valets._
C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est
difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets.
Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils
_langueyèrent les valets_ de chaque prétendant, et, après cette
enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses
serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le
verbe _langueyer_ n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est
dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la
signification.
=LANTERNE.=—_Prendre des vessies pour des lanternes._
Les Italiens disent: _Prendere lucciole per lanterne_. _Prendre les
vers luisants pour des lanternes._
Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et
est intitulée: _Lanterna ex vesicâ_, _la lanterne de vessie_. Il y fait
parler ainsi cette lanterne:
_Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me
Vesicam contra qui venit esse putat?_
Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui
vient vers moi me prend-il pour une vessie?
Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa
route. Cependant _prendre des vessies pour des lanternes_, c’est se
tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après
le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie
pour une lanterne.
Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis
calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien
Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on
introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est
donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il,
c’est un homme qui _prend des vessies pour des lanternes_.
=LARIGOT.=—_Boire à tire larigot._
Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre
autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un
mot grec qui signifie larynx, et ils disent que _boire à tire larigot_
signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou
le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte
que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la
victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs,
pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient,
dit-il, en s’écriant: _Je bé à ti, ré Alaric Goth_ (_Je bois à toi, roi
Alaric Goth_). Cette étymologie est au moins amusante.
En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait
autrefois à Rouen une grosse cloche appelée _la Rigault_, du nom de
l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa
lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable
que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer
souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci
dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit
pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de
la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela _boire
en tire la Rigault_ ou _à tire la Rigault_.
On trouve souvent le mot _Larigot_ employé pour désigner un fifre, une
flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans
son églogue intitulée _les Pasteurs_:
Margot
Qui fait danser ses bœufs au son du _Larigot_.
Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, _boire à
tire larigot_, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou
comme un musicien; ce que le peuple appelle _flûter_, _chalumeller_.
=LARME.=—_Rien ne sèche plus vite que les larmes._
Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois
l’application et l’explication. _Qui multùm in suorum misericordiam
ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant._ _Qui compte
beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes
sèchent vite._—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler
que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il
en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois
émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a
dit le rhéteur Apollonius, _rien ne sèche plus vite que les larmes_.
_Lacrymà nihil citiùs inarescit._» (_Traité de l’Invent_., liv. I, ch.
55.)
=LARRON.=—_Bien est larron qui larron emble._
Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre.
_Embler_ est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou
par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν
(_emballein_), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin
_involare_, formé de _vola_, paume de la main, et employé pour dire:
prendre ou retenir dans la paume de la main.
_Embler_ se trouve dans le _Roman de la Rose_, dans les _Ordonnances_
de saint Louis, et dans les _Commandements de Dieu_ en vieux français,
qui disent: _L’avoir d’autrui tu n’embleras_. Saint-Simon s’en est
servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir
toujours tendu _à embler la besogne d’autrui_.
Du verbe _embler_, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est
venue l’expression adverbiale _d’emblée_, c’est-à-dire tout d’un coup,
du premier effort.
_S’entendre comme larrons en foire._
Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont
d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—_Les coquins se
devinent_, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt
faite entre eux. Aristote (_Morale_, VI, 1) cite le proverbe suivant,
que les Grecs employaient dans le même sens: _Le larron connaît le
larron, comme le loup connaît le loup_.
On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: _Spinæ se invicem
complectuntur_. _Les ronces se tiennent entrelacées._
=LATIN.=—_Perdre son latin à une chose._
Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression
est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où
_parler latin_ était le nec plus ultra de la science. On dit d’une
chose très difficile à faire: _Le diable y perdrait son latin_. Les
Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce
proverbe très curieux: _Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto
una corregia nell’acqua_. _Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint
un gros pet dans l’eau._
=LÉGAT.=—_Être plus occupé que le légat._
Le chancelier Duprat, cardinal et légat _à latere_, fut accablé
d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État
et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat
désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les
nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion,
la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er},
le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des
impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il
se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent
naissance à l’expression proverbiale _être plus occupé que le légat_,
pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et
qui ne sait où donner de la tête.
=LÉSINE.=—_Compagnon de la lésine._
Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et
raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un
nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français
par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: _Della famosissima
compagnia della lesina_, etc. _De la très fameuse compagnie de la
lésine_, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus
sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur
institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au
plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise
aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles
d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles
des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de
chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres
fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques
semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de
points sur les i, pour épargner l’encre.
=LESSIVE.=—_Faire une lessive._
Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut
originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche
de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de
cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la
passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère
en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle,
non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais
parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme
un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit
consacrer à l’usage de dire la bonne fortune.
Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la
lessive des alchimistes.
_Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde_
_Junctus aquæ cinis est nobile lixivium:_
_Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal,_
_Si dissolvatur, mox oleasus erit._
_Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte,_
_Laudatus sophies nascitur inde lapis._
Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font
une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui
se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par
les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre
philosophale si renommée.
_A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive._
C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour
faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour
corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs
et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé
d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave
éthiopien pour lui rendre le teint clair.
Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui
demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, _je
lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc_.
On dit aussi: _A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive_.
«L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde.
Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait
toujours un âne.» (Saady.)
=LETTRE.=—_La lettre tue, et l’esprit vivifie._
C’est l’axiome théologique, _littera occidit, spiritus autem
vivificat_. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une
loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots,
mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable
cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les
théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils
disent proverbialement que _le Coran porte tantôt une face de bête, et
tantôt une face d’homme_, pour signifier la lettre et l’esprit.
Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles
qu’on veut blâmer.
=LIÈVRE.=—_Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite._
Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, _mis en vogue_, dit-il, _par
un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est
consacré par une opinion générale_. _Frivolo quodam joco, cui tamen
debeat subesse causa in tantâ persuasione._
Le _jeu frivole_ consiste dans le rapprochement des mots _lepus,
leporis_ (lièvre), et _lepos, leporis_ (grâce, agrément). La raison est
peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour.
Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son
livre III:
_Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis:_
_Formosus septem, Marce, diebus eris._
_Si non derides, si verum, lux mea, narras,_
_Edisti nunquam, Gellia, tu leporem._
Isabeau, lundi m’envoyastes
Un lièvre et un propos nouveau;
Car d’en manger vous me priastes,
En me voulant mettre au cerveau
Que par sept jours je serais beau.
Resvez-vous? avez-vous la fièvre?
Si cela est vray, Isabeau,
Vous ne mangeastes jamais lièvre.
(CL. MAROT.)
_Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant._
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On
disait autrefois _mémoire de connil_ (de lapin). L’explication que
Laurent Joubert, dans ses _Erreurs populaires_, a donnée de cette
dernière expression convient également à la première. «Le _connil_,
dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il
vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu
auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet
animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement
courte.»
_Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois._
Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. _Qui court deux
lièvres à la fois n’en prend aucun_, dit un autre proverbe.
_Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant._
Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la
hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en
font principalement le succès.
=LIMOGES.=—_Convoi de Limoges._
Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses
cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage
d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le
visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et
en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de
sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit
dans notre langue le verbe _reconduire_ et le substantif _reconduite_,
improprement employés aujourd’hui pour _conduire_ et _conduite_, fut
nommé _convoi de Limoges_, soit parce qu’il était né dans cette ville,
soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs.
=LIMONADIER.=—_Limonadier de la passion._
On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais
limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que
les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion.
=LINCEUL.=—_Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul._
Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le
troubadour Pons de Capdueil:
Alexandres qui tot le mon avia
Ne portet ren mas un drap solamen.
_Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul._
On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre;
je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?»
La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste
(ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il
y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son
travail.»
Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti
nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.»
Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut
qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap
mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât:
«Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses
conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière
sublime.
=LION.=—_A l’ongle on connaît le lion._
_Ex ungue leonem._ Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un
homme d’un grand talent ou d’un grand caractère.
Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur
Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur
par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les
yeux cet animal.
_Il faut coudre la peau du renard à celle du lion._
On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général
lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes,
la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit
tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures.
Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme
tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. _Il faut_,
répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, _coudre la peau du
renard où manque celle du lion_.—Pindare avait dit avant Lysandre:
Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion
et de la prudence du serpent.
_Habillé comme un gardeur de lions._
Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce
qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que
ces animaux redoutables le reconnaissent mieux.
=LISIÈRE.=—_La lisière est pire que le drap._
Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux
qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: _Quei de’confini
sono ladri o assassini_. _Les gens des confins sont larrons ou
assassins._ En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été
toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à
cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à
l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et
pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés
aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur
compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin.
=LIT.=—_Comme on fait son lit on se couche._
C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement
le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures
qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés
que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver
dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est
guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus
souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises,
et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout
ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme
on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à
l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi
et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela
est rappelé par ce proverbe si vulgaire, _Comme on fait son lit on se
couche_.
=LITANIES.=—_Tourner du côté des litanies._
Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies,
qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur,
étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles
ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient,
par exemple: _Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis
imperatorem_; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire
que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs
et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut
la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers
chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré
l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un
peu trop profane, et il donna naissance aux litanies.
=LIVRE.=—_Un grand livre est un grand mal._
Mot du poète grec Callimaque, bibliothécaire d’Alexandrie, qui disait
aussi: _Un petit livre vaut mieux qu’un gros, parce qu’il contient
moins de sottises._ Les deux propositions sont vraies en général,
et elles s’expliquent très bien par ces pensées extraites de J.-J.
Rousseau: «L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a
lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à
faire de présomptueux ignorants.... Tant de livres nous font négliger
le livre du monde, ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient
à son feuillet.—Celui qui aime la paix ne doit point recourir aux
livres; c’est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de
disputes intarissables...; les subtilités s’y multiplient; on y veut
tout expliquer, tout décider, tout entendre. Incessamment la doctrine
se raffine et la morale dépérit toujours plus.—J’ai cherché la vérité
dans les livres, je n’y ai trouvé que le mensonge et l’erreur. J’ai
consulté les auteurs, je n’ai trouvé que des charlatans qui se font un
jeu de tromper les hommes, sans autre loi que leur intérêt, sans autre
dieu que leur réputation.—Professeurs de mensonge, c’est pour abuser
le peuple que vous feignez de l’instruire, et, comme ces brigands qui
mettent des fanaux sur des écueils, vous l’éclairez pour le perdre.»
_Je crains l’homme d’un seul livre._
_Timeo virum unius libri._ Parce que l’homme qui s’est bien nourri de
la lecture d’un seul livre, qui en possède bien toutes les parties, qui
en a bien fécondé, bien développé toutes les idées par ses méditations,
est un adversaire redoutable pour ceux qui voudraient argumenter avec
lui sur les matières explicitement ou implicitement contenues dans ce
livre qu’on suppose bon.
Il n’y a presque pas d’effets que ne puisse produire, presque pas
d’obstacles que ne puisse surmonter le génie d’un homme, soit dans
la vie active, soit dans la vie spéculative, quand il l’applique
invariablement à un seul objet. Diderot a dit: «L’homme qui est tout à
son métier, s’il a du génie, devient un prodige; et, s’il n’en a point,
il s’élève par une application constante au-dessus de la médiocrité.
Heureuse la société où chacun serait à sa chose, et ne serait qu’à sa
chose! Celui qui disperse ses regards sur tout, ne voit rien ou voit
mal.» (Sat. 1^{re}, _sur les caractères_.)
_J’y brûlerai mes livres._
Je mettrai tout en œuvre pour le succès de cette affaire.
Cette façon de parler, dit l’abbé Morellet, est une allusion à la folie
d’un certain alchimiste qui, cherchant la pierre philosophale, après
s’être ruiné en charbon, et n’ayant plus que le dernier coup de feu à
donner pour obtenir le grand-œuvre, emploie à chauffer son fourneau
jusqu’à ses livres, dont il ne doit plus avoir besoin.
=LOI.=—_Si veut le roi, si veut la loi._
Lorsque l’abolition du combat judiciaire eut rendu la connaissance
et par conséquent l’étude des lois indispensable, les seigneurs,
jusqu’alors juges dans leurs terres, désertèrent les tribunaux, et
l’administration de la justice devint le partage des hommes de loi.
Voilà l’origine de notre magistrature, et cette grande innovation ne
remonte pas plus haut que les dernières années du XIII^e siècle. A
cette époque, l’esprit de Grégoire VII animait encore ses successeurs,
et les hauts barons s’agitaient pour reconquérir ce qu’ils avaient
perdu sous les derniers règnes. A peine établi, le parlement lève sur
toutes les classes de la société le glaive de la justice, en frappe
indistinctement tout ce qui se montre hostile envers la couronne, et
force l’épée des barons et la crosse des évêques à s’incliner devant la
majesté du trône. Bientôt il ne reste en France qu’une seule autorité,
l’autorité du roi, et le droit public des Français se concentre dans la
maxime: _Si veut le roi, si veut la loi._
Loisel a interprété d’une manière constitutionnelle cette maxime de
l’ancienne jurisprudence, en disant qu’elle signifie que le roi ne
peut vouloir que ce que veut la loi; mais pour qu’elle présentât un
pareil sens, il faudrait qu’elle eût ses deux termes déplacés, et que
le conséquent fût l’antécédent: _Si veut la loi, si veut le roi_,
signifierait le régime de la légalité; _si veut le roi, si veut la
loi_, signifie le régime du bon plaisir.
=LONGIS.=—_C’est un Saint-Longis._
C’est-à-dire une homme plein de lenteur dans tout ce qu’il fait. Saint
Longis, dont le nom seul a donné lieu à cette façon de parler, est le
soldat qui perça d’un coup de lance le flanc droit du Sauveur crucifié,
comme le disent les deux vers suivants, extraits d’une vie manuscrite
de Jésus-Christ, et cités dans le glossaire de Carpentier.
Longis le coté droit ouvri
Et sang et aigue s’en issi.
La tradition rapporte que ce soldat, s’étant fait chrétien, fut
martyrisé à Césarée, en Cappadoce.
=LORIOT.=—_Compère Loriot._
Petit aposthème qui se forme au bord de la paupière et qui s’appelle
ordinairement orgeolet ou orgelet, à cause de sa ressemblance avec
un grain d’orge. Ce nom très singulier de _Compère Loriot_ est venu
d’une vieille opinion dont il est parlé dans l’_Histoire naturelle_
de Pline (liv. XXX, ch. XI), et dans les _Symposiaques_ de Plutarque
(liv. V, quest. VII). Ces deux auteurs ont prétendu que le regard du
loriot est salutaire aux personnes attaquées de la jaunisse, attendu
que cet oiseau a la propriété d’attirer et de recevoir par les yeux
l’humeur bilieuse dont l’épanchement cause cette maladie. Or, comme une
telle opinion a été fort accréditée autrefois en France, et comme on
a cru aussi que l’orgeolet provenait de quelque émanation morbifique
reçue par l’organe de la vue, on a été amené de là, par une transition
naturelle, à la dénomination de _Compère Loriot_, employée d’abord pour
désigner le malade et appliquée depuis au mal.
=LORRAIN.=—_Lorrain vilain, traître à Dieu et au prochain._
On prétend que ce dicton a été imaginé du temps de la ligue, par
les partisans des Valois, contre les Guises, princes de la maison
de Lorraine, qui voulaient usurper le trône, et qu’il ne concerne
pas les Lorrains à qui on l’applique abusivement. Il est bien vrai
qu’il fut très usité en ce temps, mais on peut croire qu’il existait
antérieurement, et qu’il avait été fait pour les Lorrains en général,
puisque d’autres dictons fort anciens leur reprochent de semblables
défauts.
=LOUER.=—_Il ne faut pas louer un homme avant sa mort._
Parce qu’un homme, tant qu’il vit, est sujet à démentir les éloges dont
il peut avoir été l’objet.—Ce proverbe est pris du passage suivant
de l’_Ecclésiastique_ (ch. XI, v 30): _Ante mortem ne laudes hominem
quemquam, quoniam in filiis suis agnoscitur vir_. _Ne louez aucun homme
avant sa mort, car on connaît un homme par les enfants qu’il laisse
après lui._
Le havamal des Scandinaves dit: _Louez la beauté du jour quand il est
fini_.
Vauvenargues pense que le proverbe _Il ne faut pas louer un homme avant
sa mort_, a été inventé par l’envie et a été adopté trop légèrement
par les philosophes. Au contraire, dit-il, c’est pendant leur vie que
les hommes doivent être loués, lorsqu’ils ont mérité de l’être: c’est
pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou
leurs talents, s’efforcent de les dégrader, qu’il faut oser leur rendre
témoignage. Ce sont les critiques injustes qu’il faut craindre de
hasarder, et non les louanges sincères.
Socrate voulait qu’on donnât des louanges aux hommes de bien, comme de
l’encens aux dieux.
_Qui se loue s’emboue._
_Laus propria sordet._ _La propre louange pue._
Ce proverbe est du moyen-âge. Les anciens ne connaissaient pas la
modestie, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils pensaient que
chacun avait droit de se louer soi-même, personne ne pouvant mieux
savoir que lui comment il voulait être loué, et que la voix qu’il se
donnait était une voix de plus, et une voix qui comptait. Les hommes
les plus célèbres de Rome se conformaient volontiers à ce principe.
Cicéron mandait à Atticus: «Vous avez reçu l’histoire de mon consulat
que j’ai écrite en grec; quand j’aurai achevé la même histoire en
latin, je vous l’enverrai, et je vous en promets une troisième en
vers, afin de faire mon panégyrique de toutes les manières possibles.
Pourquoi attendrais-je que les autres me louent, puisque je m’en
acquitte si bien moi-même?»
Ce franc amour-propre des anciens ne valait-il pas mieux que cette
fausse modestie des modernes, qui a été si bien nommée par Labruyère,
le dernier raffinement de la vanité.
=LOUP.=—_Avoir vu le loup._
Cette expression s’applique à un homme, pour signifier qu’il a vu
le monde, qu’il est aguerri et expérimenté; mais elle s’applique à
une femme pour lui reprocher une conduite déréglée. Dans ce dernier
cas, c’est comme si l’on disait: cette femme est une _louve_;
dénomination qu’on donnait autrefois aux prostituées, afin de les
rendre odieuses par une comparaison convenable à leur vie brutale.
On lit dans l’_Amphithéâtre sanglant_ par P. C., évêque de Bellay:
«Ces malheureuses _louves_ (c’est-à-dire ces femmes débauchées) sont
toujours prêtes à la curée et souffrent une faim canine de la chair
humaine.» Les Latins employaient le mot _lupa_, _louve_, dans la même
acception, comme on peut le voir dans le discours de Cicéron _pro
Milone_. Acca Laurentia, qui allaita Romulus et Rémus, avait reçu cette
qualification de ses voisins, à cause de la voracité de son appétit
charnel. _Lupanar_ signifiait lieu de prostitution.
_Savoir la patenôtre du loup._
Lorsqu’on veut faire entendre à quelqu’un qui fait des menaces qu’on
saura bien l’empêcher de les effectuer, on dit qu’on _sait la patenôtre
du loup_, par allusion à une prière ainsi nommée à laquelle la
superstition du moyen-âge attribuait la vertu d’éloigner les loups des
bergeries. Voici cette singulière oraison telle que le curé Thiers l’a
rapportée: «Au nom du Père + du Fils + et du Saint-Esprit +. Loups et
louves, je vous conjure et charme: je vous conjure au nom de la très
sainte et sur-sainte, comme Notre-Dame fut enceinte, que vous n’ayez à
prendre ni écarter aucune des bêtes de mon troupeau, soit agneaux, soit
brebis, soit moutons (on nomme les bestiaux que l’on veut préserver
des loups), ni à leur faire aucun mal.» (_Traité des superstitions_,
liv. VI, ch. 2.)
On croit encore à l’efficacité de la _patenôtre du loup_ dans plusieurs
hameaux du département de l’Aveyron, et il y a de prétendus sorciers
appelés _louvetiers_ qui, fesant métier de la dire, jouissent d’un
grand crédit auprès de certains métayers.
_Enfant de loup, qui n’a jamais vu son père._
Lorsque les louves sont en chaleur, dit Buffon, ce qui arrive en
hiver, plusieurs mâles suivent la même femelle et cet attroupement est
sanguinaire, car ils se la disputent cruellement. Ils grondent, ils
frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive presque
toujours qu’ils mettent en pièces celui qu’elle a préféré. De là cette
expression proverbiale par laquelle on désigne un bâtard.
_Quand on parle du loup on en voit la queue._
Proverbe dont on fait l’application, lorsqu’il survient une personne
au moment où l’on parle d’elle. Cette personne est probablement
assimilée au loup, parce que sa présence inattendue déconcerte et fait
taire, de même que l’apparition subite du loup produit un étonnement
et une crainte qui coupent d’abord la parole. Mais pourquoi est-il
question de la _queue_ du loup, au lieu de la tête qui semblerait plus
convenablement rappelée? C’est peut-être parce que cet animal, qui
aperçoit ordinairement l’homme avant d’en être aperçu, se détourne
rapidement pour s’enfuir, et ne se laisse voir que par derrière, et
peut-être aussi parce que le mot _queue_ forme une assonance, une sorte
de rime, avec le mot _leu_ (loup), qui figura primitivement dans le
proverbe.
Les Latins disaient: _Lupus est in fabulâ_. _Le loup est dans le
discours._ Ce qui doit être fondé sur la même raison que le proverbe
français. Cependant il y a des parémiographes qui prétendent que _lupus
in fabulâ_ signifie proprement _le loup dans la comédie_, et fait
allusion à une antique tradition romaine qui rapporte qu’un jour où
l’on représentait, en plein air, sur le bord du Tibre, une pièce de
théâtre, dans laquelle il s’agissait de Romulus et de Rémus allaités
par une louve, on vit paraître un loup qui étonna comme un prodige,
les spectateurs interdits. Mais ce fait est évidemment apocriphe, et
ce qui prouve que _fabula_ doit se traduire ici par _discours_, et non
par _comédie_, c’est qu’on trouve dans Plaute et dans d’autres auteurs:
_Lupus est in sermone_.
Le peuple parisien n’emploie guère que dans une acception de blâme le
proverbe _Quand on parle du loup on en voit la queue_. Toutes les fois
qu’il veut montrer de la politesse ou s’exprimer dans un sens d’éloge,
il ne manque pas d’y substituer une de ces phrases poétiques: _Quand on
parle du soleil on en voit les rayons_.—_Quand on parle de la rose on
en voit le bouton._
_A chair de loup dent de chien._
Proverbe qui s’applique dans le même sens que: _A rude âne rude
ânier_.—_A méchant méchant et demi._ Les Danois disent très
originalement: _Dur contre dur, s’écriait le diable en opposant son
derrière au tonnerre_.
_Il faut hurler avec les loups._
Il faut s’accommoder aux mœurs, aux manières des gens avec lesquels
on vit, avec lesquels on se trouve lié, quoiqu’on ne les approuve
point.—Ce proverbe correspond au proverbe latin qu’on trouve dans les
_Bacchides_ de Plaute (act. IV, vers 10): _Versipellem frugi convenit
esse hominem pectus cui sapit_. _Il convient qu’un homme sage et
avisé change quelquefois de peau_; mot à mot, devienne _versipellis_.
Les Latins entendaient par _versipellis_ le loup-garou, c’est-à-dire
l’homme à qui la superstition populaire attribue le pouvoir de se
transformer en loup, et de revenir ensuite à sa première forme. Ainsi
quand on dit: _Il faut hurler avec les loups_, c’est à peu près comme
si l’on disait: _Il faut savoir se faire loup-garou_.
=LOYER.=—_Qui sert et ne persert, son loyer perd._
Ce proverbe est le même que celui-ci: _Qui sert et ne continue, sa
récompense est perdue_. L’un et l’autre sont fondés sur une ancienne
coutume d’après laquelle les domestiques qui s’étaient loués pour un
temps n’avaient droit à aucune partie de leurs gages, s’ils venaient
à quitter leur service avant l’expiration du temps convenu. Leur sens
moral est qu’on n’obtient rien sans la persévérance.
=LUCE.=—_A la Sainte-Luce, les jours croissent du saut d’une puce._
L’année solaire se compose de 365 jours et 6 heures moins 11 minutes.
Dans la correction faite au calendrier, sous Jules César, on négligea
de tenir compte de ces onze minutes qui, étant employées de trop, tous
les ans, avaient formé dix jours[61], vers la fin du seizième siècle.
Comme il en résultait, dans l’office ecclésiastique un dérangement qui,
croissant toujours, aurait fini par dérouter tous les calculs, le pape
Grégoire XIII ordonna de passer du 5 octobre au 15 du même mois, en
supprimant ces dix jours dans l’année 1582, qui n’en eut ainsi que 355,
ce qui la fit surnommer _la petite année_. Avant cette suppression, par
laquelle l’année civile fut mise en harmonie avec l’année solaire, les
jours diminuaient jusqu’au onze décembre, dont la nuit était la plus
longue de toutes, comme l’atteste cette épigramme d’Owen:
_Nupsisti undecimo cur, Pontiliana, decembris?
—Nulla magis nox est longa diesque brevis._
Pourquoi, Pontiliana, vous êtes-vous mariée le onze décembre?—C’est
qu’il n’y a pas de nuit plus longue, ni de jour plus court.
Par conséquent les jours recommençaient à augmenter le treize décembre,
qui correspondait alors, comme le vingt-trois aujourd’hui, au lendemain
du solstice d’hiver, et c’est même ce qui avait fait choisir le treize
pour l’anniversaire de la fête de sainte Luce, à cause de l’analogie
de ce nom avec le mot latin _lux_, lumière. Ainsi le proverbe, qui
est faux maintenant, était vrai autrefois, et le poète Passerat avait
raison de dire:
Heureux jour de Sainte-Luce,
Qui croît du saut d’une puce,
Raccourcissant les ennuis
Qu’apportent les longues nuits.
=LUNE.=—_Aboyer à la lune._
Crier contre une personne à qui on ne peut nuire, faire des menaces
impuissantes. Métaphore prise des chiens qui, d’après une opinion
populaire, aboient contre la lune dont l’éclat les blesse. _Quo plus
lucet luna, magis latrat molossus._ _Plus la lune brille, plus le mâtin
aboie._
_La lune n’a rien à craindre des loups._
C’est aussi une opinion populaire que les loups ne peuvent souffrir
la clarté de la lune, et qu’ils poussent des hurlements à sa vue. De
là le proverbe traduit du latin, _luna tuta à lupis_, pour marquer
l’impuissance des critiques et des envieux contre un mérite supérieur.
Ce proverbe, dans le moyen-âge, s’appliquait particulièrement aux
impies vainement déchaînés contre l’Église, dont la lune est le symbole
mystérieux.
_Poltron comme la lune._
C’est sans doute parce qu’elle se cache derrière les nuages que la lune
est devenue le type de la poltronnerie. Mais si elle se cache, du moins
elle n’a jamais reculé, et le soleil ne peut en dire autant. Toutefois
il faut avouer que, depuis sa reculade, il s’est tenu constamment
immobile à son poste.
_Changeant comme la lune._
Je n’ai pas besoin de faire sentir la justesse de cette comparaison. Il
me suffira de citer l’apologue suivant, rapporté par Plutarque, dans
_le Banquet des sept sages_ (ch. XLII): «La lune, un jour, pria sa
mère de lui faire un manteau qui allât juste à sa taille. Eh! comment
le pourrais-je, répondit la mère, puisque tu changes de taille toutes
les semaines?»—Ce joli apologue sera certainement plus agréable aux
lecteurs qu’un commentaire, et il leur donnera en même temps l’origine
de cette autre expression proverbiale: _Cela lui va comme un manteau à
la lune_, c’est-à-dire cela ne lui va pas du tout.
_Faire un trou à la lune._
C’est manquer à ses engagements, faire faillite.—D’où vient donc
cette expression qui paraît déraisonnable? Car si l’effet qu’elle
signale était produit par chaque faillite, le disque de la lune devrait
nous apparaître comme une écumoire. Je crois qu’elle ne désigne pas
le satellite de la terre, mais certain corps opaque qu’on appelle
_la lune de Landernau_, et qu’elle est tout simplement une variante
comique de cette autre expression, _facere bombum_ (_faire un pet_),
employée pour dire, faire banqueroute. Si une telle explication, que
je regarde comme la plus probable, n’était pas admise, je proposerais
la suivante: autrefois le terme des contrats et des paiements était
ordinairement fixé à la lune qui précède et détermine la fête de
Pâques, avec laquelle commençait l’année, sous la troisième race de
nos rois, jusqu’au règne de Charles IX. C’est pourquoi les débiteurs
qui ne payaient pas plus à l’échéance de la pleine lune que s’il
n’eût pas été pleine lune, ou qui déclinaient cette échéance par une
banqueroute, furent supposés _faire une brèche_ ou un _trou à la
lune_; et cette locution figurée fut bientôt dans toutes les bouches,
parce qu’elle joignait à la singularité le mérite de rappeler un
proverbe des anciens, qui disaient d’un homme ingénieux à chercher des
expédients dilatoires, lorsqu’il devait accomplir ses promesses ou
acquitter ses dettes: _Laconicas lunas causatur_. _Il allègue les lunes
lacédémoniennes._
Ce proverbe des _lunes lacédémoniennes_ était venu de ce que la
mauvaise foi des Lacédémoniens envers les autres peuples, prenait
souvent pour prétexte un conseil donné par Lycurgue, de n’entreprendre
aucune expédition militaire ni aucune affaire importante, tant que la
lune n’était pas dans son plein.
_La lune annonce par sa pâleur la pluie, par sa rougeur le vent, et par
sa blancheur la sérénité._
_Pallida luna pluit, rubicunda flat, alba serenat._
Ce proverbe est fondé sur l’expérience, et il est d’une vérité
incontestable. Mais de ce que la lune, à ses différentes phases,
indique des changements de temps, il ne faut pas conclure qu’elle les
produise. Malgré l’opinion généralement répandue dans les campagnes
à ce sujet, il n’y a point de raisons pour affirmer l’influence de la
lune sur les vicissitudes de l’atmosphère, et il y en a beaucoup, au
contraire, pour la révoquer en doute, tant qu’on n’aura pas prouvé par
une longue suite d’observations que ces vicissitudes se distribuent
avec précision sur les époques des points lunaires, conformément à leur
nature et à celle de ces points. Que devient d’ailleurs l’influence de
la lune dans les climats où le temps reste constamment le même pendant
plusieurs mois?
_La lune de miel._
Le premier mois du mariage, où tout est douceur pour les époux.
Expression prise de ce proverbe arabe: _La première lune après le
mariage est de miel, et celles qui la suivent sont d’absinthe_.
=LUNEL.=—_Il est de Lunel._
Il est timbré, il est fou. Ancien dicton, rapporté par Le Duchat, et
moins usité aujourd’hui que cet autre qui a la même signification:
_Il a une chambre à Lunel_. Ces dictons n’ont pas d’autre fondement,
sans doute, qu’une mauvaise allusion de _Lunel à la lune_, qui,
d’après l’opinion populaire, exerce une malicieuse influence sur le
cerveau et détermine les accès des maniaques, nommés pour cette raison
_lunatiques_.
=LUNETTES.=—_Bonjour, lunettes; adieu, fillettes._
C’est-à-dire qu’il faut quitter l’amour, quand on commence à prendre
les lunettes; ce qui arrive malheureusement à une époque de la vie où
notre cœur est souvent en meilleur état que nos yeux, et où nous sommes
d’autant plus à plaindre, qu’en amour tout nous abandonne, sans que
nous voulions rien abandonner.
On dit aussi: _Les lunettes sont des quittances d’amour_.
=LURON.=—_C’est un luron._
«Ce mot très caractéristique, très populaire, sans être trop trivial,
et que Désaugiers, toujours si correct, a souvent employé dans ses
jolies chansons, ne se trouve dans aucun dictionnaire. Il y a plus:
on ne lui connaît aucune analogie immédiate, et la lettrine _lur_, qui
exprime une des racines les plus gracieuses et les plus fluides que
puisse articuler la voix humaine, est tout à fait inusitée chez nous
comme initiale. Je ne serais pas éloigné de croire que _luron_ est
fait de ce mimologisme commun du chant et de la danse, de ce _trala
deri dera_, qui supplée aux paroles, et quelquefois à la musique dans
les fêtes joyeuses du peuple, et qui a fourni aux vieux chansonniers,
entre autres gais refrains, _luron_, _lurette_ et _lalure_. Un luron
ne demande qu’à chanter et à danser. _Ma lurette_ est devenu, dans
ce sens, un nom de femme. Dans le langage grivois, on appelle une
fille de mœurs suspectes, une _landarirette_, une _luronne_. Ménage
n’aurait pas manqué de tirer _luron_ de l’italien _lurcone_, un homme
de plaisir, un voluptueux, un gourmand. S’il n’avait pas l’origine que
je lui attribue, je le chercherais plus volontiers dans les langues
du nord. C’est à elles que nous devons son complément _godelureau_,
littéralement un _bon lureau_, ou un _bon luron_. Nous avons conservé
cette dernière expression en adoptant l’autre.» (M. Ch. Nodier.)
=LUSTUCRU.=—_C’est un lustucru._
Terme burlesque qui est formé des mots l’_eusses tu cru_, et qui
s’emploie pour suppléer à un nom qu’on a oublié, quand on ne veut
marquer aucune considération pour la personne qui porte ce nom. Le Roux
dit qu’on traite de _lustucru_ un benet, un sot, un mari trompé.
Le mot _lustucru_ a été usité au féminin, si l’on en juge par un poème
burlesque, intitulé _le Mariage de Lustucru_, et terminé par ces deux
vers:
Et le pauvre _Lustucru_
Trouve enfin sa _lustucrue_.
=LYNX.=—_Avoir des yeux de lynx._
Au propre, c’est avoir la vue fort bonne; au figuré, c’est pénétrer les
pensées, les secrets, les desseins des autres.—Cette expression nous
est venue des anciens, qui attribuaient au lynx, animal dont les yeux
sont très perçants, la faculté merveilleuse de voir à travers les murs.
M
=MAÇON.=—_J’aimerais mieux servir les maçons que de..._
On lit dans le _Blason des faulces amours_, par Guillaume Alexis:
_Mieux vaudrait servir les maçons_
Que d’avoir au cœur tels glaçons.
Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre:
_J’aimerais mieux être aux galères_. Elle fait allusion à la peine
qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en
les condamnant à _servir les maçons_. Œxmelin parle d’un chef de
flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit
qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui
et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car
c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils
prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans
des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient _au service des
maçons_.
Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute
antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever
les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis.
Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, _j’aimerais mieux
être prêtre_, dans le même sens que _j’aimerais mieux être maçon_.
C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et
abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice
avant d’être persécutée. _Sicut dicitur mallem esse judæus, sic
dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere._ (Guillelm
de Podio Laur. In _prologo_ ap. scr. fr. XIX, 194.)
=MAGNIFICAT.=—_Il ne faut pas chanter le magnificat à matines._
Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers
l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le
_magnificat_, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de
l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement
consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens
moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps.
_Corriger le magnificat._
Le _magnificat_, que Tillemont appelle _la gloire des humbles et la
confusion des superbes_, a toujours été considéré, sous le rapport
littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause
de cela qu’on a dit _corriger le magnificat_, pour signifier, faire des
critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu
d’en faire.
On dit aussi _corriger le magnificat à matines_, afin de faire
ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections.
=MAILLE.=—_N’avoir ni sou ni maille._
C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de
monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois
dans le même sens, _n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée_, parce que
la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une
forme carrée.
_Avoir maille à partir avec quelqu’un._
Au propre, c’est avoir une maille à partager (_partir_, dérivé du latin
_partiri_, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir
quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers
et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que
la maille.
=MAIN.=—_Une main lave l’autre._
Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins,
signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services
réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de
deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des
torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les
qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés:
_Un barbier rase l’autre_. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels
que se prêtent les gens d’une même profession.
_La bonne main._
M. Ch. Nodier, dans sa _Linguistique_, dit que la main a été l’étalon
primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur
sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze
phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après
cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse:
«Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de
moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le
treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore _la bonne
main_ cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les
marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une
singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce
signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit
avoir la cinquantaine _et le pouce_. Il a tiré dix mille francs de ce
marché _et le pouce_. Je conviens que cette autorité est bien triviale,
et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour
dire ce qui n’a jamais été dit.»
_Jouer à la main chaude._
Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible
épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était
apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était
innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle
une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le
meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle
devait éprouver sous son contact.
_Jeux de main, jeux de vilain._
Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant
une observation proverbiale, _ils engendrent souvent des querelles_.
_Se laver les mains d’une chose._
Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend
aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des
suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui
consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner
qu’on était innocent d’un crime. _Lavavi manus meas inter innocentes_,
dit le _Psalmiste_ (Ps. LXXII, v. 13). _J’ai lavé mes mains parmi les
innocents._ Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs,
et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient
consommer en crucifiant Jésus-Christ.
=MAITRE.=—_Passer quelqu’un maître._
Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son
chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux
qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours
sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à
table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas.
_C’est un petit-maître._
Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par
une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et
un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à
l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie.
C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté
ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds
des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières,
mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison
on les appella _petits-maîtres_.—Suivant une autre opinion, cette
dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour
désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville,
le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient
enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de
politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être
les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la
Fronde.
=MAL.=—_Le mal retourne à celui qui le fait._
Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les
méchants les maux qu’ils font aux hommes.—_In insidiis suis capientur
iniqui._ _Les méchants seront pris dans leurs propres piéges._
(Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.)
_Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu._
Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous
envoie.—Proverbe tiré de l’_Ecclésiastique_, ch. xi, v. 14: _Bona et
mala... à Deo sunt_: les biens et les maux... viennent de Dieu.
Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit
saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou
une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter
patiemment.
=MALENCONTRE.=—_Qui se soucie, malencontre lui vient._
Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il
lui crée de nouveaux maux, dit le _Hava-mal des Scandinaves_.
L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument
de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait
parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre
supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque,
mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la
peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons
comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas
encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais
pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir
d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en
attendant espérons mieux.
Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se
pressait de rire dans la crainte de pleurer.
=MALHEUR.=—_A quelque chose malheur est bon._
Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages
que nous n’aurions pas eus sans elle.
Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut
s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque
influence salutaire.
Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde
céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les
Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils
représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les
cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (_de
Iside et Osiride_, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était
la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété.
Sénèque, dans le quatrième chapitre de son _Traité de la Providence_,
s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux
que Dieu les tient dans les afflictions.
La vertu s’affermit sous les coups du malheur.
On lit parmi les adages des Pères de l’Église: _Qui non erit Jacob,
non erit Israel_. _Il faut être Jacob pour devenir Israël._—Jacob eut
à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban
son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il
rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant
pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux
de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur
qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie
_fort contre le Seigneur_. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet
ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec
l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62].
Les anciens disaient: _Que je te plains, ô toi qui fus toujours
heureux!_ Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour
faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des
adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils
craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier
par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer
son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité,
proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!»
Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à
Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon!
Solon!
Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été
malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et
le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames
sensibles.
_Non ignara mali miseris succurrere disco._
Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.)
Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de
comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé
sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de
l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre
qui la produit, etc.
M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve
aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des
autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne
donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été
blessés eux-mêmes.»
Le malheur développe l’intelligence. _Vexatio dat intellectum_ (Isaïe,
ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. _Ingenium mala sæpe
movent_ (Ovide).
«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes
pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des
forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines,
est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller...
L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque
instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de
bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé
de Besplas, _Essai sur l’éloquence de la chaire_.)
Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient.
Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux
aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont
broyés.
On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le
même effet que le feu sur l’encens.
Nos pères avaient ce proverbe: _Plus le safran est foulé, mieux il
fleurit_. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où
l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de
Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment
pas.
_Le malheur se plaît à la surprise._
Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il
s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il
faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le
cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient
synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.
=MANCEAU.=—_Un Manceau vaut un Normand et demi._
Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de
porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces
derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant
quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans
lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux
qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion
à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de
la monnaie de Normandie. _Le denier manceau valait un denier et demi
normand._
=MANCHE.=—_C’est une autre paire de manches._
C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note
du livre IV, chapitre 58, de _Tristan-le-Voyageur_, par Marchangy:
«C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de
tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait
jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante;
mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches
étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à
la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras,
et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient
beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne
servaient à rien. On leur doit le proverbe: _C’est une autre paire de
manches_.»
Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une
autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées
d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et
qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement,
ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun,
où il est question de deux amants qui se jurèrent de _porter manches
et anneaux l’un de l’autre_. Ces livrées adoptées pour être le signe
de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand
on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il
arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut
le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire _c’est une autre
paire de manches_, que cette expression fut proverbiale en naissant.
Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le
voici: _On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre
paire de manches_.
L’expression _tenir quelqu’un dans sa manche_, pour dire en être
assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage:
peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de
porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas,
elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression
autrefois usitée, _tenir quelqu’un dans sa bourse_. Henri II, roi
d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui
donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry,
se vantait, en montrant ces lettres publiquement, _de tenir le pape
et tous les cardinaux dans sa bourse_. _Quia nunc D. papam et omnes
cardinales habet in bursâ suâ._ (_Apud scrip._, _fr._ XVI, 593.)
L’emploi de _manche_ pour _bourse_ se trouve encore dans la phrase
proverbiale, _aimer plus la manche que le bras_, c’est-à-dire aimer
mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv.
III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont
pas donné la raison.
=MANCHOT.=—_Il n’est pas manchot._
Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve
dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII,
ch. 31): _Non manci fuere milites_. Elle fait le sel d’une espèce de
prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des
jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé
à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme
sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le
délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et
lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir
de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en
revanche, _tu auras des enfants qui ne seront pas manchots_.»
=MANGER.=—_Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger._
Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent
précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans
toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les
livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas,
Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur
son appétit, _vesci citra saturitatem_, comme dit la traduction latine
de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car
alors, l’_estomac devient le gouffre de la vie_, suivant l’expression
hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée
par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de
_creuser sa fosse avec les dents_! l’intempérance l’emporte sur toutes
les considérations, et _elle fait périr plus de monde que l’épée_.
_Gula plures quàm gladius perimit._
Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies?
Comptez donc les cuisiniers. _Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos
numera_ (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de
Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses
funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle
influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions
coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient
pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée
la nourrice des vertus.
=MANTEAU.=—_Il ne s’est pas fait déchirer le manteau._
Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins.
_Scindere penulam_ signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui
saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux
personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je
ne les y aie pas engagés que faiblement. _Horum ego vix attigi penulam,
tamen remanserunt._ (L’abbé Tuet.)