Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a
été employé dans ce sens par Brantôme.
=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._
Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au
mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux
plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était
un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier
Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le
vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui
non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son
ventre_.
Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique
à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de
félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical
et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres
cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux
qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en
réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore
d’un impertinent qui se donne des airs de commander.
Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn
et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se
mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et
s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il
avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette,
désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement
le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des
Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins
ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II),
en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_,
dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font
soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle
régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits
de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire
Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y
trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore
observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.
La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au
lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne
serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_?
=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._
Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_
est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en
profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the
mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._
=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._
Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):
Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin,
Il faut en devinaille être _maître Gonin_.
Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du
premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_,
fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de
son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître
Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on
en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses
_Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était
véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].
Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile
joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas
la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a
donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux.
Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de
_gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans
l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient
cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de
moine.
=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._
C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore
empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de
l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le
fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.
_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._
Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est
repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en
sortant de table.
_Faire une gorge chaude de quelque chose._
_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande
du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et
c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on
a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font
une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_.
=GOUJON.=—_Avaler le goujon._
Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte,
comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_,
lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de
deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.
=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._
Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans
un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je
suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président
qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président
se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si
près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un
sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est
précisément cela que j’ai voulu dire.
On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais
elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de
_goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd
pour la volerie, comme la buse.
=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._
Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point
disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du
goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture,
de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce
qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même
dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût
qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige
souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi
des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni
redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce
qu’ils n’en ont point.»
=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise
tard._
On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de
leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint
l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur
ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils
sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant
d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien.
_Goutte tracassée est à demi-pansée._
L’exercice est un bon remède contre la goutte.
_Au mal de la goutte_
_Le mire ne voit goutte._
Ovide a dit la même chose dans ce vers:
_Tollere nodosam nescit medicina padagram._
_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.
_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._
Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui
passe pour en être l’auteur.
=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._
Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait
autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur
l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.
_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._
Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_
par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au
culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des
tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette
expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du
midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer
les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et
signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la
vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à
celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je
crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me
paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte
à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent
toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les
mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues,
chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles
avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a
jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies
dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des
Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc.
_Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des
libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend
que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie.
=GRAIN.=—_Être dans le grain._
Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore
empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus
qu’il ne leur en faut.
=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._
Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La
Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de
chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il
s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_,
c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se
faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme
qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la
dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_
s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui
remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion
de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance
ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi
du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le
lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous
les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont
aujourd’hui en possession.
=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._
Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur
qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre
Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami
de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement,
quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves
fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes
du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans,
dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits,
et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon,
messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis
votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus
qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.
=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne
gratte-cul._
Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne
laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non
diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne
soit devenu laide savatte_.
_Non semper idem floribus est honos
Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.)
Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.
=GREC.=—_Être Grec._
Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans
l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette
expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et
même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_,
_agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars
pelasga_, _art des Grecs_.
On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas
grand Grec_, ou _habile Grec_.
_Passez, c’est du grec._
C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car
vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine
de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient
sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient
d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne
pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_.
=GREDIN.=—_C’est un gredin._
Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier
ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur
les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On
leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui
de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour
signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni
qualités, un mauvais gueux.
_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que,
dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même
nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la
race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à
piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais
d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne
me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus
intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.
=GRELOT.=—_Attacher le grelot._
Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans
la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée
décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou
du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se
présente pour l’exécution:
Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen,
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
La difficulté fut d’_attacher le grelot_,
L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot;
L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire
On se quitta.
L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais
elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit:
_Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé
une entreprise doit la terminer.
=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._
Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est
une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le
corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au
premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit
ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui
longus, un homme grand est un sot_.
Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute
taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire:
«Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à
six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre:
«Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et
une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal
meublé.»
Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé
par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français,
homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire,
répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables
aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est
d’ordinaire le plus mal garni.»
=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._
C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le
maltraitant.
Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec
qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en
fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des
rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir
et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les
poursuivent à coups de pierres.
=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._
C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.
_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._
On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue
queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur
ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux,
qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier
qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre
intelligence.
=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau,
de peur de la pluie._
On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que
Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_
et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de
certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans
un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un
gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom
vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient
forgé à plaisir.
=GRIGOU.=—_C’est un grigou._
Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse
jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_,
ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet
le fait dériver du latin _gregarius_.
=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._
On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un
homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance,
sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme
français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou
du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.
=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._
Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial
de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger
du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées
s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles
ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une
litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un
cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et
allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint
chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an
qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.
=GRUE.=—_Faire la grue._
C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long
cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est
toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le
peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour
bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort,
le monde n’est plus grue_.
_Faire le pied de grue._
Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste
(liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées
sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand
elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil:
les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là
cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre
longtemps sur ses pieds.
_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._
Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage
qui est incertain.
La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup
de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on
peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller
toutes manières de viandes_, par Taillevent.
=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._
L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet
de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe,
comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:
_Aurelias vocare vespas suevimus.
Ut dicere olim mos erat nasum atticum._
Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui
aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli.
C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût
_guespine_.
Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_,
en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.
On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que
voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée
par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après
la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules.
On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne
remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom
de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était
une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de
l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur
est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui
de _guespin_ ou _guépin_.»
=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._
C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une
sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant
Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment
d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four,
afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le
degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux
farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de
Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine?
(Voyez _Jean farine_.)
_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._
On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement
voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_
(renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif
du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.)
=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._
Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit
pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de
son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un
malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans
l’abandon et la misère.
On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout
à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église.
Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour
rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.
_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._
Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de
ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe
leur est justement appliqué.
=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_
C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides
annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la
distribution du gui de chêne.
_Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._ (OVIDE.)
Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain
de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes
des maisons, pour demander des étrennes.
=GUIGNON.=—_Porter guignon._
Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder
du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à
cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de
regarder, qui est celle de l’envie.
_Non istic oblique oculo mea commoda quisquam,
Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.)
Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.
Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal
qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination
du mauvais œil.
=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._
Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche.
_Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce
d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits
d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir
de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le
guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut
signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps
pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches
se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces
portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_
(édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même
prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé
d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour,
soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé
Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court
les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_
_Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change
souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus
grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment
_courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux
filles _will you?_ ou _will do you...?_
=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._
C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de
Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le
pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus
grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il
s’oubliait souvent lui-même.
_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._
_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que
ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de
Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.
H
=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._
Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné
diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut
imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec
les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils
avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert,
_Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il
fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que
la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et
qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui
revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur
la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire
IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed
professio regularis_.
Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu
le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens
_Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre
d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes
de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner,
par Ovide, la dénomination de _linigera turba_.
On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé:
_Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf.
_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._
Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de
Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la
misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_.
Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux
côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier
sans que l’autre devienne au même instant plus léger.
_L’habit volé ne va pas au voleur._
Les biens mal acquis ne profitent point.
_Porter un habit de deux paroisses._
Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour
l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre,
équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir
les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque
deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume
dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente
couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter
un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée
au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une
manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme
à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un
homme à deux langues_, ou _à deux paroles_.
La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:
Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux
_Porter habit de deux paroisses_.
Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre
expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens
moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage
noir et blanc de la pie.
=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._
_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I,
cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font
sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois
qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec
laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de
dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature
n’est-elle qu’une première habitude.
=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._
Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba
en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un
linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la
porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons,
les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien
qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou
du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée.
Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut
accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il
s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui
devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens
qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.
=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._
Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut
entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle
les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en
l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême
différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à
la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait
sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour
ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou
disparates.
Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est
rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être
fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.
Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de
tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir
mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très
lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son
ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire
en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il
s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui
demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air
doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur
un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible,
que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que,
quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres
du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent.
Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il
accoucha du quatrain suivant:
Ci gît mon ami Mardo_che_.
Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_.
Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_.
Dieu lui fasse misérico_rde_.
(Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)
Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là
vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_.
La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de
l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens
versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme
suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard
un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et
résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi,
les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après
le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles
devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.
On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne
et lanterne._
=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._
Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit
saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.
=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._
Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou
par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose
de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a
reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_.
_Quo semel est imbuta recens servabit odorem
Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.)
=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._
C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à
propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui
le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du
traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser
Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de
Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et
de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa
conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de
la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé
réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si
exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait,
dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il
chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi
les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il
avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous
avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez
vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son
cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la
hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut,
le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le
mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la
ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce
dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur
quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant
l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait
croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince
danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815;
mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique
_haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme
_harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en
vers_: _harau, harau, je me repens_.
Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice,
il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_.
Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république,
ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens;
et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri
était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute
poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il
s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons,
dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant
un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré
des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à
plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_.
La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait
enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de
Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin,
fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que
l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père
Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût
inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à
Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans
quelque temps le reste de sa terre.
=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._
_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39).
_Qui se hâte trop finit plus tard._
_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par
trop de précipitation._
_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême
promptitude s’embarrasse elle-même._
=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._
On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les
soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante
et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c.
5).
Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue
latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien
en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur
l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la
génération risque de produire des petits difformes.
=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._
Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après
les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser
beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une
espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits
anneaux de fer accrochés ensemble.
=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._
Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent
beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A
mauvaise herbe la gelée ne nuit point._
_Sur quelle herbe avez-vous marché?_
C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise
humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait
jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait
capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur
qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_);
telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de
là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à
s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien
enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._
_Manger son blé en herbe._
Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto
il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur
demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient
vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre
blé en herbe_.
_Écouter l’herbe lever._
Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention
scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui
prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe
nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de
Fortunatus dans le roman de ce nom.
_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._
Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte
de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre
tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle
est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus
merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean,
dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore
et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un
excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver
du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient
point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans
l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV,
c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.)
=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._
C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_.
Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une
métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de
mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_
et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et
_bouquin_.
=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._
Ce proverbe est, dans l’application qu’on en fait, une critique
déguisée sous la forme de la louange, une manière ironique d’excuser
la sottise. Il est fondé sur cette vérité incontestable que l’auteur
d’une hérésie doit allier à l’énergie du caractère l’exercice des
facultés intellectuelles; car on ne remue point les hommes sans
ces deux puissants leviers. M. de Châteaubriand, dans ses _Études
historiques_, a très bien montré l’affinité des hérésies et des
systèmes philosophiques: «L’hérésie, dit-il, cette branche gourmande
du christianisme, ne cessa de pousser avec vigueur, et reproduisit de
son côté le fruit philosophique dont le germe l’avait fait naître.» Il
s’est rencontré dans cette pensée avec Tertullien et avec saint Jérôme.
Le premier accusait les écrits de Platon d’avoir fourni la matière
de la plupart des hérésies, et le second disait que les erreurs des
hérétiques avaient toujours eu leur repaire dans les broussailles de la
métaphysique d’Aristote.
=HÉRITIER.=—_Un troisième héritier ne jouit pas des biens mal acquis._
Ce proverbe est traduit de ce vers latin:
_De male quæsitis non gaudet tertius hæres._
Il a pour pendant cet autre proverbe: _Qui bien acquiert possède
longuement_.
_N’est héritier que celui qui jouit._
Il ne faut compter sur un héritage que lorsqu’on le tient. Un autre
proverbe dit: _Qui attend les souliers d’un mort, risque d’aller pieds
nus_.
=HÉROS.=—_Il n’y a point de héros pour son valet de chambre._
On croit que ce proverbe a été inventé par le maréchal de Catinat, qui
disait: _Il faut être bien héros pour l’être aux yeux de son valet de
chambre_. La pensée qu’il exprime se trouve dans le passage suivant de
Montaigne: «Tel a été miraculeux au monde à qui sa femme et son valet
n’ont rien vu seulement de remarquable. Peu d’hommes ont été admirés
par leurs domestiques. Nul n’a été prophète non-seulement en sa maison,
mais en son pays, dit l’expérience des histoires.» (_Ess._, liv. III,
c. 2.)
«Écoutez ceux qui ont approché autrefois de ces hommes que la gloire
des succès avait rendus célèbres; souvent ils ne leur trouvaient
de grand que le nom: l’homme désavouait le héros. Leur réputation
rougissait de la bassesse de leurs mœurs et de leurs autres penchants;
la familiarité trahissait la gloire de leurs succès. Il fallait
rappeler l’époque de leurs grandes actions pour se rappeler que c’était
eux qui les avaient faites.» (Massillon.)
La plupart des héros sont comme de certains tableaux, pour les estimer
il ne faut pas les regarder de trop près. (La Rochefoucauld.)
Pour son siècle incrédule un héros n’est qu’un homme.
(M. de LAMARTINE.)
=HEUR.=—_Il n’y a qu’heur et malheur._
C’est-à-dire que le hasard décide de la plupart des choses. Les Grecs
avaient un proverbe semblable, qu’Amyot a traduit ainsi:
Tous faits humains dépendent de fortune,
Non de conseil ni de prudence aucune.
Plutarque, dans son _Traité de la fortune_, s’est attaché à démontrer
la fausseté de ce proverbe, qui attribue tout au sort et ne laisse rien
à la prudence. Cependant il est vrai de dire que la raison humaine est
presque toujours en défaut, et que la fortune semble se moquer d’elle
en donnant des résultats différents à des entreprises semblables;
ce qui revient à la pensée de Juvénal, que de deux scélérats qui
commettent le même crime l’un est mis en croix et l’autre élevé sur un
trône,
_Multi_
_Committunt eadem diverso crimina fato.
Ille crucem sceleris prelium tulit, hic diadema._
L’Ecclésiasle dit: _Vidi sub sole nec velocium esse cursum, nec fortium
bellum, nec sapientium panem, nec doctorum divitias, nec artificum
gratiam, sed tempus casumque in omnibus_ (c. IX, v. 2). _J’ai vu sous
le soleil que le prix de la course n’est point pour les plus légers, ni
la gloire pour les plus vaillants, ni le pain pour les plus sages, ni
les richesses pour les plus habiles, ni la faveur pour les meilleurs
ouvriers; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure._
«L’heur et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C’est
imprudence d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rôle de
la fortune.» (Montaigne.)
=HEURE.=—_L’heure du berger._
L’heure, l’occasion favorable aux amants.—Ce nom de _berger_, employé
comme synonyme d’amant, a été introduit dans notre langue par les
pastorales galantes.
_L’heure du berger_ se prend aussi pour le temps propre à réussir en
quelque chose que ce soit.—Danton, mécontent de la journée du 20 juin,
où Louis XVI n’avait pas été assassiné, disait: _Ils ne savent donc pas
que le crime a aussi son heure du berger._ Ce mot caractérise Danton.
_Chercher midi à quatorze heures._
Chercher des difficultés où il n’y en a point, allonger inutilement ce
qu’on peut faire ou dire d’une manière plus courte, vouloir expliquer
d’une manière détournée quelque chose de fort clair.—Cette locution
est fondée sur la division du cadran en vingt-quatre heures, dont
la première, commençant toujours une demi-heure après le coucher du
soleil, qui varie progressivement, fait changer celle qui doit marquer
le milieu du jour, en raison de la durée que comprend celle variation,
de sorte que midi peut se trouver tour à tour de dix-neuf à quinze,
mais jamais à quatorze heures. Une telle manière de mesurer le temps,
encore usitée en Italie, le fut autrefois en France. Il s’est conservé
plusieurs petites montres du XV^e siècle où les vingt-quatre heures
sont exactement marquées.
On connaît les jolis vers de Voltaire pour servir d’inscription à un
cadran solaire placé sur la façade d’une auberge:
Vous qui fréquentez ces demeures,
Êtes-vous bien? tenez vous-y,
Et n’allez point chercher midi
A quatorze heures.
=HEUREUX.=—_N’est heureux que qui le croit être._
Le bonheur ne consiste guère que dans l’imagination. En général, la
mesure du bonheur comme du malheur d’un homme, c’est l’idée qu’il en a.
_A l’heureux l’heureux._
La fortune vient ordinairement à celui qui est heureux: _In beato omnia
beata_.
_Plus heureux que sage._
On assigne à ce dicton une origine mythologique qu’on fait remonter
jusqu’à la fondation d’Athènes. Neptune, irrité que Minerve eût obtenu
l’honneur, qu’il lui avait disputé, de donner un nom à cette ville,
en maudit les habitants, et les voua au génie des mauvais conseils,
pour les punir de ne s’être pas prononcés en sa faveur; mais la déesse
corrigea le maléfice en mettant sous la protection de la fortune toutes
les folles entreprises que son peuple adoptif pourrait former, et l’on
dit dès lors de ce peuple: _Il est plus heureux que sage_. Ce qui
s’applique aujourd’hui à tout homme qui réussit malgré ses imprudences.
_Heureux comme un roi._
Ce bonheur a peut-être existé dans les temps les plus reculés; mais
Dieu sait ce qu’il est aujourd’hui. Il y a peu de malheurs qui ne lui
soient préférables, et pourtant existe-t-il quelqu’un qui, une fois
dans sa vie, n’ait envié le sort des rois?—Si j’étais roi, disait
un petit pâtre, je garderais mes moutons à cheval.—Et moi, disait
un autre, je mangerais de la soupe à la graisse dans une écuelle de
velours. Ils pensaient aux bénéfices de la place et non à ses charges.
_Plus heureux qu’un enfant légitime._
On dit aussi _heureux comme un bâtard_, ce qui est la même chose.
Les enfants issus d’unions prohibées sentent, de bonne heure, qu’ils
doivent tirer toutes leurs ressources d’eux-mêmes, et ils s’accoutument
aussi de bonne heure à faire tous leurs efforts pour échapper à l’état
de délaissement et d’humiliation où la société semble vouloir les
retenir. Rien ne les détourne de ce but; leur vie entière est une lutte
opiniâtre contre les obstacles; leurs facultés acquièrent beaucoup
de force et d’énergie sous l’impulsion du besoin; ils finissent par
sortir vainqueurs de ces épreuves, et deviennent quelquefois des
hommes célèbres. Alors la fortune les adopte et leur donne de grandes
destinées. L’histoire dépose de cette vérité, consacrée jusque dans la
fable, par l’exemple de tant de dieux et de héros. Bacchus, Hercule,
Romulus, etc., avaient une origine entachée de bâtardise. Il en était
de même de Guillaume, qui conquit l’Angleterre; de Dunois, qui délivra
la France, et d’une foule d’autres guerriers illustres, tels que le
duc de Vendôme, le duc de Berwich, le maréchal de Saxe, etc. C’est
probablement de là que sont nées les deux expressions proverbiales. Il
se peut aussi, dit M. A. V. Arnault, que le sens de ces expressions
soit venu de ce que, privés de parents, mais exempts de maîtres, les
bâtards sont placés, par leur malheur même, plus près de l’indépendance
que le commun des hommes. En songeant à ce malheur là plus d’un
légitime, impatient du joug, a pu s’écrier: _heureux comme un bâtard_.
_On ne doit appeler personne heureux avant sa mort._
Mot de Solon à Crésus.—«Cet adage semble rouler sur de bien faux
principes. On dirait, par une telle maxime, qu’on ne devrait le nom
d’heureux qu’à un homme qui le serait constamment depuis sa naissance
jusqu’à sa dernière heure. Cette série de moments agréables est
impossible par la constitution de nos organes, par celle des éléments,
de qui nous dépendons, par celle des hommes, dont nous dépendons
davantage: prétendre être toujours heureux est la pierre philosophale
de l’ame. C’est beaucoup pour nous de n’être pas longtemps dans un état
triste; mais celui qu’on supposerait avoir toujours joui d’une vie
heureuse et qui périrait misérablement, aurait certainement mérité le
nom d’heureux jusqu’à sa mort, et on pourrait prononcer hardiment qu’il
a été le plus heureux des hommes. Il se peut très bien que Socrate
ait été le plus heureux des Grecs, quoique des juges superstitieux
et absurdes ou iniques, ou tout cela ensemble, l’aient empoisonné
juridiquement, à l’âge de soixante-dix ans, sur le soupçon qu’il
croyait un seul Dieu. Cette maxime philosophique tant rebattue, _nemo
ante obitum felix_, paraît donc absolument fausse en tous sens, et si
elle signifie qu’un homme heureux peut mourir d’une mort malheureuse,
elle ne signifie rien que de trivial.» (Voltaire, _Dict. phil._, art.
HEUREUX.)
«A mon advis, c’est le vivre heureusement, et non, comme disait
Anthisthènes, le mourir heureusement, qui fait l’humaine félicité.»
(Montaigne, _Ess._, liv. III, c. 2.)
=HEURTER.=—_On se heurte toujours où l’on a mal._
Il n’en est pas ainsi sans doute, car on prend des précautions; mais
il semble qu’il en soit ainsi, parce que les moindres coups reçus à un
endroit sensible sont des coups qui comptent, tandis qu’ailleurs ils
passent inaperçus.
=HIC.=—_Voilà le hic._
Les lecteurs d’une pièce manuscrite ou imprimée, dans les temps voisins
de l’imprimerie, mettaient souvent à côté des endroits remarquables le
monosyllabe _hic_, abrégé de _hic sistendum, hic advertendum_ (ici il
faut s’arrêter, faire attention), et cet usage, étant devenu familier,
a amené fort naturellement la façon de parler proverbiale: _c’est là le
hic_; c’est là la principale difficulté de l’affaire, l’argument le
plus fort de la cause. (L’abbé Morellet.)
=HIRONDELLE.=—_Une hirondelle ne fait pas le printemps._
Il n’y a point de conséquence à tirer d’un seul exemple. Ce proverbe
est la traduction littérale d’un proverbe latin qui est littéralement
traduit d’un proverbe grec cité par Aristote. (_Morale_, liv. I.)
_Hirondelles de carême._
On appelait ainsi, dit M. Saignes, les sœurs de Sainte-Claire,
religieuses qui fesaient vœu de pauvreté, et qui voyageaient tous les
ans pour recueillir les aumônes des fidèles, parce qu’elles étaient,
comme les hirondelles, vêtues de noir et de blanc, et qu’elles
quittaient leurs couvents au commencement du carême. Elles paraissaient
avec le printemps, dont l’une d’elles était toujours l’image. Elles
voyageaient par couples solitaires; leur nid était dans les abbayes,
les prieurés, les presbytères. Elles revenaient fidèlement aux lieux
qui les avaient accueillies; leur robe noire, leur colerette blanche,
leur teint vermeil et leurs yeux piquants en fesaient un des plus
jolis oiseaux de nos climats. Le vent de la révolution a détruit leurs
asiles, et ce n’est pas une des moindres pertes que nous ayons à
regretter.
=HOC.=—_Cela m’est hoc._
Cela m’est assuré.—Cette expression a été employée par La Fontaine
dans la fable 8^e du liv. V: