plus cher vendu._
Les travaux corporels augmentent la soif, dit Brillat-Savarin. Aussi
les propriétaires ne manquent jamais de fortifier les ouvriers par
des boissons, et de là le proverbe, que _le vin qu’on leur donne est
toujours le mieux vendu_.
_Vin sur lait c’est santé, lait sur vin c’est venin._
Ce proverbe signifie qu’on est guéri d’une maladie, lorsqu’on passe
de l’usage du lait à celui du vin, et qu’on est malade, au contraire,
lorsqu’on cesse de boire du vin pour boire du lait.
Les Espagnols disent: _Dexo la lache al vino: bien seas venido, amigo._
Le lait dit au vin: ami, sois le _bienvenu_.
_Le vin entre et la raison sort._
Un apologue juif, où les effets du vin sont exprimés à la manière
orientale, nous apprend que le patriarche Noé s’étant éloigné un moment
du premier pied de vigne qu’il venait de planter, Satan transporté de
joie s’en approcha, en s’écriant: Chère plante, je veux t’arroser! et
aussitôt il courut chercher quatre animaux différents, un agneau, un
singe, un lion et un pourceau qu’il égorgea tour à tour sur le cep,
afin que la vertu de leur sang passât dans la sève et se propageât
dans les rejetons. Cette opération du diable fut très heureuse et son
influence s’étendit à tous les vignobles du monde. Depuis lors, si
l’homme boit une coupe de vin, il devient caressant, aimable; il a la
douceur de l’agneau: deux coupes le rendent vif, folâtre, il va sautant
et gambadant comme le singe: trois lui communiquent le naturel du
lion; il se montre fier, intraitable; il veut que tout lui cède; il se
croit une puissance; il se dit en lui-même: Qui peut m’égaler? Boit-il
davantage? il perd le bon sens, il est incapable de se conduire, il se
roule dans la fange, il n’est plus qu’un immonde pourceau. De là ce
proverbe des sages: _Le vin entre et la raison sort._
De là aussi ces expressions, un _vin d’agneau_, un _vin de singe_,
un _vin de lion_, un _vin de pourceau_, dont autrefois on se servait
fréquemment, et dont on se sert encore quelquefois pour qualifier
les divers effets de la boisson.—On a dit aussi un _vin d’âne_, qui
assoupit et rend hébété; un _vin de pie_, qui rend bavard; un _vin
de cerf_, qui rend triste et larmoyant; un _vin de renard_, qui rend
malin et cauteleux. Enfin il y a peu de variétés bestiales qu’on n’ait
découvertes dans l’ivrogne, et il semble qu’on ait voulu chercher en
lui seul les nombreux sujets d’une ménagerie.
Le sens du proverbe, _le vin entre et la raison sort_, est
exprimé poétiquement dans cette maxime tirée du _Hava-mal des
Scandinaves:—L’oiseau de l’oubli chante devant ceux qui s’enivrent, et
leur dérobe leur ame._
=VIOLENT.=—_Ce qui est violent n’est pas durable._
Tout excès dure peu; quand un mal est à son comble, il touche à sa
fin. Telle est la loi de la nature qui, entretenant la durée par
la modération, ne souffre pas qu’une action violente se soutienne
longtemps.—Ce proverbe est littéralement traduit de l’axiome de
l’école, _quod est violentum non est durabile_.
Nous disons aussi, _à force de mal tout ira bien_, parce que, dans
l’ordre naturel également, le dernier terme du mal est le premier degré
du bien.—Les Italiens disent: _Il male e la vigilia del bene, le mal
est la veille du bien_; et les Persans: _C’est au plus étroit du défilé
que la vallée commence._
=VIRGULE.=—_C’est une virgule dans l’Encyclopédie._
Expression dont on se sert en parlant d’une personne qui ne marque
point par son esprit ou son érudition.
=VISIÈRE.=—_Rompre en visière à quelqu’un._
Cette expression s’employait autrefois au propre pour marquer l’action
d’un combattant qui rompait sa lance dans la visière du casque de son
adversaire. Aujourd’hui elle ne se prend qu’au figuré, et signifie
contredire quelqu’un avec brusquerie et grossièreté, lui dire en face
quelque chose de désobligeant ou d’injurieux.
=VIVRE.=—_Il faut que tout le monde vive._
On sait que l’abbé Desfontaines, mandé devant M. d’Argenson,
lieutenant-général de police, pour quelques malices littéraires, crut
se justifier en disant: _Il faut que tout le monde vive_, et que ce
magistrat lui répondit: _Je n’en vois pas la nécessité._ Mais on ne
sait pas peut-être que cette réponse souvent citée n’était qu’une
redite, comme la plupart des bons mots dont les beaux-esprits du
jour prétendent se faire honneur. Elle se trouve dans le _Traité de
l’idolatrie_, par Tertullien (ch. XIV).—Ce père de l’Église pose en
principe, qu’il n’est pas plus permis de fabriquer des idoles que de
les adorer; et, supposant qu’un statuaire lui adresse cette objection:
mais mon métier est d’en faire, et je n’ai pas d’autre moyen de vivre;
il réplique: Eh quoi! mon ami, EST-IL NÉCESSAIRE QUE TU VIVES? _Jam
illa objici solita vox: non habeo aliquid quo vivam.—Districtius
repercuti potest:_ VIVERE ERGO HABES?
_Il faut vivre à Rome comme à Rome._
Il faut se conformer aux usages du pays où l’on se trouve.—Proverbe
pris du distique suivant, de saint Ambroise:
_Si Romæ fueris, Romano vivito more;
Si fueris alibi, vivito sicut ibi._
_Il a trop d’esprit, il ne vivra pas._
C’est ce qu’on dit d’un enfant trop précoce, parce que les trop grands
développements de l’esprit, surtout dans un âge tendre, nuisent à
ceux du corps et peuvent causer une maladie mortelle. Il y a pourtant
bon nombre de ces petits prodiges de collége, de ces génies en herbe,
même parmi les lauréats de l’Université de Paris, qui ne meurent que
de vieillesse; mais il faut dire que, craignant sans doute les suites
d’un pareil horoscope, à mesure qu’ils grandissent, ils se corrigent si
bien de leur précocité, qu’ils tombent dans l’excès contraire. _Sottise
entretient la santé._
_Les enfants trop tôt sages, ne vivent pas longtemps._
Ce proverbe est fondé sur la même raison que l’expression précédente.
Il existait chez les Grecs et chez les Latins.
=VOISIN.=—_Qui a bon voisin a bon matin._
Quelques auteurs écrivent mâtin, parce que, disent-ils, un bon voisin
défend son voisin si les voleurs l’attaquent, et est pour lui comme
un bon chien de garde; mais les meilleurs auteurs écrivent matin sans
accent circonflexe, parce que, suivant eux, quand on a un bon voisin,
on peut dormir en repos la grasse matinée. Cette interprétation,
plus recherchée peut-être, mais moins basse que l’autre, est
conforme à cette sentence des interprètes du droit: _Cui malus est
vicinus, infelix contingit mane._ Quoi qu’il en soit, les deux textes
s’accordent à faire entendre que la tranquillité d’un homme dépend en
partie de son voisin.
Hésiode préfère un bon voisin à un parent. «S’il te survient, dit-il,
un travail ou un embarras imprévu, les voisins accourent sans ceinture,
les parents prennent le temps de se retrousser. Un mauvais voisin est
un malheur, un bon voisin est un bien inestimable. Heureux qui en
rencontre de tels! Si le laboureur voit périr son bétail, c’est qu’il a
de mauvais voisins.»
=VOLEUR.=—_Les grands voleurs font pendre les petits._
Diogène voyant passer un voleur que les ministres de la justice
conduisaient au gibet, s’écria: Voilà de grands voleurs qui vont en
faire pendre un petit. C’est sans doute ce mot qui donna lieu au
proverbe, pour signifier que les coupables puissants livrent les
faibles comme des victimes expiatoires et se sauvent en les sacrifiant.
_Les voleurs privés sont aux galères, et les voleurs publics dans des
palais._
Proverbe pris de celui-ci, de Caton, cité par Aulu-Gelle: _Privatorum
fures in nervo et compedibus ætatem agunt, publici in auro et purpurâ
visuntur._
_On ne pend que les petits voleurs._
Parce qu’ils n’ont ni argent, ni crédit pour se soustraire à la
sévérité des lois, si justement comparées par Anacharsis, aux toiles
d’araignée qui retiennent les petites mouches et laissent passer les
grosses.
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
* * * * *