L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)

=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._

Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des

circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal

ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait

Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._

C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.

_Être entre le marteau et l’enclume._

C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière

fit un jour une application très plaisante et très philosophique de

cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de

France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition

de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une

langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on

ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours

impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien

faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre

philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela

signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire

un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut

une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à

celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour

faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il

existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il,

_entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice

que je l’y ai placé.

Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le

marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_,

_entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui

se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le

sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une

pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le

traité comme je frappe la victime.

_A dure enclume, marteau de plume._

C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme

armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau

de plume sur une enclume solide.

=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._

Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage

d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs

suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient

jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard,

car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en

avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens

remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de

leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages

et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis

était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la

correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant

de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une

expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_.

_Les hommes sont de grands enfants._

«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès,

nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter

tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y

mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait

formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit

point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance

s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la

suite de la vie.» (Bossuet.)

L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.

_Les enfants sont ce qu’on les fait._

Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III,

sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce

que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les

enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises

qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et

la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il

reçoit, comme la plante à sa racine.

_Il n’y a plus d’enfants._

On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient:

_Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de

rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe

de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros,

à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet

animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_.

Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère

qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des

choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils

donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette

sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_.

Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:

Nos enfants, messieurs et mesdames,

A quinze ans passent nos souhaits:

Tous nos fils sont des hommes faits,

Toutes nos filles sont des femmes.

=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._

Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement

de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.

=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._

Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en

facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans

toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la

première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal

admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.

=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._

L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa

malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il

s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de

garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum

ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum

tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.)

_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._

«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle

nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit

deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et

recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des

mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez

de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus

tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS,

liv. IV, ch. 43.)

Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la

grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti

fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à

Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une

pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait

que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates

de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la

victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.

_Les présents des ennemis sont funestes._

Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax

mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché

au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette

tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_,

lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se

donner la mort.

_Il n’y a point de petit ennemi._

Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui

paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se

vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la

langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même

a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne

fût-il pas plus gros qu’une fourmi._

=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._

Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A

bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un

petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte

d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce

que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino

vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon

vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._

_A bonnes enseignes._

Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles

appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_

ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet,

un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes

comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue

l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon

titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples:

Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut

prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_.

On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles,

évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres

appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles

enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La

preuve en est que...

=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._

Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en

France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_

dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et

l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner

un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.

_Il faut entendre les deux parties._

«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce

que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque

(_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens,

entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement

contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car,

disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas

prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit

être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être

débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir

entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.»

(J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.)

Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur

une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées,

s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_.

_Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ,

Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._

=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._

Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il

existe dans presque toutes les langues.

_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._

En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui

l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école:

_Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit:

_L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_.

_Invidus alterius macrescit rebus opimis._

_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._

Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité

ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:

_Invidus acer obit sed livor morte carebit._

C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis

dans la bouche de madame Pernelle.

_Envie passe avarice._

Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les

principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble

rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps

avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le

saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit

pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage

d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il

voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre,

je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce

que le premier aura demandé.»

Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et

quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande

fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de

recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver

de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir

de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de

voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement

à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé

par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin

l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant

de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler,

répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un

trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand

saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas

plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre

aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position.

Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé.

Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que

l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul

son logis.

=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._

Il est à Paris plus d’un drôle

Empruntant dans tous les quartiers

Et _jetant_ assez volontiers

_Les dettes derrière l’épaule_. (H. MOREL.)

D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de

_Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité

de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire

douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité.

Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un

peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après

quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec

la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son

plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur

lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y

avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont

venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou

_par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier

ne point payer.

Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue,

_Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas

tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_,

dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.

Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une

autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux

par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y

avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire

appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il

advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu,

et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets,

chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à

quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit

véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus

l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe)

en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux,

trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de

quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité

ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun

proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement

de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit

et par une témérité populaire.»

_Porter quelqu’un sur les épaules._

C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de

l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les

épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait

sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent

plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs

y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême

insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à

cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la

nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée

par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_

(vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée.

Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant

à Argyrippe:

_Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._

Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu

veux avoir cet argent.

Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie

(ode 17 du liv. V):

_Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._

Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.

Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont

Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux

qu’il a ensorcelé.

Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de

leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des

principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres

sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on,

le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de

Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement

ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur,

comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses

successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la

même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce

comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude

envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils

avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là,

suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce

nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner

la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives

épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide

au premier baron chrétien_.

Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes

les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons

mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le

fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage

d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti

Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum

deputatis magnifice portatus est_.

=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._

La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur

courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en

demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus

près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue

que celle des Lacédémoniens.

_Se faire blanc de son épée._

«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se

couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements;

au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de

ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des

anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous,

_blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus

nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour

signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui

s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.»

(L’abbé MORELLET.)

=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._

C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la

personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de

mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:

Ores, amis, qu’on n’oublie

De l’amie

Le nom qui nos cœurs lia!

Qu’on vide autant cette coupe,

Chère troupe,

Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre,

Je vais prendre

Neuf fois du vin du flacon,

Afin de neuf fois le boire,

En mémoire

Des neuf lettres de son nom.

Voyez l’article _Boire à la santé_.

=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._

C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et

les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient

donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.

_Vilain ne sait ce que valent éperons._

Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables

de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu

de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les

roturiers ou vilains servaient à pied.

=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._

C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très

bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de

la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les

Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne

peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._

_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._

Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus

habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus

forte que le mâle.

=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._

Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus

tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les

plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent

dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne

heure pique ce qui deviendra une épine_.

_Qui sème épines n’aille déchaux._

Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber

sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus

usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales

sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_.

=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._

Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa

parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles

pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et

le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans

la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la

paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de

trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint

Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset,

crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre

épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et

les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»

=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._

Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait

l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous:

Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le

vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur

l’épitaphe.

=ERGO-GLU.=

On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour

signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns

prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo

Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne

université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait

d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_

serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se

prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire

au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_,

_nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement

pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils

prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_,

qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_,

_glutinis_, colle, glu.

=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._

Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient

d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une

chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient

solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque

fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient

capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de

leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne

d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen

âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des

_emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable

les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de

Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de

la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son

palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui,

animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de

porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier

en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce

qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers

et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est

probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous

les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites

plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il

se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard

des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas

leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le

passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre

que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit

ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou

aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit

tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance

que il est à pooir d’autrui pour dète.»

Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa

parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait

trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait

son esclave en se laissant couper les cheveux.

Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de

_sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire

de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à

l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à

l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne

de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés

de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste

de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il

signifie _illustre_, _glorieux_.

=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._

C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide,

c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables

chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler

proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain

étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et

d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition

mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux

pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la

côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de

Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force

la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention

de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait

de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages

qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient

n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit

qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient

point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils

étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des

fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé

Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue

maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le

plus riche et la source des richesses les plus abondantes.

Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux

premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un

anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié

longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:

Lors feras chasteaulx en Espagne.

Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est

présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi

l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans

l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle

ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses

illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne

n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de

cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et

de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à

une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et

où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée

de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi

d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les

Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services

qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille

de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils

Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres

aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse

française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât

de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son

esprit _des châteaux en Espagne_.

La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par

la considération des grands biens échus en partage aux principaux

guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à

l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est

absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom

d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les

Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient

fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant

anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela

fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la

perte de tout le pays.

Je vais, je viens, le trot et puis le pas,

Je dis un mot, puis après je le nye,

Et si tu bastis sans reigle ni compas,

Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_. (VERGIER D’HONNEUR.)

La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire

des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot

encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.

On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition

aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des

chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut

justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep,

définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime

mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le

rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»

M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse,

lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de

Domicile_:

Quand je rêve tout seul, à travers la campagne,

Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_.

Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours.

Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours.

Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?

=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._

Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par

l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils,

si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons

consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?

_L’espérance est le viatique de la vie._

L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il

parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à

son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro,

spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre

humain.

_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._

Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est

de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle

fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles

nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en

fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un

horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent

ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie

très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt

est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux

qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi

elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir

qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en

laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas

trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce

mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables

arides des déserts.

Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues

douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a

la pauvreté pour compagne_.

Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_.

_Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._

_Espérance bretonne._

Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les

trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée,

s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui

est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la

même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie

anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la

Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir

défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les

Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles

successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé

mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu

inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas

le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent

nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La

superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique

nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt

ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur

l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le

siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion

au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les

enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son

existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques

des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre

les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes.

Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut

opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois

normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un

moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays

de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en

sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture

d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré

d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet

inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte

ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance

bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de

l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de

Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est

mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.)

=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._

Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est

empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme

plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.

L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité,

et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements

physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au

proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:

_Subtile pectus venter obesus non parit._

On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que

Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la

reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_

signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens

nommaient _la forme essentielle_.

_Bienheureux les pauvres d’esprit._

L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes

spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres

d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit

s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés

des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont

dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial

a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.

_Les grands esprits se rencontrent._

Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont,

doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur

attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie

par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la

fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.

S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre

chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et

si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des

ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets.

Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend

dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_.

=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._

Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les

égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport

qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait

beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle

est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret

d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire

au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances

les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain.

Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages

qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.

On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut

inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et

tranquille en offrit constamment l’application.

=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._

Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le

mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien

_strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment

Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_.

On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre

l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement,

au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés

d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient

appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du

grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette

fonction avaient été tirés de la Grèce.

=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._

Aussitôt qu’une fois ma verve me domine,

Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.

L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont

les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme

ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des

personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par

l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui

peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis

des apothicaires.

=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_.

Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus

d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer

la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion

à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le

jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée

humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres

expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né

sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_.

=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._

Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue

d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième

siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un

morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit

la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de

brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient

chacun neuf deniers constatait la culpabilité.

Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit

dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux

parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde

plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.

=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._

C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus

cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le

manuscrit du _Roman du Renard_:

Lors s’en vint droict à la fenestre

Com cil qui bien _savoat l’estre_.

Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre

littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_

y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_,

_aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie

avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot

est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant

qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_.

=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._

Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui

entreprend trop ne réussit point.

Mais d’embrasser tant de matières

En ung coup, tout n’est pas empraint.

_Qui trop embrasse, mal estraint._ (G. COQUILLART.)

Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne

saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en

est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de

matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour

qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia

volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons

rien_.

_Pluribus intentus minor est ad singula sensus._

On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam

amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y

ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer

l’éloge et la critique.

=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._

Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre

d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités

qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion

qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on

se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la

suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions,

dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de

la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la

jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil,

l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes

incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés,

avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces

incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont

une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre

leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues

par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et

dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»

Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent

parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements

sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas

_efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet

événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit

la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si

important dans toutes les choses de ce monde!

«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves

conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent

plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre

préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une

arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de

l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés

en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût

pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône

du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce

que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à

dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de

la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le

Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par

le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes

militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par

un autre.»

Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X

avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient

en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de

protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus

grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement

son éruption.

=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._

Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous

les cas particuliers.

_L’exception confirme la règle._

L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de

la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire

précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici

d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux.

=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._

Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire.

Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point

coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute

excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat

secum omnis purgatio._ (Térence.)

=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._

Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de

l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce

tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que

la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée

à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de

verser du sang.

=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._

C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de

tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._

(Cicéron.)

=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._

Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_.

F

=FABLE.=—_Être la fable du public._

C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les

Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans

l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle

de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement

traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc.

Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7):

Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?

=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._

On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre

deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura

tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien:

«Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»

=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._

On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que

la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent

particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait

changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.

=FAGOT.=—_Sentir le fagot._

C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait

évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux

hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite

sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_

chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les

calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}.

Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon

de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par

centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où

cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le

fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne

encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination

de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend

Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec

des fagots de sarment.

_Il y a fagots et fagots._

Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la

différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de

même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui

fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a

fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...»

_Conter des fagots._

C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans

vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles

périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase

proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait

pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier

dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour

sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté

de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut

à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et

comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour

tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces

deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception

synonymique.

Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un

fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement

d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant

les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur

la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle

de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute

sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des

fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_;

la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait

rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe

latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de

l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle

en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une

édition de Boileau où l’on trouve:

Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.

Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la

reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.

J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour

_compter_ revient à chaque couplet:

Si tu peux me _conter_ les fleurs

Du printemps, etc.

Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de

_calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par

les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.

Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient

fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le

philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du

chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis

plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_.

=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._

C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par

la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant

de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont

ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._

Qui bronche sans tomber accélère ses pas.

=FAIM.=—_La faim de Sancerre._

Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero

(Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de

Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes

qualités des ânes de ce temps_).

Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de

Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de

La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent

des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes

de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris

dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.

=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._

Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous

les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les

bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à

des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain,

transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un

ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne

veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus

sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu

ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être

souvent, même avec infamie._

_Fais ce que je dois et non ce que je fais._

Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on

reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a

son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon

saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt

pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite:

secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt.

Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et

faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font;

car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._

Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la

monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne

les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux

des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et

donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis

farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle

à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar

preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine

prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._

=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._

Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être

respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_.

_Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens

disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de

maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie.

=FAMINE.=—_La famine amène la peste._

Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce

proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé

au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque

de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les

pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous

vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la

famine amène la peste_, et la peste atteint les rois.

=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._

Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne

aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans

cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans

la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait

presque toujours céder la raison.

=FARINE.=—_Gens de même farine._

On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de

farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause

de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à

cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il

est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée

chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_;

_ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de

même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.

_Réussir mieux en pain qu’en farine._

Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise,

terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.

_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._

Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une

occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent:

_When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut

des omelettes, le diable enlève les assiettes._

=FATRAS.=—_C’est du fatras._

Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un

amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait

sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où

un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:

Le prisonnier

Qui n’a argent

Est en danger,

Le prisonnier.

Pendre ou noyer

Le fait l’agent,

Le prisonnier

Qui n’a argent.

On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la

riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue

chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées,

à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé

de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de

pleine rhétorique_.

=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._

C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le

ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même

sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La

croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire

qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées

en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces

dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques

superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire

du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79)

raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait,

tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des

fées.

=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._

Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles

veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce

proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a

inspiré à La Chaussée ce joli vers:

Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.

Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux

hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est

un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons

est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque,

qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint

Augustin.

_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._

Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle

qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le

choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se

marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser

un visage_.

Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre

premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un

avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux

fermés.

_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._

C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne

faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous

les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir

d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de

ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité

propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.

_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._

«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert,

avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils

marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du

public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs

autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient

les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et

que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins.

C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de

magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en

colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de

bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses

et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des

filles publiques.»

Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les

anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont

ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait

reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il

y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la

vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand

elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme,

tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se

rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase

qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son

compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_

se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses

talents ou par ses belles actions.

_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 45 / 62 题