Elle est venue, suivant Ménage, du jeu appelé le _hoc_, dans lequel
on dit _hoc_, en jouant certaines cartes qui font gagner. L’abbé
Morellet pense qu’elle a une origine plus ancienne, fondée sur le fait
bien connu de la distinction des deux parties de la France, l’une en
deçà, l’autre au delà de la Loire, en langue _d’oil_ et en langue
_d’hoc_, c’est-à-dire en deux pays, dans l’un desquels, pour exprimer
le contentement, on disait _oil_, tandis que dans l’autre on disait
_hoc_. (_Oil_ et _hoc_ signifient _oui_.) De là, ajoute-t-il, il a été
tout naturel de dire _cela vous est hoc_, pour je vous accorde ce que
vous demandez, tenez-vous en sûr; j’y consens, je dis _hoc_[54].
=HONNEUR.=—_L’honneur est le loyer de la vertu._
C’est-à-dire le prix, la récompense de la vertu. Ce proverbe est
littéralement traduit des paroles suivantes de saint Cyrille,
rapportées par Stobiée: μιϚθὸς ἀρετὴς ἔπαινος
Trop tard, hélas! la gloire arrive,
Et toujours sa palme tardive
Croît plus belle sur un cercueil. (FONTANES.)
_Les honneurs changent les mœurs._
_Honores mutant mores et non sæpe in meliores._
Plutarque (_Vie de Sylla_, c. 64) rapporte que ce proverbe fut fait
pour Sylla qui, dans sa jeunesse, s’étant montré d’un caractère jovial,
doux et compâtissant, devint, pendant sa dictature, sévère, cruel,
implacable.
Jean de Meung, dans le _Roman de la Rose_, soutient que les honneurs ne
changent pas les mœurs, qu’ils ne font que les démasquer;
Car honneurs ne sont pas muance,
Ains sont signes de démonstrance
Quels mœurs en eulx devant avoient
Quant ès petits estats estoient.
Philippe II, roi d’Espagne, disait que peu d’estomacs étaient capables
de digérer les grandes fortunes, et qu’une mauvaise nourriture
n’engendrait pas tant de corruption dans les corps que les honneurs
dans les esprits mal faits.
C’est beaucoup tirer de notre ami, dit La Bruyère, si, étant monté en
faveur, il est encore un homme de notre connaissance.
_Il villano nobilitato non cognosce suo padre._
Le vilain anobli ne connaît pas son père.
=HONNI.=—_Honni soit qui mal y pense._
Suivant une tradition vulgaire, mais qui n’est appuyée d’aucune
autorité ancienne, la comtesse Alix de Salisbury, dans un bal donné à
la cour d’Édouard III, roi d’Angleterre, laissa tomber en dansant le
ruban bleu qui attachait un élégant bas de chausse qu’on portait alors.
Le monarque s’empressa de le ramasser, et ayant vu sourire plusieurs
courtisans, qui n’avaient pas l’air de croire que cette faveur fût due
au simple hasard, il dit à haute voix: _Honni soit qui mal y pense_. Et
comme tout événement susceptible d’une tournure galante était célébré
avec éclat parmi les guerriers de cette époque, le prince, en mémoire
de celui-ci, institua l’ordre de la jarretière, auquel il donna pour
devise les mots qu’il avait prononcés. Cette origine, quelque frivole
qu’elle paraisse, n’est pas incompatible avec les mœurs de ce siècle
(1349), et il est difficile, en effet, de rendre raison autrement de
la devise et du signe particulier de la jarretière, ni l’un ni l’autre
n’ayant aucun rapport sensible à des coutumes et à des ornements
militaires de ce temps[55].
Le duc d’Orléans, père du roi Louis-Philippe, avait fait inscrire,
dit-on, dans ses écuries la devise de l’ordre de la jarretière, en
changeant l’orthographe du dernier mot: _Honni soit qui mal y_ PANSE.
=HONTEUX.=—_Il n’y a que les honteux qui perdent._
Il ne faut pas se laisser dominer par une mauvaise honte; faute de
hardiesse et de confiance, on manque de bonnes occasions. _Honte fait
dommage_, dit un autre proverbe.
_Jamais honteux n’eut belle amie._
En amour il faut être entreprenant. Les honteux ne gagnent rien auprès
des femmes; elles sont comme le paradis, qui veut qu’on lui fasse
violence, suivant l’expression de l’Évangile: _Vim patitur regnum
cœlorum_.
=HORLOGE.=—_Il est plus difficile d’accorder les philosophes que les
horloges._
Ce proverbe est une phrase retournée de Sénèque, qui a dit dans son
Apocoloquintose, en parlant de la mort de l’empereur Claude: «Je ne
puis vous apprendre l’heure précise de cet événement; il sera plus
facile d’accorder les philosophes que les horloges. _Horam non possum
tibi certam dicere: facilius inter philosophos quàm inter horlogia
conveniet._»
Charles-Quint, retiré dans un monastère d’Hiéronimites, à Saint-Just,
en Estramadure, après avoir abdiqué l’empire, avait toujours sur sa
table une trentaine d’horloges de poche, ou montres, auxquelles il
voulait faire marquer la même heure[56]. Comme il ne pouvait y réussir,
il s’écriait: «Quoi, cela m’est impossible! et quand je régnais j’ai pu
croire que je ferais penser mes sujets de la même manière en matière de
religion! O mon Dieu! quelle était donc ma folie!» Un domestique entre
étourdiment dans sa cellule, renverse la table et brise les montres.
Charles se prend à rire, et lui dit: Plus habile que moi, tu viens de
trouver le seul moyen de les mettre d’accord.
=HOROSCOPE.=—_L’horoscope des trois papes._
Un docteur de Louvain, tirant l’horoscope de trois ecclésiastiques en
même temps, leur prédit à tous trois qu’ils seraient papes, et ils le
furent en effet: c’est ce qu’on appelle _l’horoscope des trois papes_
(Léon X, Adrien VI et Clément VII). L’astrologie peut tirer vanité de
cette prédiction, à laquelle croira qui voudra.
=HOTE.=—_Qui compte sans son hôte compte deux fois._
On se trompe ordinairement quand on compte sans celui qui a intérêt à
l’affaire, quand on espère ou qu’on se promet une chose qui ne dépend
pas absolument de soi.—Les fréquents démêlés des voyageurs avec leurs
hôtes, lorsqu’il s’agit de régler les comptes, ont donné lieu à ce
proverbe.
=HUCHE.=—_Enflé du vent de la huche._
Expression proverbiale qu’on applique à une personne dont les joues
sont rebondies, et qui a le pain à discrétion.—On appelait autrefois
_vent de la huche_ un vent qu’on fesait en ouvrant et fermant avec
précipitation la huche ou le pétrin. Ce vent était réputé très
salutaire dans plusieurs maladies; on croyait surtout qu’il pouvait
guérir ceux qui avaient le visage couvert de dartres, et donner de
l’embonpoint aux gens d’une excessive maigreur, lorsqu’ils étaient
exposés à son action trois fois chaque matin, pendant neuf jours
consécutifs. Il est fort probable que l’expression proverbiale est née
d’une allusion à cette pratique superstitieuse.
=HUITRE.=—_C’est une huître à l’écaille._
On a regardé l’huître comme étant placée au dernier degré de
l’animalité, quoiqu’il y ait au-dessous d’elle un assez grand nombre
d’animaux qui lui sont inférieurs sous le rapport de l’organisation,
ainsi que des résultats de l’organisation, et l’on a cru que ce
bivalve, jugé incapable de se mouvoir, était à peine doué de
sensibilité, et totalement dépourvu des facultés de l’instinct: de là
l’expression proverbiale dont on se sert pour désigner une personne
fort stupide.
_Raisonner comme une huître._
C’est-à-dire fort mal, en dépit du bon sens.—Cette expression peut
être dérivée de la même observation que la précédente; cependant on
pense qu’elle est provenue d’une allusion aux discours tenus par une
huître dans la _Circé_ de Giovanne Baptista Gelli, poète et philosophe
florentin. Cet ouvrage, qui fut très répandu et très goûté en France au
XVI^e siècle, représente Ulysse dialoguant avec ses compagnons changés
en bêtes, et cherchant à leur persuader de reprendre la forme humaine,
que la magicienne Circé doit leur rendre, pourvu qu’ils en témoignent
le désir. Le premier auquel il s’adresse est une huître, qui se montre
fort contente de l’être, et qui veut prouver par une foule de raisons
qu’une huître vaut mieux qu’un homme. Il s’adresse ensuite tour à tour
aux autres; mais tous, à l’exception du dernier, qui est l’éléphant,
lui répondent par de semblables arguments; _ils raisonnent comme
l’huître_.
=HUPPÉ.=—_Les plus huppés y sont pris._
C’est-à-dire ceux qui se croient les plus habiles y sont pris.
Autrefois les personnes les plus considérables avaient leur couvre-chef
orné d’une _huppe_ ou d’une _houppe_; la _huppe_ était une touffe de
plumes et la _houppe_ un flocon de soie, de fil ou de laine. Fauchet
remarque qu’on disait _les plus huppés_ en parlant des gens de guerre,
et _les plus houppés_ en parlant des clercs ou gens de lettres.
Les raisons sur lesquelles était fondée cette différence n’ont pas
entièrement cessé d’exister. Encore aujourd’hui l’ecclésiastique et
l’homme de robe, quand ils sont en fonction, portent un bonnet surmonté
d’une houppe, et certains militaires ont un plumet à leur chapeau ou à
leur casque.—Montaigne a dit _des plus crêtés pour des plus huppés_.
(_Ess._, liv. III, ch. 5.)
I
=I.=—_Mettre les points sur les i._
L’addition du point sur l’_i_ minuscule est une invention moderne.
Son origine date de l’époque où l’on adopta les caractères gothiques.
Deux _i_ se confondant quelquefois avec un _u_, on les distingua
par des accents tirés de gauche à droite, et cet usage s’étendit à
l’_i_ simple, quoique, selon l’auteur du _Dictionnaire diplomatique_,
l’_i_ simple pût s’en passer. Les accents devinrent des points au
commencement du XVI^e siècle. Ce dernier changement, adopté d’abord
par quelques copistes, parut vétilleux à quelques autres, et de là vint
la locution _mettre les points sur les i_, dont on fait l’application à
une personne qui pousse l’exactitude jusqu’à la minutie.
=ILOTE.=—_Traiter quelqu’un comme un ilote._
C’est-à-dire avec une excessive rigueur.—Les ilotes étaient
originairement les habitants de la ville d’Hélos, située près de
l’embouchure de l’Eurotas, en Laconie. Devenus tributaires de Sparte
sous le règne d’Agis, ils entreprirent de reconquérir leur indépendance
sous celui de Sous; mais ayant été vaincus, ils furent réduits en
esclavage avec toute leur postérité, et distribués dans les terres des
vainqueurs pour être employés aux travaux de l’agriculture. Depuis
lors, traités toujours avec barbarie, quelquefois égorgés par milliers,
sous prétexte que leur trop grand nombre pouvait les porter à la
révolte, ces malheureux se perpétuèrent dans cet état d’oppression
jusqu’au temps de la domination romaine. L’empereur Auguste leur rendit
la liberté et leur permit de prendre le nom d’_Eleuthéro-Laconiens_,
en mémoire de leur affranchissement. Ce qui n’empêcha pas celui
d’_ilotas_ de rester comme synonyme d’esclaves.—Ils auraient dû être
appelés _hélotes_, dit l’abbé Gedoyn, mais parce qu’ils étaient λιλῶτες
(prisonniers de guerre), ils furent appelés _hilotes_ ou _ilotes_, tant
à cause du nom d’Hélos qu’à cause de leur état.
=IMAGINATION.=—_L’imagination est la folle du logis._
L’imagination est de toutes les facultés intellectuelles la plus
sujette à s’égarer quand la raison ne lui sert pas de guide; elle est
la cause de beaucoup d’écarts, de beaucoup de folies. Théophraste
compare l’imagination sans jugement à un cheval sans frein.—Cette
dénomination proverbiale de _folle du logis_ a été employée pour la
première fois par sainte Thérèse. Montaigne, Malbranche, Voltaire,
etc., ont pris plaisir à la répéter.
=IMPOSSIBLE.=—_A l’impossible nul n’est tenu._
Dieu lui-même ne peut pas l’impossible, et s’il fesait, par exemple,
d’une buse un épervier, ce qui serait un grand miracle, il ne pourrait
faire également que cet épervier n’eût pas été une buse.—Bien des
gens allèguent ce proverbe pour se dispenser d’accomplir des devoirs;
mais leur mauvaise volonté est la cause de ce qu’ils attribuent à une
impossibilité prétendue. _Nolle in causâ est, non posse prætenditur._
(Senec. _Épist._ 116.)
Les Basques disent: _Ésina ascar-ago da es sina_. _L’impossible a plus
de force que le serment._
=INCENDIE.=—_Il ne faut qu’une étincelle pour allumer un grand
incendie._
Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre, et il n’importe pas
moins de prendre garde à l’étincelle qui peut mettre le feu à la
cervelle d’un homme, qu’à l’étincelle qui peut mettre le feu à sa
maison.
=INGRAT.=—_Obliger un ingrat, c’est perdre le bienfait._
Cela est vrai des bienfaits qui partent d’un espoir intéressé, mais
non de ceux qui partent d’un sentiment généreux. Dans ce dernier
cas, un bienfait ne peut être perdu, puisque la bienfaisance porte
sa récompense avec elle; et en supposant même qu’il puisse l’être,
ne vaut-il pas mieux que ce soit dans les mains de l’ingrat que dans
celles du bienfaiteur?
_Obliger un ingrat, c’est acheter la haine._
On ne peut guère être indifférent envers un bienfaiteur, et si l’on
n’est point reconnaissant on est ingrat. La reconnaissance produit
l’amour, et l’ingratitude la haine; par conséquent les bienfaits sont
comme des arrhes de l’une ou de l’autre de ces affections. Pourquoi la
première est-elle si rare et la seconde si commune? Serait-ce parce
que la bienfaisance est presque toujours exercée sans délicatesse
et que l’obligé se trouve placé à l’égard du bienfaiteur comme un
débiteur à l’égard d’un créancier? Ou bien faut-il en chercher la
raison dans cet orgueil secret qui révolte le cœur de l’homme contre
toute supériorité?—Quelqu’un a dit spirituellement à ce sujet: _Dieu a
commandé le pardon des injures, et non pas celui des bienfaits_.
_Qui oblige fait des ingrats._
Quand j’accorde une grâce, disait Louis XIV, je fais un ingrat et vingt
mécontents.
Un des plus grands obstacles à la bienfaisance, ou du moins un prétexte
spécieux pour ne pas l’exercer, c’est la crainte de l’ingratitude.
Cette crainte qui, poussée à l’excès, devient l’inhumanité même, a
dicté le proverbe florentin: _Non fai bene e non avrai male!_ _Ne
fais point de bien, et tu n’auras point de mal._ Maxime détestable, à
laquelle trop de faits donnent une apparence de fondement.
Opposons à cette maxime un adage oriental qui présente le plus beau
précepte de la charité évangélique: _Donne du pain à un chien, dût-il
te mordre_.
=INJURE.=—_Qui supporte une injure s’en attire une nouvelle._
_Veterem ferendo injuriam, invitas novam._ (TÉRENCE.)—La conclusion
à tirer de ce proverbe n’est pas qu’il faut se venger d’une injure,
car la vengeance n’est pas permise, et loin de remédier au mal elle
peut souvent l’accroître, mais qu’il faut repousser une injure de
telle sorte qu’elle n’ose plus se renouveler; ce qui se fait toujours
plus sûrement par une noble fierté de caractère que par d’odieuses
représailles.
_Le meilleur remède des injures, c’est de les mépriser._
_Convicia, si irascare, agnita videntur: spreta exolescunt._ (Tacite,
_Annal._, liv. IV, c. 34.) _S’irriter des injures, c’est presque
reconnaître qu’elles sont méritées; les mépriser, c’est en détruire
tout l’effet._—Un grand cœur doit dédaigner les offenses. Quand on me
fait une offense, disait Descartes, je tâche d’élever mon ame si haut
que l’offense ne parvienne pas jusqu’à elle.
=INNOCENT.=—_C’est un innocent fourré de malice._
La Monnoye pense qu’au lieu d’_innocent fourré de malice_, on a dit
primitivement _innocente fourrée de malice_, par équivoque d’une
sorte de robe nommée _innocente_ avec une fille ou femme qui fait
l’_innocente_, la simple, et qui dans l’ame ne l’est point.
_Donner les innocents._
La fête des innocents se célébrait autrefois d’une façon singulière.
On tâchait de surprendre le matin, au lit, les jeunes personnes et
de leur donner le fouet par forme de jeu. Cette indécente parodie du
martyre qu’Hérode fit subir aux enfants de Bethléem et des environs,
était désignée par l’expression _donner les innocents_, ou par le verbe
_innocenter_ dont Marot s’est servi dans l’épigramme suivante, qui
indique jusqu’où pouvait aller l’abus de la chose:
Très chère sœur, si je savois où couche
Votre personne, au jour des innocents,
De bon matin j’irois à votre couche
Veoir ce gent corps que j’aime entre cinq cents.
A donc ma main (veu l’ardeur que je sens)
Ne se pourroit bonnement contenter
De vous toucher, tenir, taster, tenter:
Et si quelqu’un survenoit d’aventure,
Semblant ferois de vous innocenter.
Seroit-ce pas honneste couverture?
_Aux innocents les mains pleines._
On dirait qu’il y a une providence qui protège les innocents et les
imbéciles, les fait réussir dans leurs entreprises et ne les laisse
manquer de rien. (Voyez le proverbe, _Les sots sont heureux_.)
=INNOVER.=—_Il est dangereux d’innover._
Cette maxime est bonne ou mauvaise suivant les circonstances. Mais
remarquons qu’en général les peuples l’adoptent lorsqu’il faut la
rejeter, et qu’ils la rejettent lorsqu’il faut l’adopter. C’est parce
qu’ils paraissent souvent ne changer que par inquiétude, éprouvent des
révolutions qu’ils n’ont ni méditées, ni prévues, et se conduisent
comme au hasard.
Ce mauvais résultat de l’innovation a donné lieu à cette autre
maxime: _Non innovetur etiam in melius_. _Qu’on n’innove pas même en
mieux._—Richard Hooker, théologien anglais, surnommé le Judicieux,
qui a écrit sur les lois de la discipline ecclésiastique, dit que le
changement du pis au mieux n’est jamais sans inconvénient, car il y
a dans la constance et la stabilité un avantage général et durable
qui doit contrebalancer toujours les avantages lents et tardifs d’une
correction graduelle.
=INTENTION.=—_C’est l’intention qui fait l’action._
C’est l’intention, ou la fin qu’on se propose en agissant, qui apprécie
et détermine le degré de bonté ou de méchanceté de l’action.—On dit
aussi: _L’intention vaut le fait_, en présumant que celui qui a voulu
l’action en a voulu toutes les suites.
_La bonne intention doit être réputée pour le fait._
C’est-à-dire qu’après s’être montré bien intentionné à l’égard de
quelqu’un, on mérite sa reconnaissance pour le bien qu’on a voulu lui
faire, comme si on le lui avait fait.—Ce proverbe ne doit s’employer
que dans un sens restreint et déterminé par une juste appréciation
des faits. Il serait absurde de l’appliquer à de bonnes intentions
exécutées avec une imprudence impardonnable et suivies d’un effet
nuisible. Il ne faut pas qu’un sot puisse le prendre pour excuse, et
prétendre qu’on doive lui être obligé, lorsqu’il aura compromis ou
desservi quelqu’un par ses sottises avec les meilleures intentions du
monde, lorsqu’il se sera conduit comme l’ours émoucheur qui casse la
tête à son maître avec un pavé, pour le délivrer de l’importunité d’une
mouche.
Les bonnes intentions sont trop souvent alléguées pour justifier des
fautes, et elles ont trop souvent de mauvais effets peu différents du
mal fait à dessein, pour mériter d’être prises en considération. Aussi,
est-ce avec raison qu’un proverbe, usité en Portugal, en Espagne et en
France, dit que _l’enfer est pavé de bonnes intentions_. Ce que Bossuet
s’est rappelé peut-être lorsque, tonnant contre les vices déguisés en
vertus, il s’est écrié avec une admirable énergie: _Toutes ces vertus
dont l’enfer est rempli_.
=IOTA.=—_Cela ne vaut pas un iota._
L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet grec, la naine des
lettres, suivant l’expression de Cœlius, _pumilio litterarum, quod
omnium et figurâ et sono tenuissima sit et minima_. C’est pourquoi il a
été employé comme synonyme de la plus petite chose dans ce passage de
l’Évangile selon saint Mathieu: _Iota unum aut unus apex non præteribit
à lege donec omnia fiant_. Il serait donc naturel de penser que la
locution a été introduite par cela seul. Cependant on lui attribue
une autre origine que je vais rapporter avec quelque détail, parce
qu’elle se rattache à un fait important de l’histoire ecclésiastique,
celui du triomphe momentané de l’arianisme. Les fauteurs de cette
hérésie et les Eusébiens, qui avaient été toujours d’accord pour
attaquer le dogme de la consubstantialité, s’étant divisés à cause de
la fausse proposition de foi faite à Ancyre, l’empereur Constance,
intéressé à réunir les deux partis, crut y réussir en convoquant un
concile d’Orient et un concile d’Occident. Le premier fut tenu à
Séleucic, ville d’Isaurie. Saint Hilaire, qui y assista et qui nous en
a laissé une relation, dit qu’il n’y eut pas plus de quinze évêques
défenseurs de la bonne doctrine attaquée par cinq cents autres. Il s’y
manifesta une telle divergence d’opinions parmi les sectaires, qu’ils
se séparèrent sans avoir rien conclu. Le second, où les orthodoxes
se trouvaient en majorité, eut lieu à Rimini dans la Romagne. Il
fut également troublé par une dispute des plus opiniâtres, à propos
d’un iota que les novateurs voulaient introduire dans le mot grec
_omoousion_, _consubstantiel_, qui serait alors devenu _omoIousion_,
_de semblable substance_, ce qui n’aurait exprimé qu’imparfaitement
l’essence divine du Fils égal au Père. Ce changement favorable aux
progrès de l’erreur d’Arius fut repoussé. Mais l’empereur, qui voulait
qu’on l’adoptât, parvint à gagner par la ruse et par la violence dix
évêques que le concile avait députés vers lui pour l’instruire de ses
actes, et il leur fit souscrire une formule contraire à la décision
rendue. Puis il se hâta de les renvoyer à leur assemblée dont il avait
eu soin de retarder la clôture. Elle refusa d’abord de communiquer avec
eux; ensuite la plupart des membres se relâchèrent de cette rigueur et
signèrent à leur tour. A la vérité, ils croyaient ne faire qu’un acte
de conciliation, puisque la formule était catholique dans le fond,
mais dès qu’ils s’aperçurent que les ennemis de la foi triomphaient
à la faveur de la forme, ils se rétractèrent malgré les persécutions
de Constance. L’iota fut alors proscrit et méprisé, et l’on affecta de
dire, pour désigner une chose de nulle valeur, _qu’elle ne valait pas
un iota_.
=ISRAÉLITE.=—_C’est un bon israélite._
Dans l’Évangile selon saint Jean (ch. i, v. 47), Jésus-Christ dit de
Nathanaël, qui était un homme bon, franc, sincère, craignant Dieu et
aimant la justice: _Ecce verè israelita in quo dolus non est._ _Voilà
un véritable israélite en qui il n’y a nul artifice._ C’est de là
qu’est venu l’usage d’appeler _bon israélite_ un homme plein de candeur
et même un peu simple.
Racine s’est souvenu sans doute de l’expression de l’Évangile,
lorsqu’il a dit dans la première scène d’Athalie:
Je vois que l’injustice en secret vous irrite,
Que vous avez encor le cœur israélite.
J
=JACOBIN.=—_C’est un Jacobin._
C’est un ardent révolutionnaire, un anarchiste.
Au commencement de la révolution, lorsque la manie des clubs anglais
se répandit en France, le premier qui s’y forma fut le club composé
des députés de la Bretagne, auxquels se réunirent bientôt un grand
nombre de députés étrangers à la Bretagne, tels que Barnave, Rabaud de
Saint-Étienne, Péthion, Buzot, etc.; il s’établit à Versailles sous le
titre des _Amis de la constitution_, mais quand l’Assemblée nationale
eut suivi le roi à Paris, il s’y transporta aussi et choisit pour
lieu de ses séances le couvent des jacobins[57], situé dans la rue
Saint-Honoré, d’où il prit le nom de _club des Jacobins_. C’est là que
ses membres professèrent ces sanglantes doctrines qui bouleversèrent
la France et imprimèrent la terreur à toute l’Europe. Chose étrange!
c’était ce même couvent où s’étaient tenues les assemblées de cette
sainte ligue, dont l’un des actes les plus religieux fut l’assassinat
de Henri III, par Jacques Clément, et les mêmes voûtes qui avaient
entendu jurer la mort de ce roi et celle de Henri IV, son successeur,
retentirent de cris de mort contre Louis XVI.
=JALOUSIE.=—_Il n’y a point d’amour sans jalousie._
On lit dans saint Augustin: _Qui non zelat, non amat. Qui n’est pas
jaloux n’aime point._—Un des articles du _Code d’amour_ était conçu
en ces termes: _Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi_. _La
vraie jalousie fait toujours croître l’amour._
On dit aussi: _La jalousie est la sœur de l’amour_. Proverbe qui a
inspiré au chevalier de Boufflers ce joli quatrain:
L’amour, par ses douceurs et ses tourments étranges,
Nous fait trouver le ciel et l’enfer tour à tour.
_La jalousie est la sœur de l’amour_,
Comme le diable est le frère des anges.
=JAMBE.=—_Jouer quelqu’un sous jambe._
Métaphore prise du jeu de paume ou du jeu de boules, dans lesquels
un habile joueur, qui fait sa partie avec une mazette, s’amuse
quelquefois à jouer sous jambe afin de mieux montrer sa supériorité.
Cette expression s’emploie pour marquer l’avantage qu’on croit avoir
sur quelqu’un, le peu de cas qu’on fait de l’adresse ou du savoir de
quelqu’un, exemple: _Je jouerais cet homme sous jambe ou par dessous
jambe_.
_Prendre ses jambes à son cou._
S’enfuir de toute sa vitesse. Cette expression très hardie paraît
fondée sur ce que, dans la rapidité de la fuite, la tête jetée en avant
du corps a l’air de se mêler au mouvement des jambes. Les Anglais et
les Allemands rendent la même idée par des figures analogues. Les
premiers disent: _to go neck and heels together_; _aller cou et talons
ensemble_; et les seconds: _Kopf über, Kopf unter laufen_; _courir la
tête, tantôt dessus tantôt dessous_, ou d’une autre manière: _Über Hals
und Kopf laufen_; _courir sur cou et tête_.
=JAQUEMART.=—_Armé comme un jaquemart._
On pense généralement que cette expression désigne _Jaquemar_ de
Bourbon, troisième fils de Jacques de Bourbon, connétable de France
sous le roi Jean. C’était un seigneur fort brave, qui se signala
dans toutes les guerres et dans tous les tournois de son temps,
particulièrement dans ceux qui furent célébrés à Paris, en 1389, à
l’occasion du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière. Il ne
se montrait en public qu’armé à l’avantage, disant que les armes
n’étaient faites que pour cela, et, de son vivant même, son nom, devenu
appelatif, était appliqué aux hommes qu’on voyait armés de pied en cap.
D’autres prétendent que l’expression _armé comme un Jaquemart_,
rappelle une statue de métal représentant un homme armé, qu’on mettait
autrefois à côté des horloges, pour frapper les heures sur le timbre.
Cette statue, suivant l’ancien _Dictionnaire des origines_, tirait son
nom de celui de _Jacques Marc_, habile ouvrier qui en fut l’inventeur.
Suivant Ménage, au contraire, elle était ainsi nommée à cause de la
_jaque_ dont elle était revêtue et du _marteau_ qu’elle avait à la
main; _jaque mart_, étant l’abrégé de jaque marteau.
=JAR.=—_Entendre le jar._
Être fin, rusé, difficile à tromper. _Jar_ est l’abrégé de _jargon et
entendre le jar_ ou _le jargon_, c’est proprement entendre un langage
auquel les autres ne comprennent rien.
Le radical _jar_ ou _jars_ désigne un oison, et la terminaison _gon_
est dérivée du mot celtique _comps_ qui signifie langage. Cette
étymologie, donnée par M. Nodier, est d’autant plus probable que
_jargon_ s’est dit originairement du bruit que font les oisons.
=JARDIN.=—_Jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un._
Cette locution, très usitée pour signifier des sarcasmes ou des
quolibets lancés indirectement, est une allusion au scopélisme[58],
crime de ceux qui jetaient des pierres dans la terre d’autrui, pour
empêcher de la cultiver. Le scopélisme, né de la haine des pasteurs
contre les agriculteurs, était très fréquent dans l’antiquité. Il avait
lieu quelquefois dans le moyen-âge, malgré la sévérité des lois qui en
condamnaient les fauteurs à la peine capitale. Il existe encore chez
les Arabes nomades, qui disposent les pierres dans une forme mystique,
pour avertir que ceux qui labourent le champ où elles sont placées
seront poignardés.
=JARDINIER.=—_C’est le chien du jardinier, qui ne mange pas de choux
et n’en laisse pas manger._
Cela se dit d’un homme qui ne jouit pas d’une chose qu’il possède, et
qui ne permet pas que les autres en jouissent. Les Grecs et les Latins
disaient: _C’est un chien dans une crèche_, parce que le chien ne mange
pas d’avoine et empêche le cheval d’en manger.
=JARNAC.=—_Coup de jarnac._
Coup de traître, coup imprévu, et même mortel.—Quelques auteurs
pensent que cette expression fait allusion au meurtre de Louis de
Bourbon, tué, en 1569, sous les murs de la ville de Jarnac, par
Montesquiou dont Voltaire a dit dans la Henriade:
Barbare Montesquiou, moins guerrier qu’assassin.
Suivant l’opinion la plus accréditée, elle est venue du fameux
duel qui eut lieu, le 10 juillet 1547, dans la cour du château de
Saint-Germain-en-Laye, en présence de Henri II, entre Guy Chabot de
Jarnac et François Vivonne de Lachataigneraie. Celui-ci était l’homme
le plus fort de la cour, et le plus redouté dans ces sortes de combats.
Jarnac, quoique affaibli par une fièvre lente, le terrassa, au grand
étonnement des spectateurs, en lui donnant inopinément un coup sur
le jarret; mais il ne voulut pas lui ôter la vie, et, s’adressant
au roi, dont Lachataigneraie était le favori: Sire, dit-il, je suis
assez vengé si vous me croyez innocent de la mauvaise action dont
j’ai été accusé par mon adversaire[59].—Me le donnez-vous, répondit
Henri II.—Oui, sire, pourvu que vous me teniez homme de bien.—Vous
avez fait votre devoir, reprit le monarque, et votre honneur vous est
rendu.—Après cela le vainqueur fut conduit par les héraults à l’église
de Notre-Dame, où il rendit grâces à Dieu et fit appendre ses armes.
Cependant Lachataigneraie, honteux de sa défaite, déchira les bandages
qu’on avait mis sur sa blessure, et mourut peu de jours après. Henri
II fut si fâché de sa mort qu’il jura solennellement d’abolir le duel
judiciaire, et en effet il n’y en eut pas d’autre depuis lors.
L’expression de _coup de Jarnac_ a été sans doute popularisée par ce
duel, mais en a-t-elle tiré réellement son origine? Il paraît qu’elle
a existé antérieurement pour désigner le coup d’une espèce de poignard
nommé _jarnac_, peut-être parce qu’il était fabriqué dans la ville
de Jarnac, comme un autre poignard, dont le manche s’adapte au bout
du fusil, a été nommé baïonnette de la ville de Baïonne où il a été
inventé.
=JARNICOTON.=
_Jarnidieu_ ou _je renie Dieu_, était autrefois un juron très usité
dans certains moments d’impatience et de colère. Henri IV l’avait
souvent à la bouche. Le père Coton jésuite, son confesseur, l’engagea
à se défaire de cette mauvaise habitude, et voyant qu’il y retombait
toujours: Sire, lui dit-il, s’il vous faut absolument renier quelqu’un,
reniez tout autre que Dieu; reniez-moi plutôt.—Eh! bien, soit,
répondit le prince; je dirai désormais je renie Coton. Il tint parole,
et ce nouveau juron passa dans le langage populaire sous les termes
corrompus _jernicoton_ et _jarnicoton_.
=JEAN.=
_Jean!_ que dire sur _Jean_? C’est un terrible nom,
Que jamais n’accompagne une épithète honnête.
_Jean-des-Vignes_, _Jean-Lorgne_.., où vais-je? Trouvez bon
Qu’en si beau chemin je m’arrête.
(Madame DESHOUILIÈRES.)
On donne le nom de _Jean_ à un benet, à un mari qui souffre patiemment
les infidélités de sa femme. L’acception de dénigrement attachée à ce
nom, soit seul, soit accompagné d’une épithète, vient sans doute de ce
qu’il a été souvent confondu avec son homonyme _jan_, dont on peut voir
l’explication dans l’article CORNES.
_Faire comme saint Jean, qui donnait le baptême sans l’avoir reçu._
Se mêler d’enseigner ce qu’on n’a pas appris.
=JEAN DE LAGNY.=—_C’est un Jean de Lagny, il n’a pas hâte._
Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, allait à Paris à la tête de ses gens,
lorsqu’il reçut à Châtillon-sur-Seine un ordre du roi qui lui défendait
de poursuivre sa route. Malgré cette défense, il s’avança jusqu’à
Lagny où il séjourna deux mois, pendant lesquels il envoya plusieurs
messages en cour, dans l’espérance d’obtenir ce qu’on lui refusait.
Mais toutes ses démarches ayant été inutiles, il se retira en Flandre.
Les Parisiens se moquèrent de la longue inaction où il était resté et
l’appelèrent _Jean de Lagny qui n’a hâte_, sobriquet passé depuis en
proverbe.
=JEAN DES VIGNES.=
On croit que ce sobriquet proverbial date de la bataille de Maupertuis
ou de Poitiers, dont les suites furent si désastreuses pour notre
nation. Le roi Jean commandait plus de cinquante mille hommes contre
le prince Noir qui n’en avait que quinze mille, retranchés, à la
vérité, dans un poste avantageux, sur un coteau couvert de vignes, et
par conséquent d’un accès très difficile à la cavalerie, qui fesait
alors la principale force des armées. L’ennemi, à la faveur de cette
position, pouvait opposer une résistance vigoureuse; cependant
sa perte n’en était pas moins assurée, parce que les vivres lui
manquaient. Aussi demanda-t-il une capitulation de retraite, pour
laquelle il proposait de payer tous les frais de la guerre, de rendre
toutes ses conquêtes, et de ne plus combattre contre la France pendant
sept ans. Il semblait convenable de rejeter ses offres et d’exiger
qu’il demeurât prisonnier; mais il y avait de la folie à vouloir le
forcer dans ses retranchements, lorsqu’on était certain de l’obliger,
en l’affamant, à se rendre à discrétion sous peu de jours. Tel fut
l’avis des capitaines les plus expérimentés. Le monarque refusa de
l’adopter, en disant que c’était une honte de prétendre vaincre sans
coup férir; et, par une ardeur toujours si naturelle et quelquefois
si funeste aux Français, on brusqua imprudemment l’attaque en lançant
un corps de gendarmerie dans un défilé montant contre les Anglais,
ou plutôt contre les Gascons qui formaient les trois quarts de leurs
troupes. Ce corps, resserré dans un lieu qui ne permettait pas de faire
agir plus de quatre combattants de front, fut culbuté, et sa fuite jeta
le plus grand désordre dans le reste de l’armée, que le prince Noir
fit charger aussitôt avec impétuosité. Les cavaliers français, dont le
plus grand nombre avait reçu l’ordre de se tenir à pied, n’eurent pas
le temps de se remettre sur leurs arçons, et ceux qui purent le faire
se virent entravés dans tous leurs mouvements par les vignes au milieu
desquelles ils étaient placés. Tous les moyens que le désespoir est
capable de suggérer furent en vain employés pour ressaisir l’avantage.
Il resta tout entier aux Anglais, et le roi Jean, fait prisonnier dans
la mêlée, reconnut, malheureusement trop tard, que la bravoure et la
supériorité du nombre ne sont pas toujours des gages assurés du succès
des armes. Son inexpérience pendant cette sanglante journée lui fit
donner le surnom de _Jean des Vignes_, appliqué depuis à tout mal avisé
qui s’enferre lui-même.
_Mariage de Jean des Vignes, tant tenu, tant payé._
C’est ce qu’on appelle, dans le langage de la galanterie, _une
passade_, c’est-à-dire un commerce avec une femme que l’on quitte
aussitôt après qu’on l’a possédée. _Jean des Vignes_ est une altération
de _gens des vignes_, et l’expression rappelle ces unions illicites qui
se forment entre les vendangeurs et les vendangeuses de divers pays, et
qui ne durent que le temps de la vendange.
=JEAN DE WERT.=—_Je m’en moque comme de Jean de Wert._
_Jean de Wert_, fameux général allemand, ainsi nommé du village de
Wert, en Gueldre, lieu de sa naissance, s’était emparé de plusieurs
places de la Picardie, en 1636. Il avait rendu son nom extrêmement
redoutable. Ayant été fait prisonnier deux ans après, avec trois autres
généraux, à la bataille de Rhinfeld, par le duc de Weimar, allié de
la France, il fut envoyé à Paris, où sa défaite fut célébrée dans
une foule de chansons populaires. Alors il ne resta plus de trace
de la terreur qu’il avait inspirée. Les enfants même, dont il était
devenu l’épouvantail comme un autre Croquemitaine, furent tout à fait
rassurés, et de là vient l’expression proverbiale, employée dans le
même sens que _Je m’en moque comme de l’an quarante_, ou _Je m’en moque
comme de Colin-Tampon_.
On trouve dans le _Mercure Galant_ du mois de mai 1702 (page 77) un
article curieux de Mlle L’héritier sur _Jean de Wert_, où il est dit
que le temps de la captivité de ce général fut appelé proverbialement
_le temps de Jean de Wert_.
=JEAN-FARINE.=—_C’est un Jean-Farine._
C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces
enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la
figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a
nommé depuis le Gilles ou le Pierrot.
=JEAN-LORGNE.=—_C’est un Jean-Lorgne._
Un sot, un niais, un badaud.—_Jean-lorgne_, ou _Jan-lorgne_ est une
abréviation de _Jean_, ou _Jan qui lorgne_. On dit aussi faire le
Jan-Lorgne.
Tandis que, _faisant les Jan-Lorgnes_,
Nous regardions de tout côté. (_Voyage de Bréme._)
=JEU.=—_Le jeu ne vaut pas la chandelle._
La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine
qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement
appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le
firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, _le jeu ne
vaudrait pas la chandelle_.»
_Être à deux de jeu._
Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à
l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux
personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de
deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est
une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont
_à deux de jeu_, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou
en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il
faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la
partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage.
_On verra beau jeu si la corde ne rompt._
C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les
merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour
signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants,
si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas.
_Ce sont des jeux de prince._
Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que
par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus
particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car
_faire du mal est_, dit-on, _un plaisir de grand seigneur_, et c’est
pour cela qu’on appelle _jeux de prince_ des jeux ou des amusements,
dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour
autrui.
Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances
de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie
s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec
Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été
nommé protecteur. On lui présenta le _Dictionnaire_ qui n’était pas
encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur
l’expression _jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les
font_: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant
cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent
de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de
supprimer, fut conservée.
=JEUDI.=—_La semaine des trois jeudis._
On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence
dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste
à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme
trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la
première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par
l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.
Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant
ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et
que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident,
parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une
heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus
tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.
Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour
du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque
nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne
compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous
trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me
trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15
degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai,
douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés,
il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de
mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il
sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi
l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous
répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là
justement _la semaine des trois jeudis_, passée en proverbe comme
synonyme de _calendes grecques_, pour désigner une époque chimérique à
laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets
des belles promesses.
Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui
paraissent avoir suggéré la première idée de _la semaine des trois
jeudis_.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui
porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de
différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le
trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence,
car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius
rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais
comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne
comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers,
tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent
peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais
avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient,
et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique
et en traversant la mer du Sud.
Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine
_tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois
jeudis_. (_Pantagruel_, ch. 1.)
_La semaine des deux jeudis._
Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la
précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il
fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi,
fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras
en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi.
On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris,
1723:
La propre veille de Saint-Jhean,
En la _sepmaine à deux jeudis_,
Il fut fait et créé notaire
Au balliage de Pauquaire.
=JEÛNE.=—_Double jeûne, double morceau._
Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes
doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le
premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est
très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une
chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce
de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est
dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous
paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense
est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.»
Les Basques disent: _Barurac hirur asse_, _le jeûne a trois soûlées_.
Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le
déjeûner du lendemain.
Notre proverbe se rend encore de cette manière: _Double jeûne, double
collation_.—Le mot _collation_ a une origine curieuse. Formé du latin
_collatio_, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux
des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de
l’Eglise, _collationes patrum_; et pendant longtemps _faire collation_
ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on
se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le
chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression
resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le
nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire,
où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous
prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des
mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la
permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent,
bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût
point altérée pour avoir bu sans manger, _frustulum panis ne potus
noceat_, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement
des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et
s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du
dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique
réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et
voilà comment l’acception ascétique du mot _collation_ se perdit dans
une acception gastronomique.
=JEUNE.=—_Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait._
Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger
rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se
plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement _le
savoir et le pouvoir_.
_Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes._
Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au
nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes
Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant
vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe
au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs,
au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait,
et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char
et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à
leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après
la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond
sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit.
Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a
conservé dans sa _Rhétorique_ (liv. II, ch. 23): _La mort est un mal_,
disait Sapho, _et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est
qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir_.
=JOCRISSE.=—_C’est un jocrisse._
C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui
s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction
la plus importante des _jocrisses_ français est de _mener les poules
pisser_; celle des _jocrisses_ grecs et latins était de les traire.
Deux choses que les seuls _jocrisses_ peuvent supposer faisables.
=JOSSE.=—_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse._
Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé,
est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du
1^{er} acte de _l’Amour médecin_. C’est la réponse que fait Sganarelle
à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture
de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de
rendre la santé à sa fille malade.
=JOUEUR.=—_De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient
joueur._
Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir
à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir
jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à
l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie.
Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques
de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans
d’interdiction.
=JOUR.=—_Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour._
L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage
de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): _Nihil autem
opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur:
quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem
locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis_. _Il n’y a rien de
caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne
à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en
plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera
prêché sur les toits._
_Les jours se suivent et ne se ressemblent pas._
La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien,
demain mal, et _vice versâ_. Les Grecs exprimaient proverbialement la
même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin:
_Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca._ La journée est tantôt
une bonne mère et tantôt une marâtre.
_Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme._
Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine.
=JUBÉ.=—_Faire venir quelqu’un à jubé._
C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: _ordonnez_, disposez
de moi comme il vous plaira. _Jube_, impératif du verbe latin _jubeo_,
signifie _ordonnez_.
=JUGEMENT.=—_Beaucoup de mémoire et peu de jugement._
Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui
et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la
mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement
n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs
l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux
facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand
développement de la première nuit au développement de la seconde, que
l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des
idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis
de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte
de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère
se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver
leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt
qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils
acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur
raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres
ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser
soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»
Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu
autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un
sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement,
et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce
qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des
Auvergnats: _Jean a étudié pour être bête_.
=JUMENT.=—_Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval._
Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure
d’une femme. Les Espagnols disent: _Coces de yegua amores para el
rocin_. _Ruades de jument sont amours pour le roussin._ Les Latins
disaient d’après les Grecs: _Jucunda sunt amicæ dextræ verbera_. _Les
coups d’une main amie sont doux._
=JURER.=—_Jurer sur la parole du maître._
Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a
pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in _verba
magistri_, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation
de cette autre _jurare in verba imperatoris_, employée à Rome, dès
les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les
soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter
sans examen tous les ordres qu’il donnerait.
=JUREUR.=—_Jureurs de Bayeux._
On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever
la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient
toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait
leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise
ce mot caractéristique de l’un d’eux: _J’en jurerais, mais je ne le
parierais pas_. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom
proverbial d’être plus déterminés _jureurs_ que les autres; et il est
probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à
l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur
ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques,
sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de
la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que
Guillaume reçut les serments d’Harold.
=JUSTICE.=—_L’extrême justice est une extrême injure._
«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours
un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament,
et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous
ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se
relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une
de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la
société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la
société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La
faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les
uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.)
«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute,
et _l’extrême justice est une injure_, lorsqu’elle n’a nul égard aux
considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la
loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine
de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en
principe que _l’esprit de modération doit être celui du législateur_.
Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction
littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: _Summum jus,
summa injuria_.
Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce
texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut
son habit taché par du _jus_, qu’un domestique y laissa tomber en
desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de
cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: _Summum jus,
summa injuria_. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le
latin.
_On aime la justice dans la maison d’autrui._
Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible;
Et tel qui n’admet point la probité chez lui,
Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. (BOILEAU, sat. XI.)
Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la
meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des
droits bien faibles sur nous _dès qu’elle entre en concurrence avec
nous-mêmes_, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes
voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être
tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La
justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte
de souffrir l’injustice.»
J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa _Lettre à d’Alembert_:
«Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte
pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes
spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il
n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive
indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre
intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors
seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous
fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution
des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et
de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire
que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte
que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît
ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime
dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas
pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.»
Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais
ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que
nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce
qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle
a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral?
L
=LABUTTE.=—_Père Labutte._
Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que
rien ne vienne troubler ses jouissances.
Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé
par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire
dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je
donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne
le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est
bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa
figure... l’imagination supplée à sa présence.»
Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_.
=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._
Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais
traitement par ses indiscrètes plaisanteries.
Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des
railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister,
fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en
s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les
eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes
d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite,
qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur.
Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient
sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de
l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu
de société en dialogue, _combien vaut l’orge_.
=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._
Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui
souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur
arrachent la laine.
=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._
Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e
siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron,
Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais
fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à
ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est
un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de
quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en
finit pas.
=LAME.=—_La lame use le fourreau._
La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald,
exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je
crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt
plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse
relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce
maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts
qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le
malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette
lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle
par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente,
comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»
=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._
La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient.
Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en
brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De
là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au
figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire
se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui
disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des
lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre
contre ceux qui l’attaquent.
_Baisser la lance devant quelqu’un._
C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait
sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre
hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la
lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre
cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos
anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions
couraient l’un sur l’autre, lances baissées.
_Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance._
C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait
été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat.
=LANGUE.=—_La langue va où la dent fait mal._
On disait autrefois: _Où deult la dent_. _Deult_ est la troisième
personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _douloir_, dérivé du
latin _dolere_.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses
peines.
_Les dents sont bonnes contre la langue._
Proverbe cité dans le _Lexique de l’ancienne langue britannique_, par
Boxhomius: _Da daint rhag rafod_. Il s’explique très bien par cet
autre: _Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après
avoir parlé_.—Les Arabes disent: _La bouche est la prison de la
langue_.
_Il vaut mieux glisser du pied que de la langue._
Ce proverbe est pris du latin: _Satius est equo labi quàm linguà_.
Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les
plus grands maux sur leur auteur.—_Lapsus falsæ linguæ quasi qui in
pavimentum cadens_ (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche
par sa langue _est comme une chute sur le pavé_.
_La langue est le témoin le plus faux du cœur._
On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le
prince de Talleyrand: _La parole nous a été donnée pour déguiser notre
pensée_.
_Tirer la langue._
C’est faire une grimace en montrant la langue.
«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien
gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci,
qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en
sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me}
Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la
dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant
la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête,
d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale
fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais
obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens
Gaulois de _tirer la langue_.» (Diderot.)
Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par
Manlius Torquatus fut représenté _tirant la langue_, et Marius fit
ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à
Rome.
_C’est une langue de la Pentecôte._
Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une
langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne
ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur
les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi
d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise,
qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui
trouve toute vérité bonne à dire: _C’est un échappé de la Pentecôte_.
Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des
Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte,
allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées
reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions.