«_Mouche de cour_ se lit déjà dans l’_Éperon de discipline_, d’Antoine
du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy
était encore fort jeune.»
_Faire la mouche du coche._
Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses
auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette
expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La
Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de _la mouche du coche_, a dit:
«La gillette s’écrie: _Oh que je fais de poudre!_» Trait fort plaisant
et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste!
=MOUCHER.=—_Il ne se mouche pas du pied._
Les Latins appelaient un homme fin, _homo emunctæ naris_, ce qui
signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par
une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même
sens, _un homme qui ne se mouche pas du pied_, parce qu’un homme qui
voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours
morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil.
=MOULIN.=—_C’est un moulin à paroles._
Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien
dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens
analogue: _J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine_.
_Jeter son bonnet par-dessus les moulins._
C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine
de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être
venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de
la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on
fesait aux enfants: _Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je
ne sais ce que tout cela devint_.
Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une
formule de la même espèce: _Ici la fable alla tomber dans l’eau_.—On
fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on
vient de lire.
_Se battre contre des moulins à vent._
Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette
expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des
moulins à vent, qu’il prenait pour des géants.
=MOUSSE.=—_Pierre qui roule n’amasse point de mousse._
C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien,
et passé dans la langue latine en ces termes: _Saxum volutum non
obducitur musco._ Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit
à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y
profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale
en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au
préjudice des bonnes mœurs.
Dans maint auteur de science profonde
J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde:
Très rarement en devient-on meilleur.
Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.)
=MOUTON.=—_Revenir à ses moutons._
Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son
sujet.
Cette expression est prise de la _farce de Patelin_, dans laquelle M.
Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui
lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une
pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le
juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit,
à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant:
_Sus, retournons à nos moutons_.
Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la
nôtre: _Jam dic, Posthume, de tribus capellis_. _Posthume, parle enfin
des trois chèvres._
=MULE.=—_Ferrer la mule._
C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher
qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense.
Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au
règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut
obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de
son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite
que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce
que le cocher avait gagné à _faire ferrer_, _quanti calceasset_, et
il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, _Vie de Vespasien_,
ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression _ferrer la mule_
est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au
palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes,
pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis
cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant
payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement
des mules.
=MULET.=—_Garder le mulet._
Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les
médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des
mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui,
avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou
ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque
maison.
_Têtu comme un mulet._
J.-J. Rousseau a dit: _Têtu comme la mule d’Edom_.
Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre,
et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des
chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il
oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change
en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a
voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi
que le dit un proverbe provençal: _Il n’y a pas de mulet qui ne tue son
conducteur_.
On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger
n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est
ce qu’attestent quelques _ex voto_ qui représentent l’animal
furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces
tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale
d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du
mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que
l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage.
Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées,
il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les
muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque
toujours du côté des mulets.
=MULOT.=—_Endormir le mulot._
Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper.
Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois
en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on
fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences
mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les
empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir.
En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur
Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets
propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement
fit distribuer ces soufflets dans les provinces.
=MUR.=—_Les murs ont des oreilles._
On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est
important de tenir secrètes.
A ce proverbe correspond celui des Latins: _Staterii paries_, _le mur
de Statérius_. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos
coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été
entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison.
=MUSER.=—_Qui refuse muse._
La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de
Molière:
Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
_Muser_ signifiait autrefois faire acte de folie, et _musar_ équivalait
à fou. _Vous parlez comme hardi musar_, répondit saint Louis à
Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente
péchés que d’être _mézeau_ (lépreux). Mais ces deux mots perdirent,
dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le
premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps
réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner
l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il
faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot:
Qui _muse_ à quoi que ce soit,
Toujours perte il en reçoit.
Notez que le verbe _morari_ (muser) se prenait aussi, chez les Latins,
dans le même sens que le verbe _insanire_ (être fou), avec cette seule
différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue
dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce
jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la
mort de Claude, dont il était le fils adoptif: _Desiit morari inter
homines_. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes.
N
=NAPPE.=—_Trancher la nappe._
C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme
qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui
venait couper devant lui la _touaille_, ou la partie de la nappe qui
lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66].
«Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour
de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était
Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint
trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne
portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi.
Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu,
ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit
le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué
par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie.
Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait
vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le
comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à
bout.»
=NÉCESSITÉ.=—_Nécessité n’a point de loi._
Un extrême péril, un extrême besoin peuvent rendre excusables des
actions blâmables en elles-mêmes. Saint Bernard s’est servi de ce
proverbe dans la phrase suivante, extraite du chapitre V de son _Traité
sur le précepte et la dispense_: _Necessitas non habet legem, et ob hoc
excusat dispensationem_. _La nécessité n’a point de loi, et c’est pour
cela qu’elle excuse la dispense._—On dit aussi: _Nécessité contraint
la loi_.
_Faire de nécessité vertu._
Faire de bonne grâce une chose qui déplaît, mais qu’on est obligé de
faire; agir de son plein gré, mais fort à contre-cœur, comme dit le
Jupiter d’Homère: ἑλὠν ἀέκοντίγε Θυμῷ (_Iliad._, liv. IV, v. 43).
Ce proverbe est littéralement traduit du proverbe latin qu’on trouve
dans saint Jérôme et dans saint Pierre Chrysologue: _Facere de
necessitate virtutem_.
Racine a su ennoblir ce proverbe dans ces vers de _Britannicus_ (act.
II, scène 3):
Qui, dans l’obscurité, nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur.
=NÈFLE.=—_Avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent._
On vient à bout de bien des choses avec du soin et de la patience. Les
Persans disent: _Avec du temps et de la patience, le verjus devient
doux_; et les Chinois: _Avec du temps et de la patience, les feuilles
de mûrier deviennent de la soie_.
=NEZ.=—_Avoir bon nez._
Avoir de la sagacité, prévoir les choses.—Métaphore prise des chiens
de chasse habiles à découvrir et à suivre la trace du gibier par le
moyen de l’odorat. On dit aussi: _Avoir le nez fin_.—Le nez était chez
les Latins, comme chez nous, l’organe qui servait à caractériser la
sagacité et la finesse. _Olfactoriæ nares.—Emunctæ nares._
Les Hébreux regardaient aussi le nez comme l’organe de l’intelligence
et de la sagesse. Job assure que l’_esprit de Dieu est dans ses
narines_, et Isaïe conseille de se reposer sur la prudence d’un homme
_dont l’esprit est dans ses narines_.
_Mener quelqu’un par le nez._
C’est lui faire faire tout ce qu’on veut.—Cette expression, qui était
également usitée chez les Grecs et chez les Latins, est une allusion
aux buffles que l’on conduit au moyen d’un anneau de fer passé dans
leurs narines.—Notez qu’on disait autrefois _embuffler_, dans le même
sens que _mener par le nez_, comme on peut le voir dans le dictionnaire
de Cotgrave.
_Saigner du nez._
«Cette expression, dit Laurent Joubert, vient de ce que la saignée
affaiblit le cœur quand elle est copieuse; car les forces consistent au
sang et aux esprits qui se perdent insensiblement; et, de cette perte,
le cœur étant refroidi devient craintif, et l’on n’ose entreprendre ou
exécuter ce où l’on voit quelque danger.»
Il y a une explication plus simple proposée par un médecin: C’est
que la peur donne un saignement de nez à certains individus, de même
qu’elle donne un flux de ventre à certains autres.
Voici une origine historique qui me semble très admissible:
Pendant la peste qui, après avoir dépouillé l’Afrique et l’Asie,
ravagea l’Europe et particulièrement la France, vers le milieu du XIV^e
siècle, on remarqua, en divers endroits, que cette terrible maladie
ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée
de quelque saignement de nez; et comme un pareil symptôme causait
alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit
occasion de dire au figuré: _Saigner du nez_, pour exprimer le manque
de courage et de résolution.
_Tirer les vers du nez à quelqu’un._
Tirer de lui un secret par des questions adroites.—Nicot dit que cette
façon de parler vient _des pipeurs charlatans qui font accroire aux
simples gens beaucoup de telles riottes, afin d’avoir cependant le
loisir de vider leur gibecière_. Je pense qu’elle a une autre origine,
et que le mot _vers_ est ici un terme qui nous est resté de la langue
romane, où il s’employait dans l’acception de _vrai_, comme l’attestent
les deux exemples suivants, dont le premier est pris du roman de Rou de
Robert Wace, et le second, d’une pièce du troubadour Armand de Mareuil:
Mez _veirs_ est ke li vilain dit,
Mais ce que dit le vilain est vrai.
Aisso saben tug que es _vers_,
Nous savons tous que ceci est vrai.
On aura dit primitivement _li vers_; et, dans la suite, on aura traduit
_li vers_ par _les vers_, en attribuant à l’article un sens pluriel
qu’il n’avait point en ce cas. Quant à l’expression _tirer du nez_,
elle peut avoir été choisie par trois raisons: 1^o parce qu’elle est
au propre un équivalent du vieux verbe _émoucher_, auquel on donnait
souvent, au figuré, la signification de _tirer par adresse_[67]; 2^o
parce qu’elle réveille dans l’esprit, par une certaine analogie, une
réminiscence de ce qu’on appelle _mener par le nez_; 3^o parce qu’elle
offre celle espèce de singularité qui fait ordinairement le sel des
phrases proverbiales. On sait que le peuple, dans son langage, est
grand inventeur de ces formules curieuses où viennent se rallier,
d’une façon pittoresque, des rapports éloignés que lui révèle si
facilement son instinctive sagacité.
Ainsi, _tirer les vers du nez_, qu’on a substitué à _émoucher li vers_
ou _le vers_, est la même chose que _tirer par adresse le vrai_; et,
ce qui me paraît confirmer cette explication, c’est qu’on trouve dans
quelques auteurs du moyen-âge: _Emungere aliquem vero_, phrase d’une
très bonne latinité, qui est sans doute l’original de la nôtre, et qui
se traduit littéralement en vieux français par _émoucher le vers_ ou le
vrai, _de quelqu’un_ ou _à quelqu’un_.
Les Allemands disent, pour exprimer la même idée: _Den Hund vom Ofen
locken_; _attirer le chien de derrière le poêle_, parce qu’il faut bien
flatter cet animal, le bien amorcer par des caresses, pour lui faire
quitter cette place chaude et commode, où il aime à se tenir couché.
_Votre nez branle._
On fait accroire aux enfants que leur nez tombera, s’ils se permettent
un mensonge; et c’est ce qu’on rappelle par cette expression, quand on
veut arracher à l’un d’eux l’aveu de quelque espiéglerie dont on le
soupçonne d’être l’auteur et qu’il soutient n’avoir pas faite.—Érasme
rapporte que, de son temps, on disait proverbialement: _Nasus tuus
arguit mihi te mentiri_. _Votre nez m’avertit que vous mentez._ Mais
cette façon de parler n’était point fondée, comme la nôtre, sur la
supposition d’un branlement de nez; elle avait sa cause dans une idée
superstitieuse qui fesait prendre certaines pustules qui viennent
au nez pour des effets et des indices de l’habitude de mentir. Les
Grecs désignaient ces pustules par le mot Ψεύσματα, _mensonges_, que
Théocrite a employé dans un vers traduit ainsi en latin:
Non mihi nascentur nares mendacia supra.
Les mensonges ne se produiront pas sur mon nez.
Le peuple, en France, donne de même le nom de _mensonges_ à certaines
taches dont les ongles sont quelquefois marqués. (Voyez l’expression
_Avoir les ongles fleuris_.)
_Prenez-vous par le bout du nez._
C’est ce qu’on disait fréquemment autrefois, et ce qu’on dit
quelquefois encore pour répondre à quelqu’un qui veut mettre sur le
compte des autres les fautes dont il s’est rendu coupable.—Cette
expression est fondée sur l’ancienne coutume de Normandie, d’après
laquelle un homme convaincu d’avoir nui par de mauvais propos à la
réputation de son prochain, était tenu de lui faire amende honorable en
une église, dans un jour de solennité, et de se déclarer publiquement
calomniateur en se prenant par le bout du nez. Ce qui s’appelait _payer
le laid dit_.
_Avoir un pied de nez._
C’est être honteux et confus.—Cette expression peut avoir eu la même
origine que la précédente, car il était tout naturel de supposer
qu’un individu condamné à se prendre par le bout du nez, à se tirer
le bout du nez, devait, en sortant de cette épreuve, avoir le nez
allongé, ou, comme on dit hyperboliquement, _avoir un pied de nez_.—Un
physiognomoniste conjecture qu’elle est venue de ce que la confusion
et le chagrin qu’éprouve un homme dont les projets ont échoué, dont
l’ambition se trouve déçue, lui amaigrissent la figure et rendent ainsi
son nez plus saillant.—Suivant presque tous les parémiographes, elle a
eu pour fondement ce conte rapporté par Béroalde de Verville, dans son
_Moyen de parvenir_ (tom. II, ch. 33): Un chapelain se chauffant, un
jour de grande fête, au feu de la sacristie, y fit griller du boudin,
pendant qu’on disait matines. Averti d’aller encenser, il mit à la hâte
son boudin dans sa manche et sortit pour remplir son devoir. Comme il
n’avait pas bien boutonné sa manche, il arriva que, dans le mouvement
du bras, elle se délia, de sorte que le boudin sauta au nez du doyen
à qui le chapelain envoyait la sainte fumée, ce qui fit une plaisante
figure et donna lieu de dire que M. le doyen avait eu _un pied de nez_,
expression qui passa bientôt en proverbe.
=NIAIS.=—_C’est un niais de Sologne qui ne se trompe qu’à son profit._
Les habitants de la Sologne passent pour avoir d’autant plus
d’intelligence qu’ils en font paraître moins, et ils mettent en effet
dans les affaires qu’ils font une habileté secrète qui les fait
toujours tourner à leur avantage. De là ce dicton qu’on emploie en
parlant d’un homme qui, tout en contrefesant le simple, est extrêmement
adroit et alerte sur ce qui regarde son intérêt. On dit aussi: _C’est
un niais de Sologne qui prend des sous marqués pour des liards._
=NICODÊME.=—_C’est un Nicodême._
C’est un homme simple et borné, un niais.—Le nom de Nicodême, formé de
deux mots grecs, νικῶ (je triomphe) et δῆμος (peuple), exprime une idée
très noble dans la langue d’où il est tiré. Pourquoi donc en offre-t-il
une si différente en français? Les étymologistes pensent que c’est à
cause de _nice_ et de _nigaud_, qui ont une certaine analogie phonique
avec les deux premières syllabes de ce nom: mais à cette raison il
faut en ajouter d’autres que voici. Nicodême était un des principaux
Juifs, et il appartenait à l’école pharisienne. Frappé des miracles
de Jésus-Christ, il alla le trouver de nuit pour se convertir à sa
doctrine, et l’ayant entendu dire que l’homme ne peut voir le royaume
de Dieu s’il ne reçoit une seconde naissance, il en manifesta son
étonnement en ces termes: «Comment peut naître un homme quand il est
vieux? peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde
fois?» Le Sauveur lui expliqua le sens mystique de sa proposition,
et Nicodême ne comprenant pas mieux qu’auparavant, demanda encore:
_Comment cela peut-il se faire?_ Ce qui lui attira cette réponse:
_Quoi! vous êtes docteur en Israël et vous ignorez ces choses! Tu es
magister in Israel et hæc ignoras!_ (Evang. sec. Joan., c. III.)—Ce
récit de l’Évangeliste a été développé dans une scène du _Mystère de
la passion_, où Nicodême, avant de se faire chrétien, agit et parle
comme un imbécille, et c’est principalement pour cela que son nom a
été voué à un ridicule proverbial. On sait que Hauteroche a donné ce
nom à un personnage niais de sa comédie du _Deuil_. On sait aussi quel
rôle Furetière a fait jouer à un avocat du même nom dans son _Roman
bourgeois_.
=NICOLAS.=—_Saint-Nicolas marie les filles avec les gas._
Une légende rapporte que saint Nicolas, évêque de Myre, au commencement
du iv^e siècle, était enflammé du zèle de marier les filles, et qu’il
allait pendant la nuit jeter des sacs d’argent dans la maison des pères
de famille qui n’avaient pas de dot à leur donner. C’est en mémoire de
cette généreuse dévotion, qui en valait bien une autre, qu’il a été
choisi pour présider aux tendres engagements des cœurs bien épris, et
que son nom est invoqué dans _les litanies des amoureux_. Delille a
fait sur ce saint, dans la première édition de son poëme de la _Pitié_,
les quatre vers suivants, qui ont été supprimés dans les autres
éditions.
Le bon saint Nicolas, dont l’oreille discrète
Écoute des amants la prière secrète,
Qui, des sexes divers le confident chéri,
Donne à l’homme une épouse, à la femme un mari.
=NIQUE.=—_Faire la nique à quelqu’un._
C’est proprement hausser et baisser le menton pour le narguer, pour
se moquer de lui.—Quelques étymologistes font dériver le mot _nique_
du verbe allemand _nicken_, qui signifie hocher la tête, et quelques
autres du celtique _niq_, qui s’est conservé chez les Bas-Bretons dans
le même sens. Nos anciens auteurs se sont servis du verbe _niqueter_
inusité aujourd’hui.
On dit aussi _faire une niche à quelqu’un_, c’est-à-dire un trait
d’espiéglerie ou de malice; et _niche_ est ici une altération de
_nique_.
_Les mots en ique font aux médecins la nique._
J’écris les _mots_ et non les _maux_, contre l’usage actuel, parce que
c’est l’orthographe adoptée par nos anciens parémiographes qui ont vu
un calembourg dans ce dicton populaire dont le vrai sens est, que les
médecins ne sauraient guérir les malades qu’on désigne par des mots
terminés en _ique_, comme _asthmatique_, _hydropique_, _paralytique_,
_pulmonique_, etc.
=NIQUÉE.=—_Etre dans la gloire de Niquée._
C’est-à-dire au comble de la joie, de la satisfaction, de la
prospérité, dans l’enivrement des plaisirs et des honneurs. Cette
expression qu’ont employée beaucoup d’auteurs, entre autres Brantôme,
Saint-Evremont, madame de Sévigné, Voltaire, a dû son origine au roman
d’_Amadis de Gaule_. Voici ce que nous apprend là-dessus le chapitre
24 du livre viii de ce roman, traduit de l’espagnol par Nicolas de
Herberai: La fille du roi de Thèbes, épouse du soudan de Niquée, avait
mis au jour, dans une seule couche, un prince nommé Arastarax et une
princesse nommée Niquée. Le frère devint éperdument amoureux de la
sœur. Pour arrêter les progrès de cette passion incestueuse, leur
tante Zirfée, reine d’Argènes et fée très habile, eut recours aux
secrets de son art. «Elle fit dresser dans la grande salle du palais
qu’habitoit Niquée, un théâtre à quinze marches, le tout couvert d’un
grand drap d’or, et mit au haut une chaise tant enrichie de perles et
orfévrerie que la pareille ne fut oncques vue. Le plancher de la salle
fut mué par magie soudainement en une voûte de crystal soutenue par
piliers et arcs-boutans de pur jaspe, à chacun desquels se présentoit
la statue d’une femme si au vif, qu’elle sembloit proprement vouloir
remuer les doigts pour sonner la harpe ou violon qu’elle tenoit entre
ses mains. Lors appela, Zirfée, sa nièce, laquelle elle fit vestir
d’un accoustrement tant canetillé et brodé, que Sparte ny Lacédémone
ne se pourroit vanter en avoir jamais paré dame ni damoyselle d’un si
excellent. Puis lui posa sur le chef qu’elle avait nu, et les cheveux
épars plus blonds qu’un bassin, un diadême d’impératrix. Et ce fait,
appela les infantes Brizèle et Todomire, lesquelles semblablement
elle para de riches accoustrements, et mit sur le chef de chacune
couronnes fleuronnées, faisant asseoir Niquée en la chaise de parement
et les deux princesses à genoux devant elle, tenant un miroir de
telle grandeur que le vif et naturel du chevalier de l’ardente épée
s’y montroit ni plus ni moins que s’il eût été présent. Dont Niquée
esbahie et quasi ravie de grand plaisir, voyant ce qu’elle aimoit et
désiroit sur toutes choses, reçut telle gloire qu’elle estimoit être
mieux logée et plus aise que les propres dieux au meilleur endroit des
Champs-Elysées... Et quant et quant les statues se prindrent à sonner
leurs instruments avec telle harmonie qu’Orphéus et Amphion eussent été
tenus pour rudes et grossiers s’ils s’en eussent voulu mêler, pour les
égaler ou atteindre. Mille fleurettes de toutes sortes et plus suaves
et odoriférentes ni que le bouton de rose en Provence, ni le basme ou
myrrhe au Caire ou Damas, furent semées en tous endroits, voletants
entre la voûte et le bas une infinité d’oisillons dégoïsants leur
ramage de si bonne grâce, que celui seroit vraiment bien dégoûté qui
n’y prendroit plaisir. Étant donc les choses ainsi ordonnées, Zirfée,
pour ne rien laisser derrière (ainsi embélir le lieu de tout ce qui
pouvoit satisfaire à l’œil et au cœur), fit par son art représenter, au
lieu de tapisserie, les parois de crystallin et au-dessus les histoires
de maints loyaux amants...... Zirfée appela Anastarax et le pria
d’entrer en la salle pour lui dire son avis de ce qu’il y trouverait.
A quoi il obéit; mais il n’eut pas plutôt franchi le seuil de l’huis,
de qu’avisant Niquée en sa gloire, mit toutes choses en arrière pour
s’approcher, et de fait parvint au degré treizième...... Et là fut ravi
de joie tant indicible que, sans avoir en l’esprit autre chose que la
beauté et excellence de sa sœur, demeura à deux genoux devant elle, si
ententif à la contempler, que prenant l’une des harpes chanta virelais
et chansons propres à la louange. Ce que voyant Zirfée paracheva son
sort, et par ses conjurations établit loi que Niquée n’en partiroit
jusqu’à ce qu’elle fût délivrée par le meilleur et le plus loyal
chevalier qui fût depuis l’Orient jusques au Septentrion.» Ce chevalier
fut Amadis de Grèce, surnommé le damoysel de l’ardente épée, dont
Niquée, pendant son enchantement, se délectait à regarder l’image dans
le miroir que Brizèle et Todomire tenaient placé sous ses yeux.
=NITOUCHE.=—_C’est une sainte nitouche._
C’est une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d’une chose
qu’elle brûle d’avoir; qui affecte un air de douceur et de réserve que
son cœur dément.—_Nitouche_ est un mot formé de _n’y touche_. On dit
aussi _mitouche_, ce qui revient au même, car _mitouche_ est pour _mie
touche_, qui ne touche mie, c’est-à-dire point.
Madame Pernelle, dans le _Tartuffe_, dit à Marianne:
Et vous n’y touchez point, tant vous êtes doucette.
On lit dans les _Proverbes_ de Salomon (ch. XXVI, v. 18): _Il semble
qu’ils n’y touchent pas; mais leurs paroles pénètrent jusqu’au fond des
entrailles._
=NOBLESSE.=—_Noblesse vient de vertu._
Il n’y a dans la nature que deux classes d’hommes, les bons et les
méchants. C’est la division la plus simple et la plus caractérisée. Le
besoin et mille autres circonstances ont obligé la société d’etablir,
parmi les membres qui la composent, un grand nombre de distinctions;
mais, pour les rendre légitimes et sacrées, elle a dû les fonder sur le
mérite, et faire dériver la noblesse de la vertu.
On lit dans la _Genèse_ (ch. VI, v. 8 et 9) ce passage remarquable:
«Noé trouva grâce devant le Seigneur. Voici la généalogie de Noé: Noé
était un homme juste et parfait.» Cette généalogie est aussi rare
que nouvelle. Elle nous apprend, dit saint Chrysostome, que toute la
splendeur de la naissance n’est rien aux yeux de Dieu, en comparaison
de la justice et de la perfection.
Si la noblesse ne reste point unie à la vertu qui l’a produite, elle
dément son origine, et n’est plus qu’une ignominie rétroactive pour les
aïeux.
Afin de prévenir un tel déshonneur, les Chinois ont fait une loi qui
ordonne d’anoblir les ascendants et non les descendants de l’homme
généreux que ses vertus ou ses talents ont élevé à un rang supérieur.
Pour juger de ce que c’est que la noblesse sans le mérite, il suffit
d’observer que M. de *** qui vit dans l’infamie, est plus noble que son
aïeul qui consacra sa vie entière à la pratique de toutes les vertus.
La noblesse héréditaire, disait Arlequin, est la seule chose à laquelle
les hommes qui en jouissent n’aient aucune part active. Ils naissent
nobles sans leur participation; et, si leur mère accouchait d’un
monstre, il serait d’aussi bonne maison qu’eux.
Les docteurs hébreux disent: Tu demandes pourquoi Adam est seul de
première formation?—C’est afin que, parmi les hommes à venir, l’un ne
pût pas dire à l’autre: Je suis de plus noble race que toi.
_Qui prend des lettres de noblesse,
Déclare d’où vient sa richesse._
La profession que l’anobli avait exercée et dans laquelle il s’était
enrichi, était rappelée dans les lettres de noblesse qu’il obtenait. On
peut rapporter à ce proverbe le mot de Ménage: Que les armoiries des
maisons nouvelles sont, pour la plus grande partie, les enseignes de
leurs anciennes boutiques.
Noblesse oblige.
Proverbe qui se retrouve dans le passage suivant d’un ancien auteur:
_Hoc unum in nobilitate bonum, ut nobilibus impoposita necessitudo
videatur, ne à majorum virtute degenerent. Il n’y a que ceci de bon
dans la noblesse, c’est qu’elle semble imposer à ceux qui naissent
nobles, l’obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs
ancêtres._—Ce proverbe, qui retrace l’esprit et le caractère de la
vraie chevalerie, enseignait à nos anciens nobles qu’ils avaient plus
de devoirs à remplir que les autres hommes, et que, pour ne pas deroger
à leur naissance, ils étaient tenus de se signaler par la pratique des
vertus civiles et militaires. C’est, sous une autre expression, le
même précepte que leur fesaient entendre les hérauts d’armes dans les
tournois: _Souvenez-vous de qui vous êtes fils et ne forlignez point_.
Si la noblesse n’est point un mérite, elle est du moins un avantage;
et, quoi qu’en disent les docteurs en libéralisme qui affectent de la
mépriser, ils ne persuaderont jamais aux gens sensés que ce soit un
point de départ inutile, dans la route de la vertu, que de descendre
d’une famille illustre. La mémoire et le respect des aïeux deviennent
toujours une source de généreuses inspirations.
=NOCE.=—_Allez-vous-en, gens de la noce,
Allez-vous-en chacun chez vous._
C’est le début et le refrain d’une vieille chanson. «Cette chanson,
dont on ne connaît ni l’origine ni la date, dit M. A.-A. Monteil, nous
a été sans doute apportée par les siècles précédents, comme les Contes
des Veillées des bonnes gens, qui ne sont que les fabliaux du XII^e
et du XIII^e siècle. On prétend qu’elle fut faite pour le mariage de
l’économe roi Dagobert et de l’économe reine Berthilde, sa femme.»
_Il ne s’est jamais trouvé à pareilles noces._
Il n’a jamais éprouvé un pareil traitement.—Cette locution est fondée
sur un usage pratiqué jadis en Poitou, après les repas d’épousailles.
Tous les convives, en sortant de table, n’avaient rien de plus pressé
que de mettre leurs mitaines et de se donner les uns aux autres des
coups de poing qui fesaient plus de bruit que de mal. C’était un
exercice mnémonique, institué par la joie, pour rendre plus durable
le souvenir de la fête dont on venait de jouir; mais il dégénéra,
dans la suite, au point de rappeler le combat des Centaures et des
Lapithes aux noces de Pyrithoüs, _rixa debellata super mero_: ce qui en
nécessita l’abolition. Rabelais n’a pas oublié cette singulière coutume
dans la description qu’il a faite des noces du seigneur de Basché
(liv. IV, chap. 14): «Pendant qu’on apportoit vin et espices, coups
de poing commençarent trotter. Chicquanous en donna nombre au prestre
Oudart. Soubs son suppellis avoit Oudart son guantelet caché; il s’en
chausse comme d’une mitaine, et de daubber Chicquanous, et de frapper
Chicquanous; et coups de jeunes guantelets de touts coustez pleuvoir
sus Chicquanous. Des nopces, disoient-ils, des nopces, des nopces: vous
en soubvienne. Il fut si bien accoustré que le sang lui sortoit par
la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant,
courbatu, espaultré et froissé, teste, nucque, dours, poictrine, bras
et tout.»
_Noces de mai, noces mortelles._
Proverbe fondé sur une superstition qui règne en plusieurs pays,
particulièrement en Provence, et qui a été transmise des païens aux
chrétiens, comme l’attestent ces vers d’Ovide, extraits du livre V du
poëme des _Fastes_.
Nec viduæ tædis eadem nec virginis apta
Tempora: quæ nupsit non diuturna fuit.
Hâc quoque de causâ si te proverbia tangunt,
_Mense malum maio nubere_ vulgus ait.
«Ce temps n’est pas favorable pour l’hyménée de la vierge ou de la
veuve. Celle qui a pris alors un époux a cessé bientôt de vivre. Et,
si les proverbes peuvent être ici de quelque poids, je rappellerai ce
proverbe du peuple: _Il est mauvais de se marier au mois de mai_.»
Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes romaines_,
a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a
dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce
parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré
à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et
la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains)
avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la
cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse
de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se
laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins
font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent
Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de
Mercure.» (Traduction d’Amyot.)
=NOEL.=—_On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est
venu._
La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin
arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois
de _crier Noël_ dans les rues, et de chanter dans les églises des
cantiques appelés _Noëls_, pendant la quinzaine qui précède la fête de
la Nativité du Sauveur.
Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des
circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent
que le peuple cria _Noël es grandes réjouissances_ au baptême de
Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après
l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier
événement, a dit:
Puis les enfants s’agenouilloient,
_En criant Noël_ sans cesser.
=NŒUD.=—_Trancher le nœud Gordien._
Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté
embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le
joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller,
et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement
ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait _nœud Gordien_ ou _nœud de
Gordius_. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans
le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à
celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant
rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle
entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier
le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et
craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le
parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce,
il éluda ou accomplit l’oracle.
=NORMAND.=—_Répondre en Normand._
Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette
expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste,
ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le
roman de _la Rose_ les donne pour soldats à Male-Bouche.
Male-Bouche, que Dieu maudie,
Eut souldoyers de Normandie.
_Un Normand a son dit et son dédit._
D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient
à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était
permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai.
C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
_Qui fit Normand, fit truand._
_Truand_ est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de _tru_,
autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur
chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés _truands_, parce
qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et
les ouvriers étaient obligés de _truander_ ou de mendier pour vivre.
=NOUVEAU.=—_Au nouveau tout est beau._
Tout ce qui est nouveau plaît. _Grata novitas._—Un autre proverbe dit:
_Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque
pas_.
=NOVICE.=—_Ferveur de novice ne dure pas longtemps._
L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint
bien vite; elle n’est qu’un _feu de paille_.
=NOYÉ.=—_Un noyé s’accroche à un brin de paille._
Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en
profitant du plus petit moyen qui lui est offert.
=NUIT.=—_Passer une nuit blanche._
Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait
sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes;
il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et
de là vint que cette nuit, qu’on nommait _veillée des armes_, fut aussi
nommée _nuit blanche_, expression que l’usage a retenue pour signifier
une nuit sans sommeil.
=NUMÉRO.=—_Entendre le numéro._
Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté
dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette
habileté.—Expression prise du _jeu de blanque_, dont il est parlé à
l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le
sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse,
comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou
_numéro_ gagnant.
O
=O.=—_Rond comme l’O du Giotto._
Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure
parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre
peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le
régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes
fresques du _Campo Santo_ de Pise, dans lesquelles il avait représenté
les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui
voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes
pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce
que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément
de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais
prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant
du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté.
Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler
l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité
proverbiale.
=OBÉIR.=—_Il faut apprendre à obéir pour savoir commander._
Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: _Apprenez
à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez
commander._—La même maxime se trouve dans Aristote.
Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage
du commandement. «Il convient, dit _l’Ordène de Chevalerie_[68],
que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car
autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand
il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut
apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre
en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de
chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre,
qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils
des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque
suzerain.
Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son
fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous
n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite,
comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre
maître?»
=OCCASION.=—_L’occasion fait le larron._
L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité
qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale
cause du nombre infini de gens qui s’y livrent.
On lit dans le recueil des _adages des SS. pères_: _In arcâ apertâ
etiam justus peccat._ Un coffre ouvert _fait pécher le juste même_.
_Il faut saisir l’occasion aux cheveux._
Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps
favorable de faire une chose.
Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile,
ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une
prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie
d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve,
de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il
n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde.
=ŒIL.=—_Pleurer d’un œil et rire de l’autre._
Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent
et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un _deuil
joyeux_.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos
anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués,
comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un
rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté
exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour
aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce
masque toujours offert de profil.—L’expression _Jean qui pleure et
Jean qui rit_ est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais
Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la
tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de
l’autre, entre Melpomène et Thalie.
_Se battre l’œil d’une chose._
_Se battre l’œil_, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière
qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe
de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément
pour dire qu’on se moque d’une chose.
=ŒUVRE.=—_A bon jour bonne œuvre._
Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font
pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer
en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de
l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui
sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours.
=OFFENSEUR.=—_L’offenseur ne pardonne jamais._
Ce proverbe, traduit de l’italien _Chi offende non perdona mai_, se
retrouve dans cette réflexion de Tacite: _Proprium humani ingenii est
odisse quem læseris_ (_Agricol. vita_, n^o 41). _C’est le propre de
la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé._ Le même écrivain
remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes
qu’elles sont injustes: _Odii causæ acriores quia iniquæ_ (_Annal._,
lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: _Hoc habent animi magnâ
fortunâ insolentes quòd læserint et oderint_ (_De irâ_, lib. II, c.
33). _Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de
joindre la haine à l’offense._
C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des
torts graves envers lui: _Je vous demande pardon de vous être moqué de
moi_.
=OGRE.=—_Manger comme un ogre._
Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot _ogre_ du grec
ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué
une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé
de _Og rex_, _Og roi_ de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé
avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch.
III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants.
Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait
une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.
Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver
plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui,
les _ogres_ sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans
Procope, dès le VI^e siècle (_De bello Vandalico_, lib. I, c. 4).
C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par
sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent
en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se
servirent d’une langue appelée _lingua ougaresca_ par les commerçants
italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes
aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la
Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours,
et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations
se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les
Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en
langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les _Ogres_. Qu’on
ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot _Ogre_, et l’on y
trouvera pour synonyme le mot _Hongrois_; il n’y a rien de plus certain
ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou
ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils
parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux
environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères,
outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les
enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles
l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits
imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme
des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair
humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et
après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs
fictions les Oïgours ou les _Ogres_ au lieu de bêtes féroces, comme le
principal ressort de terreur.
=OIE.=—_L’oie de la Saint-Martin._
L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant
Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de
ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de
la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est
aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie
rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les
tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène
du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle;
cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup
d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour
manger l’_oie de la Saint-Martin_.
J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité
qui a pour titre: _Tractatus curiosus de ansere Martiniano_, Lipsiæ,
1720, in-4^o.
_Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume._
La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété
d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession
non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise
autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les
réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre
celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le
proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les
maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un
article de ses _Capitulaires_, avait ordonné que ses basses-cours en
fussent abondamment pourvues.
Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais
bon s’attaquer à plus fort que soi.
=OIGNON.=—_Il y a de l’oignon._
Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour
symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses
tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement
ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus
ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et
d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de
_bailler l’oignon_ dans la 33^{me} des _Cent Nouvelles_.
Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la
parole de qui on ne peut compter: _E piu doppio ch’una cipolla_. _Il
est plus double qu’un oignon._
Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les
oignons.
_Se mettre en rang d’oignon._
Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on
n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit
d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron
d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies
aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa
place.—Il y a un proverbe qui dit: _Bien des gens se mettent en rang
d’oignon et ne valent pas une échalotte_.
_Marchand d’oignons se connaît en ciboules._
Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de
son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux
autres des choses qu’il sait par expérience personnelle.
_Regretter les oignons d’Égypte._
Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur.
Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés
de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des
oignons qu’ils mangeaient dans ce pays.
=OISEAU.=—_Être battu de l’oiseau._
Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses;
expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en
parlant du gibier harcelé par le faucon.
_Léger comme l’oiseau de saint Luc._
C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc
un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme
un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de
l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un
type de légèreté.
=OISIVETÉ.=—_L’oisiveté est la mère de tous les vices._
Le bonhomme Richard disait: _L’oisiveté va si lentement que tous
les vices l’atteignent_.—Les Allemands et les Italiens appellent
proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—_Des Tunfels
Ruhebank._—_Capezzolo del diavolo._
Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal
peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de
Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: _En rien faisant on
apprend à mal faire_, ou par cette réflexion de l’_Ecclésiastique_
(ch. XXXIII, v. 29): _Multam malitiam docuit otiositas_. _L’oisiveté a
toujours enseigné beaucoup de mal._
L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme
laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse
influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit
admirablement: _Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu_.
=OLIBRIUS.=—_Faire l’olibrius._
On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de
la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien
III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer,
chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre
la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème,
son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius
ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son
incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son
règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes
qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une
autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le
porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le
furieux, comme on le voit dans les exemples suivants:
«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi
l’_Olybrius_, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I,
pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.)
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne;
_Faisons l’Olibrius_, l’occiseur d’innocents.
(MOLIÈRE, l’_Étourdi_, act. III, sc. 5.)
D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait
allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les
Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens
avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit
décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne),
pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de
renoncer au christianisme.
Cyrano de Bergerac a dit _faire l’Olibrius et le Vespasien_, dans
plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le _Pédant joué_
(art. II, sc. 2).
Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure
proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus.
=ONGLE.=—_Savoir sur l’ongle._
Voyez _Savoir sur le bout du doigt_, page 322.
_Avoir les ongles fleuris._
Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches,
ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir,
parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait
croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont
été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait
chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où
il parle de l’_ongle marqué_ de Barine.
=ONGUENT.=—_C’est de l’onguent miton mitaine._
C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on
se propose dans quelque affaire que ce soit.—_Miton mitaine_, vient,
dit-on, de _mixtum mixtanum_, onguent mixte, ou de ce qu’on _mitonne_
et enveloppe de mitaines la partie malade.
_Dans les petites boîtes sont les bons onguents._
Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille,
et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe _en petite
tête gît grand sens_.—L’opinion, que les personnes de petite taille
ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un
chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui
disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton
esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature
t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant
la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour
protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.»
_Magnus Alexander corpore parvus erat._
=OPINION.=—_L’opinion est la reine du monde._
_Opinione regitur mundus._—«L’opinion est si bien _la reine du monde_,
dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est
condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses
cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a
changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont
disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties
dans ces vastes ruines.»
Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la
vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion?
Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans
son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la
justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»
=OR.=—_Tout ce qui reluit n’est pas or._
Les Italiens disent: _Ogni lucciola non e fuoco_. _Tout ver luisant
n’est pas feu._—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui
brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la
condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils
ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur
envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait
ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous
les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend
qu’_on est plus heureux dans les petites conditions que dans les
grandes_. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin
de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve
pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux
les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes
choses.»
=ORANGE.=—_Manger des perdrix sans orange._
Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la
perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans
l’apprêt qui lui convient.
=OREILLE.=—_Se faire tirer l’oreille._
Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait
se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont
il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait
point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il
en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait
souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les
amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où
ils feraient résistance. De là l’expression conservée, _se faire tirer
l’oreille_, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose.
_Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles._
Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de
ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et
les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la
vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles.
«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à
ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles
appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous
tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et
nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.)
_Pendants d’oreilles._
Henri Estienne, dans son livre intitulé: _deux Dialogues du langage
français, italianisé et autrement déguisé_, nous apprend qu’on appelait
autrefois _pendants d’oreilles_ les gens obséquieux qu’on voit toujours
pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire
l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas
de mot qui peigne mieux la chose.
=ORGUEIL.=—_Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent._
Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il,
humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen
état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui
fesait de ne pas assez garder sa dignité.
_Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia_ (Salomon, _Parab._ c. XI,
v. 2). _Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion._
_L’orgueil précède les chutes._
Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: _Urguluac
cerura abia-eta, io seguin ifernura_. _L’orgueilleux ayant pris son vol
vers le ciel, alla tomber aux enfers._
=ORME.=—_Attendez-moi sous l’orme._
C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté
devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient
les assises judiciaires, appelées pour cette raison _les plaids de la
porte_. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes,
ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent
aux débiteurs de _comparoir sous l’orme Saint-Gervais_, à Paris.
Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint
l’expression _attendez-moi sous l’orme_, pour faire comprendre à
quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne
compte point sur sa parole.
Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage
des _plaids et gieux sous l’ormel_, espèce de cour d’amour qui jugeait
gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants
à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil
tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par
qui on y était cité: _attendez-moi sous l’orme_, expression ironique
qui était fort de saison.
=OUBLIER.=—_Qui songe à oublier se souvient._
«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir
que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde
et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la
perdre.» (Montaigne, _Ess._, liv. II, ch. 12.)
Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce
charmant couplet d’une romance:
Pour bannir de la souvenance
L’ami secret,
Que l’on éprouve de souffrance
Pour peu d’effet!
Une si douce fantaisie
Toujours revient:
En songeant qu’il faut qu’on l’oublie
On s’en souvient.
=OURS.=—_C’est un ours mal léché._
On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste,
que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce
défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager
des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette
opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle
on désigne un homme mal fait et grossier.
_Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir._
C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint,
quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent
les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de
la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter
l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans
sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi
gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est
pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une
de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient
conduit les rigueurs de sa dame: _Je ne suis pas de la nature de
l’ours, qui engraisse à force de mal avoir_.
_Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par
terre._
Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut
pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un
apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines,
dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur
Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom
de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de
Bourgogne tenait de l’Empire.
_Il faut le faire monter sur l’ours._
Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est
fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son _Traité des
superstitions_ (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire
quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui
se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs
qu’aujourd’hui.»
P
=PAGE.=—_Être hors de page._
C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui
était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut
baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge
de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce
changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par
son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là
il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après
les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, _il
était hors de page_.
=PAGNOTE.=—_Voir un combat du mont Pagnote._
C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est,
comme on dit encore, _se tenir_, pendant un combat, _au poste des
invulnérables_.
_Le mont Pagnote_ est une expression empruntée de l’italien.
_Pagnote_ se dit aussi d’un homme timide, poltron.
=PAILLE.=—_Rompre la paille avec quelqu’un._
Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui.
Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes
extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et
quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune
relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui
envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons,
Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple,
lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de
ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et
ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la
main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens
contractés avec ce roi.
=PAIR.=—_Entendre le pair._
Le _pair_ des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître
dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système
monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de
finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs.
Dès l’instant que le _pair_ est établi, on convertit facilement en
monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère,
et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du
titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire
d’un autre pays.
L’établissement du _pair_ présentait autrefois en France beaucoup
de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur
variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir
Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les
historiens ont justement flétris du surnom de _faux monnayeurs_[70].
Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par
l’expression _il entend le pair_, expression appliquée depuis, par une
extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans
le maniement des affaires.
=PAIX.=—_Paix fourrée._
Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui,
faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver.
Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI,
comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On
appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les
enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi
le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les
calvinistes et les catholiques, et violée six mois après.
=PANIER=—_C’est un panier percé._
Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient
rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient _un
tonneau percé_, et les Hébreux, _un sac percé_.
_A petit mercier, petit panier._