Il y a de la folie à vouloir se montrer sage tout seul, et de la
sagesse à savoir à propos contrefaire le fou.
J’ai toujours vu, dit Montesquieu, que, pour réussir dans le monde, il
faut avoir l’air fou et être sage.
_Un fou avise un sage._
«Tous les jours, la sotte contenance d’un autre m’avertit et m’avise...
Ce temps n’est propre qu’à nous amender à reculons, par disconvenance
plus que par convenance, par différence que par accord. Étant peu
appris par les bons exemples, je me sers des mauvais, desquels la leçon
est ordinaire.» (Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 8.)
On demandait à Lokman de quels maîtres il avait appris la sagesse, il
répondit: De ceux qui ne la pratiquaient point.
Les poisons, disait Confucius, deviennent des antidotes entre les mains
d’un médecin habile: il en est de même des mauvais exemples pour le
sage.
C’est d’après ce principe, inhumainement appliqué, que les magistrats
de Lacédémone fesaient enivrer un ilote qu’ils offraient en spectacle à
leurs concitoyens, pour leur inspirer l’horreur de l’ivrognerie.
_Les fous sont plus utiles aux sages que les sages aux fous._
Paroles de Caton l’Ancien qui sont passées en proverbe.
_Sans les fous, les sages ne pourraient pas vivre._ (Proverbe turc.)
_Les sages vont chercher de la lumière, et les fous leur en donnent._
(Proverbe espagnol.)
_Au rire on connaît le fou._
Le rire, dit Oxenstiern, est la trompette de la folie.
L’abbé Damascène, espèce d’astrologue italien, a fait un traité où
il distingue les tempéraments des hommes par leur manière de rire.
Cet appréciateur burlesque prétend que le _ha ha ha_ caractérise
les flegmatiques, le _hé hé hé_ les bilieux, le _hi hi hi_ les
mélancoliques, le _ho ho ho_ les sanguins. Il ne fait pas mention
expressément du rire des fous; mais ce rire est facile à reconnaître,
malgré ses innombrables variétés. C’est celui qui naît tout à coup
sans sujet, c’est-à-dire sans sujet apparent, car il est toujours
produit par quelque hallucination. Salomon le compare au bruit que font
les épines en brûlant sous la marmite, _Sicut vox spinarum sub ollâ,
ita risus stultorum_. (Ecclés., c. VII, v 7.) Les épines pétillent
beaucoup, se consument promptement, donnent peu de chaleur et ne font
pas bouillir la marmite. Il en est de même de la joie des fous: elle
éclate d’une manière bruyante, n’a pas de consistance, ne dure qu’un
moment et n’amène pas de bon résultat.
_Plus fou que ceux de Béziers._
Le troubadour Giraud de Borneil dit qu’un baiser qu’il a reçu de
sa dame l’a rendu _plus fou que ceux de Béziers_. C’est encore un
espèce de proverbe injurieux que _Dans chaque maison de Béziers il y
a la chambre d’un fou_; et les habitants de cette ville paraissent
reconnaître la notoriété du fait, lorsqu’ils disent en parlant
d’eux-mêmes: _Nous avons tous de l’esprit, mais ils sont fous_.
Il y a aussi un dicton qui reproche aux habitants de Béziers d’être
capables de pousser la folie jusqu’au déicide. Lorsqu’on cite le vers
proverbial auquel a donné lieu la beauté de leur pays,
_Si Deus in terris, vellet habitare Bliteris,_
Si Dieu descendait sur la terre, il viendrait habiter Béziers,
On ne manque guère d’ajouter, _ut iterum crucifigeretur_, _pour être
crucifié de nouveau_.
_Plus on est des fous, plus on rit._
Un fou rit beaucoup, témoin l’expression proverbiale _Rire comme
un fou_, et plusieurs fous réunis rient encore davantage, car ils
s’excitent l’un l’autre à la joie.
_Fou qui se tait passe pour sage._
_Stultus quoque si tacuerit sapiens reputabitur, et si compresserit
labia sua intelligens._ (Salomon, _Parab._, c. XVII, v. 23). _L’insensé
même passe pour sage lorsqu’il se tait, et pour intelligent lorsqu’il
tient sa bouche fermée._
_Dieu aide à trois sortes de personnes: aux fous, aux enfants et aux
ivrognes._
Il semble, en effet, que Dieu leur accorde une protection spéciale
pour les préserver des malheurs et des dangers qui les menacent
continuellement.
_Tous les fous ne portent pas la marotte._
Proverbe qui a le même sens que cet autre: _Tous les fous ne sont
pas aux Petites-Maisons_.—Les Italiens disent: _Se tutti i pazzi
portassero una beretta bianca, pareremmo un branco d’oche_. _Si tous
les fous portaient le bonnet blanc, nous ressemblerions à un troupeau
d’oies._
=FOUETTER.=—_Chacun se fait fouetter à sa guise._
Chacun fait comme il veut, en ce qui le touche personnellement.—Un
Espagnol repris de justice était conduit sur un âne d’un lieu à un
autre, et frappé à coups de fouet pendant tout le trajet, conformément
à l’ancienne coutume du pays. Comme on le raillait d’affecter, en
subissant sa peine, une gravité mal placée, qui l’empêchait de piquer
sa bête pour la faire aller plus vite, il répondit qu’il voulait que
cela fût ainsi, et qu’il était bien maître de _se faire fouetter à sa
guise_. C’est de là, dit-on, qu’est venu le proverbe. On peut croire,
avec plus de raison, qu’il a dû son origine à un autre fait que voici:
Les moines, dès le onzième siècle, avaient trouvé bon de se donner
mutuellement la discipline par esprit de pénitence, mais tous ne se
conformaient pas à cet usage avec le même zèle. Les capucins, qui se
fouettaient chaque jour vigoureusement, reprochaient aux Augustins de
ne se fouetter que trois jours par semaine, avec mollesse, et ceux-ci
leur répliquaient: _Chacun se fait fouetter à sa guise_.
La flagellation monastique n’avait d’autre lénitif que le chant
du psaume _Miserere_, pendant la durée duquel on ne cessait de
l’appliquer. Et c’est ce qui donna lieu de dire proverbialement d’un
homme bien battu: _Il en a eu depuis miserere jusqu’à vitulos_; depuis
le premier jusqu’au dernier mot de ce psaume.
=FOURGON.=—_La pelle se moque du fourgon._
Proverbe dont on fait l’application à une personne qui reproche à
un autre des ridicules ou des défauts qu’elle a elle-même. Le mot
_fourgon_ désigne ici une perche à laquelle est emmanché un long
morceau de fer recourbé par le bout, qui sert à remuer le bois ou
la braise dans le four.—Les Espagnols disent: _Dice la sartena a
la caldera: Tirte alla, culo negro_. _La poêle dit au chaudron:
Retire-toi, cul noir._
On disait autrefois: _Le piètre se moque du boiteux_; et par le mot
_piètre_, formé de _pes tritus_ (pied trituré, broyé), on entendait un
boiteux des deux pieds. Ce mot n’existe plus que comme adjectif dans le
sens de mesquin, chétif, de nulle valeur, en parlant des choses et des
personnes.
=FRANÇAIS.=—_Parler français._
La langue française est moins susceptible qu’aucune autre
d’amphibologie et d’obscurité, grâce à l’heureuse simplicité de sa
construction qui, conformant presque toujours, dit M. Allou, la
phrase à l’ordre direct, fait que l’enchaînement des mots s’y trouve
exactement le même que celui des éléments dont se compose la pensée.
Ce caractère lui est tellement propre, qu’on peut établir en axiome de
grammaire que _ce qui n’est pas clair n’est pas français_; et c’est à
cause de cela sans doute qu’elle a été choisie pour la rédaction des
traités diplomatiques dont on peut dire que l’unique bonne foi c’est la
clarté. Mais il faut observer qu’elle n’a pas été choisie, ainsi qu’on
le croit communément, sous le règne de Louis XIV. Le congrès de Nimègue
ne fit alors que consacrer l’usage dès longtemps reçu de l’employer,
dans les transactions politiques, comme l’interprète la plus fidèle et
comme la garantie la plus assurée qu’à l’avenir _on ne sèmerait plus la
guerre dans des paroles de paix_.
On voit, d’après ce que je viens de dire, que l’expression _parler
français_ doit signifier: s’exprimer sans détour, sans équivoque,
énoncer franchement sa pensée. C’est dans ce sens que Montaigne l’a
employée en parlant des femmes qui, après avoir fait mauvais ménage
avec leurs maris, paraissent inconsolables quand ils sont morts.
«Est-ce pas, s’écrie-t-il, de quoy ressusciter de despit, qui m’aura
craché au nez, pendant que j’estoy, me vienne frotter les pieds quand
je ne suis plus? Ne regardez pas à ces yeux moites et à ceste piteuse
voix. Regardez ce port, ce teinct et l’embonpoint de ces joues soubs
ces grands voiles. C’est par là qu’_elle parle françois_.»
Montaigne dit encore: «_Il faut parler françois_, il faut montrer ce
qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot.»
Les Latins se servaient de l’expression _latinè loqui_, _parler latin_,
à laquelle ils attachaient le même sens.
_Parler français_ signifie aussi parler avec autorité, d’un ton
menaçant; et il n’est pas besoin de remarquer que cette nouvelle
acception n’a pas été fondée sur le caractère de la langue, mais sur
celui du peuple qui la parle.
=FRANCOLIN.=—_Muet comme un francolin pris._
Le francolin, que Gesnerus nomme gelinotte sauvage et perdrix de
montagne, est un oiseau pulvérateur qui multiplie beaucoup. Il ne
s’apprivoise pas et devient muet dans l’état de captivité; mais il
recouvre la voix quand la liberté lui est rendue. C’est ce que dit
le vieux naturaliste Belon, dans le quatrain suivant de son livre
intitulé: _Portraits d’oiseaux_:
Le francolin étant oiseau de pris,
En liberté chante et se tait en cage;
Aussy celui qui a peu de langage
Est dit _Muet comme un francolin pris_.
=FRELAMPIER.=—_C’est un frelampier._
C’est un homme de peu ou de rien.—Les uns dérivent ce mot de
_frélampe_, menue monnaie de douze à quinze deniers, qui d’ordinaire
était entre les mains des pauvres gens; d’autres, avec plus de raison
peut-être, le font venir de _frère lampier_, frère allumeur de lampes
dans les couvents. Borel l’explique par _charlatan_; mais cette
acception n’est plus usitée, si elle l’a été.
=FRELUQUET.=—_C’est un freluquet._
C’est un homme léger, frivole, un damoiseau qui n’a d’autre mérite que
sa parure. Le mot _freluquet_ est dérivé du roman _Freluque_ rapporté
dans le _Glossaire_ de Roquefort, qui le traduit par bouquet, flocon,
petit paquet de cheveux.
=FRÉQUENTER.=—_Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es._
On prend les goûts et les mœurs des personnes avec lesquelles on vit.
La communication a tant d’influence sur l’homme, qu’elle ne lui permet
pas d’avoir un caractère à soi. Elle le modifie et lui pétrit une
ame sur le moule de ses liaisons, nourrit Achille avec la moelle des
lions quand il est chez les Centaures, et l’habille en femme parmi les
courtisans de Lycomède.
=FRÈRE.=—_Le frère est ami de nature,
Mais son amitié n’est pas sûre._
Ce distique proverbial est une traduction de la phrase suivante de
Cicéron: _Cum propinquis amicitiam natura ipsa peperit, sed ea non
satis habet firmitatis_. (_De Amicitiâ_, cap. VI.)
On voit que Legouvé ne doit pas avoir eu beaucoup de peine à faire ce
vers charmant.
Un frère est un ami donné par la nature[48].
_La borne sied très bien entre les champs de deux frères._
«C’est à la vérité, dit Montaigne, un beau nom et plein de dilection
que le nom de frère; mais ce meslange de biens, ces partages, et
que la richesse de l’un soit la pauvreté de l’autre, cela destrempe
merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle.»
Il y a un proverbe espagnol qui dit: _Partir como hermanos: lo mio,
mio; lo tuyo de entrambos_. _Partager comme frères: le mien est mien;
le tien est à nous deux._
Remarquons pour l’honneur de la fraternité, que l’expression française
_Partager en frères_ exprime une pensée différente; elle signifie:
partager également, amiablement, sans contestation. Il faut avouer
pourtant qu’elle est rarement exacte dans son application.
=FRIANDISE.=—_Avoir le nez tourné à la friandise._
Le peuple de Paris disait autrefois, en parlant d’un gourmand: _Il est
comme saint Jacques-de-l’Hôpital, il a le nez tourné à la friandise_,
phrase proverbiale venue de ce que l’image de saint Jacques, placée
sur le portail de l’église, regardait la _rue aux Oues_ (aux Oies),
dans laquelle il y avait beaucoup de rôtisseurs dont les boutiques
étaient garnies d’oies rôties, mets très estimé de nos bons aïeux[49].
C’est de cette phrase qu’on a pris l’expression _Avoir le nez tourné
à la friandise_, en y attachant un nouveau sens; car on l’applique
ordinairement à une jeune femme qui a l’air coquet et éveillé, l’air
d’aimer le plaisir.
=FRICASSÉE.=—_Sentir de loin la fricassée._
Avoir un pressentiment des inconvénients ou des dangers auxquels on
s’exposerait en acceptant une invitation.—Cette façon de parler,
employée par Brantôme (_Capitaines étrangers_, t. II, p. 177), fait
allusion, suivant Le Duchat, au repas où furent arrêtés les comtes
d’Egmont et de Horn, malheureuses victimes de la tyrannie de Philippe
II.
=FRINGALE.=—_Avoir la fringale._
C’est-à-dire un appétit désordonné, une faim dévorante.—Ce mot est une
corruption de _faim-valle_. La mauvaise habitude qu’a le peuple de dire
_fraim_ pour _faim_ a changé d’abord _faim-valle_ en _fraim-valle_,
puis en _fraim-galle_, et finalement en _fringale_. Quant à
l’étymologie de _faim-valle_, M. Ch. Nodier pense qu’elle est assez
difficile à trouver. «Il faut peut-être la chercher, ajoute-t-il, dans
cette vieille expression employée par Baïf (feuillet 22 des _Mimes et
enseignements_, 1581):
Tout l’été chanta la cigale,
Et l’hiver elle eut la faim-vale.
«_Vale_ est ici adverbe, et vient de _valdè_; ou adjectif, et vient de
_valens_, ou de _valida_.»
=FROID.=—_Souffler le chaud et le froid._
C’est parler tantôt pour, tantôt contre une personne ou une chose; en
dire tantôt du bien, tantôt du mal, suivant les circonstances et les
dispositions de ceux à qui l’on parle.
Plutarque, dans son _Traité du premier froid_, ch. VII, rapporte cette
expression qu’il explique en disant, d’après Aristote, que quand on
souffle la bouche ouverte, on exhale un air intérieur qui est chaud, et
que quand on souffle les lèvres serrées, on ne fait que pousser l’air
extérieur qui est froid.
On connaît l’apologue où figure un satyre qui, voyant un villageois
souffler tour à tour dans ses doigts pour les rechauffer et sur son
potage pour le refroidir, s’écrie: «Je n’aurai jamais amitié ni
accointance avec un homme qui d’une même bouche _souffle le chaud et
le froid_.» Cet apologue n’a pas été l’origine, mais l’application de
l’expression proverbiale, qui remonte à la plus haute antiquité.
Si vous soufflez l’étincelle, il en sortira un feu ardent; si vous
«crachez dessus, elle s’éteindra; et c’est la bouche qui fait l’un et
l’autre.» (Ecclésiastique, ch. II, v. 14.)
=FRONDEUR.=—_C’est un frondeur._
On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens
politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait
la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc
d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher
qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait
désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont
engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une
autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta
qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence
des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les
défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris
qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de
pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de
la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils
ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de
Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du
ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à
l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses
vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et
_fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de
ce ministre, et le second le parti de l’opposition.
=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._
Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne
peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre
par le soin qu’on met à la tenir secrète.
_Il n’y a point de fumée sans feu._
En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les
Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_.
_On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._
_La fumée s’attache au blanc._
La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.
_La fumée suit_ ou _cherche les belles_.
Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée
(_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole
aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus
pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait
qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de
recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes
blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il
s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée;
mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier
que l’envie poursuit le mérite.
=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._
La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses
terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton
le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et
la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline
le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus
prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que
le front du maître est plus utile que son occiput._
=FURIE.=—_La furie française._
Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles
VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur
et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq
à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et
prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo
resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans
le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la
valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_.
Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle
ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale
longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait
trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans
l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour
fondement à cette expression la remarque faite par César et par
quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours
été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins
que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion
des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à
la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils
séjournent, ils sont moins que femmes.»
Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui
fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.
=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._
La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste
oisive quand il travaille.
=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._
C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire
qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve,
en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette
expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup
de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à
qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau,
en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les
femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès
étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on
prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes
de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria
fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je
lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint
parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.
=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._
Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire:
rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du
froid.
G
=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._
C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_
est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie,
moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et
l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_.
=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._
C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont
il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un
usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre
dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher
l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les
Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous
avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur
prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou
_gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.»
=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._
Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines
promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce
que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties
frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et
les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante
du même nom.
=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_
Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué
dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des
_Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils
Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en
donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à
six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène,
que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où
le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et
obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à
plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_
Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de
Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les
deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a
fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.
=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._
Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque
où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu
au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat,
extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots
_gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu
de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_
(Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu
d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus.
Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias
simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui
que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias
double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.
Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase
facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en
vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres
de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant
les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit
Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée
de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait
enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)
On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un
amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot,
s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement
après le nom de l’auteur.
Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine
enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le
style de Thomas, dont Gilbert a dit:
Thomas assommant, quand sa lourde éloquence
Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.
La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas
permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.
=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._
Le défier au combat.
_Ramasser ou relever le gant._
Accepter le défi.
Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de
décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou
criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur
exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire,
et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une
d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à
la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire
eût prononcé sur le différend.
_Avoir perdu ses gants._
Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie,
parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une
demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de
lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert
d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il
le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre
soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi
qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau:
_Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est
Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.)
_Vous n’en aurez pas les gants._
C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue,
qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention
de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de
gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle.
Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la
_paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se
trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:
Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_
Il n’est rien que leur art avidement ne tente.
En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs
donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout
au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin
se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au
gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et
que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en
rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des
lettres de ce noble nom.
Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité;
il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me
bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane
parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les
louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les
poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et
Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des
fourrures et des étoffes.
=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._
Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):
Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.
«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les
farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms
ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et
sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même
sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_.
Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve
_Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom
de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an
1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce
fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)
=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._
Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.
=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._
_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui
attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette
pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans
un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme
implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par
Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont
distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie,
soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect.
30.)
Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un
art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne
se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre
le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable
inspiration.
En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est
point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète,
un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui
émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui
surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même
d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des
beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres
furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit
à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées
par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent
l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du
moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.
C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie
comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie
soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est
l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal
remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que
rien ne passe pour bon que la médiocrité_.
Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent
rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les
plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.
=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._
On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII,
pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise
son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge,
puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans
l’administration des affaires publiques une expérience comparable
à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait
alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit
Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les
intérêts du roi dans ceux du peuple.
_Être monté comme un saint George._
Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né
en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est
toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un
cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de
sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la
jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient
fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés
dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un
saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui
avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue,
les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet
II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.
_Rendre les armes à saint George._
«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages,
s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène,
ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce
cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un
lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance
invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de
sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce
fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de
l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.)
_Brave comme saint George._
Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat.
VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils
recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_.
Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George
le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre
des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint
Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se
signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils
de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine
avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint
Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la
foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de
ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles,
se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui
ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce
dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La
mappemonde_.
Celle gent sont boin crestien,
Et ont à nom _Georgien_.
Car _saint George_ crient toujours,
En bataille et ès estours
Contre payens, et si l’aourent
Sur tous outres et l’honnourent.
=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._
On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la
personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme
le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu
a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit
dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de
hache._—_Avoir la tête fêlée._
=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._
C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe
n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet
n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et
le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.
On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son
chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui
bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud.
Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent
que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a
pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la
présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité.
Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet
homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger
qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure
qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui
montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre
les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à
tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il
arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue,
il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a
découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il
lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays
civilisé.
_Malheureux comme un gibet._
Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres
appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles,
tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque
religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus,
ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là
qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux
que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre
du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que
cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta
malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet,
remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut
pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui
ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de
Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier,
lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire,
la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres,
pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»
Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains
sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie
fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur
maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une
sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa
possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint
d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en
fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres
acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier
propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius,
se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon;
et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome
d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait
de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le
cheval de Séius_.
_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à
lui bien des gens._
Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la
législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des
filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les
clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac,
qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les
auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori
par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le
protectorat de Cromwell.
=GILLE.=—_Faire Gille._
S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait
allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en
celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé
d’accepter la couronne qu’on lui offrait.
On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché,
le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le
_petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés
que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur,
quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du
_Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est
cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car,
s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart
des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils
ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de
vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute
l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé
pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des
niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne
changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron:
seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de
ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit
_faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.»
=GLACE.=—_Rompre la glace._
Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une
première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la
fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est
une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui,
se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des
hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.
=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._
Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et
c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce
mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que
le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque
chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire
le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses
_Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une
lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius,
dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les
_Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_
(liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ
destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._
=GNAC.=—_Il y a du gnac._
C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier.
Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des
appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où
il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient
sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez
quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon
dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du
_gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans
le vers suivant: