Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par

allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de

quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée,

dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage

de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans

leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes

de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés

qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une

éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus

difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la

protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre,

et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale,

ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée

en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.

La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau

de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement

détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en

Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les

journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait

toujours affluer les acheteurs.

=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._

Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le

mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de

François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de

ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la

marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les

avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup

d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin

sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles

IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois

assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces

derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois

crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_

à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper

leurs grandes piques.»

=COLLIER.=—_Être franc du collier._

C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée,

dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la

franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.

=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._

Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après

coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de

son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte

du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur;

aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y

avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur

proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y

put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb,

et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa

pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien

n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point

fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du

Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une

fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.

La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand

artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que

Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.

=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._

N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement

est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme,

car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque

furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme

furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_

(ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la

femme_.

Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira

columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître

l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que

Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité

nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant

violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle

mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où

elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir

qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la

honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en

poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie

supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui,

pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:

_Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._

Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de

cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque

signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle

décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence

du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle

déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour

les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui

devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle

eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une

divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés

qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son

enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées

de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la

Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le

roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime

les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites,

guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son

temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image,

on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive

de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses

_Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de

l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style

des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent

point distinguer la justesse et la clarté.

Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée

abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle

de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe

_Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_.

Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_;

_garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_.

=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._

Proverbe traduit de ce vers latin:

_Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._

Les Grecs avaient le même proverbe.

_Commencement n’est pas fusée._

On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_.

On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans

avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y

a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et

l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet

pas de continuer.

Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à

croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la

fin d’une entreprise.

=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._

Dans le temps des conférences entre les catholiques et les

religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient,

les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même

table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les

uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un

repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où

l’on avait des mets de toute espèce.

Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus

ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des

_missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les

diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines,

abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables,

les traitaient de leur mieux.

Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les

prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses

qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des

Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout

le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils

avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice

où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les

quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois

de mars.

=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._

Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces

vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par

la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe:

_Le bruit pend l’homme_.

On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_.

_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._

On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on

laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à

entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique:

_Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_.

=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._

On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer

à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.

=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._

On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière

commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car

les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.

_Toute comparaison cloche._

Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et

d’incomplet.

_Toute comparaison est odieuse._

On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les

autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand

ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on

établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune

d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre

est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite

à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:

Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison

D’éviter la comparaison.

L’or se peut partager, mais non pas la louange.

Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,

Ne contenterait pas, en semblables desseins,

Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.

=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._

Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de

Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient

croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité

même.

«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la

raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et

tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts

ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie

d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux

réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de

plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même.

Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le

remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.

=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._

Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y

a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à

une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre

l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on

dit encore, _de consulter l’oreiller_.

Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_.

_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._

_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner

un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en

éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont

pas les payeurs_.

Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_.

L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.

=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._

Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins

disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_.

_Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._

=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._

Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien

fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de

petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils

l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation

qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire.

(_Bibliothèque des romans._)

_Faire des contes bleus._

C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de

la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres

qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même

quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue

dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à

Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de

Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme

faisant partie de la _Bibliothèque bleue_.

On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la

couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois

_jaune_.

=COQ.=—_Le coq de la paroisse._

Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme

emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans

un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque

charge, ou par la considération dont il jouit.

_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse,

comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission

de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très

mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement

_ung coq de paroisse_.»

On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un

galant qui courtise toutes les belles du lieu.

_Être comme un coq en pâte._

C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et

d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir

que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression

signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.

=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._

C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un

discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à

l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_,

en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art

poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos

anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire,

_pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment

par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE.

Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant

avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le

sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné

un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a

dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_.

Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont

voici le premier couplet:

Trop parler nuit,

Trop gratter cuit,

Trop manger n’est pas sage.

A barbon gris

Jeune souris.

L’amour est de tout âge.

Enfants d’Paris, quel temps fait-il?

Il pleut là bas, il neige ici.

Pendant la nuit

Tous chats sont gris.

Pour faire route sûre,

Si l’amour va

Cahin-caha,

Ménage ta monture.

=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._

C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un

oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé

des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé

de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en

l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_

est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré

des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de

donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers,

qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte

des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des

coquecigrues_.

Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices

de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:

Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,

Son esprit à cheval sur des coquecigrues.

=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._

C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont

il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de

parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort

à la mode, dont les dames se paraient.

Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un

étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte

de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les

colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne

de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_,

prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple,

parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou

capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis.

Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée

_coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la

guérir.

La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des

Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des

femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas

entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin!

qu’est-ce qu’il a dit?

Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des

galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie

de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de

Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:

Ah! je me vois si haut en cet amour ardent

Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!

=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du

Mont-Saint-Michel?_

Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile

devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper

d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être

dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu

d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois

un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient

toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.

=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._

On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax

le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la

rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines

règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait

consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse

et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans

son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement

desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus

étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme,

et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire

qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées,

au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne

se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de

l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice,

et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune

homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon

salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu

perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu,

tu paieras encore par arrêt du tribunal.»

Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait

réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous

vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun

cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre

accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces

mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait

attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant

pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31],

prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais

corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut

dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_

ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le

proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent

que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire

qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son

Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse

l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet

acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour

signifier des vices héréditaires.»

_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._

Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.

On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur

proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se

battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque

manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les

autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire

sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est

fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi

Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité

en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes

largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que

les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église,

et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet

de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur

rapacité.

=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._

On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI,

marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité

s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans

des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter

dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors

de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce

supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de

lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui

portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_.

De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon,

poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom,

fut cousu dans un sac et jeté à la mer.

Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on

enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le

discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.)

Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs,

composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit

une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le

fils de son mari.

Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression

proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait

_sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste,

allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se

relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la

main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle

ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de

_gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle.

J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on

fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins

d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double

allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_.

_Filer sa corde._

Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme

l’araignée qui travaille à se pendre_.

Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce

proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée

suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_,

avec les vers suivants:

Je ne vis que de saleté,

Je ne me plais que dans l’ordure,

Je suis l’horreur de la nature,

Et fais un ouvrage empesté.

Les dieux, dont je souille l’image

Avec mon seul attouchement,

M’ordonnent, pour mon châtiment,

De me pendre à mon propre ouvrage.

=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._

Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la

connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être

très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce

proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler

latin devant les clercs_.

Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle

point arabe dans la maison d’un Maure_.

_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._

Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de

la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son

origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de

ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents

comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans

le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les

marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements

tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de

citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils

feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à

Paris_, t. II, pag. 21.)

_Se confesser comme les cordeliers de Metz._

Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je

vais rapporter dans tous ses détails.

Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de

cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait

donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce

titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet

de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres

trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait

fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville.

Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des

Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son

côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de

le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la

perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur

ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête

homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit

de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux

un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique,

en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un

chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui

de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M.

de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il

entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis

plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait

mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante.

Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant

ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le

couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à

l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de

Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet

aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à

l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans

attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être

mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les

habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps

ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts,

tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus

seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout

ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par

des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le

complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté,

il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre

en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant

qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il

s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de

donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps

leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent

condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même

chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns

aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier

devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent

sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort

quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une

charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution.

Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se

sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.

=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._

_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._

Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de

ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était

d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois

naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme

une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville,

Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif;

ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_;

mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet

orateur.

=CORNES.=—_Porter des cornes._

Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité

et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et

Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du

dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de

l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et

l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua

exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de

l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers

vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le

remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu

du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons.

Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait

des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son

amphore:

_Tu spem reducis mentibus anxiis,

Viresque, et_ addis cornua pauperi.

Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi:

_Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit.

Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de

cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de

ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des

attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes

à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de

bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand

ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom

d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet

dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même,

des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir

de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le

front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit

la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces

cornes des croissants de feu.

N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages

si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux

ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison

de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui

supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder

même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire,

à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les

Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive

comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants

illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut

même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont

Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12),

où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari.

Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic

voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs

femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les

plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.

Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille.

Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à

notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute

faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour

_lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo

ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui

portes Vulcain enfermé dans une corne?_

Je puis citer encore ce vers d’Ovide:

_Atque maritorum capiti non cornua desunt._

En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de

_becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des

Femmes_ (act. IV, sc. 6):

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu

Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues

des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e

siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps

avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_,

_cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de

_sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure

trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de

nos comédies,

Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.

Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi

lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre

d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement

en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit,

_sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte,

la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à

cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double

tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus

loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa

femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir

les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la

main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un

crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant

à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en

Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il

était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le

bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles

punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez

juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande

partie, des torts des maris?

Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur

l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer

d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_.

_El caracol, por quitar de enojos,

Por los cuernos troco los ojos._

Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la

France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot,

qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans

cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le

bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il

espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.

J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une

vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui

se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à

défaut des paroles que j’ai oubliées:

Celui que le guignon fit naître

Sous le signe ingrat du bélier,

Se tourmente pour mieux connaître

Ce qu’il ferait bien d’oublier.

Eh! qu’espère-t-il que souffrance

D’une ombrageuse vigilance

Qui doit lui prouver qu’il est sot?

Veut-il fuir des chagrins sans bornes?

Qu’il change ses yeux pour des cornes,

A l’exemple de l’escargot.

On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on

le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6):

Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_.

L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement:

«Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius

Cornelius_.»

=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat

des noix._

C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque

chose.

La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que

Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou

_graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les

naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable

espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que

la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim,

elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque

branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le

fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus

facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.

En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à

l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille

par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement

dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.

_Bayer aux corneilles._

S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le

badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état

qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa

respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol

élevé des corneilles.

=CORNETTE.=—_Porter la cornette._

On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque

sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne

désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme

disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des

cornes_.

La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes

très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes

les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les

hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes

descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et

d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher,

les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les

moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique.

Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il

prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens

à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et

les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de

semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante

contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre

de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes

relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand

ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement

leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes

que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais

plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du

carme.»

=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._

C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni

le moyen de résister.

_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes,

une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers

italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_,

célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors,

lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre

de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être,

et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun,

au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse

pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de

la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait.

Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le

fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude

et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des

légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre

de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil,

n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces

corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne

provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint

Adhelme, d’un monastère normand?»

=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._

Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de

fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou

tout simplement _coteaux_.

Ces hommes admirables,

Ces petits délicats, ces vrais amis de tables

Et qu’on en peut nommer les dignes souverains,

Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins;

Et leur goût leur ayant acquis cette science,

Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France.

(DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.)

«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la

quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé

celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.)

«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des

intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA

BRUYÈRE.)

Certain hâbleur à la gueule affamée,

Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,

Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_,

A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

(BOILEAU, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que

Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement

l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il

tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de

Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la

bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité

et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient

les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques

autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce

d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M.

de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les

rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque

se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne

et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent

tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger

que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne,

que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont

pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient

boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay....

M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette

conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des

coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les

trois coteaux_.»

=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus,

que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre

et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à

fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout

lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive

quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_.

_Maigre comme un coucou._

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que

cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il

devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

_Ingrat comme un coucou._

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou,

après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient

quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison

pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit

celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de

sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la

pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux

de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de

la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson

dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant

et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes,

dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation

de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en

fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude,

et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est

beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._

=COUDE.=—_Lever le coude._

C’est-à-dire boire.

On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les

_Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours

où il est bon de _bien plier le coude_.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et

votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes

amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été

placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours

été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés.

Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant

justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse

bienveillante; adorons et buvons!

_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe

qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit

s’attacher les mains_.

=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu

de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans,

portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables

n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_,

prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au

garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans

acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite

après lui.

=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait

courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe,

pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de

Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des

rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il

avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en

recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette

recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres

d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme

_front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation,

trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le

tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit,

afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il

faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis,

quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience,

et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour

devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»

=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera

jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins

une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que

ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit

_rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais

(liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers

aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de

couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus

guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le

sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_

signifie poltron au suprême degré.

Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue,

où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit.

Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé

la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie.

On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point

réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.

=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_

(mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir

ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé

menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au

jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_,

pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes

se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de

Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on

ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé

trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni

moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne;

il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les

membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils

voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux

Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._

C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son

saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler

populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant

le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et

appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont

pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant,

ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_,

bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

_Offre de saint Crépin._

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine

à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle

consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint

Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en

tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la

charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les

offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint

Crépin_, une offre qui ne se réalise point.

=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de

reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit

réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est

aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.

=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter.

Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans

le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer

attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces

instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres

sans crochet_.

=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à

émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui

était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la

croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine,

lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il

veut attirer pour en faire sa proie.

=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées

également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de

l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum

et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX,

v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa

croix.

Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même

chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres

auteurs en offrent plusieurs exemples.

_A dix il faut faire une croix._

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités

ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui

paraît y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de

Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:

Et trois:

Quand nous serons à dix nous ferons une croix.

«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres

romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou

croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire

de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la

perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_).

_Faire une croix à la porte de quelqu’un._

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller

dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers

qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne

daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y

traçant une croix.

_Jouer à croix et à pile._

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est

venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns

de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_,

et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent,

avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des

bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant

sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel

affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance.

Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle

que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles

soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende:

XRISTIANA RELIGIO[34].

Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome

offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui

était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces

signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour

l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les

Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie,

et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et

saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_,

_fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques

autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols

est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs

pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume

de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon.

En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est

l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où

se trouve ce signe du christianisme.

_Jeter une chose à croix et à pile._

C’est abandonner une chose aux chances du hasard.

_N’avoir ni croix ni pile._

C’est n’avoir pas le sou.

=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._

Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième

siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les

saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église

avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des

calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre

dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un

pareil reproche.

=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._

Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des

embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au

propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi

par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux,

coupait ou _taillait les croupières_.

=CRUCHE.=—_C’est une cruche._

C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles

inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour

l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches

destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte,

_vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition,

l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_.

_C’est une cruche sans anse._

C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a

point de prise, _un animal indécrottable_.

_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._

A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on

finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans

une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui

paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau)

_qu’il brise._

On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe,

_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_.

=CUIR.=—_Faire un cuir._

Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues

de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait

burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon,

et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième

épître:

Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages

Occuper les loisirs des laquais et des pages,

Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,

Servir de second tome aux airs du Savoyard!

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui,

gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur

le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il

nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume

extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la

Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la

force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri

remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et

des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est,

dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était

souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_,

laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et

mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un

savetier, comme un faiseur de savates_.

Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années,

dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite;

mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser

que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de

l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que

présentent _écorcher_ et _faire un cuir_.

On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais

les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette

différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une

liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un

_cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_.

_Faire du cuir d’autrui large courroie._

C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos.

Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces

vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:

Faire son preu (profit) d’autruy dommage

Et d’autruy cuir larges correies.

Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon

dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.

=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._

C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne

ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la

cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_,

manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on

pouvait enfoncer le poignard.

_Petite cuisine agrandit la maison._

La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une

maison.

=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._

Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize

ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa

patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se

hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année,

pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put

empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses

noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui

était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un

autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours

bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils

appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression

passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la

fille du maître.

Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas

enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle

cette épigramme latine qui est assez bien tournée:

_Viderat immensos Cujati nata labores_

_Æternum patri promeruisse decus._

_Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_

_Filia: quod potuit corpore fecit opus._

Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il

a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.

=CUL.=—_Être à cul._

C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage

autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient

jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun

d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il

demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de

se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme

on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre

tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.»

Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite

des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais

rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le

diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé

à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé

contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est

acculé.»

_Cul-de-plomb._

Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un

homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé

sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.

_Demeurer entre deux selles le cul à terre._

Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient

aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit

par aucun des deux.

=CULOTTE.=—_Porter la culotte._

On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions,

parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise

son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement

dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en

a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son

époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire

d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme

Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle

se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et

l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin

qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place.

Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître

pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons

des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous

faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher

trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu

l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris.

Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait

qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé

de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans

le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers

parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement:

_Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un

ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles

de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres

Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage

de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres

saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le

droit _de porter culotte_.

Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus

raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé

un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux

n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari.

Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse,

n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne

céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder:

il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison

n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte,

il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison,

et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire

donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et

entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en

présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins,

et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame

Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé

Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a

donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la

culotte_.

Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces

expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les

hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et

où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient

du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction

avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces

faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux

de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et

véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux

que personne les usages et les coutumes de notre nation.

Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé

à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont

été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que

d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du

mari.

_C’est un sans-culotte._

Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être

de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur

antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_,

par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue

dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres

qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_,

c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus

tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont

les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire.

C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les

_partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la

haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier,

la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau

Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails

suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène

Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la

révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de

l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire

la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la

nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en

mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient

comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du

club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le

10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition

contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il

demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation

formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti

populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question

de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la

fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande

serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y

opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit

d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient

Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les

flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela

des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent

comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait

combien ils le rendirent fameux.

=CYGNE.=—_Le chant du cygne._

«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre

merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect

de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et

préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était,

disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et

tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants,

et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse,

plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce

chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient

calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant

leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle

fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus

accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible

des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme

une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur

pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles

valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes

pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur

mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans

d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette

expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.)

D

=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._

Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.

=DADA.=—_C’est son dada._

_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé

par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la

locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser,

dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu

précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens:

_C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie

substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre

la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà,

jambe delà.

=DAME.=

Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise,

quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est

un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient,

prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_,

expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens

que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de

_Patelin_:

_Sainte-Dame!_ comme il barbote!

Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin:

_Notre-Dame!_

Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.

De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_,

usitée dans le langage de la populace.

=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._

C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le

supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion

à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est

beaucoup plus habile que lui.

Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le

pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un

écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier,

laquelle était au-dessus de la première.

=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._

On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où

rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un

prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.

On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la

première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir

d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.

=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote

suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout

lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans

le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur,

le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du

feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien,

répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»

Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant

Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:

Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!

Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die

Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit

le héros, et non pas les auxiliaires_.

_Le danger dissout tous les liens._

Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables

qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste

et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a

plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont

inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet

qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans

consolation.

_Danger passé, saint moqué._

_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé,

promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait

sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt

qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé

d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un

cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en

trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si

nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie.

La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du

liv. IX:

Un passager, pendant l’orage,

Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans:

Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants

N’aurait pas coûté davantage.

Oh! combien le péril enrichirait les dieux,

Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire!

Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère

De ce qu’on a promis aux cieux.

On compte seulement ce qu’on doit à la terre.

Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier;

Il ne se sert jamais d’huissier.

=DANSE.=—_Après la panse, la danse._

Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse

chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la

vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une

manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par

un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de

Salerne:

_Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._

Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.

Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que

lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le

sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on

peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il

est rapporté.

L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans

les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur

appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou

du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur

des canapés.

Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps

ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.

_Donner une danse à quelqu’un._

C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups

qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs

disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des

tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane:

«O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois

fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur

votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne

garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»

Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier

des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une

correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs

ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse

des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc.

Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la

dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi

sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais

l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément

les arrêts de la justice.

=DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse

Fait un métier qui peu avance._

Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les

chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi

facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._

=DARIOLETTE.=

Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour,

parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman

d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi

nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais

M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite

pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une

jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel

et de vérité.

Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon:

En un cas de nécessité

Elle eût été dariolette.

Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur.

Doncq’ la même vertu le dressant au poulet,

De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_.

=DÉ.=—_Le dé en est jeté._

C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi

qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César

prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre

Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu

des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος

=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._

C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il

se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac

surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être

fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient

leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.

=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._

C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend

que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats

portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de

crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte

désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le

poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser

qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font

les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits.

=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._

Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les

hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre,

et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve

sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre

proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit

être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.

=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._

C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être

trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables,

est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a

point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance

poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme

antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens,

ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.

«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre

éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la

dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente

que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car

la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité

m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend

de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur

que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation

injurieuse.»

=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._

Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de

l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de

Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause

des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De

fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres,

sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette

antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé

dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer.

Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations,

lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche

de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle

distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne

pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de

donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de

là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon

régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.

Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile

provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en

grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui

n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait

encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un

fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général

au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la

cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec

tant de magnificence que plus ne se pouvait_.

=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._

On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima

satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de

miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_.

=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._

Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand

on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit

en latin:

_Me mortuo, conflagret humus incendiis._

Que la terre après moi des flammes soit la proie.

Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans,

s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il

agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé

si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne

expression de son féroce égoïsme.

Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_.

=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._

Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires.

Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les

comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre

_cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression

_Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est

servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais

dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une

manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie

de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et

toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir.

Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos

années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la

merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette

erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais

qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?....

Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de

l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un

jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des

félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent

à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie

qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le

patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent

à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et

reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»

(YOUNG.)

«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence

contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en

souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable

banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est

un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges,

si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette

ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est

un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même

étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la

nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain

que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit,

sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent

compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio,

imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux

qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants

de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme

ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et

retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)

Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_

(liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le

rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas

au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns

prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par

nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes,

les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé

par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies

sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est

dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_

qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos

plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace.

Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons

encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans

la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.)

=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._

Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets

qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie

pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop

fréquents déménagements.

=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._

Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses

à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une

application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de

conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin

de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand

on déménage_.

=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._

Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un

soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet

en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux

premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus

graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la

loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient

coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se

donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en

querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui

n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_.

=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._

Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on

pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre.

Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par

Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux

ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie

de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui

demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les

trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir.

Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne

douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il

n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé

de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et

d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit

le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie,

la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle?

ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_,

lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas

attraper deux fois.

=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._

Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour

vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le

bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent

molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette

nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs

savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner

un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à

l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il

publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer

que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle

présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les

chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en

_us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la

formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications

n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à

un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y

avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné

sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son

livre _de Oraculis_.

_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._

C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour

ainsi dire avec le lait.

_Malgré vous et vos dents._

Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie

française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution

originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_

devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent

aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui

reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir,

dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage

habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre

inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que

l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les

dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément

dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque

qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent

contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans

lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.»

L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de

Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse

latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans

le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve

aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui

sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot

qui signifie seigneur, maître.

=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._

C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil

homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée

dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de

la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le

néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de

_dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire.

_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._

On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a

contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en

passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant

la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des

patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait

adorées dans son enfance.

_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se

coucher_.

Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien

dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit

Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou

Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se

soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage.

Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII:

«Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à

votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre

le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et

que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous

vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur

ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient,

que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez

votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre

mort.»

Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui

qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte,

que le den con un maço en la frente._

Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que

trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les

vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur

es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait

dévorer la succession d’un parent encore en vie.

Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage

de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa

faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se

fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses.

Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se

dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques

à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus

que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance

naturelle cela doit appartenir.»

=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._

C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance

populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire

à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le

gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche

de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres

de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement

(liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans

un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à

la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines,

consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une

abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre

heures.»

Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une

compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux

pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les

esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils

s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de

manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux

étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à

l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.

=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._

Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve

sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos

facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un

être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être

absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés,

et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.

Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au

vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à

l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner

mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.

_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._

Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus

cupit pauper est_.

Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami

Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.

On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur

moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.

Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment

d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce

qu’il possède.

C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce

qu’on a.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 38 / 62 题