On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui,
_sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe
hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_
ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite
consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à
droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec
cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des
malédictions de l’autre.
_Le diable chante la grand’messe._
Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.
Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable
est derrière la croix_.
Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al
campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au
clocher_.
Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il
n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_.
Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio
come il diavolo ci fabrica una capella apresso_.
Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden
Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque
démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du
plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle
douzième_.
L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au
dehors et de pourriture au dedans_.
_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._
Un homme malheureux ne l’est pas toujours.
Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et
avec lui croîtra le trèfle_.
_Tirer le diable par la queue._
Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.
Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions
proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement
enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il
est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de
celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer
le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point
de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_,
c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent
à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le
diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant
attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des
griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et
l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de
ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer
quand on les tire par la queue.
Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte
incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel
il est condamné pour se procurer de quoi vivre.
On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce
Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du
diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière
bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens
qui la tirent perpétuellement.»
Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de
ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis.
L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage,
et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait
le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en
cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit
plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_.
_Le diable bat sa femme et marie sa fille._
Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il
fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique
que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe
nous a conservé dans sa _Préparation évangélique_ (liv. III, ch.
1).—Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur
le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le
sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la
tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le
conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé
d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma
du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom
de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela,
le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit
la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments.
Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont
Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie
et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter; mais ayant
reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se
réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce
qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la
fête des _dédales_ ou des _statues_ qu’on célébra depuis, tous les ans,
en grande pompe, à Platée en Béotie.
La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du
principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté
par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un
par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a
trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination
du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène
des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans
la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon
sur le Cythéron; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on
dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la
réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été
l’effet de leur division.
Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter
qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de
Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe
humide, est le _diable qui bat sa femme_, qui l’emporte sur sa femme,
tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est
l’auteur ou le père, est le _diable qui marie sa fille_. On sait que
Jupiter a reçu le nom de _diable_ et de _grand diable_ dans le langage
des chrétiens.
Les Italiens se servent du dicton _le nozze del diavolo_, _les noces du
diable_, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans
l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.
_Faire le diable à quatre._
C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès.
Les Italiens disent: _Far el diavolo e la versiera_, _faire le diable
et la sorcière_.
Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints,
la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui
représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou
grandes diableries; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables,
et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression _Faire le
diable à quatre_.
Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux
grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en
usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper
de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.
Il y a un ancien recueil de _Diableries_, qui a été publié par un nommé
Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne
aujourd’hui beaucoup de prix.
_Le diable devenu vieux se fit ermite._
On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur
méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état
monastique. Par exemple, le diable Puck est entré au service des
dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le
livre intitulé: _Veridica ratio de dæmonio Puck_; le diable Bronzet
s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles; et le diable
que les Espagnols appellent _Duende_ a porté aussi le capuchon[37].
C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe.
Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père
de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à
cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit
vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire
pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé: _Vie du terrible
Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu_; in-4^o
gothique. Lyon, Mareschal, 1496.
Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après
une jeunesse dissipée; mais la malignité l’applique particulièrement
aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et
qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une
galanterie repentante ou répudiée.
On dit de ces pénitentes retardataires qu’_elles offrent à Dieu les
restes du démon_, pensée originale que j’ai prise pour fondement de
l’épigramme suivante:
La vieille Arsinoé, fuyant les railleries
Des amants échappés à ses galanteries,
Dévote par dépit, dans un mystique lieu,
Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.
_Martyr du diable._
Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon
latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l’_ensorcellement
des niaiseries_, _fascinationi nugarum_, et continuellement tourmenté
dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit
de Dieu.—Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres
et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour
paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces
êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés,
et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.
M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de
dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son
insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin
de distractions; il l’accompagne aux spectacles et aux bals; il ne
prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs
forcés. C’est vraiment un _martyr du diable_.
_C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande._
Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part,
s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait
plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que,
dans les _mystères_ et les _diableries_, les valets de Satan, étaient
souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur
dévouement pour ses intérêts.
_Il a les quatre poils du diable._
Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de
donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les
vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur
barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux
acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée
par Ducange, au mot _barba_: «Pour que cet écrit reste à toujours fixe
et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, _avec trois poils de ma
barbe_.» C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits,
notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient
à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec
l’esprit infernal: _Cet homme a les quatre poils du diable_.
_Ce qui vient du diable retourne au diable._
Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne
fait aucun profit.—Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce
proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père
de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices
et de crimes. _Du diable nous venons_, disait-il, _et au diable nous
retournons_. Saint Bernard avait dit le même mot en parlant de Henri
II, père de Richard-Cœur-de-Lion. _De diabolo venit et ad diabolum
ibit_; _il vient du diable, et au diable il retournera_. (J. BRONTON,
_Ap. scr. fr._, XIII, 215.)
_Quand il dort le diable le berce._
Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet,
impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres,
et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot
pour nous l’appliquer. _Quand le Français dort_, disent-ils, _le
diable le berce_. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint
l’application à la vivacité française pour laquelle _le repos est un
état violent et incommode_.
_Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait
aussitôt un Français pour accepter le défi._
Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.
L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux
proverbe.
_De jeune ange vieux diable._
On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier
âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre
âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de
l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui naît sans épines sur les
hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans
nos jardins.
_C’est le diable à confesser._
Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer
quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par
extension, d’une chose très difficile, presque impossible.
_Loger le diable dans sa bourse._
Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource,
_Et logeant le diable en sa bourse_,
C’est-à-dire n’y logeant rien.
(LA FONTAINE, fable 16 du livre IX.)
On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote
qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme suivante de notre
vieux poëte Saint-Gelais:
Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde.
Si n’y eust nul, tant fust-il empesché,
Qui ne courust pour voir l’esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde,
Il leur déploye et leur dit: Gens de bien,
Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien?
—Non, dit quelqu’un des plus près regardans.
—Et c’est, dit-il, le diable; oyez-vous bien
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans?
Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle
a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et
elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à
l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait:
ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans
une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille.
Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que
voici: _Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la
poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix
pour l’en chasser_.
_Les menteurs sont les enfants du diable._
Le diable est nommé _le père du mensonge_ dans l’Écriture sainte,
et le mot grec διἁϐολος, d’où dérive le nom du _diable_, signifie
_calomniateur_.
_Envoyer quelqu’un à tous les mille diables._
On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de
voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien
Duplex, et se firent nommer _les mille diables_.
=DIAMANT.=—_C’est un diamant sous le marteau._
Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant
dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire
qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et
particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion
est consignée dans _le Propriétaire des choses_, liv. XVI, ch. 8, où
il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le
marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un
jeune bouc a la faculté de le dissoudre. _Credat judæus Apella._
=DIEU.=—_L’homme propose et Dieu dispose._
C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’autant qu’il
plaît à Dieu; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire
de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent: _Los
dichos en nos, los hechos en dios_; _les dits en nous, les faits en
Dieu_.
Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres
imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver
l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la
Providence. _L’homme dispose sa voie_, dit la Sagesse, _et Dieu conduit
ses pas_; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son
beau sermon pour la fête de l’Épiphanie: «Dieu ne donne aux passions
humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il
leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, _l’homme
s’agite et Dieu le mène_.»
Écoutons Bossuet sur la même matière. «Il n’y a point de hasard,
dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est
qu’un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a
beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins,
l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu; en sorte qu’on
dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet
endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres
démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort
secret qu’il remue.»
_Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture._
La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de
toutes les créatures.—Les Espagnols disent: _Les petits oiseaux des
champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel_. Il y a dans leur proverbe
je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la
pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil,
dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.
_Servir Dieu, c’est régner._
Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne
sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée
d’un père de l’Église, _Servire Deo regnare est_. Il a beaucoup
d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. III):
_Dis te minorem quod geris imperas._
_Dieu donne le froid selon le drap._
Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous
avons pour les supporter.—Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper
l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de
son _Apologie d’Hérodote_, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit
par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, _Dat nivem
sicut lanam_, dont Godeau a fait la paraphrase suivante:
Lorsque la froidure inhumaine
De leur vert ornement dépouille les forêts,
Sous une neige épaisse il couvre les guérets,
Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.
_Dieu vous bénisse!_
Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en
591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir
en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna
des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce
qui introduisit la coutume de dire: _Dieu vous bénisse!_ Mais cette
coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a
existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et
les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie.
Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à
diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou
de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus
curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par
Strada et par d’autres savants.