Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance,
Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur
éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit.
Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi
les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses
prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde
à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation
d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de
ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes
les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets
pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude
d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe
du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à
éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé
du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par
sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane,
retentirent en formant les sept tons de la gamme.
Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des
rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans
mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu
mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile,
il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait
besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon
hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue
pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut
insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée
ravi lui dit: _Bien te fasse!_ et ce souhait fit tant d’impression
sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta
toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué
jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets
de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à
fait inconnus dans les temps les plus reculés; mais elle ne décide pas
la question qui nous occupe.
Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette
question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête,
regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siége
de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à
qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela,
assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande
vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où
l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.
Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y
a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre
tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur
tribunal; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est
incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de
chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il
lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant; ce qui
dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces
personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer
l’assistance divine en leur faveur.
Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait
craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est
accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.
Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans
plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque
toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des
compliments de la part de ceux qui l’entendent.
Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante: Parmi les enfants
qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques
instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement
plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs
irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas
possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence
qu’ils donnent est l’éternument: cette espèce de convulsion générale
semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de
la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque
organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes,
un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou
qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir
l’enfant: c’est qu’il vive, que le Dieu des cieux le conserve. Ainsi
cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est
l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau
le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion
et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage; c’est
le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour
d’un nouveau membre de la société, du premier _vivat_ qui soit sorti
de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le
prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de
la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces
affections de l’homme dans l’âge d’or; et cet âge, du moins sous ce
rapport, existera toujours pour les ames sensibles.
On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui
éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus
antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre
telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la
civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps,
des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de
siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître
l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit
humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son
consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle
est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des
législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du
Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre; «Dis _Ahuno-var_ et _Ashim
vuhû_, lorsque tu entends éternuer.»
Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument,
et les cérémonies auxquelles il a donné lieu chez plusieurs peuples,
soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le
prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient
tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt
favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez
eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait,
selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le
bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de
la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on
rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires
qu’on avait le plus à cœur; mais s’il ne présageait rien de bon, on
s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi,
de manger même; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines
pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit
malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les
poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de
semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,
Les exemples fameux ne nous manqueront pas.
Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de
lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que
tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à
la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle
l’eût faite en vain tant de fois.
Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer
dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi!
leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le
cerveau humide!
Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais
nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui
était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour
sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce
pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un
sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.
Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes
qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions;
c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra
qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son
génie l’avertissait.
On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les
destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des
mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de
Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire:
_Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est
peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:
Éternuez en assurance,
Le dieu d’amour vous bénira.
L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un
tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence
du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour
recevoir les félicitations de ses sujets.
Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des
autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle
d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle,
avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait
s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.
L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque
le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient
avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils
se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le
soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.
Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous
les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant
de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît
affligé d’un rhume général.
Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus
curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont
en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se
donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de
l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le
faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus
sérieuses, n’en sont pas moins risibles.
Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument.
Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le
fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer
au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un,
si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément
bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à
son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils
regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement
observée pendant tant de siècles.
_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._
Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal
accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur
l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les
habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant
Jésus de chiffons de toute espèce.
_Promettre ou jurer ses grands dieux._
Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits
dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands
dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient
en jurant par les petits dieux.
=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._
Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois
appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour,
dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être
le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_.
_C’est la danse des dindons._
Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on
a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est
fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort
ancienne:
Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité
publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une
petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La
foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle
fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile;
le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de
basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt
sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous
les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une
longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du
_croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet
difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres
applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là
poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était
tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant
de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au
contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques
étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle
découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du
feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les
spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent
comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec
des pieds à la sainte-menehould.
=DÎNER.=—_Qui dort dîne._
«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école
de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment
lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature,
et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles
viandes.»