de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de
la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré
quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient
être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne
élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux
l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à
l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote.
Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le
patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru
devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où
il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou
chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et
souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention.
_Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus._
Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd
la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le
rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses
petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante
encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a
plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres
des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le
printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant
qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol
est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus,
ou que cette voix ne sortait plus du même gosier.
=ROUÉ.=—_C’est un roué._
L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception
tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y
ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé
d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à
l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de
sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre
qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité.
C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus
d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les
étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent
qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de
choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas
d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent
assez bien à ce personnage de _la Gageure imprévue_, qui veut nommer
toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef,
voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer
l’origine du nom de _roué_, employé comme synonyme d’_homme sans
principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants_.
Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend,
qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement
à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont
différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction
logique il put être amené à une signification si éloignée de celle
qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses
gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs
ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns
ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que
ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé
Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un _homme à rouer_.
D’autres ont prétendu, au contraire, que _roué_ ne fut point dit pour
_rouable_, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui,
traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des
imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer
sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix:
«Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être
honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques
heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de
supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de _roué_
décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs
du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela _les
roués_. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant
des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil
exemplaire des _Philippiques_, cette singulière dénomination aurait
eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les
ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses
calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin
d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut
toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils
tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec
quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et
d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de
Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient
aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci
avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, _amici Ixionii_,
amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le
divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de
laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On
trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en
français d’une manière originale par le terme de _roués_.»
Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que
je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit
conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois
fondée sur des faits incontestables.
Longtemps avant l’introduction de _roué_, on se servait proverbialement
de l’expression _bon rompu_, qui figure dans plusieurs passages de nos
anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «_Ce bon
rompu_ de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression,
qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait
un bon _compagnon_, _un bon vivant_, _un bon vaurien_, suivant
l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais,
imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu
de dire _un bon rompu_, on disait sans correctif un _rompu_:
ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les
Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet _rompu à toutes sortes de
malices et de ruses_. Or rien n’était plus naturel que de transporter
cette signification figurée de _rompu à roué_, puisque les deux mots
étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à
l’époque de la régence, où _roué_ fut admis comme variante de _rompu_,
qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait
pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les
scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son
acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en
grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées.
Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on
l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante,
pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en
trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse
de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en
titre, du roi, est appelée _une espèce de rouée_. Cette remarque ne
paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend
à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de
la chose.
Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du
Régent aient été surnommés _les roués_; il ne l’est pas non plus qu’ils
aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On
sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient
_hommes prêts à se faire rouer_ pour le prince; sur quoi le prince
remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire _hommes
bons à rouer_. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette
qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié
le nom de _roués_ pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que
des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha
point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province
eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices
brillants qu’on voyait alors à la cour.
La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel.
L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a
voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour
qu’il soit besoin de l’expliquer.
=ROUET.=—_Etre au rouet._
Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans
Montaigne (_Ess._, liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle
s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé
par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens.
=RUBRIQUE.=—_Savoir toutes les rubriques._
L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à
Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût
réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre
rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que
s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les _institutes_,
les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces
titres furent nommés _rubricæ_, _rubriques_, à cause de la couleur
rouge; et de là vint l’expression: _Savoir toutes les rubriques_, qui
s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science
du droit et rompu à toutes les ruses de son métier.
S
=SAC.=—_Donner à quelqu’un son sac._
C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages.
Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le
mot _sac_ est commun à presque toutes les langues; car on dit _sakkos_
en grec, _saccus_ en latin, _sakk_ en goth, _sac_ en anglo-saxon,
_sack_ en anglais, en allemand en danois et en belge, _sacco_ en
italien, _saco_ en espagnol, _sak_ en hébreu, en chaldéen et en turc,
_sac_ en celtique, _sach_ en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison
qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce
que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui
travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son
sac.
_Se couvrir d’un sac mouillé._
C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses,
c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression
est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la
draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue.
_L’affaire est dans le sac._
Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder
comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois
les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les
expressions _voir le fond du sac_, pour dire pénétrer ce qu’une affaire
a de plus secret, de plus caché, et _juger sur l’étiquette du sac_,
c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le
peine de s’en instruire.
Le mot _étiquette_ a une origine curieuse: dans le temps où la
langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et
les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: _est hic
quæstio_, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et
par abréviation: _est hic quæst_.., devenu ensuite _estiquette_, et
maintenant _étiquette_.
=SAFRAN.=—_Être réduit au safran._
Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité
d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune
le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne
convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_,
que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui
avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par
la main du bourreau.
=SAIGNÉE.=—_Selon le bras la saignée._
C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas
taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut
peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France,
depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On
la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède
contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’_Almanach
astral des saignées_, et dans un petit livre intitulé: _Petit traité
pour faire des saignées sur tout le corps humain_, etc. «On saignait
à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux
veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal
de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et
pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du
nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait
pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le
cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit
d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y
employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle,
tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la
santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps
le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour
réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait
pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers
des bréviaires monastiques, sous la dénomination de _dies æger_, _jour
malade_; et cette saignée générale fut appelée _minutio monachi_,
_amoindrissement du moine_; _minutio monachæ_, _amoindrissement de la
moinesse_. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle
opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint
Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire
saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi
des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la
Toussaint.
=SAINT.=—_Ne savoir à quel saint se vouer._
C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir.
Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée
sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient
à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une
situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une
superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui
attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par
exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès,
des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint
Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint
Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié
assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche
de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles;
saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de
la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint
qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur
acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou
les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une
commère qui croyait lui devoir la mort du sien, _c’est un bon saint
qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande_. Plusieurs de ces
saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle
qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue
la légende authentique.
=SAINT-MALO.=—_Il a été à Saint-Malo._
Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité
d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques
des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut
jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les
fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de _Saint-Malo_,
leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par
quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour
éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une
troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient
dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous
ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé
chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à
une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de
Saint-Malo les lui ont mangés.
=SALADE.=—_Donner une salade à quelqu’un._
C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit
ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de
cavalerie qui fut appelé _corps des salades_, comme on le voit dans
les _Commentaires_ de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis
quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait
de la même manière que les soldats auxquels on donnait _le morion_
(voyez ce mot), de là l’expression.
Voltaire a prétendu que de l’italien _celata_, qui signifie _elmo_,
heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le
mot _salade_, de sorte que quand on disait _il a pris sa salade_, on ne
savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues.
Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot _salade_ est
beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a
employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre _I eu m’escondisc_.
Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier,
Et port _sellat_ capairon traversier.
L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un
chaperon traversier.
On trouve _celata_ et _salada_ dans les _Glossaires_ de Ducange et de
Carpentier: _celata_ vient du verbe latin _celare_ (céler, cacher,
couvrir), et _salada_ est une altération de _celata_. On dit dans
le patois du département de l’Aveyron _sala_ (couvrir) et _désala_
(découvrir). _Celata_ et _salada_ désignent donc proprement une
couverture de tête.
=SANCTUAIRE.=—_Peser une chose au poids du sanctuaire._
C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon
les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est
venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur
étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le
sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en
les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple.
=SANCTUS.=—_Je l’attends au sanctus._
On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter
le _sanctus_, dont la musique exigeait beaucoup de force et de
souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, _je
l’attends au sanctus_, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté.
=SANG.=—_Bon sang ne peut mentir_.
Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour
signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent
point.—Les Écossais disent: _Blood is not water_, _le sang n’est pas
de l’eau_.
=SARDONIQUE.=—_Ris sardonique ou sardonien._
«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée
chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe
de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les
fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où
l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans,
et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les
vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner
le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de
leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien
signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.)
=SAUCISSON.=—_Il a mangé du saucisson de Martigues._
Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un
qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour
ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du
département des Bouches-du-Rhône.
Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les
saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein
champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en
acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui
s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de
bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine,
et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns
d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils
entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation,
et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville
afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand
empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit
dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé
vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce
maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe.
=SAVONNETTE.=—_Savonnette à vilain._
Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges
qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture
ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en
France un nombre considérable de ces vilains décrassés.
=SCRUPULE.=—_C’est un scrupule de saint Macaire._
Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie
ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au
pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère
une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans
le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli,
puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers
plaisants du portrait de _Tartuffe_ (acte 1, sc. 6):
Il s’impute à péché la moindre bagatelle,
Un rien presque suffit pour le scandaliser;
Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser
D’avoir pris une puce, en faisant sa prière,
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
=SEMAINE.=—_La longue semaine._
On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient
la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la
Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente
est toujours longue.
=SEPTHEURIER.=—_Discourir comme un septheurier._
_Septheurier_ est un mot dont on se servait autrefois au palais pour
désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple
s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint
l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui
ne se pique pas de brièveté.
=SERVITEUR.=—_Je suis votre serviteur._
Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en
terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence
depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on
a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour
dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a
placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où
Napoléon se fit couronner empereur.
Du grand Napoléon j’étais l’admirateur,
Il me dit son sujet.—_Je suis son serviteur._
=SEUL.=—_Quand on est seul on devient nécessaire._
Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence
est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses
conditions.
=SIÉGE.=—_Son siége est fait._
L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de
Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des
renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements
s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son
travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de
l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui
existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à
son correspondant: _Mon siége est fait_; mot qui passa en proverbe,
pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti
qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur.
=SIEN.=—_A chacun le sien ce n’est pas trop._
Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on
vienne le lui disputer.
_On n’est jamais trahi que par les siens._
La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les
étrangers pour confidents de ses projets.
Ah! la main la plus chère est souvent imprudente,
Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.)
=SINGE.=—_Payer en gambades ou en monnaie de singe._
Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis
pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris
sous le petit Châtelet, les _joculateurs_ étaient exempts de payer en
fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres
termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il
por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son
déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt
devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose
qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver
de chanson.» (_Establissements des métiers de Paris_, par Estienne
Boileau, chapitre _del péage de Petit Pont_.)
Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine
de cette autre expression proverbiale, _payer de chansons_ ou _en
chansons_.
Jean le Chapelain, dans son _Dit du segretain_ (sacristain) _de Cluny_,
atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par
une chanson ou par un conte.
Usages est en Normandie
Que qui hebergiez est qu’il die
Fable ou chanson die à son oste.
Cette coutume pas n’en oste
Sire Jehan li Chapelain.
_Caresses de singe._
On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses
petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres
échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de
ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la
victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les
embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est
venue l’expression proverbiale _caresses de singe_, dont le sens est
suffisamment déterminé par ce qui précède.
_Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé._
Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les
défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la
position brillante où la fortune l’a élevé.
_Les singes de Chauny._
Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant
les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe
fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient
à cette vieille anecdote rapportée dans les _Mémoires de l’Académie
Celtique_ (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour
dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la
ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes.
En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais
comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles
grammairiens, ou peut être aussi par un _lapsus calami_, ils mirent
_cynges_ dans leur missive, au lieu de _cygnes_; et il n’y eut en
cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce
temps s’écrivait par un _c_ et un _y_. Les Parisiens auxquels ils
s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi
grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer.
On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny,
et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée
de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux
voisins, et donna naissance au dicton.
Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont
grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes
verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que
dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes
verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les
merles blancs et les cygnes noirs.
_La pomme est pour le vieux singe._
L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est
le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du
douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des
Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues
Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse,
qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros
pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous
grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la
bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les
grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre
d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit.
Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été
probablement prise de là: voici les vers qui la terminent:
On dit que le vieux singe affaibli par son âge
Au pied de l’arbre se campa;
Qu’il prévit en animal sage
Que le fruit ébranlé tomberait du branchage,
Et dans sa chute il l’attrapa.
Le peuple à son bon sens décerna la puissance:
L’on n’est roi que par la prudence.
=SIRE.=—_C’est un pauvre sire._
Le mot _sire_, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au
roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette
époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut
observer que s’il se trouvait accompagné de la particule _de_ et placé
devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, _sire de Coucy_,
_sire de Beaujeu_, il devenait le signe d’une très haute noblesse,
tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans
ces autres exemples, _sire Jean_, _sire Guillaume_, il prenait une
acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a
été fondée l’expression _c’est un pauvre sire_, pour dire un homme sans
considération, sans capacité.
Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _sire_,
ceux-ci le font venir du latin _herus_, abrégé en _her_ par les
Allemands; ceux-là du latin _senior_ par l’ablatif _seniore_ contracté
en _siore_; les uns le dérivent de l’hébreu _sar_, personnage
distingué, les autres du vieux terme gaulois _seir_, le soleil. Ducange
le tire de _ser_, employé dans la basse latinité comme synonyme de
_dominus_, maître, et reproduit dans le composé italien _messer_,
dont l’homologue français est _messire_. Cependant l’opinion la plus
accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté
aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement _cyre_,
et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec
_cyre_, Cyrus, qu’on changea le _c_ en _s_. Estienne Pasquier et
d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument
curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir
à un mot.
=SOLDAT.=—_Soldat de la vierge Marie._
Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de
_soldat du pape_, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut
imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII,
pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer
dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge.
Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des
cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms
sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait _magnificat_, et tel
autre _flos virginum_.
=SOLEIL.=—_Le soleil luit pour tout le monde._
Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de
jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de
la Charte constitutionnelle: _Les Français sont égaux devant la
loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois..._ C’est
le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de
l’égalité civile.
Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v
45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son
soleil sur les bons et sur les méchants. _Solem suum oriri facit super
bonos et super malos._
Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: _Si humble que soit
la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses
rayons_.
Les Orientaux disent: _Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le
cèdre_.
Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le
sens du proverbe: _Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est_ (in
Octav.). _Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute
la terre._ Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace,
fondateur de l’ordre des jésuites.
=SOLLICITEUSE.=—_Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison._
Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment
résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards
ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des
mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il
n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de
Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait
une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et
si elle est impossible, elle se fera.
=SORCIÈRE.=—_Vieille sorcière._
Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue,
suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de
penchant que les autres à la superstition (_Tract. contra superstitios.
dierum observat._). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des
sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des
sorciers. (_Traité des superstitions._)
=SOT.=—_C’est un sot en trois lettres._
C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non
moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le
mot _sot_. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non
seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de
redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale
_trium litterarum homo, homme de trois lettres_, dont les Romains
fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait
issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient
ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme
_Marcus Tullius Cicero_, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne
les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T.
C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à _sot fieffé_.
Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère
moins: _Vous êtes un sot en trois lettres_; celui-ci lui repartit: Et
vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites.
Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des
Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe
évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la
lettre _c_ était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il
fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table
avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: _Quid distat inter
scotum et Sotum?_ quelle _distance_ y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean
Scot répliqua: _Mensa tantum_, celle de la table.
_Sot comme un panier._
Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un
prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce
qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός,
_le sot est semblable à un panier percé_.
_Sot comme un prunier._
Nous disons proverbialement _sot comme un prunier_, à cause des
rejetons impertinents de cet arbre, _propter stolones_. D’où sont venus
aussi _stolidus_ et _stoliditas_. (Lamothe Levayer.)
_Pour être heureux il faut être roi ou sot._
Proverbe qui se trouve dans l’_Apocoloquintose_ de Sénèque.
Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les
sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant
qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est
prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours
pleine et entière pour les sots.
_Les sots sont heureux._
La fortune se déclare toujours pour les sots, _fortuna favet
fatuis_.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une
autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs
aux sots.
«Comment arrive-t-il que des _sots_ réussissent toujours et que des
gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns
semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les
autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un
jeu de hasard, que les _sots_ ne jouent pas assez longtemps pour
recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur
circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner,
en sorte que, selon moi, un _sot_ fortuné et un homme d’esprit
malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.)
«La raison pour laquelle les _sots_ réussissent toujours dans leurs
entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont
impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.)
Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit
que Dieu aimât les _sots_.
_Les sots de Ham._
Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie
très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part.
Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils
se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et
parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors
affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait
la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement
une petite imitation de la _fête des fous_, qui, au XIII^e siècle,
avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans
d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des
Innocents[80].
_Dieu seul devine les sots._
On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon
esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à
la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière
suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est
jamais régulière ni conséquente. _La sottise est mère_, elle enfante à
chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir
qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi
on dit _qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots_.
=SOULIER.=—_Chacun sait où son soulier le blesse._
Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et
néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun
motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit
en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux
fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il
me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines
secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent.
C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour
une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car
Plutarque (_Vie de Paul Émile_, ch. VII) cite ce trait par forme
d’apologie du divorce de son héros.
=SOUFFLET.=—_Donner un soufflet à Ronsard._
C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une
rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue
française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé
le _prince des poëtes français_, titre qu’on trouve au frontispice
de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal.
L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou
voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de
Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est
pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de
l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection.
Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré.
Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris,
s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation
pour deux chants de la _Jérusalem_ dont il lui fit lecture. Un poëme
italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut
presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron
prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de
toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans
un temple.
On disait dans le moyen-âge, _casser la tête de Priscien_, pour
signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée
fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire
servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des
lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre
parler incorrectement, que si on lui _cassait la tête_.
Nous avons encore l’expression proverbiale, _mettre Vaugelas en
pièces_, dont Molière s’est servi dans les _Femmes savantes_:
Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.
=SOUMISSION.=—_La soumission désarme la colère._
La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés,
lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci,
c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié
(Montaigne, _Ess._, liv. 1, ch. 1).
_Responsio mollis frangit iram_ (Salomon, _Prov._, ch. XV, v. 1) _la
réponse douce apaise la colère._
L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment
la colère (Plutarque).
La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous
apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il
se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la
soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une
main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady).
Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup
de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par
l’expression: _Vis fugere à Deo? fuge ad Deum._
=SOUPE.=—_Soupe à la grecque._
Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui
lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce
qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui
semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe.
Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à
cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite
dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur
servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan,
et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, _c’est
une soupe à la grecque_. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus
que de _soupe à la grecque_, et de _feseur de soupe à la grecque_, pour
signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar,
_Suite de la défense de Voiture_, p. 274.—Perrault, _Parallèle des
anciens et des modernes_, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.)
=SOURIS.=—_Éveillé comme une potée de souris._
Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se
trouve dans la dernière édition du _dictionnaire de l’académie_, mais
elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans
un pot, _une potée de souris_! C’est _portée_ qu’il faudrait dire de
Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant
éveillé _comme une portée de souris_.» De cette façon la phrase est
raisonnable.
=SUFFISANCE.=—_Qui n’a suffisance n’a rien._
Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre
que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs
au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. _Ce qui suffit
ne fut jamais peu_, dit un autre proverbe. _La suffisance est le
premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima._
=SUISSE.=—_Point d’argent, point de suisse._
Les Anglais disent: _No silver, no servant: point d’argent, point de
serviteur._—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires
dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils
réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur
réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève
que significative; elle se réduisait à ces mots: _argent ou congé_.
C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses,
qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans
l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en
cette circonstance, donna lieu au proverbe _point d’argent, point de
suisse_, qui fut formulé par les soldats français.
=SUJET.=—_C’est un mauvais sujet._
Le mot _sujet_, d’après son étymologie, signifie _ce qui est dessous_,
et par extension _ce à quoi_ ou _sur quoi l’on travaille_, c’est-à-dire
l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations.
La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au
physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui
donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait
à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en
tête de cet article. Qu’un prince dise _mes sujets_, qu’un chirurgien
appelle _sujets_ les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et
s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne
soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un _c’est un
bon sujet_ ou _c’est un mauvais sujet_, sans aucune espèce de rapport
de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion
à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans
la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport
a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me
fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française
d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle
leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une.
Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus
profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle
nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas
la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance
jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une
créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses
besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première
période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi
sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la
vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages,
les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il
fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des
circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous
sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il
devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le
considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son
caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque
fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant
ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant
contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances?
Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites
s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un
paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du
nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des
zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous
quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible
de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières,
un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un _sujet_,
dans toute l’extension dont ce mot est susceptible.
=SURPLUS.=—_Le surplus rompt le couvercle._
Ce qu’on a de trop est quelquefois plus nuisible qu’utile. Ce proverbe
fait entendre qu’il est bon de borner ses vœux à cette heureuse
médiocrité qu’Horace a si bien nommée _auream mediocritatem_, et dont
les Grecs indiquaient les avantages par un tour de paradoxe proverbial,
traduit ainsi en latin: _dimidium plus toto, la moitié est plus que le
tout_, c’est-à-dire vaut mieux que le tout.
«Les hommes ignorent le prix de la sobriété; ils ne savent pas que _la
moitié vaut mieux que le tout_.» (Hésiode.)
Le véritable point de la richesse, c’est de n’être ni trop près ni trop
loin de la pauvreté.
=SYCOPHANTE.=—_C’est un sycophante._
Ce terme est pris du grec _συϰοφάντης_ composé de _συϰον_ _figue_, et
_φαίνω _je dénonce. Il signifie proprement _dénonciateur de figues_,
et voici pourquoi: les Athéniens, dont le territoire sec et aride ne
produisait guère que des olives et des figues, avaient défendu par
une loi de transporter des figuiers hors du territoire d’Athènes, et
ils appelaient _sycophante_ quiconque dénonçait ce genre de fraude.
Or, comme on accusait souvent des gens qui n’étaient pas coupables,
_sycophante_ devint insensiblement synonyme de calomniateur,
d’imposteur, de fourbe et même d’hypocrite, parce que l’hypocrisie
n’est qu’un mode de fourberie.
=SYNAGOGUE.=—_C’est une synagogue._
Les Juifs n’avaient qu’un seul temple qui était à Jérusalem, et dans
l’intérieur duquel devaient s’accomplir toutes les cérémonies de
leur culte. L’extérieur de ce temple se composait de portiques et de
galeries. Les unes servaient de salles de séance au conseil général de
la nation; les autres étaient le forum, la place publique, le lieu de
réunion des habitants de Jérusalem, dans les temps ordinaires, et du
peuple de toutes les tribus ou provinces, dans les fêtes et assemblées
solennelles. Il est indispensable, dit M. Salvador, à qui j’emprunte
cet article, d’avoir présente à l’esprit cette disposition religieuse,
politique et matérielle des assemblées juives, et du temple juif,
pour comprendre la plupart des formes des prophètes, et pour ne pas
s’étonner de l’expression proverbiale _c’est une synagogue_, qui
s’applique à toute réunion, à toute assemblée, et les exemples n’en
sont pas rares de nos jours, où il y a des murmures, du bruit, de la
confusion.
Observons que le nom de _synagogue_, qui désigne l’assemblée des
Juifs, n’est pas d’origine juive. Il est venu, comme son synonyme le
nom d’église, de la langue grecque, où l’un et l’autre signifient
congrégation, assemblée.
_Enterrer la synagogue avec honneur._
Se soutenir jusqu’au bout, malgré les dégoûts et les obstacles,
terminer une affaire, une entreprise par quelque chose de
remarquable.—On trouve dans la satire Ménippée, _assurer la
synagogue_, pour dire assurer le succès d’une faction.
T
=TABLATURE.=—_Donner de la tablature à quelqu’un._
Le mot _tablature_ désigne la totalité des lettres et des signes dont
on se servait pour écrire la musique, avant l’invention des notes,
et dont se servent encore beaucoup de compositeurs allemands pour
écrire des morceaux à plusieurs parties. Comme cette méthode offrait
d’assez grandes difficultés, elle fit naître la locution _donner de
la tablature à quelqu’un_, c’est-à-dire lui donner de la peine, de
l’embarras, _du fil à retordre_.
=TABLE.=—_La table est l’entremetteuse de l’amitié._
A table les haines s’éteignent, les inimitiés cessent et l’amitié se
resserre davantage. C’est une vérité que Minos et Lycurgue avaient
reconnue lorsqu’ils établirent des repas de confraternité. Aristée
regardait comme contraire à la sociabilité la coutume des Égyptiens,
qui mangeaient séparément et n’avaient jamais des festins communs.
_On ne vieillit point à table._
Les uns ont attribué ce proverbe à madame de Thianges, que madame de
Sévigné nous a représentée se mettant à table en personne persuadée
qu’on n’y vieillit point; les autres en ont fait honneur au célèbre
gourmand Broussin; mais ce proverbe était usité en France et en Italie
longtemps avant l’époque à laquelle on prétend qu’il est né. Peut-être
fut-il présent à l’esprit du trouvère qui imagina de placer la fontaine
de Jouvence dans le pays de Cocagne.
Laurent Joubert, dans le _Ramas de propos vulgaires_ qu’on trouve
à la suite de son livre des _Erreurs populaires_, édition de 1579,
fait cette question qu’il ne résout point: _Pourquoi dit-on qu’on
ne vieillit point à table ni à la messe?_—Je crois que la _messe_
a été réunie à la _table_ dans le proverbe, à cause des repas
nommés agapes, que les Chrétiens fesaient dans l’église après le
sacrifice divin. _Mensas faciebant communes, et peracta synaxi post
sacramentorum communionem inibant convivium_ (_Chrysostomi Homelia_
XXVII).—Plusieurs étymologistes pensent que le mot messe est dérivé
de _mensa_, mense ou table, et que la formule _ite, missa est_, fut
primitivement _ite mensa est_; _mensa_, disent-ils, devint _messa_,
et _messa_ fut changé en _missa_ par deux effets successifs de la
prononciation qui adoucissait ou supprimait le _n_, et qui donnait à
l’_e_ le son de l’_i_.
_Point de mémoire à table._
C’est le proverbe antique _odi memorem compotorem_. _Je hais un
convive qui a de la mémoire._—Il était défendu chez les Grecs de rien
révéler de ce qui se passait dans les festins, afin que la crainte
des indiscrétions n’y vint pas comprimer les libres épanchements de
la gaieté; et lorsqu’ils étaient réunis dans la salle du banquet, le
plus âgé des convives montrait la porte aux autres en leur disant:
Souvenez-vous qu’aucune parole ne doit sortir par cette porte. Cet
usage avait été introduit primitivement à Sparte par une loi de
Lycurgue.
=TARARE.=—_Tarare-pon-pon._
_Tarare_ est une onomatopée du bruit de la trompette, et pon-pon en est
une de celui du tambour. On se sert de cette expression pour se moquer
de quelqu’un qui étale de la vanité dans un récit, dans des projets,
ou pour foire entendre à quelqu’un qui menace qu’on ne le craint ni à
pied ni à cheval.
=TARGE.=—_N’avoir ni écu ni targe._
C’est n’avoir pas le sou.—La _targe_, dit Le Duchat, était une petite
monnaie du duché de Bretagne, ainsi appelée parce qu’elle portait sur
son revers, au lieu de l’écu ordinaire des armoiries, l’empreinte d’une
_targe_, espèce de bouclier presque carré. Cette expression, presque
inusitée aujourd’hui, a été employée par Villon.
=TARTUFFE.=—_C’est un tartufe._
A quelle idée le nom de tartufe fait-il allusion? Les opinions sont
divisées sur ce point. _Tartufo_, en italien, signifie truffe. On
raconte que, dînant avec un _monsignor_ de la suite du légat, Molière
fut si frappé de l’accent de sensualité que ce béat mettait à prononcer
le mot _tartufo_, qu’il en fit le nom caractéristique de son faux
dévot, auquel il avait donné d’abord le nom de Panuphle.—Le Duchat,
dans ses notes sur Ménage, prête à ce nom une étymologie plus savante;
_truffer_, dans l’ancien langage, était synonyme de tromper: _comment
vous savez bien vous truffer des pauvres gens_, dit en effet Panurge à
Dindenaud. De plus, dans l’ancien langage aussi, on disait _tartuffe_
pour _truffe_. Ce savant part de là pour insinuer que Molière, en
appelant son faux dévot _tartufe_, a voulu indiquer que la pensée d’un
hypocrite n’est pas plus facile à découvrir que les truffes. Il y a
de mauvaises étymologies tirées de moins loin.—Quoi qu’il en soit,
tartufe a pris, sous la plume de Molière, une valeur spéciale. Ce nom
est devenu usuel, non seulement parce qu’il a été créé par un homme de
génie, mais parce qu’il manquait à la langue (A. V. Arnault).
=TEMPLIER.=—_Boire comme un templier._
Cet adage, dit M. Raynouard, n’a été imaginé que longtemps après la
destruction des templiers. Il ne se trouve point dans les recueils des
anciens proverbes français, et il ne prouve pas davantage contre les
chevaliers que l’adage, sans doute plus ancien, _bibere papaliter,
boire comme un pape_, ne prouve contre les pontifes romains.—J’adopte
l’opinion de M. Raynouard, et j’ajoute que boire _comme un templier_
a dû peut-être son origine au passage suivant qu’on lit dans le
_Mode de réception des chevaliers du Temple_, ancien manuscrit de la
bibliothèque Corsini, imprimé à Rome, en 1786: «De nostre religion vous
ne véés qui l’escorche qui est par defors; car l’escorche si est que
vos nos véés avoir biaus chevaus et biaus harnois, et _bien boivre_ et
bien mangier et bèles robes.» L’expression _bien boivre_ qui autrefois,
comme le remarque le savant Baluze, signifiait vivre dans l’aisance,
aura été prise dans le sens de faire débauche de vin.
Feydel pense que le mot _templier_ a été substitué à _temprier_,
lequel, inusité maintenant, avait autrefois plusieurs significations,
et désignait aussi l’artisan que nous nommons verrier. En effet, les
ouvriers qui soufflent le verre sont obligés, par état, ainsi que les
gouverneurs de hauts-fourneaux, les forgerons à martinet, de boire
souvent, afin de remplacer leurs sueurs continuelles.
=TEMPS.=—_Le temps perdu ne se répare jamais._
Napoléon étant allé un jour visiter une école, dit en sortant aux
élèves, dont quelques-uns avaient été interrogés par lui: «Jeunes gens,
souvenez-vous bien que chaque heure du temps perdu est une chance de
malheur pour l’avenir.» Mot remarquable d’un homme qui connaissait
toute la valeur du temps.
_La plus belle épargne est celle du temps._
Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Théophraste: «La plus forte
dépense qu’on puisse faire, est celle du temps.» _Ménagez le temps, car
la vie en est faite_, disait le bonhomme Richard.
Il n’y a pas d’homme qui ne perde au moins un quart-d’heure par jour,
et cette perte ne paraît rien. Cependant elle est fort grande, car en
employant bien ce quart-d’heure répété, on pourrait faire quelque chose
qui donnerait à la fois honneur et profit. Un fait va le prouver: On
raconte que le chancelier Daguesseau, habitué à se rendre dans la
salle à manger aussitôt qu’on l’avertissait pour dîner, ayant reconnu
que sa femme le fesait attendre régulièrement cinq minutes, prit le
parti d’arriver au même instant qu’elle, et composa un de ses ouvrages
dans le temps qu’il gagna par ce moyen.
La vie n’est pas composée d’un assez grand nombre de quarts-d’heure
pour qu’on en puisse perdre un chaque jour. Elle n’est qu’un point
imperceptible dans le temps, et le temps tout entier est lui même
assez borné. Savez-vous bien qu’il n’y a pas un milliard de minutes
que le Christ a paru sur la terre pour apprendre aux hommes à faire le
meilleur usage du temps qu’ils perdent avec tant d’insouciance?
_Qui a temps, a vie._
Pour signifier qu’il n’y a pas d’affaire si désespérée à laquelle le
temps ne puisse porter remède; que le temps est le véritable élément du
succès en toutes choses.
L’histoire présente mille traits à l’appui de ce proverbe. En voici un
qui n’est pas moins suprenant que singulier. Un roi maure de Grenade,
nommé Mahomet IX, fesait garder depuis plusieurs années dans un
château-fort, à deux lieues de cette ville, son frère aîné Joseph III,
qu’il avait détrôné; étant sur le point de mourir, il ne voulut point
laisser à son jeune fils un trône menacé par la vie d’un prince dont
les partisans recommençaient à s’agiter. Il ordonna à un officier de
ses gardes d’aller couper la tête du prisonnier et de la lui apporter.
Joseph jouait aux échecs lorsque ce messager de mort vint lui notifier
sa sentence. Il eut recours aux supplications les plus touchantes
pour en faire suspendre l’exécution pendant quelques heures, et il
parvint à obtenir le temps d’achever sa partie. On croira sans peine
qu’il mit tous ses soins à la prolonger. Pendant qu’il était occupé à
jouer si gros jeu, des cris se firent entendre tout à coup à la porte
de sa prison, et lui apprirent que ses partisans l’avaient fait élire
successeur du roi qui venait d’expirer; de sorte que ce peu de temps,
obtenu par ses prières, l’arracha des mains de la mort et lui donna une
couronne.
=TENDRESSE=.—_Tendresse maternelle
Toujours se renouvelle._
Ce charmant proverbe qui est aussi allemand, _Mutterlub! ist
immer neu_, s’explique très bien par cette pensée, aussi délicate
qu’ingénieuse, _le cœur d’une mère est le chef-d’œuvre de l’amour_.
Une mère, vois-tu, c’est là l’unique femme
Qui nous aime toujours,
A qui le ciel ait mis assez d’amour dans l’ame
Pour chacun de nos jours. (M. LATOUR.)
Il a paru en 1803, à Zurich, une collection de gravures d’après les
dessins originaux de J. Martin Ustéri, dans lesquelles ce proverbe est
développé d’une manière très intéressante. Les explications placées à
côté de chaque estampe ajoutent un nouveau prix à cette collection, qui
est devenue le sujet d’un petit roman sentimental publié depuis à Paris.
=TENIR.=—_Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras._
La possession d’un bien présent vaut mieux que la promesse ou
l’espérance de deux biens qui sont incertains. Les anciens disaient:
_Il vaut mieux avoir l’œuf aujourd’hui que la poule demain._
=TENTATION.=—_Le plus sûr moyen de vaincre la tentation, c’est d’y
succomber._
Proverbe favori de la présidente Drouillet, qui passe pour l’avoir
formulé. Il n’a rien de surprenant dans la bouche d’une femme galante;
mais on doit s’étonner d’en trouver l’équivalent dans les écrits d’un
philosophe. Helvétius a osé dire: «En s’abandonnant à son caractère, on
s’épargne du moins les efforts inutiles qu’on fait pour y résister.»
C’est absolument le principe des Manichéens, qui prétendaient dompter
la chair en l’assouvissant, faire taire le monstre en emplissant la
gueule aboyante, suivant l’expression de M. Michelet.
=TERRE.=—_Bonne terre, mauvais chemins._
Les chemins sont presque toujours mauvais dans les grasses terres. De
là ce proverbe, dont le sens figuré est que la plupart des avantages
sont mêlés de quelques inconvénients.
_Qui terre a, guerre a._
Qui a du bien, est sujet à avoir des procès.
_Il n’y a pas de terre sans voisin._
Avis aux ambitieux qui voudraient tout avoir, parce qu’ils croient
n’avoir rien s’ils n’ont tout.
Ce proverbe se trouve dans _l’Ane d’Or_ d’Apulée, liv. IX, où l’un des
trois frères que le mauvais riche fait périr, pour s’emparer de leur
champ, lui adresse, en expirant, ces paroles: _Scias, licet privato
suis possessionibus paupere, fines usque et usque proterminaveris,
habiturum te tam en vicinum aliquem._ Sache que tu as beau étendre les
limites de tes terres, en dépouillant le pauvre de son héritage, il
faudra toujours que tu aies quelque voisin.
On raconte que Louis XIV, pendant qu’il fesait agrandir le parc de
Versailles, ayant vu un paysan qui, au lieu de travailler, restait
appuyé contre un arbre, lui demanda à quoi il pensait, et en reçut
cette réponse: Je pense, sire, que vous avez beau agrandir votre parc,
_vous aurez toujours des voisins_. J.-B. Rousseau a rimé ainsi cette
anecdote dans une ode adressée au comte de Sinzindorf (Ode 7, liv. III):
Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage
Faite au plus puissant de nos rois.
Pour la troisième fois du superbe Versailles
Il fesait agrandir le parc délicieux.
Un peuple harassé de ses vastes murailles
Creusait le contour spacieux.
Un seul, contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire,
Semblait à ce travail ne prendre aucune part.
A quoi rêves-tu donc, dit le prince?—Hélas! sire,
Répond le champêtre vieillard,
Pardonnez; je songeais que de votre héritage
Vous avez beau vouloir élargir les confins:
Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage,
Vous aurez toujours des voisins.
_Tant vaut l’homme, tant vaut la terre._
C’est l’industrie, l’intelligence du propriétaire qui fait valoir plus
ou moins la propriété; c’est en proportion de sa capacité personnelle,
que chacun réussit dans son état.
=TÊTE.=—_Grosse tête peu de sens._
Ce proverbe est le pendant de celui-ci: _En petite tête gît grand
sens._ L’un et l’autre sont venus d’une opinion fort contestable
d’Aristote, qui dit, dans un de ses problèmes (section 30), que les
hommes qui ont la tête petite sont plus sages que ceux qui l’ont
grosse. Voici le passage d’après la traduction latine: _Inter homines
qui minori sunt capite prudentiores nascuntur quam qui sunt grandiori._
_Mal de tête veut repaître._
Le mal de tête est souvent un indice du besoin de l’estomac, et dans ce
cas on l’apaise en mangeant.
_Ne savoir où donner de la tête._
Ne savoir comment se tirer d’embarras.—Métaphore prise des bêtes à
cornes, qui, se voyant attaquées de plusieurs côtés à la fois, _ne
savent où donner de la tête_; c’est-à-dire où frapper de la tête.
_Laver la tête à quelqu’un._
C’est lui faire une sévère réprimande.—«Celui qui _lave la teste à
un autre_, dit Nicot, la lui frotte, tourne et retourne, et rebourse
les cheveux, comme s’il le pelaudait; par ainsi, _laver la teste_ à
quelqu’un, c’est aussi le traiter à la rigueur.»
Quand on emploie cette expression, il ne faut point oublier la
convenance des idées, comme l’a fait Voltaire; dans ce vers de
l’_Enfant prodigue_, justement critiqué:
Lavons la tête à ce large visage.
=TINTER.=—_Les oreilles ont dû lui tinter._
Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on a beaucoup parlé de
quelqu’un, est fondée sur la croyance superstitieuse que les absents,
sur le compte desquels on tient des discours, en sont avertis par le
tintement de leurs oreilles. _Absentes_, dit Pline le Naturaliste,
_tinnitu aurium præsentire sermones de se receptum est_. Ces discours
sont supposés favorables, si c’est l’oreille droite qui tinte, et
défavorables, si c’est la gauche.
Les Romains, qui nous ont transmis cette superstition, l’avaient reçue
des Grecs; on lit dans une lettre d’amour d’Aristénète: _Ton oreille ne
résonnait-elle pas quand je parlais de toi en pleurant?_
=TINTOUIN.=—_Avoir du tintouin._
Avoir du souci, de l’inquiétude pour le succès de quelque
chose.—Expression dérivée de la même source que la précédente.
=TISON.=—_Les tisons relevés chassent les galants._
Dicton fondé sur un usage très ancien, d’après lequel une jeune fille,
lorsqu’elle voulait se débarrasser des poursuites d’un jeune homme
qui la recherchait en mariage, lui donnait rendez-vous chez elle, et
courait se cacher aussitôt qu’elle le voyait arriver, après avoir
relevé les tisons du feu; signifiant par là sans doute, que l’un et
l’autre ne devaient pas avoir un foyer commun.
Il se pratique encore aujourd’hui quelque chose d’analogue dans le
département des Hautes-Alpes, où les belles congédient les galants, en
leur présentant le bout non allumé d’un tison.
L’usage symbolique de notifier un refus de mariage en offrant aux
yeux du prétendant les tisons relevés, c’est-à-dire, le foyer sans
feu, donna lieu dans la suite à une superstition dont il reste
encore quelque vestige. «Lorsqu’il y a une femme veuve ou quelque
fille à marier dans une maison, dit le curé Thiers, et qu’elles sont
recherchées en mariage, il faut bien se donner de garde de lever les
tisons, parce que cela chasse les amoureux.» (_Traité des superst._,
tome III, p. 455.)
=TOILE.=—_C’est la toile de Pénélope._
Expression usitée chez les Grecs et chez les Romains, en parlant
d’une affaire qui recommence toujours et ne finit point.—On sait que
Pénélope, obsédée par ses nombreux amants, qui voulaient la contraindre
à choisir parmi eux un époux, à la place d’Ulysse qu’on croyait mort,
leur promit de faire son choix aussitôt qu’elle aurait terminé une
pièce de toile à laquelle elle travaillait, et fit durer l’ouvrage en
défesant de nuit ce qu’elle avait fait pendant le jour.
_Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile._
C’est ce qu’on dit à un babillard qui cherche à séduire par des beaux
discours.—Allusion à un conte de vieille, que l’abbé Tuet rapporte
ainsi, d’après Fleury de Bellingen: Une paysanne avait chargé son fils
d’aller vendre au marché une pièce de toile, et comme il n’était pas
bien fin, elle lui avait défendu de la vendre à un grand parleur, qui
l’enjôlerait pour avoir la marchandise à bas prix. Ce benêt retint si
bien sa leçon, qu’il ne trouva point d’acheteur qui ne parlât trop
à son gré; car dès qu’on lui avait demandé _combien la toile_, et
qu’il en avait dit le prix, si on lui répondait _c’est trop cher_, il
répliquait à l’instant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma toile_,
et renvoyait ainsi tout son monde.
Une autre version dit que ce Jocrisse, prévenu par sa mère d’éviter de
faire marché avec des femmes bavardes, renvoya toutes celles qui se
présentèrent, en leur disant: _Vous parlez trop, vous n’aurez pas ma
toile_; et, comme il lui avait été recommandé de ne pas revenir sans
s’être défait de sa marchandise, il l’offrit à une madone placée sur la
route et la lui laissa, parce qu’elle ne parlait point.
=TOIT.=—_Prêcher une chose sur les toits._
C’est la divulguer, la rendre publique.—Cette expression, plusieurs
fois employée dans l’Écriture-Sainte, est venue de ce que les grands
édifices de la Judée étaient couverts par une plate-forme ou terrasse,
sur laquelle on avait la liberté de monter, et du haut de laquelle on
haranguait quelquefois le peuple. Le temple de Jérusalem n’était pas
couvert autrement.
=TON.=—_C’est le ton qui fait la chanson_ ou _la musique_.
Pour signifier qu’il y a dans le langage, en certaines circonstances,
un accent qui modifie le sens des mots et porte à l’oreille une
expression différente; que c’est moins ce qu’on dit qui blesse que la
manière dont on le dit.
=TONDU.=—_Je veux être tondu si..._
Cette espèce d’imprécation proverbiale est venue de l’usage où
l’on était autrefois de dégrader un homme en le tondant. Dans les
commencements de la monarchie, les serfs avaient la tête rase. On
jurait sur ses cheveux, comme on jure aujourd’hui sur son honneur,
et les couper à quelqu’un, c’était le déshonorer. En saluant une
personne, rien n’était plus poli que de s’arracher un cheveu et de
le lui présenter; c’était dire, qu’on lui était aussi dévoué que son
esclave. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier, évêque
de Toulouse, pour marquer à quel point il l’honorait; chaque courtisan
fit le même présent à ce vertueux évêque, qui s’en retourna dans son
diocèse enchanté, dit Saint-Foix, des politesses de la cour. (L’abbé
Tuet.)
L’horreur des cheveux courts dura longtemps en France, parce qu’on
tondait les hommes détenus dans les prisons ou condamnés par jugement à
une déshonorante détention. Quand le comte de Saint-Germain, ministre
sous Louis XV, voulut faire couper les cheveux aux soldats, l’armée
fut sur le point de se révolter, et l’on fut obligé de lui laisser ses
cheveux.
=TONNEAU.=—_Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit._
L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce mot de
Phocion: Les grands parleurs sont comme les vases vides qui résonnent
plus que les pleins.
Les Grecs comparaient les grands bavards dont les paroles semblent
renaître d’elles-mêmes, aux chaudrons de Dodone. Ces chaudrons
d’airain, placés dans le temple, étaient disposés de telle sorte qu’en
frappant sur le premier, le son se communiquait successivement jusqu’au
dernier.
_Nec Dodonæi cessat tinnitus aheni._ (AUSONE.)
Les Latins disaient _tonitrua Claudiana_, non, comme on pourrait le
croire, par allusion aux vers ampoulés et ronflants du poëte Claudien,
mais par allusion à des machines de bronze, inventées par Claudius
Pulcher, pour l’usage des théâtres, où on les agitait fortement, après
les avoir remplies de cailloux, afin d’imiter le roulement du tonnerre.