Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont

l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent

pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des

affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils

qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats

d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples

celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient

le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les

délibérations politiques.

Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les

premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et

leurs dernières résolutions les plus dangereuses_.

_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._

Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de

plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec

elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans

ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source

d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel

trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre

bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul

et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.)

_Il n’est attention que de vieille femme._

Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de

sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction

pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme

qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se

maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle

sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer

l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours

aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de

délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.

Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées

aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus

soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure

garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne

craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des

yeux battus.

_Maison faite et femme à faire._

Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé

aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut

prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de

pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.

_La femme est toujours femme._

C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante.

_Varium et mutabile semper femina._ (Virg.)

_Foi de femme est plume sur l’eau._

Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la

femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._

_Il ne faut pas se fier à femme morte._

Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte

qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui,

étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute

d’une colonne élevée sur ce tombeau.

_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un

habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._

Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les

infiniment petits.

_Bonne femme, mauvaise tête:_

_Bonne mule, mauvaise bête._

Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième

siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la

Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du

corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_;

mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en

abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed

permissit illud facere dæmoni_.

_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._

Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme

pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est

le résultat d’une étude particulière.

_Ut flerent oculos erudiere suos._

_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._

C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci

doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui

lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il

lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne

va jamais jusqu’à révéler son âge.

_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._

On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage

de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent

formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.

_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._

Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait

une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en

s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond:

Quoi! n’est-ce que cela?

Je croyais tout perdu de crier de la sorte.

Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une

femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._

Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début

de sa fable intitulée _La femme qui se noie_:

Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_

_C’est une femme qui se noie_.

Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien

Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._

Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs

anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines

provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang,

pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point

de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais

jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par

Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques

chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance

où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants,

espérance qui fut promptement réalisée.

On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage

suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous

n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te

déplaît, tu peux la quitter.»

La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier:

A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les

juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma

femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les

juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se

retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du

coupable qu’un témoignage de repentir.

Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions

qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits,

l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._

Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant

Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort

répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus

reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est

tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité

pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi

puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme

d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire

jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger

avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.

Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour

l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée

de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils

auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est

amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit

dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une

femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»

Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu

aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier

pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois

qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la

culotte._)

Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un

singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la

troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce

qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre

et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir

conjugal[44].

_Qui femme a, noise a._

Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point

de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe

de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est

décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont

inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort

de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames;

elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont

voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela,

tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre

humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que

ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien

Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.

_Temps pommelé et femme fardée

Ne sont pas de longue durée._

Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui

ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques

endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce

signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs

se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve

qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement

prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique

pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien

promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur

leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de

Résignac.

_Il faut toujours que la femme commande._

Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère

en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles

ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque

jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en

apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils

se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont

elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché

à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la

maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze

étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.

On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut

généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable

avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception,

et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de

prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont

été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans

les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux

à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps

inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La

législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les

familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement

des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de

la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable

exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il

y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui

fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs

épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne

cessaient d’y affluer.

_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._

Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste

application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des

anciennes cours d’amour.

_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._

La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute

il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes

sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes

ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._

Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les

dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des

prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans

leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus

agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs

histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457,

parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines

places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la

lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans

le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires

de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les

jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre

l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les

sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où

les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux

arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire

sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de

l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le

rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la

conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux,

ou montées en croupe avec eux.

_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._

Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion

à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans

l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M.

A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen,

chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que

leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs

femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler.

Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien

saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire.

Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur

sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent

d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris

veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il

ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la

pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car

les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la

meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans

le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes

avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les

loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne

cesser de se tenir les côtés de rire.»

_Trois femmes font un marché._

C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange

dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes:

_Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de

Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet,

quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont

faites de langue, comme les renards de queue._

_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas

rouiller._

Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent

pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine;

car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des

sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.

Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils

disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie

auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche,

c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._

Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders

todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en

particulier._

D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement

vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua

mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint

Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_,

paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte

que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait

parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!

La rage du babil est-elle donc si forte

Qu’elle doive survivre en une langue morte!

Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est

pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne

resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet

instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune

fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir;

ce qui donna lieu au distique suivant:

_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur:

Mirum eum linguâ quod taceat mulier._

Il se peut que sans langue une femme caquette,

Mais non qu’en ayant une elle reste muette.

=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._

C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est

venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_,

parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression

de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs,

les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour

patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint

Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit

dans ces deux vers de Joachim du Bellay:

Et puis mettre tout en gage

Pour _enrichir saint Mathieu_.

On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de

_fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne

par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui

s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_.

Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une

abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme

saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à

Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble

préférable à toutes les autres.

=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._

Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand

l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il

faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce

proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a

employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._

=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._

Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on

propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage

de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de

la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient

beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains

avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un

second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce

qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.

_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._

C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée

peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le

prélude de la douleur.

Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger

avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte

I, sc. 1):

Pourquoi subtiliser et faire le capable

A chercher des raisons pour être misérable?

Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer!

_Laissons venir la fête avant de la chômer._

_Aux bonnes fêtes les bons coups._

C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et

qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans

l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les

cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les

places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue,

comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.

=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._

C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une

chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même:

Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._

_C’est un cogne-fétu._

On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._

«Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se

tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant

aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient

le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air

de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend

que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands

préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter

les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou

des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait

à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place.

La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce

italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des

coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du

théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant

sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.

=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._

Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois.

C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le

fagot entier._

_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._

Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas

irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne

faut pas jeter de l’huile sur le feu._

_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_.

Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui

se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du

feu d’artifice violet.

Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous,

ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les

étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à

l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de

Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur

irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et

furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles

sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une

raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les

Bretons avaient des habits rouges.

Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.

_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._

L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains

animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre.

C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux

éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux

dans l’arène avec des pétards.

_J’en mettrais la main au feu._

Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se

rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait

au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux.

L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer

bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien

de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui

sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge

sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas

de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après,

c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez

presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son

antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième

incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge

pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_,

disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur

dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très

reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation.

Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés

d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous

étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes

et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de

cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui

qui l’a méditée ou qui l’a faite.»

Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est

Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit

qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de

toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré

innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été

endommagée par le contact.

La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous

apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les

Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y

a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent

toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour

concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du

feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer

dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire,

en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans

le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de

l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est

le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée,

il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce

n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes

attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve;

c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui

par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver

aucun mal.

Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent

impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la

superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela,

sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_.

Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans

l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans

le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II,

la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et

n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la

raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles

si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer

sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine.

C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par

l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.

=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._

Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage

dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie.

Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la

fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se

partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin,

et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_,

comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation

à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans

toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table

un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la

distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui

devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait,

on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même.

De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en

basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer

la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est

qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle

étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et

non une fève.

Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière

purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de

christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la

table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces

croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les

sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:

_Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit

Omnia: vis ingens illis et magna potestas

Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._

Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des

rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de

farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt

du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le

terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7

décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte

qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la

ville était remplie.

_Les fèves fleurissent._

_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer

d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on

pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte

les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on

fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de

l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si

Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce

qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline

a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien

qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la

floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces

plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu

simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude

habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession

des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des

plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le

printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.

_Cum faba florescit stultorum copia crescit._

_En avoir pour sa mine de fèves._

Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on

disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole

de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était

insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination

existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle

_macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou

d’extravagance.

_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la

fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut

pour l’être.

Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan

Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait

pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux

mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs,

ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans

l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette

expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire

_mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens

général.

=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._

Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris.

Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation,

la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme,

s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer

son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait

son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la

tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs

les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche

pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un

usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi

qu’on dise d’eux.

=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._

C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on

doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.

Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de

parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent

à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés

à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière,

et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous

nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des

morts.

On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas

brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le

même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de

la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel

est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.

=FIER.=—_Fier comme Artaban._

Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule

par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle,

et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage

d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à

tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le

trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre

la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier

Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double

diadème avec le titre de grand roi.

_Fier comme un pou._

Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre,

aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_

y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint

Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou

concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li

respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de

France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s.

Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)

_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa

turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo

sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à

l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne

impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq

gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_.

_Fier comme un pou sur une gale._

Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente

encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot

_pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la

malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac

(act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_.

=FIERABRAS.=

Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par

altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est

la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper;

et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit

présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se

compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière

suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle

orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir

raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse

qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans

peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont

assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison

de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_,

dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la

latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de

Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner

des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin,

comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils

de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume

IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua

_ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne,

devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté

qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années.

_Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des

_Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le

manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination

du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont

des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux

où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_,

expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le

loup, la mère et l’enfant_.

Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières

L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable

que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que

_fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en

trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient

de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs,

qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas

d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de

vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer

aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue

de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre

les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les

mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque

ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom

général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible,

comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif,

ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les

deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.

=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._

Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane

de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon,

dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en

place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce

prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice

par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se

baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous

les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui

lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures,

et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre

extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du

procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que

c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et

lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre,

regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression

proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme

en présence du danger.

On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once

de la peur de Saint-Vallier_.

=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._

C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index,

pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle

se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été

composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.

_Et li fels la figa denant_:

Tenetz, dis-el, en vostra gola.

On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par

plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI,

c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq.

statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15.

Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre

Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse

de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le

visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main,

en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha

précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité

de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la

mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en

place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des

hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout

sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr

que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y

détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent

mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe

de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous,

_Faire la figue_.

M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne

l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres

raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie

universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis

d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression

doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où

est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une

tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir

voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné

à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre

au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène

que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de

_fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore

à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi

l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait

synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de

_fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage

de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.

Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution

employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que

la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par

_montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_;

elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise

pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere

medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de

mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus,

à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt

_infâme_, et Martial _impudique_.

_Moitié figue, moitié raisin._

Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les

Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats:

_Moitié chien, moitié lièvre_.

=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._

Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit

Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques

filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le

tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus

de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve

dans ce vers d’Ovide:

_Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._

_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._

Dieu aide à celui qui a bien commencé.

=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._

Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter

fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien

tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les

morceaux sans les arroser.

_Filer le parfait amour._

C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon

de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de

la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue

proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le

_Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_

consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet

profane comme à un sujet religieux.

_Dame qui moult se mire, peu file._

Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas

destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de

mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_.

Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer.

De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur

le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du

côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient

pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un

fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment

négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter.

Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean

des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales

que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient

le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à

devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise,

ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet

usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que

les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il

peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.

=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._

C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer

deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale

est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_.

_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._

Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous

l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.

=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._

Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font

être; il tire sa valeur réelle de lui-même.

_Au demeurant le meilleur fils du monde._

_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens

que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se

place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de

quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François

I^{er} comment il a été volé par son valet.

J’avais un jour un valet de Gascogne,

Gourmand, ivrogne et assuré menteur,

Pipeur, larron, jureur, blasphémateur,

Sentant la hart de cent pas à la ronde,

_Au demeurant le meilleur fils du monde_.

C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après

l’énumération de pareilles qualités.

=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._

_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel

est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.

_En toute chose, il faut considérer la fin._

Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une

idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires

qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents

imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop

tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne

saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir

toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de

Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur

irréussite même soit suivie de quelque avantage.»

=FION.=—_Donner le fion à une chose._

«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand

le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui

donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du

roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva

pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit:

Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire,

répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier,

_Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.)

D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le

_fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le

perfectionner.

=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._

C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes

d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau

à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_

se dit dans le même sens qu’être ruiné.

=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._

Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus

éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère,

communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime

et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les

derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font

espérer la guérison d’un mourant.

=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._

Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire,

tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une

épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme

par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de

feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis

terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on

a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du

héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois

pour flamme.

=FLANC.=—_Se battre les flancs._

Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands

efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat,

est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de

sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une

pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur

expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le

mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.

=FLANDRE.=—_Faire flandre._

C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite,

s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en

Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants

qu’il y avait dans ce pays.

=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._

De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si

singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant

d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa

première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine

après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet

original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde

de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux

hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.

On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on

adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que

l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et

allongés, que les maquignons appellent _flandrins_.

=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._

_Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._

La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.

Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_.

_Lausengaria traidorearen hurren ascasia._

Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche

des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de

ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_.

_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41).

_Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._

=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._

_Qui pingit florem non pingit floris odorem._

Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer

pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte

ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable

vertu.

=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._

Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la

remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI,

des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette

raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins

une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte

d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter

de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le

moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult,

argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la

différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point

là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus

sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la

locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de

Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_

les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins

de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du

quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre

intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus

rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de

l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use

en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»

=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._

Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce

que le flux amène est emporté par le reflux.

Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par

allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on

sait, est formée d’eau de mer.

Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine

du diable se change en recoupe._

Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under

his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son

ventre._

Tous ces proverbes, fondés sur des comparaisons différentes, ont la

même signification, et reviennent à celui-ci: _Biens mal acquis ne

profitent point_. _Malè parta malè dilabuntur._

_Il est du bois dont on fait les flûtes._

Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui par complaisance

ou par faiblesse, n’ose contredire personne. Elle s’explique par cette

autre: _Il est de tous bons accords_.

_Il souvient toujours à Robin de ses flûtes._

On se rappelle volontiers les goûts, les penchants de sa jeunesse;

on revient facilement à d’anciennes habitudes. Le Duchat dit que ce

proverbe est venu d’un ami de la bouteille, nommé Robin, qui, n’osant

plus, à cause de la goutte dont il était tourmenté, boire dans de

grands verres appelés _flûtes_, ne pouvait cependant en perdre le

souvenir[47].

=FLÛTEUR.=—_Les flûteurs d’Orléans._

M. Fétis dit qu’il y avait à Orléans, sous le règne de François I^{er}

et de Henri II, des flûteurs qui jouaient de la flûte à neuf trous.

Mais la célébrité proverbiale des flûteurs d’Orléans date d’une époque

plus reculée. Martial d’Auvergne en a parlé.

=FOI.=—_Par ma foi._

Ce juron fut d’un grand usage et d’une grande valeur dans les temps où

l’on se battait en France pour la foi. Aujourd’hui, il est à peu près

insignifiant.

_Foi de gentilhomme, un autre gage vaut mieux._

Les anciens gentilshommes ne se piquaient pas de tenir les promesses

qu’ils fesaient aux vilains, et les vilains, fatigués d’être dupes de

ces promesses, y attachaient fort peu de valeur. De là ce proverbe, où

la franche défiance des derniers accuse la foi suspecte des premiers.

=FOIRE.=—_La foire n’est pas sur le pont._

Il n’est pas nécessaire de tant se presser.—Locution fondée sur une

ancienne coutume autorisant les petits marchands, après la clôture

d’une foire, à continuer leur vente, pendant une demi-journée ou une

journée entière, dans un quartier particulier, ordinairement près d’un

pont et sur le pont même.

=FOIREUX.=—_Les foireux de Blois._

Les habitants de Blois assurent que ce sobriquet n’a rien d’offensant

pour eux, et qu’il leur a été appliqué à cause de plusieurs foires

accordées à leur ville par nos anciens rois.

=FOLLE.=—_Tout le monde en veut au cas de la reine folle._

Brantôme, dans ses _Dames galantes_, rapporte cet ancien proverbe, que

Le Duchat explique ainsi: «Quelque qualifiée que soit une femme, dès

qu’elle s’en laisse conter, chacun se croit en droit d’aspirer à ses

faveurs.»

Les Italiens disent de cette femme, dont la qualité compromise par la

galanterie n’impose plus à personne, qu’elle est comme le bénitier où

chacun vient tremper le doigt, quoiqu’il soit sacré. _Ella e la pila

dell’acqua benedetta._

=FONTAINE.=—_Il ne faut pas dire: Fontaine, je ne boirai pas de ton

eau._

Il ne faut pas assurer qu’on n’aura pas besoin de telle personne ou

de telle chose.—Allusion à l’aventure d’un ivrogne qui jurait sans

cesse qu’il ne boirait jamais d’eau et qui se noya dans le bassin

d’une fontaine. Cette aventure est rappelée dans les vers suivants de

l’Arioste:

_Come veleno e sangue viperino,

L’acqua fuggia, quanto fuggir si puote.

Or quivi muore, e quel che più l’annoia

El sentir che nell’acqua sene muoia._

Il fuyait l’eau comme le poison et le sang de vipère, autant qu’il est

possible de la fuir. Cependant il y laissa la vie, et sa plus grande

douleur fut de sentir qu’il mourait dans l’eau.

=FORCE.=—_Force n’est pas droit._

Ce proverbe se trouve dans Huon de Villeneuve.

_Force n’est mie drois_: piéça l’ai oi dire.

On dit aussi: _Où force règne droit n’a lieu_.

=FORGERON.=—_A force de forger on devient forgeron._

_Fabricando fit faber._ Par l’exercice on parvient à faire les choses

facilement; l’usage est un excellent maître.

=FORMALISTE.=—_Dieu nous garde des formalistes._

«Les formalistes s’attachent tout aux formes et aux dehors, pensent

être quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et

cupidités, pourvu qu’ils ne fassent rien contre la teneur des lois et

qu’ils n’omettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et

mis au désespoir de pauvres familles; mais ça été en demandant ce qu’il

a cru être sien, et ce par voie de justice. Qui peut le convaincre

d’avoir mal fait? O combien de méchancetés se commettent sous le

couvert des formes! On a bien raison de dire: Dieu nous garde des

formalistes!» (Charron.)

=FORTUNE.=—_Faire fortune._

«C’est une si belle phrase et qui dit une si bonne chose qu’elle est

d’un usage universel. On la connaît dans toutes les langues: elle plaît

aux étrangers et aux barbares; elle règne à la cour et à la ville;

elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et

de l’autre sexe: il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré,

point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.» (La Bruyère.)

_Bien danse à qui la fortune chante._

Proverbe qu’on applique à une personne qui voit tout lui succéder à

souhait, et qui doit moins les avantages qu’elle obtient à une habile

conduite qu’à l’aveugle faveur de la fortune.

_Chacun a dans sa vie un souris de la fortune._

_Semel in omni vitâ cuique arridet fortuna._—Proverbe du moyen-âge que

le cardinal Impériali avait sans doute présent à l’esprit lorsqu’il

disait ces paroles citées par Montesquieu: «Il n’y a point d’homme que

la fortune ne vienne visiter une fois dans sa vie; mais lorsqu’elle

ne le trouve pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort

par la fenêtre.» Heureux celui qui sait profiler de cet instant avant

lequel la fortune ne lui sourit point encore, et après lequel elle ne

lui sourit plus!

_Grande fortune, grande servitude._

_Magna fortuna, magna servitus._—Celui qui possède une grande fortune

est obligé d’exercer beaucoup de surveillance et de se livrer à

une foule de soins qui ne lui laissent aucun repos, de sorte que,

dans cette occupation continuelle, il semble moins être le maître

que l’esclave de ses richesses; et presque toujours il devient tel

réellement.

_Être affligé d’une grande fortune._

C’est être fort riche. Il y a peu d’expressions plus philosophiques et

plus vraies que celle-ci, quoiqu’elle semble énoncer un paradoxe. En

effet, les prestiges d’une grande fortune n’ont qu’une courte durée et

les jouissances qu’elle donne sont promptement suivies de la satiété;

car, lorsqu’on peut avoir tout ce qu’on désire, on finit bien vite par

ne plus rien désirer. Alors, il ne reste plus au possesseur blasé que

les inconvénients, les embarras et les inquiétudes inséparables des

richesses trop abondantes; et cet état malheureux ne fait qu’empirer,

s’il n’a pas la sagesse d’y remédier en pratiquant la bienfaisance.

_Les richesses sans la vertu_, dit Sapho, _sont des hôtesses trop

fâcheuses_.

=FOSSÉ.=—_Au bout du fossé la culbute._

On pense à tort que le mot _bout_ est ici un mot impropre qu’il

faudrait remplacer par le mot _bord_. D’après un usage féodal, les

manants tenus d’amuser le seigneur châtelain et sa compagnie, en

certains jours de fête, devaient franchir, à qui mieux mieux, un fossé

plein d’eau, qui allait en s’évasant d’un bout à l’autre. Les sauteurs

commençaient par la partie la plus étroite et continuaient jusqu’à ce

qu’ils fussent arrivés à la plus large. C’est là qu’ils aspiraient à

signaler leur agilité. Mais il était fort rare que leur élan dépassât

la distance des deux bords, et presque tous tombaient dans l’eau la

tête la première. De là ce dicton, _Au bout du fossé la culbute_, dont

on se sert lorsque, se conduisant avec étourderie ou avec audace, on

veut faire entendre que, s’il en résulte pour soi des suites fâcheuses,

on ne s’en plaindra point, on les verra d’un œil indifférent.

=FOU.=—_Le fou se trahit lui-même._

Traduction littérale d’un proverbe latin qui se trouve dans Sénèque:

_Stultus ipse se prodit_.

Le cœur de l’insensé publie à haute voix ses folles pensées. _Cor

insipientium provocat stultitiam._ (Salom., _Prov._, chap. XII, v. 25.)

Le cardinal Mandruce disait: Ce n’est pas être fou que de faire une

folie, mais c’est l’être que de ne pas savoir la cacher. Le proverbe

allemand qui correspond au nôtre est très spirituel: _Der Kuckuck

seinen einigen Namen ruft aus_. _Le coucou chante son propre nom._

Celui des Italiens se fait remarquer par le même caractère:

_Se tacesse la gallina non si saprebbe che a fatto l’uovo._ _Si la

poule n’avait pas chanté, l’on ne saurait pas qu’elle a pondu._

_Qui ne sait être fou n’est pas sage._

La multitude des fous est si grande, que la sagesse est obligée de se

mettre sous leur protection. _Sanitatis patrocinium est insanientium

turba._ (St Augustin, _de Civit. Dei_, lib. VI, c. 10.)

Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise.

(Montaigne, _Ess._, liv. III, ch. 9.)

On n’est estimé sage qu’autant qu’on est fou de la folie commune.

(Fontenelle.)

_Il vaut mieux être fou avec tous que sage tout seul._

Le sage qui se trouve en compagnie des fous ne doit pas afficher un

rigorisme déplacé, parce qu’il ne peut lui revenir rien de bon d’une

pareille conduite.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 46 / 62 题