C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où une
jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait
faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale,
dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur,
celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un
époux dans un temps peu éloigné; et l’on trouve encore au village plus
d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend
secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au
bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à
l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque,
d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a
pris de là occasion de dire qu’une vieille fille _reste pour coiffer
sainte Catherine_, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance
pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de
noces de cette sainte, condition impossible à remplir.
Cette explication, qui ma été communiquée, est bonne à connaître, parce
qu’elle rappelle des faits assez curieux; mais elle me paraît un peu
trop compliquée: en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne
coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme
on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la
patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère
comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir
de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.
Les Anglais disent dans le même sens: _To carry a weeping willow
branch_, _porter la branche du saule pleureur_, soit par allusion à
la romance _du saule_, où gémit une amante délaissée, soit parce que
cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir
d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle _la
nature élégiaque et désolée de la vieille fille_.
=CATHOLIQUE.=—_Catholique à gros grains._
Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les _pater_ marqués
par de gros grains, et passe les _ave_ marqués pour de petits grains,
beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très
usitée du temps de la ligue; et le fanatique Ravaillac, qui assassina
Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le
fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.
=CEINTURE.=—_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._
On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1): _Melius est
nomen bonum quam divitiæ multæ_, _la bonne renommée vaut mieux que
les grandes richesses_; et probablement notre proverbe n’est qu’une
traduction de cette phrase; car, _ceinture_ s’est dit pour impôt,
trésor (_voy._ Ducange, _Zona reginæ_), dans un temps où l’on portait
la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse
n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour
avoir une autre origine que voici.
On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un
usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle,
quand le prêtre prononçait les paroles _Que la paix du Seigneur soit
avec vous!_ La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce
baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame
honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à
faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la
robe à collet renversé et à queue avec _la ceinture dorée_, ordonnance
que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la
main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être
une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de
l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le
témoignage de leur conscience, en disant: _Bonne renommée vaut mieux
que ceinture dorée_.
Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que
lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la
chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à
l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et
de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis
appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont
toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.
=CÉLESTIN.=—_Voilà un plaisant célestin._
Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils
furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton
par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux
priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns
de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine.
Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer
l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur
couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on
transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant
devant l’hôtel du gouverneur de la ville: un jour, le frère chargé d’un
pareil office parut extrêmement gai; ses gestes excitèrent un rire
universel, et le gouverneur s’écria: _Voilà un plaisant célestin!_
Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un
peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les
convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte,
célestin.
Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas
seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec
une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet
en passant.
=CERNOIR.=—_Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir._
C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de
folles dépenses. Les Italiens disent: _Far d’una lancia una spinella_;
_faire d’une lance une épingle_.
L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort
grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois
fort court et fort petit. Le mot _cernoir_, que l’Académie a omis
dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix,
c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.
=CHAMEAU.=—_Rejeter le moucheron et avaler le chameau._
Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes.—Cette
expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24)
où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites: «Malheur
à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur
d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau! _Excolantes culicem et
camelum glutientes._»
Les Italiens disent: _Scrupoleggiare sul galateo e peccare contra
il decalogo_; _être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le
décalogue_.—Le galatée est un traité sur la politesse composé par
Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du
seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut
imprimé en 1560 à Florence sous ce titre: _Galateo, owero de costumi_.
_Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille,
qu’à un riche d’entrer dans le ciel._
Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24).
Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la
substitution d’un _e_ à un _i_ dans l’orthographe du mot hébreu
que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par
_câble_, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent; et ce
qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et
rapporté dans la Talmud[26]: _Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui
font passer un éléphant par le trou d’une aiguille?_
=CHAMPAGNE.=—_Être du régiment de Champagne._
C’est se moquer de l’ordre.—Dans un bal qui fut donné en 1747, au
palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de
Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut
y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se
mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il
répondit: _Je m’en moque_, en se servant d’une expression militaire
que je ne rapporte pas très historiquement; et il ajouta: _Si cela ne
vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de
Champagne_. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un
siége qui était destiné à une autre; invitée à son tour de quitter la
place, elle s’écria fièrement: _Je n’en ferai rien, je suis aussi du
régiment de Champagne_. Le mot fit rire et passa en proverbe.
Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis
à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un deux se présenta
devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui
demanda: Quel est votre nom?—Le marquis de Beaucour, Sire.—Et votre
régiment?—Le régiment de Champagne.—Ah! ah! repartit Frédéric en lui
tournant le dos, _ce régiment où l’on se moque de l’ordre_. Après cela
il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les
autres qui étaient en uniforme et en bottes.
_Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle._
On dit aussi _Regarder en Gatinois_, etc., témoin ces vers d’un poëte
comique:
......Son œil qui toujours dissimule
Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.
Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent
leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la
Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même
que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire
par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport
à Paris, de telle sorte qu’on ne saurait les regarder à la fois de
cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême
divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent: _To look at
once on the ground, and at the north pole star_; _regarder à la fois
vers la terre et vers l’étoile polaire_. Presque tous les peuples
emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner
l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le
modèle. On trouve dans la comédie des _Chevaliers_ par Aristophane
(acte I, sc. 3): _Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche
du côté de la Chalcédoine_, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis
tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville,
étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un
espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide.—Nous
disons aussi: _Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie_.
_Il ne sait pas toutes les foires de Champagne._
Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails
d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il
est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire
à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur
ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un
point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des
Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la
législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments
de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de
Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles
furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une
grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions.
A ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et
l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair;
et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la
connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.
=CHAMPENOIS.=—_Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font
cent bêtes._
«On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air
d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal
revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient
au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce
de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de
cent bêtes; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de
quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête; mais César,
instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau
serait compté pour un mouton et paierait comme tel.»
Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses
occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les
troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour
faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de
leurs aïeux. Mais le dicton paraît antérieur à ce second fait, auquel
il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.
Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté
qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise
leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit,
aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents
éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur
conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal:
_Summos posse viros et magna exempla daturos
Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci._
Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples,
peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des
moutons.
Cette expression _vervecum patria_, _la patrie des moutons_, était
proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux
abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est
à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce
et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que
les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement
réveillé dans les esprits par le nom latin _Campani_ qui leur est
donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des
habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.
=CHANCELIER.=—_Il faut se défier de la messe du chancelier._
Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant
de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants
de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la
messe; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de
personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain
que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à
l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son
contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins
qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée
d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots
voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier
les langues et les auteurs de l’antiquité.
=CHANDELEUR.=—_A la Chandeleur, les grandes douleurs._
Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement
sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de
la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de
chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux
offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux;
ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on
attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux
flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres
à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les
spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants:
_Mira est candelis illis et magna potestas;
Nam tempestates creduntur tollere diras
Accensæ, simul et sedare tonitrua cœli,
Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis
Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc._
(NAOGEORGUS Hospinian, lib. IV _Regni papistici_.)
=CHANDELLE.=—_Devoir à Dieu une belle chandelle._
On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’_elle doit à Dieu une
belle chandelle_, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles
de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection.
Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré
d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs
offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et
cela s’appelait _donner son pesant de cire_. Louis XI se fit remarquer
plusieurs fois par cette dévotion.
Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean
fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui
ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie
roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de
leur ville.
_A chaque saint sa chandelle._
Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou
du mal.
_Donner une chandelle à Dieu et une au diable._
C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés.—Robert
de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec
le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle
dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription
les mots suivants: «Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me
manquer.» Le fait est rapporté par Brantôme.
_La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière._
Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une
belle pensée, savoir: que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont
plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.
_Moucher la chandelle comme le diable sa mère._
C’est en arracher la mèche en voulant la moucher.—Un voleur, surnommé
le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser
sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque
cette pauvre femme se fût jetée dans les bras de son fils, ce scélérat
lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui
cracha au visage, en disant: Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance,
je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice,
et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est
qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée _le Voleur et sa Mère_, a
été l’origine de notre expression proverbiale.
La Mésangère a donné cette autre explication: «Le diable, c’est le
soleil; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est
en décours.» Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée
comme la mère du soleil?
_Il y a des nouvelles à la chandelle._
Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une
chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer
l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est
le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres
présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges
ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices
des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et
même de la présence des anges ou des diables dans sa maison; et les
gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les
monarques dans les comètes, également bien.
_C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle._
On sous entend: _Mais il sait où l’on en vend_; et c’est pour cela
que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, _il n’est
pas bête_, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien
usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle
allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son
_Henri IV_ (part. II, act. 3, sc. 4): _Drinks off candles’ ends for
flap-dragons_; _il avale des bouts de chandelle pour un brûlot_. _Le
flap-dragons_ désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un
verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se
pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier
de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en
guise de mèche.
Il y a en Normandie cet autre dicton: _Il ne mange pas des bouts de
chandelle le vendredi_. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur
l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir.
Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda
de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre; elle
crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet,
à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme
une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais
fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria
piteusement: Ah! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche!—Eh!
qui vous oblige à le faire? répondit le confesseur étonné.—Hélas!
mon père, c’est vous, pour mes péchés.—Moi, madame! vous vous
êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en
expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre
comme le vendredi.
=CHAPE.=—_Se débattre de la chape à l’évêque._
C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le
disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque
qui n’appartient qu’à lui seul; ou, dans un autre sens, c’est contester
pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir
d’intérêt.
Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de
piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes
de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au
successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’âme
du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa
mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale:
_Se débattre_ ou _Disputer de la chape à l’évêque_, _De capâ episcopi
litigare_. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement
pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première
entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la
porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil
de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux.—Cette coutume
avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers
chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour
s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.
_Chercher_ ou _Trouver chape-chute_.
C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou
du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire:
chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de
ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les
suivent.
_Attendre chape-chute_ n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés.
Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.
Messer loup attendait chap-chute à la porte.
(LA FONTAINE, liv. IV, fab. 16.)
_Chut_, _chute_, qu’on a remplacé par _chu_, _chue_, dont on ne se
sert plus guère, est le participe du verbe _choir_; et _chape-chute_
est la même chose que _chape tombée_.
=CHAPEAU.=—_Frère chapeau._
On donnait autrefois le surnom de _frère chapeau_, chez les religieux
mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans
les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon.
Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui
s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire
valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par _frère
chapeau_ un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le
distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne.
Cette dernière acception a été créée par Boileau.
_C’est la plus belle rose de son chapeau._
C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit
aussi: _C’est le plus beau fleuron de sa couronne_.—Le chapeau, chapel
ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à
porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi
le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont
les blanches mains la lui posaient sur la tête.
_Être comme saint Roch en chapeau._
Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est
abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est
fort controversée. Les uns prétendent que le mot _chapeau_ doit y être
écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel.
Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de _Jacques
le fataliste et son maître_: «Te voilà en chirurgiens _comme saint Roch
en chapeaux_;» et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué,
dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le
voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir
pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour
mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique
dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été
peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la
vérité, qu’il en vaut bien trois.
Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou
attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne
peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des
chapeaux cité par Sganarelle.
_Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux._
L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est
nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.
=CHAPELET.=—_Il faut se défier du chapelet du connétable._
Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne
de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la
marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait
tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur
une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.
On disait aussi: _Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral_,
parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en
se curant les dents.
=CHAPITRE.=—_N’avoir pas voix en chapitre._
C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y
avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix
délibérative.—Le _chapitre_, lieu de l’assemblée d’une communauté
religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait _un chapitre_,
_capitulum_, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des
réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi _chapitre_, a introduit
dans notre langue le verbe _chapitrer_.
=CHAPON.=—_Qui chapon mange chapon lui vient._
Le bien vient à ceux qui en ont déjà; l’argent cherche l’argent.
_Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane,
Dantur opes nullis nil nisi divitibus._ (MARTIAL.)
Si tu es pauvre, Emilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne
sont données qu’à ceux qui sont déjà riches.
=CHARBON.=—_Le méchant est comme le charbon._
On sous-entend: s’il ne vous brûle, il vous noircit.
_Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne
se rallume._
Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y
livre encore sous l’influence de l’occasion.
_Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi._
Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon
(ch. 25, v. 22): _Prunas congregare super caput inimici_. Ce que les
pères de l’Église expliquent en ces termes: Celui qui fait du bien à
son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère
divine, représentée par les charbons ardents.
=CHARBONNIER.=—_La foi du charbonnier._
Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane
d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit: Que crois-tu?—Je
crois ce que croit la sainte Église.—Et que croit la sainte
Église?—Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes
ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son
projet. De ce conte est venue, dit-on, l’expression de _la foi du
charbonnier_, pour signifier une foi simple et sans examen.
_Charbonnier est maître chez soi._
François I^{er} s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante,
dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et
accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux.
Le roi demanda à souper et à passer la nuit; mais il fallut attendre le
retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise
qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son
travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut
pas long. A peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert
de pluie, qu’il se fit rendre le siége que le roi occupait, et prit la
place la plus commode en disant: J’agis ainsi sans façon, parce que
c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.
Or, par droit et par raison,
Chacun est maître en sa maison.
François I^{er} applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette
de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier
se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince
eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien! soit, répondit
notre homme; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les
approuvez vous aussi? Je vous crois fort honnête homme, et je pense
que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en
vaut bien un autre, mangeons-le; et que le _grand nez_[28] n’en sache
rien. François I^{er} promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur
des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant
rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu; il lui
paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit
la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de
Blaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe _Charbonnier est maître
chez soi_, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se
servit.
=CHARITÉ.=—_Charité bien ordonnée commence par soi-même._
_Prima sibi charitas._ Les Polonais expriment ainsi la même pensée:
_Kazdi ma rence do siebie_, _chacun porte les mains tournées vers soi_.
On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une
décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat
aux prêtres, _Le prêtre baptise son enfant le premier_, ce qui se dit
encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.
Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins
plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique
ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite;
mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne: c’est
qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des
lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.
_Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison_, dit un
autre proverbe.
=CHARYBDE.=—_Tomber de Charybde en Scylla._
D’un péril en un autre.—De mal en pis.—Un ancien journal, _La feuille
villageoise_, a donné l’explication suivante: «Les tremblements de
terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette
de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui
attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit
de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde
est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie
au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans
lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet
pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord; Scylla est un
rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des
cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir
de loin; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en
voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de
l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il
ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme
que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, _Tomber de
Charybde en Scylla_.»
On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens; cependant
il n’est consigné dans aucun de leurs écrits; et il se trouve pour la
première fois dans l’_Alexandréide_, poëme en vers latins de Philippe
Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre V, vers
299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre:
..........._Nescis, heu! perdite, nescis
Quem fugias: hostes incurris, dum fugis hostem;
Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim._
Les Espagnols disent: _Escape del trueno y di en el relampago_,
proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers:
En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.
Quoique les mots _tonnerre_ et _foudre_ dans l’usage commun se prennent
assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une
différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler
exactement. Le _tonnerre_ est le bruit ou l’explosion, et la _foudre_
est le feu ou le coup de l’électricité.
=CHAT.=—_Acheter chat en poche._
C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de
dupe.—L’auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie_
prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie
ainsi: _Acheter chat’en poche_, ce qui signifie au propre, suivant
lui, _Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter_. Mais son
interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un
bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de
gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve
en est dans cet autre dicton qui a la même signification, _Acheter le
chat pour le lièvre_.—Montaigne a dit (liv. III, ch. 5), _Acheter chat
en sac_.
_Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds._
Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une
personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations
embarrassantes.—«Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent
ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut
et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr
qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où
ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer; mais la crainte dont ils
sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs
entrailles sont poussées en haut; ils allongent en même temps la tête
et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les
retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier.
Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de
figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux vent faire un
demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve
presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne
ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de
peur confus et aveugle.» (_Mémoires de l’Académie des Sciences_, an
1700, p. 156.)
_Chat échaudé craint l’eau froide._
Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a
l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats
prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils
sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais
contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie.—On dit
aussi: _Chat échaudé ne revient pas en cuisine._
_Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde._
(Proverbe arabe.)
_Tranquillas etiam naufragus horret aquas._ (OVIDE.)
Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.
_Qui naquit chat court après les souris._
C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent
leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de
l’éducation.—Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La
Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui,
oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal
pour le dévorer.
Ce proverbe est très usité en Italie, _chi gata nasce sorice piglia_;
et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je
rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et
Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions
philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci: _L’art
l’emporte-t-il sur la nature?_ Dante se prononça pour l’affirmative, et
il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les
pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du
soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au
fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes
se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute
recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par
l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction,
Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il
y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa
tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là
gain de cause à Cecco.
Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la
nature sur l’art, dans un vers de sa _Divina comedia_, où il dit que
la nature est _la fille de Dieu_, tandis que l’art n’en est que _le
petit-fils_.
_C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat._
Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose
impossible.
_Propre comme une écuelle à chat._
Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence
qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à
force de la lécher; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle
ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit
très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque,
qu’_Elle est propre comme une écuelle à chat_.
_Appeler un chat un chat._
C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom.—On connaît ce vers de
Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf
qu’il renferme:
J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.
Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé
l’_Ame damnée_. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et
si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement _c’est un
Rolet_, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que
Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon,
ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents
livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt
du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille
livres de réparation civile et à d’autres amendes.
Les Grecs disaient: _Appeler une figue une figue et un bateau un
bateau_, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase: «Nous sommes
simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et _appelons les figues figues_.»
(Pantagr., liv. IV, ch. 54.)
Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le
mot bateau par le mot _hoyau_: _Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare_.
_Emporter le chat._
C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux
acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que
dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont
attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule
conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé
qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour
qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui,
emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans
la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le
second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une
jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes
grâces en lui faisant l’envoi d’un chat, Je crois qu’il doit être
expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat
s’entend ici d’un animal; il désigne proprement une monnaie du même nom
qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le
Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot _Chatus_,
et rapporte cette phrase d’une charte de 1459: _Confessus est recepisse
in chatis et aliâ monetâ..._ Il avoua avoir reçu en chats et autre
monnaie... Ainsi _Emporter le chat_ c’est emporter l’argent, s’en aller
sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.
_Payer en chats et en rats._
Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait
cours autrefois. _Payer en chats_ pourrait donc signifier payer en
espèces sonnantes; mais en ajoutant _et en rats_, on fait entendre
qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg,
et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort
mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie
payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette
signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très
moderne.
_La nuit tous chats sont gris._
La nuit, il est facile de se méprendre; ou, dans un sens particulier
qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue,
pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, _Hélène n’a aucun
avantage sur Hécube_, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient
d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes:
_Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres_; _quand la lampe
est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre_. Plutarque
rapporte, dans son traité _Des préceptes du mariage_, qu’une belle
et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour
l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de
la part de ce roi.
_Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers._
Il ne faut pas conclure du particulier au général; il ne faut pas
imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus.—Ce
proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne
femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait
regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers,
mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se
rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce
œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières,
de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les
enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour
en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs
villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté
était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer _un sac
rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté_. Elle ne fut abolie
qu’au commencement du règne de Louis XIV.
=CHAUSSES.=—_Va te promener, tu auras des chausses._
Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29]
devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux
statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques
jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur
supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des
inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant
cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils
allaient à la campagne, et de là vint le dicton, _Va te promener, tu
auras des chausses_, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un
importun.
_Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses
chausses._
Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause
de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son _Gargantua_,
qu’_ils déjeunaient de bâiller_, parce qu’on bâille beaucoup quand on a
le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements,
veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les
aliments dont il a besoin.
On dit aussi: _Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du
pain_.
=CHAUSSURE.=—_Cordonnier, borne-toi à la chaussure._
Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards
du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les
observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y
signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le
peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le
succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer
la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit: _Cordonnier, borne-toi à
la chaussure_.
Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une
tragédie et la lui avait dédiée: _Maître André, faites des perruques_.
Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un
mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui
du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté,
qui avait la bonté de le permettre; mais naturellement indiscret, il
poussa la témérité jusqu’à s’écrier: Au fait, Sire, nous n’avons point
de marine.—Et Vernet donc? répliqua le monarque.
=CHEMIN.=—_Qui trop se hâte reste en chemin._
Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas
agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton
l’ancien avait coutume de dire: _Sat cito, si sat bene_; _assez tôt,
si assez bien_. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, _hâte-toi
lentement_, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Erasme
appelait le roi des adages.
Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans
l’étude; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on
ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.
_A chemin battu il ne croît point d’herbe._
Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent
il n’y point de gain à faire.
_Tout chemin mène à Rome._
Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir
au but qu’on se propose. La Fontaine (liv. XII, fable 27) a fait une
application plaisante de ce proverbe à la canonisation.
_Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres._
Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre; car les
pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.
_Aller par quatre chemins._
Expression qui a été quelquefois employée pour dire: aller sans savoir
où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce
qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave.
On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des
Quatre-Chemins, _Compitam quatuor viarum_, parce qu’elle aboutissait
à quatre chemins, et on prononçait cette formule: Qu’il soit libre,
et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas
de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour
en trouver une où l’on voulût le recevoir.—Cette expression n’est
plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir
qui manque de franchise. _Il ne faut pas aller par quatre chemins_,
c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.
=CHEMINÉE.=—_Il faut faire une croix à la cheminée._
C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu,
particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui
n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les
Italiens disent qu’_il faut faire une croix avec un charbon blanc_,
_Segnare col carbon bianco_, pour faire ressortir la rareté du fait par
la rareté du signe.
L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, _Mettre la croye
à la cheminée_, et que ce mot _croye_, qui signifie _craie_, a été
remplacé, dans la suite, par le mot _croix_. Mais il semble que nos
dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils
étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il
en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie,
donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des
traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la
fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à
l’expression latine, _Dies albo notanda lapillo_, _jour digne d’être
marqué par une pierre blanche_. Ce qui est une allusion à l’usage
pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux
par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.
_Se chauffer à la cheminée du roi Réné._
C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore: _Se chauffer aux
dépens du bon Dieu_.—Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne
de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où
il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses
enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de
bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits
abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place
au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna
lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, _Se chauffer à la
cheminée du roi Réné_.
=CHEMISE.=—_Que ta chemise ne sache ta guise._
C’est-à-dire ta façon de penser.—Le sénateur Q. Metellus le
Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à
quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux
qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville
de Contébrie en Espagne: _Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais
à l’instant ma tunique_.—La tunique était un vêtement de laine sans
manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.
_La chemise est plus proche que le pourpoint._
Les Latins disaient: _Tunica pallio propior est_, la tunique est
plus proche que le manteau; et les Grecs: _Le genou est plus proche
que la jambe_. Nous disons encore: _La peau est plus proche que
la chemise_.—Ces proverbes signifient que les droits à notre
bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que
nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles
de nos parents et amis.—Le pourpoint était un vêtement d’homme qui
couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines.
Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement
qu’ils appellent _rebonde_.
=CHERTÉ.=—_Cherté foisonne._
Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en
dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout
en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient
quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent
pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les
spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (_Hist. de
l’église_, liv. II) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu
baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette;
et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire: «La nature donne
les vivres et les hommes font la famine.»
=CHEVAL.=—_L’œil du maître engraisse le cheval._
Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses
affaires.—Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre:
_Comment il faut nourrir les enfants_ (ch. 27), et il le donne comme
une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle
était la chose qui engraissait le plus un cheval.
_Le cheval du père Canaye._
Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais
cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très
facile à gouverner, _equus mitis et mansuetus_, comme on le voit
dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré
dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de _Conversation
du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye_. Les vers suivants,
extraits de l’_Anglomane_, comédie de Saurin, offrent l’application et
l’explication de cette locution proverbiale:
Il vous faut un cheval comme au père Canaye,
Un doux et paisible animal
Qui plus que son maître soit sage,
Et qui ne songe point à mal,
Tandis que votre esprit dans la lune voyage.
_A cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche._
Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent
et ne point chercher à le déprécier. _Non oportet equi dentes inspicere
donati_; _il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné_.
_Il n’est si bon cheval qui ne bronche._
Les plus habiles sont sujets à se tromper.—On raconte qu’un membre du
parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre
comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré
par ce parlement, et qu’il lui fut répondu: _Passe pour un cheval; mais
toute l’écurie!_...
Les Italiens disent: _Erra il prete a l’altare_, _le prêtre se trompe à
l’autel_. Nous disons encore: _Il n’est si bon qui ne faille_.
_Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval._
C’est une chose qui ne se trouve point facilement.—Le vieux Géronte
s’écrie dans les _Fourberies de Scapin_ (acte II, sc. 2): «Croit-il,
le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un
cheval?» Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition
d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme
un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende
rapportée sous le proverbe: _Il ne faut pas mépriser les petites
choses._
Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me
paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner:
_Copia nummorum ferro non pendet equino._
_Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la
bride._
Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement,
et qu’on peut la faire cesser sans retard; ou, dans un autre sens, il
fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que
celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour
en faciliter et en assurer le succès.—On se sert particulièrement de
ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire
une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse
à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui.—Montaigne a dit
(liv. III, ch. 3): «_Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la
bride_. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession.»
_C’est un bon cheval de trompette._
Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens
disent: _E una cornacchia di campanile_, _c’est une corneille de
clocher_. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.
_Parler à cheval à quelqu’un._
C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et
dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.
_C’est son grand cheval de bataille._
C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une
discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son
_grand cheval de bataille_.
_Monter sur ses grands chevaux._
Parler avec hauteur et emportement.—Les chevaliers avaient des
chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers,
appelés _dextriers_ ou _destriers_, parce que les écuyers chargés de
les conduire les tenaient à leur _dextre_ ou droite, étaient d’une
taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils
étaient amenés à leurs maîtres, qui _montaient_ alors _sur leurs grands
chevaux_, _sur leurs grands chevaux de bataille_, pour se lancer dans
la mêlée.
=CHÈVRE.=—_Ménager la chèvre et le chou._
C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients
contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on
propose aux enfants pour exercer leur sagacité: Un batelier doit passer
en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre
et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le
chou à la dent de la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne? Voici
la solution de ce problème: il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le
chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le
chou.
La locution _Ménager la chèvre et le chou_ s’applique d’ordinaire en
mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui
court tant de gens qui ne _ménagent la chèvre et le chou_ que dans
l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche! comme dit
très bien M. A. A. Monteil.
_Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute._
Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne
pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour
imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel
est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois; mais le sens actuel est
que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se
trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi
un changement. Dans plusieurs éditions du _Dictionnaire de l’Académie_,
il était énoncé ainsi: _Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y
broute_; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé
par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le
regarde comme une périssologie.
_Il aimerait une chèvre coiffée._
Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend
de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi
hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le
_Lévitique_ (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, _Que les
bêtes usent de la raison_ (ch. 17), et dans un chapitre des _Mémoires
d’Artagan_, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes
de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée
d’ornements de poupée.
Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de
Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.
On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par
Voltaire, et qui commence par ce vers:
Charmantes filles de Mendès, etc.
_On n’a jamais vu chèvre morte de faim._
La chèvre trouve à vivre partout; elle broute également les plantes
de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés
d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a
de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les
aliments et de manger de tout.
_Prendre la chèvre._
«La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde...
L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses
actions; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle
saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par
caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité
bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes,
tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la
rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels.» Quelqu’un qui
courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé
de se donner une agitation extraordinaire, et il éprouverait en même
temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression,
_Prendre la chèvre_, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.
Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la
_cabre_ ou de la _chèvre_, espèce de trépied de bois que les joueurs
renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas,
et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait
mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour
reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le _cabrier_
ou _chevrier_, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou
de _prendre la chèvre_, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse
de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et
de poursuivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient,
court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente
l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques
mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.
Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois
le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait
oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux _auxquels
s’esbattait_ le jeune Gargantua, _après s’estre lavé les mains de vin
frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc_.
_Les chèvres de Blois._
Ce sobriquet, rapporté par Guill. Crétin (page 176), fut autrefois
donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, _elles étaient
toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies
chèvres coiffées_.
Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités
opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait
se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.
=CHEVRIER.=—_Les chevriers de Nîmes._
Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande
aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là
le sobriquet de _Cabriers ou Chevriers de Nîmes_.
On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect
humain: _Il fait parler de lui comme le chevrier de Nîmes_. Ce qui
vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut
mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.
=CHIEN.=—_Chien qui aboie ne mord pas._
C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui
est le plus à craindre.—Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous
apprend qu’il était usité chez les Bactriens. _Apud Bactryanos vulgo
usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere._—Les Turcs
disent: _Le chien aboie, mais la caravane passe_.
_Un chien regarde bien un évêque._
On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.
Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand
on fixe les yeux sur lui, signifie en développement: Êtes-vous donc un
objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre
présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut
regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous? Quant
au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton,
il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui
aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un
pape; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu:
c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun
chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon,
le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander
l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.
_C’est le chien de Jean de Nivelle,
Il s’enfuit quand on l’appelle._
Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer
entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses
deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre
où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi.
Ni l’un ni l’autre n’obéirent; leur père, irrité, les déshérita en
les traitant de _chiens_.—Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean
de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son
père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour
comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait
de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de _chien_, à cause de
l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.
Telle est l’explication généralement adoptée; en voici une autre
moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autrefois sur le
haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle,
qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures,
représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître
à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on
disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était _comme
les heures de Jean de Nivelle_. Le peuple, qui abrége volontiers les
termes, même aux dépens du sens, supprima les _heures_, en attribuant
le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle; et plus tard,
probablement à l’époque où l’on traita de _chien_ le seigneur du même
nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.
La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien,
lorsqu’il a dit:
Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement.
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le chien de Jean de Nivelle.
Les Italiens disent: _Far come il can d’Arlotto che chiamato se
la batte_; _faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on
l’appelle_. Ici le mot _chien_ désigne l’animal de ce nom.
_Jamais bon chien n’aboie à faux._
Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou
à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans
effet.
_Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien._
Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne
langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius:
_Nid rhaid dangos diriaid i gwn_.—Le chien est doué d’un instinct
merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes
capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux
vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes.
Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les
apercevoir. De là ce proverbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin
de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.
_Bon chien chasse de race._
Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de
leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne
et en mauvaise part; appliqué à une femme, il se prend toujours en
mauvaise part.
_Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage._
On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre
quelqu’un.
_Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée._
Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.
_Battre le chien devant le lion._
C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand,
pour une faute que l’un et l’autre ont commise. _Ma fille_, disent les
Turcs, _c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne._
_Entre chien et loup._
Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρῶτη υπ̓ Αμφιλυκη des
Grecs (_à la première heure autour du loup_), est fort ancienne en
France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du VII^e
siècle, _Infra horam vespertinam_, INTER CANEM ET LUPUM. Elle s’emploie
pour dire: à l’heure du crépuscule du soir, _lorsque n’étant plus jour
il n’est pas encore nuit_; _sideribus dubiis_. Mais ce n’est point
par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les
objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre,
par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme
l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces
deux vers de Baïf:
Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger
Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.
L’expression _Entre chien et loup_ désigne proprement l’intervalle qui
sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le
moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder
à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers,
de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute
du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois; et de
là vient sans doute qu’on ne peut dire _Entre loup et chien_, comme on
dit _Entre chien et loup_, car l’ordre des faits serait interverti.
On trouve dans des lettres de rémission de 1409: «A l’heure tarde,
_quæ vulgariter vocatur_ INTER CANEM ET LUPUM, _à l’heure d’encour_
(entour) _chien et leu_.» Madame de Sévigné a employé substantivement
l’expression _Entre chien et loup_, pour signifier des idées douteuses
ou obscures. On lit dans sa 802^e lettre à madame de Grignan: «Il me
semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du
moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi,
j’essaie d’éclaircir mes _entre chiens et loups_, autant qu’il m’est
possible.»
_Leurs chiens ne chassent point ensemble._
Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y
conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses
ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui
leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie
en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.
_Les chiens d’Orléans._
Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que
les Orléanais furent appelés _chiens_, pour être demeurés tranquilles
spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux
écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont
les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de
saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la
sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche
silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre
le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, _Canes muti non
valentes latrare_... _chiens muets qui ne savent pas aboyer_. Mais
Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, pense que ce sobriquet fut
donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos
rois.
_Il n’est chasse que de vieux chiens._
Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier
dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est,
qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que
les vieillards, à cause de leur expérience.
Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez
singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un
de ses sermons: Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un
ancien. _Il n’est chasse que de vieux chiens_; _il n’est châsse que
de vieux saints._—Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de
certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme,
et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de
l’_Ecclésiastique_ (ch. 13, v. 22): _Quæ communicatio sancto homini ad
canem?_ _quel rapport a le saint avec le chien?_
_D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours,
Pour un plaisir mille doulours._
Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français
devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la
vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de
leurs occupations et de leurs goûts.
_Rompre les chiens._
Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient,
leur faire quitter ce qu’ils chassaient; au figuré, c’est interrompre
des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des
auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.
=CHOSE.=—_Il ne faut pas mépriser les petites choses._
Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un
jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer
de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita
cet apôtre à le ramasser; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre
trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa
modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de
forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de
fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des
cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade.
Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises
l’une après l’autre. Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa
de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les
mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu,
qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers
lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur: «Pierre, tu n’as
pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu
t’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été
privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens
maintenant le tort que tu as eu: souviens toi donc qu’il ne faut jamais
mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants
résultats.»—_Celui qui méprise les petites choses_, dit un autre
proverbe, _n’en aura jamais de grandes_.
_Il ne faut pas négliger les petites choses._
«Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme
Richard: faute d’un clou, le fer du cheval se perd; faute du fer, on
perd le cheval; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu,
parce que l’ennemi l’atteint et le tue: le tout pour n’avoir pas fait
attention à un clou de fer de cheval.»
Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des
menus détails les empêche presque toujours de réussir. _Qui spernit
modica paulatim decidet_ (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), _qui ne fait
pas attention aux petites choses, tombera peu à peu_.
L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la
vertu.
=CHOU.=—_Envoyer quelqu’un planter ses choux._
C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie
prétend que Dioclétien donna lieu à cette expression proverbiale
lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa
patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant
venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux
supérieurement plantés de ses mains, en disant: «Voilà mes nouveaux
sujets: ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles; je ne
veux pas les échanger contre d’autres.»
_Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris._
Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque
entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des
autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous
quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour
signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.
_Arrive qui plante, ce sont des choux._
Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier,
s’employa primitivement pour dire qu’on n’attachait point d’importance
à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne
s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de
faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver; et le dernier
membre de la phrase est presque toujours supprimé.
_Il s’y entend comme à ramer des choux._
C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre
connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir
des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche
en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce
qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur; mais on ne rame point les
choux.
=CHOUETTE.=—_Larron comme une chouette._
La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le
petit choucas, que les Latins nommaient _monedula_, parce que cet
oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et
d’or qu’il peut trouver. _Monedula_, dit Vossius, _quasi monetula
a surripiendis monetis_.—On dit aussi: _Larron comme une pie_, et
l’histoire de la pie voleuse est bien connue.
_Faire la chouette._
C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.
_Être la chouette d’une société._
C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.
Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée.
Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de
jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de
feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de
paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une
chouette qu’il a avec lui. A ce cri, les oiseaux irrités accourent
pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour.
Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive
comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se
posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de
découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs
pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la
ruse.—Le mot _pipée_ est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod,
du _pippis_ des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite
aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a
pris, afin d’attirer les autres.
=CHRÊME.=—_Être du bon chrême._
C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont
l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve
dans _les XV joyes de Mariage_ (p. 64, éd. de 1726): «Le bonhomme est
de la bonne foy et _du bon cresme_.»
=CHUTE.=—_De grande montée, grande chute._
Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante: _E summo retro
volvi suevit_, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever
sa chute; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme
profond.
......._Tolluntur in altum
Ut lapsu graviore ruant._ (CLAUDIEN.)
Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré
de l’histoire naturelle: _De gran subida gran cayda: por su mal nacen
las alas a la hormida_; _de grande montée, grande chute: pour son mal
naissent les ailes à la fourmi_.
Nous disons encore: _Qui saute le plus haut, descend le plus bas_.—Les
Italiens disent: _A cader va chi troppo in alto sale_; _c’est se
précipiter que de s’élancer trop haut_.
=CIMETIÈRE.=—_Il a de l’esprit, il a couché au cimetière._
_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait:
c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que
des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme
vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient
des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants
du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence
remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des
croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta
l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires,
à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y
opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains
adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés
près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres
pays.
=CIRE.=—_Comme de cire._
On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont
égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_
ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces
deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver
quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que
les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même
moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend
dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression
tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui
vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va
comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_.
_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à
propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de
cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de
Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.)
Tels dons étaient pour des dieux,
Pour des rois voulais-je dire.
L’un et l’autre y vient de cire.
Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)
_Cela va de cire._
Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela
va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va
à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière
molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication
généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable,
d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme
_sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un
pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela
va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa
va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un
seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a
toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne
peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.
=CLAUDE.=—_Être bien Claude._
L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on
applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de
maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction.
Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et
Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature,
disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il
est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva
souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie.
Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita
un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de
l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à
propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères
conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si
extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans
sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite
à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes
publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature,
et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les
mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une
des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui
l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en
citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup
à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.
=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._
C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été
littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en
déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le
tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse
de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles,
pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa
représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est
de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était
là présent.» (Monstrelet.)
=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._
Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant,
_mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y
avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant
à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors
réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et
en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium
clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait
la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains
passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne
savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès
que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_,
le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué
légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.
_Faire un pas de clerc._
C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On
disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_.
_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._
Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais
latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.
Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher
beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une
profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère
dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs
gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les
gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde
se console de leur supériorité.
Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et
développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original
et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours
d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur,
et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître
panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il
n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout
cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait
absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de
son maître.
L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un
excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_.
=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._
C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en
suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps
agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande
beaucoup de préparatifs.
_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._
Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé
beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche,
lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il
trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien
est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le
désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire
dont ils croyaient le succès assuré.
On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas
réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie
d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la
grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.
_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._
On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une
des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être
alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une
cloche n’entend qu’un son_.
_Gentilshommes de la cloche._
On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins,
à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse
dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême,
Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La
Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette
dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de
ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.
_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._
Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que
d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des
autres.
Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un
religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se
trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite
campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches
du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._
On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle
ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui
et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu
son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais,
ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne
devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le
curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir
seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et
j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez
ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne
songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne
le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux
arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin
qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant
décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les
cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand
elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs
et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends
ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt
après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de
maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle
alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant
le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit
qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les
fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient:
_Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de
l’intelligence.
J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième
sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de
Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à
Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les
chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.
=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._
Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième
Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum,
ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un
ancien amour, comme un clou chasse l’autre_.
_River le clou à quelqu’un._
C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée
des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour
empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent
cette expression dans ce sens (Le Duchat).
=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._
Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale
dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui
m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_;
2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce
pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.
1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère.
Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte
qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé
en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu
particulièrement.
Ce pays a nom Cokaigne,
Qui plus i dort, plus i gaigne.
Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les
chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de
saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables
dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où
l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont
un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin
blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds,
etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre,
parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu
farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré,
on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs
engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux,
c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de
Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant
plus que vingt ans.
Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un
trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour
trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des
poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur
comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge:
«Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de
forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant
à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues,
roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux
délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin
capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux
de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée
toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les
arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des
intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives
braisés.»
Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit
les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les
torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche
des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce
qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes
de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un
fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande
cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en
prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées
bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes
rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui
se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»
On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée
le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la
traduction de M. Hubert.
2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du
mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait
à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait
trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a
donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé
par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première
Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres
muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un
séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants,
où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce
pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et
_Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_.
Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de
_gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays
de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_.
Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une
petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable,
le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon
marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_.
Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent
sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est
du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le
nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq
en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du
languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer
que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur
sagacité ordinaire.
L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle
_Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre
et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans
des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il
est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent
l’abondance et la bonne chère.
On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à
l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble
confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo,
qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du
dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais,
fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on
y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays
était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de
son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un
pays riche et très fertile.
«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par
le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant
besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était
constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les
vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir
chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés
par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de
François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le
riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»
3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car
elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le
mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la
source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou
_Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_.
Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes,
en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_,
olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam,
desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a
rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos
pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_,
vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus
hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores
erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam,
in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm.
anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)
Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de
peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le
modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_.
Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire
Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes
et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une
contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes,
et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu
un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de
Cocagne_.
_Vi si legano le viti con le salciccis._
Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_,
qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là,
disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre
dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec
une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.
Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en
parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos
coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_.
Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_.
=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._
Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque
voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de
mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre
cœur, si nous savions bien l’y chercher.
Ce proverbe est une pensée de Confucius.
_Avoir le cœur gros._
Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques
ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression
proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples
rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de
quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très
volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas
manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de
Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi
d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de
Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à
Cologne, le 3 juillet 1645.
_Apprendre par cœur._
On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots
_recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin
_recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par
cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique,
vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte.
La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.
_Faire quelque chose de grand cœur._
C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand
cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui
se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui
agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il
n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur
généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_,
_faire quelque chose de grand cœur_.
_Avoir le cœur à la bouche._
S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des
Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un
gosier.
_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._
C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le
siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons
avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.
_Avoir un cœur de citrouille._
Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne
qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages
des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine
employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_,
_avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se
trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les
Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_.
On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné
un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de
citrouille fricassée dans de la neige_.
=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._
Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de
commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont
la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient
moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.
_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un
coffre._
Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait
beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois
expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort
drôles, fort joyeures et fort bizarres.
L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une
époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments
de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et
orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets
représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire
dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.
_Piquer le coffre._
A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres
pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette
expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre
assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.
_Mourir sur le coffre._
C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au
service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la
fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_:
Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,
Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître.
Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame
de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses
adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être
on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma
parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.»
=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._
Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par
chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du
bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée,
et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore
faire usage.
=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._