C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à
un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne
désirer que ce qu’on a.
=DEUIL.=—_Deuil joyeux._
Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver
les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce
que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au
tombeau de sa belle-mère_.
_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._
On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un
secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre
toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment
qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose.
On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute
transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de
bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère
commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre,
et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien
radouci.
=DEVISE.=—_Entendre la devise._
C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une
ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille
villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père
que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur
des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du
seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il
vient lui faire de la part de son maître:
Vous n’entendez point la devise,
Pauvre sotte!
Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et
depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne
se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier
dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous
Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se
prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous
le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les
limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment
du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à
désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins
de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres
choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.
=DIABLE.=—_La beauté du diable._
C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la
figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme
dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il
était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était
au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à
cause de sa rébellion.
_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._
Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts
qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le
diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent
horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter
Luciabel en si grand orgueil.
_Crever l’œil du diable._
Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le
regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous
ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa
troisième églogue:
_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._
Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un
repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements
horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par
des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux
qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent
pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir
de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression
proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par
corruption, _au diable vert_.
Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une
prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du
Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à
ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.
_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._
Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite
quelque perfidie.