Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef
qu’on appelait _roi_. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on
donnait, par plaisanterie, le nom de _Pétaud_, du verbe latin _peto_,
je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité
sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et
de désordre.
=PEUPLE.=—_La voix du peuple est la voix de Dieu._
C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide
développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence,
devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est
ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: _Nemo omnes, neminem
omnes fefellerunt_. _Personne n’a trompé tout le monde, et tout le
monde n’a trompé personne._
Les Italiens disent de même: _L’universale non s’inganna._ Il est rare,
en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et
l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple
avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille
être de l’avis de la canaille.
=PHÉBUS.=—_Donner dans le phébus._
C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu
intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (_Manière de bien
penser dans les ouvrages d’esprit_, dialog. IV), «n’est pas si obscur
que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier
quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce
qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.»
Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible.
Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn,
composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse,
intitulé: _le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes
sauvaiges et des oyseaux de proie_. L’ouvrage est divisé en deux
parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde
partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire
contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est
écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met
le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions
métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de
citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine,
de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt
pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent
accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le
style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui
s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce
style _le phébus_, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière
d’écrire.
Malherbe a dit des expressions _phébées_, pour des expressions
ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent _le phébus_.
=PIE.=—_Être au nid de la pie._
C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la
pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit
aussi: _prendre la pie au nid; trouver la pie au nid_, pour signifier,
se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.
=PIÈCE.=—_Faire pièce à quelqu’un._
C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où
l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de
vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet
usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia
point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille.
Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur
un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert
d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les
animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant
de lui des _momons_ qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans
les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre
lesquels il y avait à gloser. Parmi ces _momons_ étaient entremêlés
des troubadours, appelés par le peuple _les farceurs_, qui, en langage
rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées,
d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: _Dire
son vers à quelqu’un._
=PIED.=—_Être sur un grand pied dans le monde._
C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle
brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les
plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied
une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter
des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire
pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt
avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette
chaussure, qu’on nommait _à la poulaine_, devint, surtout dans le XIV^e
siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient
deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple
chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De
là l’expression: _Être sur un grand pied dans le monde._ (L’abbé Tuet.)
Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _poulaine_,
qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom
du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les
autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, _la Poulaine_, d’où
cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France.
_C’est un pied-plat._
Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance,
qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans
portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis
que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une
marque distinctive de la noblesse.
_Prendre quelqu’un au pied levé._
Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du
moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être
d’un ancien jeu, nommé le _jeu du pied levé_, dans lequel les joueurs
sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où
ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée
de l’escrime, où l’on prend son adversaire _au pied levé_, quand on le
frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre.
=PIERRE.=—_Faire d’une pierre deux coups._
Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule
et même action.—Les Italiens disent: _Far groppo e maglia. Faire nœud
et maille._—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et
à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un
restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il
voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond
une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette
belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux
_faire d’une pierre deux coups_?
=PILULE.=—_Dorer la pilule à quelqu’un._
Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque
chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un
refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui
dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le
goût.—Les Espagnols disent: _Si la pildora bien sapiera, no la doraran
por defuera_. _Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas._
On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de
Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure
qu’il vient de faire à Amphytrion:
Le seigneur Jupiter _sait dorer la pilule_.
_Faire avaler la pilule à quelqu’un._
C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup
de répugnance.
_Il faut avaler les pilules sans les mâcher._
Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises
affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement,
au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes
inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au
moyen-âge: _Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ._
Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on
ne peut pas mâcher.
=PLAIDOYER.=—_C’est le plaidoyer des trois sourds._
Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs,
dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre
lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans
le _Plaidoyer des trois sourds_, le demandeur parle de fromage;
le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens
compensés.
Les Latins disaient: _Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem
erat utroque surdior_. _Un sourd était en procès avec un autre sourd,
et le juge était plus sourd que l’un et l’autre_: ce qui était fondé
sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une
épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une
traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus.
=PLANT.=—_Laisser quelqu’un en plant._ C’est le laisser dans quelque
endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis;
proprement, c’est l’y laisser comme un _plant_ d’arbre. On dit dans le
même sens: _Planter là quelqu’un pour reverdir_. Autrefois on disait:
_Laisser sur le vert_, pour négliger, abandonner.
_Ils laissent sur le vert_ le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.)
=PLAT.=—_Servir quelqu’un à plats couverts._
C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir
sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage
où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait
sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait.
=PLONGEON.=—_Faire le plongeon._
Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher
d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un
oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une
arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de
mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la
Picardie.
=PLUIE.=—_Faire la pluie et le beau temps._
Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence.
Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des
astrologues, qu’on appelait des _hommes faisant la pluie et le beau
temps_, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant
avait conçue de leur science. Telle était la considération dont
jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait
point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous
apprend, _De vanitate scientiarum_, que les grands seigneurs et les
villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans
son _Histoire de Louis XI_, qu’à la cour de France on conservait une
chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs
historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin
l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse
récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des
bons et des mauvais jours.
Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va
demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de
l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour
marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il
en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs
besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance.
On lit dans les _Essais_ de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de
Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets
de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les
nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses
nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’_Histoire de
la conquête du Mexique_, par Solis (liv. III).
Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées _Sènes_, de
l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain,
le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils
croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les
flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages.
Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire:
_Faire la pluie et le beau temps_, dans ce vers de la tragédie
d’_Esther_:
Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
=POIRIER.=—_Je l’ai connu poirier._
Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est
venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi:
Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles,
un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande
dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde.
Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se
remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui
l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer
par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son
plus beau poirier. _Maluit esse Deum._ Le nouveau saint, peint et
repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le
curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus
de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la
route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir
la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher
qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les
autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint
Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on
plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur
le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y
en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est
pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu
poirier.
=POISSON.=—_Les gros poissons mangent les petits._
Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque
toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est
généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins,
qui disaient encore: _Vivre en poisson_, pour signifier n’avoir d’autre
loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez
ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car
il se trouve dans l’_Histoire du poisson_, épisode du Mahabharata,
poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence
d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins
de trente d’après l’opinion la plus circonspecte.
=POIVRE.=—_Cher comme poivre._
Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre
coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans
la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et
elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers
exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs
historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les
habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition,
en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement
trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme
excessivement onéreux.
=PONT.=—_Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue._
A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents
de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de
la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay.
Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple
en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on
appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.)
=PONTOISE.=—_Avoir l’air de revenir de Pontoise._
Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale
du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait
amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un
interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait
prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces
pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les
questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion
de dire par comparaison: _Avoir l’air de revenir de Pontoise_, ou
_conter une chose comme en revenant de Pontoise_, en parlant des gens
dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un
peu niaises.
=PORTE.=—_Sortir par la belle porte._
Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression
rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des
prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur
innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la
grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite
_la belle porte_.
=POT.=—_Sourd comme un pot._
Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point
d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je
crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre
expression plus ancienne: _Sourd comme un toupin_. Le mot _toupin_
n’a point ici la signification de _pot_, mais celle de sabot, toupie.
_Sourd comme un toupin_, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec
_dormir comme un sabot_.
Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que
les gens du peuple nomment _sourd comme un pot_; mais un pot ne fut
jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes
chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels
elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un
grand mot que la populace ignorante a gâté.»
_Tourner autour du pot._
User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement,
perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être
traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art
du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans
ce vers d’Horace:
_Nec circa vilem patulumque moraberis orbem._
Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de _Henri IV_, le
mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan
pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase
suivante:
Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos,
L’hôte laborieux des modestes hameaux,
Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.
Les plaisants lui reprochèrent d’avoir _tourné autour du pot_.
_C’est le pot de terre contre le pot de fer._
C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui
qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et
du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve
dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’_Ecclésiastique_
(ch. XIII, v 2 et 3): _Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit
cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur._ «N’entre
point en société avec un homme plus puissant que toi. _Quelle union
peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer?_ s’ils viennent
à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.»
_Découvrir le pot aux roses._
La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: _Quanto si
mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est
belle_, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion;
et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que
l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre
à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses
de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles,
on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74].
Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui
offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les
secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout
dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le
front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs
yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de
la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés.
Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus
significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un
couvercle[75]; et de là vint la locution: _Découvrir le pot aux roses_,
c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement
les mystères de la galanterie.
Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se
servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._
Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment
elle a été expliquée dans l’_Herbier de la Bible_, par Newton (pag.
223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais
compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent
qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et
la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que
tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_; car
ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de
rappeler à la compagnie l’obligation du secret.»
Peacham, dans son ouvrage intitulé: _The Truth of our times_; _la
Vérité de notre temps_ (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638),
rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on
voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.
On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si
l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit
avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:
Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent
Harpocrati matris dona dicavit Amor.
Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis,
Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant.
«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à
Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère,
et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la
table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas
divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.»
_Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus._
Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les
autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était
passé dans la langue latine en ces termes: _Malum vas non frangitur_.
=POTRON.=—_S’éveiller_ ou _se lever dès le potron minet_.
C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant
très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation
particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus
d’avantage à la chasse des souris.
_Potron_ est un diminutif du vieux mot _potre_, qui signifie petit des
animaux.—On dit aussi _dès le potron jacquet_, comme on le voit dans
ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval:
Il avançait pays monté sur son criquet,
_Se levait_, tous les jours, _dès le potron Jacquet_.
_Jacquet_ est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76],
acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction
de Plutarque (_Traité de la mauvaise honte_, ch. 8): «Tu le loueras
doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui
applaudissant comme les _jacquets_.» C’est sans doute en raison de la
conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du
chat, que le nom de _jacquet_ a été transporté à cet animal.
=POUCE.=—_Mettre les pouces._
Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient _αίρειν
δάϰτυλον_, _lever le doigt_, et les Romains de même _tollere digitum_,
parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat
avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi
spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis
à mort sur-le-champ.
=POUDRE.=—_Il n’a pas inventé la poudre._
Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme
si l’on disait: il ne mérite pas le nom de _docteur admirable_, qui fut
donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la
poudre.
Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse,
qu’_un homme n’a pas inventé la poudre_, on dit qu’_on a tiré le canon_
ou _un beau feu d’artifice à sa naissance_.
Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la
poudre: _Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer_.
Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte
comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la
plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de
s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage
seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer
contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort
contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des
droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne
put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément
à l’époque où elles furent introduites.
_Jeter de la poudre aux yeux._
M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est
l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans
les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée
on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot
consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier
que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_,
disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_,
ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier
supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade.
Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des
troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte,
qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin
entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal
de France. Quand on y était pris, on disait: _Ce drôle nous a jeté de
la poudre aux yeux_. Ce qui passa en proverbe.»
J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie.
L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car
elle est littéralement traduite de celle des Latins, _pulverem oculis
offundere_. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée
dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents
de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les
spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le
but et d’y arriver, en leur _jetant de la poudre aux yeux_; et cette
expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser
le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre
moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses
qu’ils veulent faire tourner à leur avantage.
=POULE.=—_Qui naît poule aime à gratter._
Ce proverbe, synonyme de celui-ci, _qui naquit chat court après les
souris_, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de
son origine. On disait autrefois: _Qui est extrait de gélines, il ne
peut qu’il ne gratte_.
_C’est le fils de la poule blanche._
Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des
Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la
III^e Satire de Régnier:
Du siècle les mignons, _fils de la poule blanche_,
Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche;
En crédit élevés, ils disposent de tout,
Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.
Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par
Suétone dans le début de la _Vie de Galba_. Un jour que Livie, peu
de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de
plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des
airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un
rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent
comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise
en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets
sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau
ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore
une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une
belle ferme à laquelle on donna le nom de _villa ad gallinas_. C’est
par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit:
_Te nunc, delicias! extra communia censes
Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ,
_Nos viles pulli nati infelicibus ovis._
Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de
la loi commune, parce que tu es _le fils de la poule blanche_, et nous
autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux!
_La poule ne doit pas chanter devant le coq._
Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes
Savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces
deux vers de Jean de Meung:
C’est chose qui moult me desplaist,
Quand poule parle et coq se taist.
Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme
qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la
parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot _devant_
est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette
phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de
Carthage _devant_ la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale
les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en
présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant
longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler,
quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la
preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment
dans la phrase suivante de _l’Heptaméron_ de Marguerite de Valois,
reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle
n’était jamais oisive et mélancolique, _ayant demandé à son mari congé_
(permission) _de parler, dist:_ etc.»
Les gens de la campagne disent: _Quand la poule veut chanter comme
le coq, il faut lui couper la gorge_. Ce qui exprime, au figuré, une
menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et
de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation
d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche
quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive
surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre,
c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot.
Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux
femmes qui veulent cultiver la poésie.
_C’est une poule mouillée._
Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de
montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été
surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une
espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des
oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs
pennes ont été mouillées.
_Les poules pondent par le bec._
C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand
elles sont bien nourries.
=POULET.=
Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot _poulet_ dans ce
sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté
de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le
singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire
de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros,
et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le
temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier.
Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par
les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope,
le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs
plaintes, et le premier _ambassadeur d’amour_ pris en flagrant délit,
fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de
poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression _portar
polli_, _porter des poulets_, fut employée en Italie pour désigner le
métier de proxénète.
Le Duchat pense que la dénomination de _poulet_ donnée aux billets
d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en
forme de _poulets_, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il,
plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures
d’animaux.
Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez
Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à
ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste
plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce
métier de _porte-poulets_ (expression alors consacrée), que la duchesse
de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de
mon frère, qu’à piquer les miens.
=POURCEAU=.—_Aller de porte en porte comme le pourceau de saint
Antoine_.
Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un
chercheur de franches lippées.
Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture
qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se
crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et
aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des
fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son
éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle
n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans
ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été
surnommé en Italie, _saint Antoine du porc_, _santo Antonio del porco_,
et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon.
De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes
les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient
autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un
commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus,
et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les
inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de
les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que
de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent
supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais
ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au
nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en
porte avec une clochette au cou.
On lit dans le _Carpenteriana_, qu’il y avait autrefois de bons
religieux qu’on appelait _pourceaux de saint Antoine_, lesquels
étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence.
Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande
gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à
montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.
=PRÉSENT=.—_Les petits présents entretiennent l’amitié._
Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_,
car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop
considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité
qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au
lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée
celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents
d’armes et d’habits. _Ceux qui donnent et qui reçoivent restent
longtemps amis_, et ils font souvent des festins ensemble.»
=PRETANTAINE.=—_Courir la pretantaine._
Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans
sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages
qu’interdit la bienséance. Le mot _pretantaine_, dit Ménage, est une
onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: _pretantan_,
_pretantan_, _pretantaine_.
=PRÊTER.=—_Prêter pour être payé dans l’autre monde._
C’est ce qu’on appelle encore _un prêter à ne jamais
rendre_.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un
antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois
prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement
dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à
l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par
des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter,
qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes,
n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une
source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent
qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces
contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent
qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le
royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement.
=PRÊTRE.=—_Adroit comme un prêtre normand._
C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre
de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a
donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot
_gaucher_, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la
main gauche.
=PRIÉ.=—_Rien n’est plus cher vendu que le prié._
Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières,
parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les
sacrifices.
=PRIÈRE.=—_Courte prière pénètre les cieux._
_Brevis oratio penetrat cælos._—Ce n’est pas la longueur, c’est la
ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles
de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): _Orantes autem
nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo
exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles,
comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup._
«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette
admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne
s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase
à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque,
dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour
toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez
toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette
meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, _Confessions_,
part. II, liv. 12.)
=PROCUREUR.=—_C’est le couplet des procureurs._
C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de
sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la
conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de
leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là,
ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de
bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se
servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques
ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer
contre eux, en chaire, pour la forme.
=PROMETTRE.=—_Promettre monts et merveilles._
Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens
employaient la même hyperbole. Perse a dit: _Magnos promittere montes._
Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les
mers: _Maria montesque polliceri_.
_Promettre des monts d’or._
Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression
nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve
littéralement dans le _Phormion_ de Térence: _Aureos montes polliceri_.
Au lieu des _monts d’or_, Plaute a dit _Les monts des Perses, Persarum
montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont
réputés être d’or._—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était
encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses
_Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil_, nous apprend qu’on les
plaçait par delà Syenne.
=PROPHÈTE.=—_Nul n’est prophète dans son pays._
C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont
ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est
moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des
paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): _Nemo
acceptus est propheta in patriâ suâ._—Les Arabes disent: _Le savant
est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine._
=PROUVER.=—_Qui veut trop prouver ne prouve rien._
On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque
exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé.
=PRUNE.=—_Ce n’est pas pour des prunes._
Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit:
Si je suis affligé, _ce n’est pas pour des prunes_.
On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La
Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent
quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son
cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses
boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses
pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh!
monsieur; on dira que vous nous avez chassés _pour des prunes_.» A ce
mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de
ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en
aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de
ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme
l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à
quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est
dégoûté: _Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus_.
Q
=QUART-D’HEURE.=—_Le quart-d’heure de Rabelais._
On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille
à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les
auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait
l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de
Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique,
pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du
roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu
croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale.
=QUARTIER.=—_Ne faire de quartier à personne._
C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: _Traiter
tout le monde sans quartier_.—Ces expressions prirent naissance dans
les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à
composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée _quartier_,
parce qu’elle consistait dans un _quartier_ de la paie d’un officier ou
d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été
introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais.
_Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un._
Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore
prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des
coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans
les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper
qu’au buste.
=QUENOUILLE.=—_Tomber en quenouille._
Ou disait autrefois: _Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum
transire_, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles.
La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des
gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs
épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit
employer le mot _lance_, pour désigner l’homme, et le mot _quenouille_,
pour désigner la femme.
On lit dans les _Antiquités françoises_ de Fauchet (liv. IV): «Le roi
Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert
(possible que de ceste manière de faire vient le mot de _tumber en
lance_ ou _tumber en quenouille_, quand un fief chet en la main d’un
masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à
cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.»
C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France
ne peut _tomber en quenouille_, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en
succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés
dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, _les lis
ne filent point_, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon
saint Luc (ch. XII, v 27): _Considerate lilia quomodo crescunt: non
laborant, neque nent_, etc. _Voyez comment croissent les lis: ils ne
travaillent point, ils ne filent point_, etc.
Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les
garçons, on dit que l’esprit y est _tombé en quenouille_.
=QUERELLEUR.=—_Les gens fatigués sont querelleurs._
Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs
produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre
contradiction.—Ce proverbe est pris du latin _à lasso rixa quæritur_.
Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque
(_Traité de la colère_, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des
personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque
chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au
moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher,
de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une
salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour
mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade
sans le faire gémir.»
=QUEUE.=—_Faire la queue à quelqu’un._
Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est
venue des Latins, qui disaient: _Homuncio trahit caudam, le petit homme
traîne la queue_, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome
d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer
au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. _Veteres_, dit
Scaliger, _iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant
vel caudam vulpis vel quid simile_. Cela se pratique encore très
souvent dans les joyeuses veillées des hameaux.
Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent
_faire une queue de Prussien_, parce que les militaires prussiens
portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps.
_A la queue leuleu._
Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une
de l’autre, on dit qu’elles marchent _à la queue leuleu_, expression
par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent
les loups, autrefois appelés _leux_, qui courent après une louve en
chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la
flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à
suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de
queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu
_jouer à la queue leuleu_, par un ancien mot françois.»
_Gare la queue des Allemands._
C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire.
Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées
de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents
respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du
vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y
avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là,
dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que
cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui
se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs
vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur _queue_, était toujours
fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne
laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait.
Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (_Dissert. sur les
réjouissances publiques_), nous apprend qu’il était passé en proverbe
de dire _gare la queue_ pour un particulier qui, donnant un repas,
voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités.
On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au
devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour
se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec
une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas
l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait
point sans sa _queue_, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna
qu’on le laissât entrer avec sa _queue_. Ce comte prit de là le surnom
d’_Amé la queue_, _Amedeus cauda_.
=QUIA.=—_Être réduit à quia._
C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur
qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire
_quia, quia_ (_parce que, parce que_), faute de trouver une raison.
Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation
se fesait en latin.
=QUIBUS.=—_Avoir du quibus._
C’est-à-dire avoir des écus _quibus omnia sint_.
=QUILLE.=—_Trousser ou prendre son sac et ses quilles._
C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour
les jambes.—On dit aussi: _Donner à quelqu’un son sac et ses quilles_,
c’est-à-dire le renvoyer, le chasser.
_Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles._
C’est le recevoir fort mal, le rudoyer.
_Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire._
Il n’est pas besoin de dire combien ce _quiproquo_ est
dangereux.—_Quiproquo_ est un terme formé de trois mots latins, _quid
pro quo_, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient,
dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils
indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres,
dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie
la méprise ou la bévue d’une personne qui prend _quid_ pour _quo_,
c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir
le _d_ dans la prononciation de _quid_, l’usage s’établit de dire
_qui pro quo_, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de
Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels
qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte:
Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo,
Et n’allez pas ici faire de _qui pro quo_.
=QUOLIBET.=
Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts
qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont
l’une appelée _quadrivium_, comprenait l’arithmétique, la géométrie,
l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée _trivium_,
comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de
cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin
d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez
commun, _totum scibile scit_, il sait tout ce qu’il était possible de
savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de _quodlibet_ (tout ce
qu’on veut) ou _Quodlibeta_ ou _Quæstiones quodlibeticæ_. Mais comme
toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre
fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction
fit des progrès, et le mot _quodlibet_, qu’on écrit aujourd’hui
_quolibet_, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et
triviale, un pitoyable jeu de mots.
R
=RACE.=—_Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier._
Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à
Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je
suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la
tienne.
=RAILLERIE.=—_La raillerie ne doit point passer le jeu._
La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en
offense. Le proverbe espagnol dit: _A la burla, dexar la quando mas
agrada_. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le
plus.
La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois).
_Il n’est pire raillerie que la véritable._
La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle
place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation
d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir
qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe
espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. _A las
burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y
de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies._
=RALE.=—_Courir comme un rale._
Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la
famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse.
Le rasle noir par les ruisseaux habite,
Il est cogneu en diverse contrée.
D’un bon coureur la vitesse est montrée,
Quand on le dit _comme un rasle aller vite_. (BELON.)
=RAT.=—_Avoir des rats._
C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon
de parler fait allusion _à la rate d’où la plupart des bizarreries
procèdent._ L’auteur de l’_Histoire des rats_ la croit fondée sur la
supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête
remplie de _rats_ qui s’y promènent et qui, par leurs différents
mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé
Desfontaines pense que _rat_ est ici un vieux mot français formé du
latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu
qu’_il a des rats_, par la même raison qu’on dit qu’_il a des idées_,
pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me
paraît préférable à toutes les autres.
=RATE.=—_S’épanouir la rate._
Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de
Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par
la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris
extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose
n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner
lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée
seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége
de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela
qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans
raison, _la rate lui fume_.
_Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit._
Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe
s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait
leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot
de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le
fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps
diminuent: _Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus
reliqui tabescunt._
=RECONNAISSANCE.=—_La reconnaissance s’entretient par les bienfaits._
Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec
les bienfaits. _Est ita naturâ comparatum_, dit Pline le Jeune, _ut
antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam
quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod
negatum est_ (lib. III, épist. 4). _Telle est la disposition du cœur
humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez
soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois,
refusez une, on ne se souviendra que du refus._
_La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir
s’accroître._
Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un
titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation.
=RÈGLE.=—_Mieux vaut règle que rente._
Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop
petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence,
disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense,
que de l’augmentation dans le revenu. _Non tam multa recipiendo quàm
non multos sumptus faciendo._—Quelles que soient les richesses d’un
particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion
avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses
dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera
pauvre.
Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir
seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne.
_L’épargne est un grand revenu_, dit un autre proverbe.
=REINE.=—_Les reines blanches._
Expression souvent usitée dans les _chroniques_ pour désigner les
reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les
épouses. _Reine blanche_ (_regina alba_) se disait comme synonyme de
_reine veuve_, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en
blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort
de Charles VIII.
«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les
temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et
les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en
blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la
fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les
femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur
funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la
plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la
couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels
participent celles des peuples les plus civilisés.
«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple,
chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il
choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns
voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image
de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de
la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait
à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer;
le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait
pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois
qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs,
était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez
les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle,
le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est
celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque
réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée;
mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa
nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.)
=REITRE.=—_C’est un vieux reître_.
C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme _qui a vu du pays_, ou,
comme on dit en d’autres termes, _un vieux routier_. Le mot _reître_
vient de l’allemand, _Reitter_, qui signifie cavalier. Les _reîtres_
étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait
appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à
Aulneau, le 24 novembre 1587.
=RENARD.=—_Le renard change de poil, mais non de naturel._
On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère,
mais on ne le change point.—Les Anglais disent: _What is bred in the
bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair
ce qui est dans les os._
«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits
amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on
humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours
sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci,
_Satire contre Mahmoud_.)
Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils
attribuent l’invention à Mahomet: _Crois si tu veux que les montagnes
changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de
caractère_.
=REPENTIR=.—_Qui se repent est presque innocent._
_Quem pœnitet peccasse pene est innocens._ Ce beau proverbe qu’on
trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à
l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il
a dit de Dieu avec une élégance exquise:
Pour lui le repentir est encor l’innocence.
«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs
de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, _Génie du
christ._, liv. I, ch. 6)[78].
_Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y
expose._ (Proverbe danois.)
=RESSEMBLER.=—_Ceux qui se ressemblent s’assemblent._
Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très
haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v.
218), dans la première épître d’Aristénète, dans la _Sicyonienne_ de
Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le
_Traité de la vieillesse_ de Cicéron, et dans la quatrième épître de
Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide.
=RHUBARBE.=—_Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné._
Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés
d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son
application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des
reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de
l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et
je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre
langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623.
=RICOCHET.=—_C’est la chanson du ricochet._
C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette
expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé _ricochet_,
qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des
naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut
mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où
les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée _chanson du
ricochet_, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à
lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse
et rebondisse en rasant la surface.
=RIPAILLE.=—_Faire ripaille._
Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que
Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom
de Félix V, se retira dans le château _Ripaille_, sur le bord du lac
Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une
telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince,
appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de
sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie
de Le Duchat, qui regarde le mot _ripaille_ comme une contraction de
_repaissaille_, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de
_ripuaille_, augmentatif de mépris, dérivé de _repue_.
=RIRE.=—_Trop rire fait pleurer._
_Risus profundior lacrymas parit._—Ce proverbe est vrai au figuré
comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la
tristesse.—_Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra
deciperis?_ (_Ecclésiastique_, chap. II, v 2). _J’ai regardé le rire
comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?_
=RIVIÈRE.=—_La rivière ne grossit pas sans être trouble._
Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens
illicites. Salomon a dit: _Qui festinat ditari non erit innocens_
(_Prov._, c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera
point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: _Qui ne
robe ne fait robe_.
=ROBIN.=—_Etre ensemble comme Robin et Marion._
C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e
siècle, _le jeu du berger et de la bergère_, par Adam de La Halle, où
Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants.
Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans
les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute
donné lieu à l’expression proverbiale.
_C’est un plaisant robin._
Robin est un mot qui vient de _robe_ et signifie proprement _homme de
robe_. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux;
mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos
anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression
_C’est un plaisant robin_ ne fut plus employée que dans un sens de
mépris ou d’injure.
De _robin_ on avait fait _robinerie_, qui se trouve dans la _satire
Ménippée_ comme synonyme de farce.
=ROCANTIN.=—_C’est un vieux rocantin._
«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien
_rocca_, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat
qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une
forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait
autre chose.» (Le Duchat.)
=ROCHE.=—_C’est un homme de la vieille roche._
Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la
vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque
rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement
voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient
plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les
trouver. La véritable charité est modeste: _il lui faut des vertus et
non pas des noms_. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que
leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y
suppléer par la désignation d’_homme de la vieille roche_, _vir antiquæ
rupis_, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre
langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de
solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée
de perfection.
Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique
roche qui servait de tribunal. _Juris dicendi rupes_; roche où l’on
disait droit.
Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne
roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que
ces turquoises étaient plus précieuses que les autres.
=RODOMONT.=—_C’est un rodomont._
_Rodomont_, mot qui est formé du latin _rodere montem_, et qui
signifie un _ronge-montagne_, est le nom que porte, dans les romans de
chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le
Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom
est devenu un appellatif, comme celui de _fier-à-bras_, pour désigner
un fanfaron, un bravache, un _capitan matamore_[79].
=ROGER BONTEMPS.=—_C’est un Roger Bontemps._
Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre
point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le
Duchat, une altération de _réjoui, bontemps_, deux épithètes qu’on
donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de _rouge bontemps_,
parce que, dit-il, _la couleur rouge au visage d’une personne promet je
ne sais quoi de gai et non soucié_. Fleury de Bellingen pense qu’elle
est venue d’un seigneur nommé _Roger_, de la famille de _Bontemps_,
dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère.
L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé
Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui
fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et
François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du
XVI^e, avait pris le titre de _Bontemps_, justifié par la gaieté de
son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un
dialogue intitulé: _Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre_. Les
vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui
en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à
tous les autres.
On a prétendu que la dénomination de _Roger Bontemps_ concernait Pierre
Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui
abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies
dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune
preuve.
=ROI.=—_Travailler pour le roi de Prusse._
C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros
Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un
véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de
l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait
acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait
mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de
cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts
sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à
des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon
que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé,
ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au
double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi
le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois
suivant.»
=RONDE.=—_A la ronde, mon père en aura._
Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son
père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était
permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se
leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se
venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de
sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: _A la ronde, mon père
en aura._ De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque
chose de main en main.
=ROSSIGNOL.=—_C’est le rossignol d’Arcadie._
Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur
détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une
grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme
les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison
proverbiale, et nous avons dit d’abord un _roussin d’Arcadie_, puis
nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de
roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion
au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de
musique à ces stupides animaux.