Les Chinois disent: _les grosses cloches sonnent rarement._

=TONNER.=—_Tant tonne qu’il pleut._

Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte

l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme

était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il

n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau

sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis,

qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme

querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. _Tecta jugiter

perstillantia, litigiosa mulier._

=TOURTERELLE.=—_La tourterelle chante._

Aristote a remarqué, dans son _Histoire des animaux_ (liv. IX, ch.

49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que

la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton

dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son

postérieur.

=TRAMONTANE.=—_Perdre la tramontane._

Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long

des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient,

pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée

_tramontane_, de deux mots latins _trans_, au delà, et _montes_, les

monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence

de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître

aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne

pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient.

Ainsi, _perdre la tramontane_ signifie au propre être désorienté, et au

figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par

l’aspect du danger.

=TRAVAIL.=—_Qui hait le travail, hait la vertu._

Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, _l’exercice est la mort

du péché_. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: _laboriosa

virtus est, vitium est iners_. Il n’y a pas de plus grand moralisateur

que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’_oisiveté est

la mère des vices_.)

=TRÉPASSÉ.=—_Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin._

Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après

avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans

plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux

messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants

comme un reste des _sacrifices ollaires_ qui se fesaient annuellement,

dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien,

et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition

des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux,

les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou

substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du

festin funèbre, _epulum funebre_, qu’ils servaient sur les tombes,

autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté

par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu

tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs;

il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en

résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles

provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs

endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui

quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans

quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été

du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se

consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de

superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin

aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé.

Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle

pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez

bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des

hameaux peu rapprochés.

=TRINITÉ.=—_A Pâques ou à la Trinité._

C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait

compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire,

fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du

quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient

empruntées. Ils y promettaient de payer _à Pâques ou à la Trinité_,

et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat

attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du

moins fort douteuses.

=TROMPETTE.=—_Il y a plus de trompés que de trompettes._

Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas

convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il

signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche

d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait

parler.

=TROP.=—_Rien de trop._

Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la

vérité:

Trop de repos nous engourdit,

Trop de fracas nous étourdit,

Trop de froideur est indolence,

Trop d’activité turbulence.

Trop d’amour trouble la raison,

Trop de remède est un poison,

Trop de finesse est artifice,

Trop de rigueur est cruauté,

Trop d’audace est témérité,

Trop d’économie avarice:

Trop de bien devient un fardeau,

Trop d’honneur est un esclavage,

Trop de plaisir mène au tombeau,

Trop d’esprit nous porte dommage:

Trop de confiance nous perd,

Trop de franchise nous dessert;

Trop de bonté devient faiblesse,

Trop de fierté devient hauteur,

Trop de complaisance bassesse,

Trop de politesse fadeur.

=TRUC.=—_Avoir le truc._

M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «_Truc_, de

l’italien _trucco_, billard, et tous deux du bruit de la bille qui

tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien

être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, _avoir le truc_,

être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche,

étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le _truc_ sont ceux qui blousent

les autres.»

Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que _truc_, dans

cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse,

invention, le même que _trut_ et _treuf_, et qu’il n’a pas de rapport

avec son homonyme _truc_, billard, autre terme roman, substantif du

terme _truca_, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris _trucco_. Je

reconnais que _truc_, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho

du son, _vox repercussæ naturæ_.

=TRUIE.=—_Tourner la truie au foin._

C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la

diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir

inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie

du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle

n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage

suivant du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce

n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert

de _tourner_ ainsi _la truie au foin?_»

=TU AUTEM.=—_Savoir le tu autem._

C’est savoir, comme on dit, _le fin et la fin d’une affaire_. Ménage et

Lamonnoye disent, d’après _le Moyen de parvenir_ (ch. LX), que cette

locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les

mots: _Tu autem, Domine, miserere nobis_.

Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: _Post mortem,

poterimus cognoscere omne tu autem_: _après notre mort, nous pourrons

connaître tout le tu autem_.

=TURLUPIN.=—_Enfant de Turlupin, malheureux de nature._

On a dit aussi: _Malheureux comme Turlupin._ Ces expressions

proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent

la société des pauvres, ou secte des _turlupins_, espèce de cyniques

qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les

rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: _Cynicorum

sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu_, dit la

chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient

sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec

plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand

feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré.

On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est

composé de _tire_, pour ressemble, et _lupins_, petits loups, parce

qu’ils habitaient les bois comme les loups, _quod ea tantum habitarent

loca quæ lupis exposita erant_. Les autres disent de _lubins_, parce

qu’ils ressemblaient aux _frères lubins_, moines mendiants. «Rabelais,

dit Le Duchat, a écrit _tirelupins_ pour _turlupins_, parce qu’il

semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e

volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme

d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des

_turlupins_, ainsi appelée par inversion de _turpellins_, fait de

_turpis_, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.»

_C’est un turlupin._

C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette

acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai

nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup

rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et

Gros-Guillaume. On appela _turlupinades_ les scènes qu’il composait

et jouait, et l’on dit _turlupiner_, pour signifier _foire comme

Turlupin_. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des

plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire

de telles plaisanteries.

V

=VACHE.=—_Sentir la vache à Colas._

C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé _la

religion de la vache à Colas_. Ces expressions sont venues, dit-on,

de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le

protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et

en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec

affectation pour narguer les catholiques.

On donna, dans la suite, le nom de _Vache à Colas_, à une chanson très

injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires

au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le

bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention.

_Parler français comme une vache espagnole._

On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant

_vache à Vace_, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la

Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite

d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans

le vieux langage, où _vache_ se disait _vacce_. Ainsi, _parler français

comme une vache espagnole_, c’est proprement _parler français comme un

Vace_, ou Basque, _espagnol_; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile

à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à

celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire

originairement _parler français comme une vache espagnol_, c’est-à-dire

comme une vache parle _espagnol_, car de cette manière on fausserait le

sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout

le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs

pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler

l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté

bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet _Vace_ ou

Basque, à la place de _vacce_ ou vache. Rien n’est plus naturel que le

reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue

escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec

aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des

Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien.

_Il est sorcier comme une vache._

Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne

peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur

l’inspection des entrailles d’une vache immolée.

_Manger de la vache enragée._

Feydel explique ainsi cette locution: «_Enragé_ est un ancien adjectif

dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif

actuel. Cet ancien mot signifiait positivement _retenu dans un fossé_.

Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a

démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le

prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ,

et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le

dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore

n’en manger que par cas fortuit.»

Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps,

l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints

d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les

lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une

fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en

751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de

pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe _morte

la bête, mort le venin_, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances,

en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de _la vache

enragée_. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été

employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation

et de misère.

_La vache a bon pied._

Cela se dit par corruption de _la vache a bon pis_, quand on plaide

contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais.

_Voir vaches noires en bois brûlé._

C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions,

comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au

bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières

que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures

fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les

_vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers.

On disait autrefois _chercher vache noire en bois brûlé_, pour chercher

une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé

cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin:

Mais espérer qu’un Sarrazin normand

De ses amis garde quelque mémoire,

_En bois brûlé c’est chercher vache noire_.

_Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées._

Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien

lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert

en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on

ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se

renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait

peut-être plus de vachers que de vaches.

=VACHER.=—_Le vacher de Chauny._

C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que

Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom

en grec signifie _tout_.

=VAISSEAUX.=—_Brûler ses vaisseaux._

S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de

renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer.

Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire

nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur

des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir

de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle,

tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple

de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien

contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et

fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins

et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il

fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en

Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la

victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se

trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis

Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû

combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna

la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que

Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête

de cette contrée.

=VALET.=—_Tel maître, tel valet._

Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe

grec passé dans la langue latine en ces termes: _Talis hera, tales

pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes._

=VALET.=—_Autant de valets, autant d’ennemis._

«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des

captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la

charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement:

_Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves_; et

après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus

Pompeius: _Præposterè plurimis enuntiantibus_, l’on a prononcé

_quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis_,

dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque

a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour

ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière

la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: _Non

habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi,

contumeliosissimi, crudelissimi sumus._» (Lamothe Levayer.)

=VANITÉ.=—_La vanité est la mère du mensonge._

On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne

cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation

de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide.

On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle

le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les

aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux?

On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe.

_La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité._

On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de

ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier.

=VAUGIRARD.=—_C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand

on le regarde._

Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre

chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il

y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit

qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont

il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait

fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture.

Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne:

_Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde_,

et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec

regarde, qu’on écrivait autrefois _regard_.

=VEAU.=—_Faire le pied de veau._

Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse

échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les

métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là

l’expression _faire le pied de veau_, c’est-à-dire faire des révérences

à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: _Faire le pied de

veau, le pied derrière._ Ce qui confirme l’explication que je viens de

donner.

_Cela croît au rebours comme la queue du veau._

Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone:

_Retroversus crescit tanquam cauda vituli._ La queue du veau, ne

croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le

corps grossit.

_Adorer le veau d’or._

Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que

son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des

Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du

Psalmiste, _ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal

nourri d’herbe_.

_Tuer le veau gras._

Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie

qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue,

au retour de son fils. La parabole de l’_enfant prodigue_, dont

Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle

se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que

les Juifs l’eussent tiré de là.

=VELOURS.=—_Faire patte de velours._

Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants.

Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en

est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants

et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans

des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes,

des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne

ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il

se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela

_couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather_.

Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté

par Suidas et traduit ainsi en latin:

_Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem._

Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur.

Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent

la queue.

Les Latins disaient: _Venena dantur melle sublita. On offre les poisons

enveloppés de miel._—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur

madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle

choisirait le poison le plus doux.

Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit

surnommer l’_historiogriphe_, et qui lui attira beaucoup de brocards.

Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu

châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois

pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le

poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer

sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un

acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir

du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette

correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le

bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les

coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à

haute voix: _Patte de velours, Minon, patte de velours._

=VENDOME.=—_Le brouillard de monsieur de Vendôme._

Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais

appellent _a scotch mist, un brouillard d’Écosse_.

_A la fraîcheur de monsieur de Vendôme._

Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil.

_Etre de la couleur de monsieur de Vendôme._

Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une

chose est invisible.

Quelques parémiographes pensent que ces façons de parler ont été

altérées et que le nom de Vendôme y a été introduit par abus au lieu

de vent d’amont; _vent pluvieux, froid et invisible qui souffle du

côté d’Orient_. Quelques autres croient qu’elles n’ont subi aucun

changement, et qu’elles sont des allusions à divers traits de la

conduite militaire du duc de Vendôme, ce qui paraît plus vraisemblable.

Mais il est à remarquer que ce duc n’est point, comme ils l’ont cru,

celui qui fit la guerre de la succession d’Espagne, car les expressions

dont il s’agit sont antérieures de plus d’un siècle et demi à cette

époque. Elles doivent se rapporter au duc de Vendôme qui, en 1522,

défendit la Picardie avec autant de prudence que de succès, lorsque

cette province fut envahie par les troupes combinées des Flamands et

des Anglais sous les ordres de l’amiral comte de Surrey. Le général

français, qui avait à lutter contre des forces très supérieures aux

siennes, prit le parti d’éviter les batailles rangées, et s’appliqua

constamment à ruiner en détail l’armée ennemie, soit en interceptant

ses convois, soit en attaquant ses postes avancés, soit en la harcelant

sans relâche sur tous les points vulnérables avec une bonne cavalerie.

Comme il n’était jamais arrêté dans ses expéditions, ni par la grande

pluie, ni par la grande chaleur, et qu’il manœuvrait, au contraire, à

la faveur de ces circonstances du temps, pour fondre à l’improviste sur

quelque corps isolé ou pour aller ravitailler secrètement les places

dans lesquelles il avait eu soin de jeter des garnisons, les soldats

s’amusèrent à créer les locutions _du brouillard, de la fraîcheur et

de la couleur de monsieur de Vendôme_, voulant faire entendre que leur

chef regardait la grosse pluie comme un léger brouillard, que la grande

chaleur était pour lui comme la fraîcheur, et qu’il savait dérober ses

mouvements aux ennemis aussi bien que s’il eût été invisible.

Ils allèrent même jusqu’à dire _le perroquet de monsieur de Vendôme_,

autre expression de la même espèce par laquelle on désigne encore un

homme dont le silence rend les secrets impénétrables.

_Il est plus près de sainte larme que de Vendôme._

Il est plus près de pleurer que de chanter.

Ce dicton est fondé sur une double allusion à une chanson joyeuse

dont le refrain est _Vendôme, Vendôme, Vendôme_; et à la sainte larme

qu’on gardait autrefois religieusement dans l’abbaye des Bénédictins

à Vendôme. Cette sainte larme était une de celles que Notre Seigneur

répandit à la résurrection de Lazare. Recueillie par un ange dans une

petite ampoule et donnée à Marie, sœur du ressuscité, elle échut,

dans la suite des temps, à un patriarche de Constantinople, puis à des

chevaliers de l’empereur qui l’apportèrent dans un église de Frésingue,

où Nitkère, évêque de cette ville, la reçut. Celui-ci en fit présent

à Henri I^{er}, roi de France, ou à Henri III, roi de Germanie, époux

de la fille d’Agnès, comtesse d’Anjou et fondatrice de Vendôme; car la

certitude historique est malheureusement en souffrance sur ce point.

Mais cela ne tire point à conséquence. On sait positivement que, des

mains du roi de France, où de celles de l’épouse du roi de Germanie,

la sainte larme passa à l’abbaye de Vendôme où elle fut déposée sur

l’autel en signe de donation. Le reliquaire où on la conservait se

composait de trois pièces, savoir: la petite ampoule, qui était bleue

comme le ciel où l’ange l’avait sans doute prise, un vaisseau de verre

transparent qui enveloppait cette ampoule, et un coffret qui contenait

le tout. Si l’on désire de plus amples détails, on peut consulter une

lettre de trente-huit pages dans le tome II des _Œuvres posthumes_

du savant Mabillon, qui a pris la défense de la sainte larme contre

Thiers, auteur du _Traité des superstitions_, qui avait osé publier une

dissertation dans laquelle il cherchait à prouver la fausseté de cette

relique.

=VENTRE.=—_Ventre affamé n’a point d’oreilles._

On a prétendu que ce proverbe fut inventé par un favori de Titus à

propos d’une Juive, nommée Marie, qui, pendant le siége de Jérusalem

par cet empereur, avait été poussée par la famine à se nourrir de la

chair de son propre fils; mais ce proverbe était connu longtemps avant

cette horrible action. Caton, haranguant le peuple dans un temps de

disette, avait dit: _Arduum est, Quirites, ad ventrem auribus carentem

verba facere; il est difficile, citoyens, de se faire entendre du

ventre qui n’a point d’oreilles_.

_Ventre saint-gris._

C’est à tort que le prétendu Vigneul-Marville[81] affirme que ventre

saint-gris, mis à la mode par Henri IV, ne signifia jamais rien et

qu’il n’eut d’autre fondement que le caprice des gouverneurs de

ce prince, qui le lui enseignèrent afin qu’il ne contractât point

l’habitude de certains blasphèmes que les seigneurs catholiques

proféraient à tout propos à la cour du roi très chrétien. Il est

évident que _ventre saint-gris_, variante de _sang saint-gris_, juron

poitevin recueilli par Rabelais (liv. IV, ch. 9), désigne saint

François d’Assise, fondateur de l’ordre des moines gris, et il est très

probable que Henri IV, élevé dans une religion sans cesse anathématisée

par ces moines, doit avoir juré sciemment par le ventre de leur patron,

comme l’avocat Patelin par le _ventre saint-Pierre_, Clément Marot

par le _ventre saint-George_[82], les Bas-Bretons par le _ventre

saint-Quenet_, et les Belges par le _ventre-Dieu_, sur quoi Érasme a

remarqué que ces derniers étaient moins scrupuleux que Socrate, qui ne

jurait que par l’oie, _per anserem_.

=VÉRITÉ.=—_La vérité est au fond d’un puits._

Mot de Démocrite passé en proverbe pour exprimer la difficulté de

découvrir la vérité. M. Ch. Nodier trouve dans ce mot une allégorie

admirable: Parce que, dit-il, du fond d’un puits, où l’on ne reçoit la

lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la

partie de l’horizon que cette ouverture laisse à découvert. Ainsi la

vérité même, ajoute-t-il, si elle existait quelque part, ne connaîtrait

qu’une partie du vrai. La vérité dans le puits est l’emblème de notre

intelligence.

La vérité, suivant Saadi, s’enveloppe de sept voiles qu’il faut

arracher.

Les Pyrrhoniens disaient de la vérité: Elle est comme l’Orient,

différente selon le point de vue d’où on la considère.

_La vérité est dans le vin._

_In vino veritas._—Le proverbe précédent nous a dit que la vérité se

tient dans un puits, celui-ci nous fait entendre qu’elle se tient dans

une cave; mais placer sa demeure tantôt dans l’eau et tantôt dans le

vin, n’est-ce pas avouer qu’on ne sait pas précisément où elle peut se

trouver? Quoi qu’il en soit, les deux opinions sont très bien fondées,

et si la première a pour elle l’autorité de Démocrite, la seconde

s’appuie de l’autorité de Salomon. Ce sage roi s’écriait dans ses

_Paraboles_: «Ne donnez point, ô Samuel, ne donnez point trop de vin

aux rois qui mangent à votre table, et n’en prenez point vous-même avec

excès, parce qu’_il n’y a nul secret où règne le vin: nullum secretum

est ubi regnat ebrietas_.» (Ch. XXXI, v. 4.)

La conduite d’un homme échauffé de vin, dit J.-J. Rousseau, n’est que

l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps.

Dans un état où l’on ne déguise rien, on se montre tel qu’on est. On

parle étant ivre comme on pense à jeun.

L’ivresse, en égarant l’esprit, dit Duclos, n’en donne que plus de

ressort au caractère. Le vil complaisant d’un homme en place, s’étant

enivré, lui tint des propos d’une haine envenimée et se fit chasser.

On voulut excuser l’offenseur sur l’ivresse. Je ne puis m’y tromper,

répondit l’offensé: ce qu’il m’a dit étant ivre, il le pense à jeun.

Chez certains sauvages, l’ivresse attire le respect; qui est ivre est

déclaré prophète.

L’auteur du _Rambler_ demandait que l’application du proverbe, _in

vino veritas_, fût réservée pour les gens qui mentent à jeun; mais

il ne pensait pas à cet autre proverbe, qui prouve l’inutilité de

l’exception: _Omnis homo mendax_, tout homme est menteur.

_Le temps découvre la vérité._

N’espérez pas pouvoir rien cacher, le temps voit, entend et découvre

tout (Sophocle.)

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 56 / 62 题