Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une
progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises.
Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une
échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et
redescendent de l’autre sur la terre.
_Le bien lui vient en dormant._
Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire.
On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé
un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite:
«Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui
est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant.» Mais
ce proverbe était en usage chez les anciens; il se trouve dans les
apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière
_Verrine_ de Cicéron: _Non idem mihi licet quod iis qui nobili
genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus
deferuntur._ _Je n’ai pas le même privilége que ces nobles, à qui
toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant._ C’est une
allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière,
se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.
Élien (liv. II, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare
dans tous les siéges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre
endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On
ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce
tableau.
_On trouve plutôt le mal que le bien._
On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite; on trouve le mal
sans le chercher.
_Il faut faire le bien pour lui-même._
C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que
le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il
doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.
=BIENFAIT.=—_Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait._
Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est
Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à
l’un et à l’autre: «On n’a jamais vu de bienfait parvenir à l’extrême
vieillesse.»—Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers
dont voici la traduction:
Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.
_Un bienfait n’est jamais perdu._
Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui
l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur.
Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour
graver ce proverbe dans la mémoire.
Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée
d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la
cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle
béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis,
afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils
pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer;
mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver
qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait
fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait
fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis
d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à
l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment
apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à
tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit:
Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un
jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et
qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors
de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de
lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour
cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied
est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable.
Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les
hommes se souviennent _qu’un bienfait n’est jamais perdu_.
_On s’attache par ses bienfaits._
C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la
récompense de bien faire soit d’aimer.
=BIGOT.=
Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie
dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette
cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant
les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds
de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de
ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit
le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que
le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que
Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria
dans sa langue: _Nese by Goth!_ _non par Dieu!_ et que de là vient
le nom de _bigot_, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient
souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux
ainsi qu’aux faux dévots.
=BILLET.=—_Billet à La Châtre._
Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de
Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une
séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put
penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait
le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à
regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se
rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa
maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester
fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil
acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités,
elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments
celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en
jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul
instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle
manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria
plusieurs fois: _Ah! le bon billet qu’a La Châtre!_ Saillie plaisante
qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur
laquelle il ne faut pas compter.
=BISCORNU.=—_Raisonnement biscornu._
C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux,
baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé
de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de
milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre
lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut
donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être
rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le
pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne
école on nommait _argument cornu_, à cause de sa force, un bon dilemme
qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs,
on nomma aussi _argument_ ou _raisonnement biscornu_, c’est-à-dire
doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir
d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette
manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense
dans l’article consacré au proverbe, _De mauvais corbeau mauvais œuf_.
=BISCUIT.=—_S’embarquer sans biscuit._
Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige.
Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après
s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la
traversée.
=BISQUE.=—_Prendre bien sa bisque._
Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se _mettre
en mesure_, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de
_Biscaye_, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre
la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du
temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais _Prendre
bien sa bisque_ se dit généralement dans le sens de profiter habilement
de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où
l’on appelle _bisque_ un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit
d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.
_Donner quinze et bisque à quelqu’un._
C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de
lui faire un double avantage.
=BISSESTRE.=—_Porter bissestre._
_Bissestre_ ou _bissêtre_ se dit pour malheur, comme dans ces vers de
Molière (_l’Étourdi_, acte V, sc. 7):
Il va nous faire encor quelque nouveau _bissêtre_.
C’est une altération de _bissexte_, qui s’est employé dans le même
sens, parce que le _bissexte_, ou le jour qu’on ajoute au mois de
février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux,
par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici
l’origine de ce mot.
Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère
chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on
calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours,
plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées
ne seraient employées qu’après qu’elles auraient formé un jour entier.
Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre
ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas; et comme
le 24 février était appelé, chez les Romains, _sextus ante calendas
martii_, _le sixième avant les calendes de mars_, il joignit à cette
dénomination celle de _bis-sextus_, _deux fois sixième_ ou _bissexte_.
=BLANC.=—_Il n’est pas blanc._
C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante,
dangereuse.
Les Latins disaient, d’après les Grecs: _Quem fortuna nigrum pinxerit
hunc non universum ævum candidum reddere poterit._ _Celui que la
fortune a peint en noir ne sera jamais blanc._ Ce proverbe, qui,
suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages
par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement
donné lieu à notre dicton.
Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un
sens de louange: _Avoir un visage blanc_, et dans un sens de reproche:
_Avoir un visage noir_. Le dervis qui consacra la nouvelle milice
des janissaires (_yenni cheri_ ou _nouveaux soldats_), leur donna
sa bénédiction en ces termes: «Puisse votre valeur être toujours
brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux! puisse votre
lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque
part que vous alliez, puissiez-vous en revenir _avec un visage blanc_!»
=BLANQUE.=—_Hasard à la blanque._
La _blanque_ était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie
qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait _bianca_ (blanche),
sous-entendant _carta_, parce que les billets blancs, qui ne fesaient
gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus
considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque
lot. De là l’expression, _Hasard à la blanque_, pour signifier à tout
hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre
expression, _Trouver blanque_, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu
dans son attente.
Est-il un financier noble depuis un mois
Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois?
Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque!
(BOURSAULT, _les Mots à la mode_, sc. 8.)
_Blanque_ a été employé encore populairement, dans une acception
adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. _Il
fera cela blanque. Si vous y comptez...blanque._ Et c’est probablement
cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution _Faire
chou blanc_, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à
feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot _chou_
est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot
_blanc_, pour _blanque_, exprime que ce bruit est en pure perte.
=BLOIS.=—_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres._
Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que
toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres; et
sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois? il n’avait
vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se
sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du
particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui
n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.
Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent
trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de
_Chèvres de Blois_, appliqué aux dames de cette ville. (_Voy._ ce
sobriquet.)
=BŒUF.=—_Promener comme le bœuf gras._
Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents
conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades,
aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des
épouseurs.
La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en
Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en
usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs
trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans
lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme
d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont
le symbole de la lune.
=BOHÈME.=—_Vivre comme un Bohème._
Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On
dit aussi: _C’est une maison de Bohème_, en parlant d’une maison où il
n’y a ni ordre ni règle.
Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui
courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent
trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de _Bohèmes_ ou de
_Bohémiens_ leur a été donné parce que les premiers qui parurent en
Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème,
leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils
étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient
chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés
_Égyptiens_.
Le nom de _Bohèmes_ peut être dérivé aussi du vieux mot français
_boem_, auquel certains glossateurs attribuent la signification de
voleur; et certains autres celle d’ensorceleur.—Les _Bohèmes_ ou
_Gougots_ ont toujours été accusés de vol et de sortilége.
=BOIRE.=—_Boire à la santé de quelqu’un._
Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être
expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte
à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux
et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez
les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par
l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc.,
en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des
hommes célèbres et des événements glorieux; à Rome, elle commençait
ordinairement par l’invocation de Jupiter Sospitator, et de la déesse
Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées _Pocula salutoria_
ou _Pocula bonæ salutis_. Les grâces et les muses étaient aussi
honorées d’un culte particulier: on saluait les premières par trois
rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, _Aut
ter aut novies bibendum_, _il faut boire trois fois ou neuf fois_, que
le poëte Ausonne a développé dans ce distique:
_Ter bibe vel toties ternos; sic mystica lex est,
Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti._
Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un
autre lui disait avant de boire: _Propino tibi salutem!_ ou _Benè te!_
ou _Dii tibi adsint!_ Il ajoutait quelquefois: _Benè me!_ et cette
formule était la plus raisonnable.
Le vin ne tourne à ma santé
Qu’autant que je le bois moi-même. (PARNY.)
_Propino tibi_ est une expression qui signifie proprement, _je bois à
toi le premier_: on entendait par là que la personne à l’intention de
laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas,
on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin
qu’elle l’achevât.
Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on
bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce
vers de Martial:
_Omnis ab infuso numeretur amica Falerno._
Que le nom de chaque amie soit _épelé en rasades_ de Falerne.
Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour
être avalés d’un seul coup.
Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses
coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée
conformément à cet usage. Ils avaient _la coupe des dieux_, qu’ils
prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne
heureux à un prince; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et
de la poésie, ou le _Bragarbott_, qu’ils réservaient toujours pour la
bonne bouche, et _la coupe de mémoire_, dont ils ne se servaient qu’aux
funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un
banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette _coupe
de mémoire_, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était
une espèce de sacre par la boisson.
Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des
vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future; ce
qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en
l’honneur de la Sainte-Trinité et de tous les bienheureux du paradis
(voyez _Boire aux anges_, page 60); et cette coutume devint une telle
source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que
Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.
Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les
uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats
entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.
Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un
chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que
saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce
qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son
époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait
les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.
Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient
jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils
fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider
d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à
remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage
certain que l’épiscopat serait heureux.
Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes
qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes
bouteilles, appelées _pocula charitatis_, dans une assemblée
gastronomique appelée _charitas vini_ ou _consolatio vini_. On assure
qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant: _Vive
le mort!_ Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités
qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance
superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies:
_Plenius inde recreantur mortui_, dit une charte de l’abbaye de
Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un
chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu
duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de
l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre
coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des
chantres qui assisteraient au service.
Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le
temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte; mais
il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de
s’opposer à de pareils abus.
_Puisque le vin est tiré, il faut le boire._
C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre,
il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme
une formule de défi entre des convives qui se piquaient de _boire
d’autant_, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux
qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire
suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était
quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens
duels, de recourir à des combattants substitués.
Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons
aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques
érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux
temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple
qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme,
depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de
multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les
Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme
une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut
en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait
de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait
obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son
frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être _mauvais buveur_. Il se
croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout
autre, à l’exemple de Darius I^{er} qui, en mourant, avait ordonné
de graver sur son tombeau: _J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien
porter_. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une
vertu commune qu’à un vice extraordinaire!
Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au
rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.
Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au
courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux
palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le
dicton, _Boire comme un Polonais_.
_Boire tanquam sponsus._—_Boire comme un fiancé._
Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve
dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait
venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi
l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à
ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore
moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux
tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à
boire, à danser, etc. Horace appelle _sponsos Penelopes_ les personnes
livrées à la débauche.»
Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une
nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage
de _boire le vin des fiançailles_. Le fiancé, dans cette circonstance,
devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui
portaient des santés; et de là vint qu’on dit, _Boire tanquam sponsus_
et _Boire comme un fiancé_.
D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est
dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de
leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain
et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre
bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit
lui-même dans la maison conjugale.»
Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de
l’église une soupière de vin chaud et sucré.
En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin
sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases
sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils
trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui
fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.
Selden (_uxor hebraica_) a signalé parmi les rites de l’église grecque
une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation
des anciens.
Stiernhook (_De jure suevorum et gothorum_, p. 163, édition de 1572)
rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les
Suèves et les Goths. «Le fiancé entrant dans la maison où devait se
faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir
écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il
vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à
la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique
(_morgenneticam_), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité.
La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour
quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le
costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était
présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission.»
Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de
tableau plus gracieux.
_Boire comme un chantre._
Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les
chanteurs d’être des buveurs infatigables.
Les gens de ce métier ont toujours la pépie,
a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.
C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son
_Ramas de propos vulgaires_, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a
été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût
de l’indulgence pour leur péché favori.
_Boire comme un sauneur._
C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauneurs ou marchands de sel
sont toujours très altérés.—Rabelais a dit: «Panocrates, remontrant
que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir; c’est, répondit
Gargantua, la vraie vie des Pères; car de ma nature, _je dors
salé_.»—Les viandes salées sont appelées _aiguillons de vin_, parce
qu’elles excitent à boire.
On dit aussi: _Boire comme un sonneur_, parce que celui qui sonne les
cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la
soif.
_C’est la mer à boire._
Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles
insurmontables.
Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de
Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la
condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer
une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que
Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un
sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis,
roi d’Egypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi
d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce
défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un
vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce
le philosophe Bias qui lui répondit: «Écrivez au prince éthiopien que
vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous
attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y
rendent.»
L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de
Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui
s’était soumis à la même épreuve.
_Qui fait la faute la boit._
Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les
jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois
de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait _symposiarque_
en Grèce, _modimperator_ à Rome, et _roi du festin_ en France. Il
réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et
il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque
coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné
ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il
recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute
de cette punition qu’est venu le proverbe, _Qui fait la faute_, ou _Qui
fait la folie, la boit_.
On dit dans le même sens: _Il faut boire ce que l’on a brassé_. C’est
une métaphore prise de l’art du brasseur.
_Après grâces Dieu but._
Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire:
Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.
Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a
expliqué: «Un auteur grave (Béotius Epo, _Comment. sur le chap. des
Décrétales, Ne clerici vel monachi_, etc., cap. 1, n. 13) dit que
les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en
peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le
pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient
un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne
vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile: _Et accepto calice,
gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes?_»
_Buvez, ou allez vous-en._
Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur
des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des
Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui
ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que
l’un des trois officiers préposés à la surveillance des banquets lui
avait adressé une sommation en ces termes: ἤ πίθι, ἤ ἄπιθι, _ou bois,
ou va-t’en_.
=BOIS.=—_Avoir l’œil au bois._
C’est être sur ses gardes, agir avec précaution; parce que les
voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne
pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.
_Il est du bois dont on les fait._
Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.
L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec
qu’Apulée attribue à Pythagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en
latin dans sa première apologie: _Non e quovis ligno fiat Mercurius_.
De tout bois, comme on dit, Mercure, on me façonne.
(REGNIER.)
Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi
grossier que Priape; mais il fallait un bois plus précieux pour celle
de Mercure, le dieu des beaux-arts.
_Porter bien son bois._
Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué.
Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant
d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on
nommait _bois_. Montaigne a dit (liv. I, chap. 33): _Rompre un bois_,
pour rompre une lance.
=BOISSEAU.=—_Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau._
Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe
pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21),
_Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto_.
On disait à un homme modeste: Il y a des fentes au boisseau sous lequel
se cachent les vertus.
=BOISSON.=—_Il est de l’ordre de la boisson._
C’est un franc buveur.
Il y avait, au commencement du XVIII^e siècle, un _Ordre de la boisson_
ou _de l’étroite observance_, dont le fondateur et grand-maître était
M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite
du Rhône, homme célèbre parmi les _coteaux_ et les gourmets de son
temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon,
dans une maison de campagne appelée _Ripaille_. Tous ceux qui y étaient
admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère
ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme
_frère Jean des vignes_, _frère Splendide_, _frère Roger-bon-temps_,
_frère Magnifique_, _frère Templier_, _frère de Flaconville_, _frère
Boit-sans-eau_, _frère Boit-sans-cesse_, etc. Tous les diplômes
commençaient par cette formule:
Frère François Réjouissant,
Grand-maître d’un ordre bachique,
Ordre fameux et florissant,
Fondé pour la santé publique,
A ceux qui ce présent statut
Verront et entendront, salut, etc.
Ils étaient imprimés par _frère Museau cramoisi au papier raisin_, et
expédiés par _frère l’Altéré_ secrétaire. On y remarquait un écusson
entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains,
dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans
un verre, avec ces mots: _Donec totum impleat_.
Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à
sa réception un festin où l’on se servait de la _coupe de cérémonie_,
qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête
était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute
l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir: Champagne,
Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie,
Archipel.
Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après
la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735,
au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur
son tombeau:
Ci gît le seigneur de Posquière,
Qui, philosophe à sa manière,
Donnait à l’oubli le passé,
Le présent à l’indifférence,
Et, pour vivre débarrassé,
L’avenir à la Providence.
=BOITEUX.=—_Il faut attendre le boiteux._
Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.
Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens
figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes,
pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.
_Il ne faut pas clocher devant les boiteux._
Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit
l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un
défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie
devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un
autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité,
et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement.
C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de
beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être: Monsieur
avoue-t-il?
=BONHOMME.=—_Petit bonhomme vit encore._
Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance
des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles
on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter
ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui
avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont
saint Chrysostôme (tome X de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la
présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle
était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que
nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue
pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque
trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique _Petit bonhomme
vit encore_, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage
antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens
qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau,
emblème de la propagation de la vie.
=BONNET.=—_Opiner du bonnet._
Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs
couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes
n’opinaient que par une inflexion de tête, _capitis inflexione_, ou
en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la
suivante: _Passer du bonnet_, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur
une affaire.
A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un
allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler _pedarii_, et
donna lieu à la locution _In alienam sententiam pedibus ire_. Labérius
comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. _Caput
sine linguâ pedaria sententia est._
Le mot _bonnet_ a une origine curieuse. Il servit primitivement à
désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville
de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à
désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de
Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette
étoffe, ils en reçurent le nom.
_Porter le bonnet vert._
Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait
fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se
trouvait dans ce cas était condamné à porter _un bonnet vert_, et ne
pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine
d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage
observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent
ces vers de la première satire de Boileau:
Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront
Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.
Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au
châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du XVI^e
siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.
Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli
ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette
couleur était affectée aux fous. (_Recherches_, liv. IV, ch. 10.) Le
dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il
était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens,
parce qu’elle était le symbole de la liberté.
Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle
qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de
soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.
Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé
Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux
verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par
Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils
avaient paru dès l’an 1400.
_C’est un bonnet rouge._
Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et
quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait
_bonnet rouge_, ou qu’il était _bonnet rouge_. Mais les expressions
ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser
de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des
forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment
elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment
suisse de Château-Vieux qui s’était révolté à Nancy, en 1790,
avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par
les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à
Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. _Ces honnêtes
criminels_ y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on
les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient
la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous
les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est
l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la
ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de
la Liberté.
_Avoir la tête près du bonnet._
Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une
variante de cette autre, _Avoir la tête chaude_, et qu’elle signifie en
développement, _Être porté à la colère_, comme si l’on avait la tête
chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête
et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases
ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées
ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’_Il a la
tête près du bonnet_, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à
s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la
folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que
dans ce vieux proverbe, _A chaque fou plaît son bonnet_. C’est une
allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous
en titre d’office.
Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François
I^{er}. Il disait un jour devant son maître: Si l’empereur
Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole
de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui
donnerai mon bonnet.—Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans
avoir à s’en repentir?—Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon
bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.
_Chausser son bonnet._
S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son
caprice.
_Mettre son bonnet de travers._
Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit
représenté par le désordre de la coiffure.
=BORGNE.=—_Borgne de Provence._
C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois,
disent _borgne_ pour _aveugle_.
_Au pays des aveugles les borgnes sont rois._
Plusieurs dictionnaires disent à tort: _Au royaume des aveugles_, etc.,
car la substitution du mot _royaume_ au mot _pays_ détruit le sel de ce
proverbe, pris du latin, _In regione cæcorum rex est luscus_.
=BOSSE.=—_Donner dans la bosse._
Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme
qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le
mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de
ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier
de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à
Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient
les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse
pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets; et, comme
on désignait alors ce beau négoce par l’expression, _Donner dans le
Mississipi_, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par
la circonstance, en disant des _mississipiens_ pris pour dupes qu’_ils
avaient donné dans la bosse_.
L’expression _Donner dans_ a été signalée comme récente au commencement
du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en
1701, et intitulé: _La politesse, l’esprit et la délicatesse de la
langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps_. Mais elle est
beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles
que _Donner dans la visière_, _Donner dans le panneau_, etc.
=BOSSU.=—_Rire comme un bossu._
On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils
sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens; ce qui
pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient
façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils
sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après
avoir eu l’air d’être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation
qui les leur attire.
_Les bossus d’Orléans._
On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un
plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une
vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement
ce phénomène de la manière suivante: La Beauce fut primitivement un
pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et
fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin
d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité
leur répondit:
Vous faites les mutins; et dans toutes les Gaules
Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.
Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds
Vous les aurez sur vos épaules.
Alors les monts de s’aplanir,
De s’égaler, de devenir
Un terrain uni comme glace,
Et bossus de naître en leur place.
On trouve une autre explication dans un article du _Mercure de France,
mars 1734_. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de _bossus_
aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de
gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps
de certaines _bosses_, qui n’étaient point des gibbosités, mais des
_feux_ ou _clous_. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville
contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer
ses paroissiens de ces bosses.
=BOTTE.=—_A propos de bottes._
Régnier Desmarais dit dans sa grammaire: «_A propos_ est entièrement du
style familier; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans
la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque
convenance ensemble, comme, _A propos de cela je vous dirai_; _à propos
de ce que vous dites_; _à propos de tableaux, je sais un homme qui en a
de beaux à vendre_, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont
aucun rapport l’une avec l’autre, comme, _A propos, j’avais oublié de
vous dire_. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction
de transition qu’est venue la phrase proverbiale _A propos de bottes_,
qui se dit comme par reproche d’un pareil abus.»
Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, _A
propositio di un chiodo di carro_, _à propos d’un clou de charrette_;
mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.
Un seigneur de la cour de François I^{er} venait de perdre un
procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement.—Sire,
répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté.—Débotté,
dites-vous?—Oui, sire; j’ai bien compris ces mots: _Dicta curia
debotavit et debotat dictum actorem_, etc.—Ah! je vous entends, reprit
le monarque en riant; vous me signalez un abus toujours subsistant,
malgré mes ordonnances[21]; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin,
lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage
barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois
que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le
_debotavit et debotat_ à l’appui de ses arguments. La plaisanterie
eut un bon effet. Elle porta François I^{er} à donner l’ordonnance
de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts
judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties _en
langage maternel françois et non autrement_. Cette célèbre ordonnance,
à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement
des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent
en faire une grande critique en disant qu’elle était venue _à propos
de bottes_, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression
pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif
raisonnable. Je dis seulement _fut mise en vogue_, car elle existait
déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au
règne de François I^{er}, avec une annotation marginale qui en a
rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque
est celle de l’occupation de la France par les Anglais, et la cause
est le caprice des officiers de leur armée dans la manière d’imposer
certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés
comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils
se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour
_leurs souliers et pour leurs bottes_, ce qui introduisit l’expression
proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.
_Mettre du foin dans ses bottes._
Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était
proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait
ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir
dans ces chaussures; et c’est ce qui donna lieu à l’expression
proverbiale, _Il a mis du foin dans ses bottes_, qu’on emploie en
parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est
comme si l’on disait: voilà un homme dont les bottes n’ont pas été
faites pour lui; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré,
voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.
_Il y a laissé ses bottes._
Il y est mort.—Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois,
qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions
dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. _Il y a laissé
ses houseaux_ est absolument la même métaphore, car les _houseaux_
étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec
des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent
primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels
une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils
combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et
portaient des guêtres; ce qui donna naissance à la locution, _Il y a
laissé ses guêtres_, plus communément usitée aujourd’hui que les deux
autres.
_Graisser ses bottes._
Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon
de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le
grand voyage.
=BOUC.=—_C’est le bouc émissaire._
Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes,
à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les
malheurs qui arrivent.
Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à
la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le
dixième jour du septième mois appelé _tifri_, correspondant au mois de
septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs,
sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage,
afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était
destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être
offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la
consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait
et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la
tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet
animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’_Azazel_, qui signifie
_émissaire_ ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont
expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure
conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres
comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise
en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée
à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le
corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.
La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie
morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer
leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si
généreux exemple.
Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend
que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons
qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de
malédiction.
Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille,
dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc
émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la
plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire,
en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et
de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la
ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui
menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le
chargeant d’imprécations.
=BOUCHE.=—_Faire venir l’eau à la bouche._
C’est faire naître le désir d’une chose.
Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, _Salivam
movere_, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes
dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche
alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin,
est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque
dans les profondeurs de l’estomac.
_Qui garde sa bouche garde son ame._
Traduction littérale de ces paroles de Salomon: _Qui custodit os suum
custodit animam suam_. (Prov., c. 13, v. 3.)
_Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou._
«La démangeaison de parler emporte le fou; la circonspection mesure
toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage;
l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut.»
(BOSSUET.)
Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29): _In ore
fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum_. Ce qui revient à
ces paroles de Salomon: _L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il
a dans l’esprit; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir_.
Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée: _Le sage se repose
sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne_.
_Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre._
Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet
hexamètre latin:
_Multa cadunt inter calices supremaque labra._
Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par
un accident imprévu.
On trouve dans le _Roman de Renard_:
Entre bouche et cuillier
Avient souvent grant encombrier.
Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux: _De la coupe à
la bouche il y a souvent bien du vin perdu_.—Les Romains, lorsqu’ils
prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des
lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette
manière d’être à table, connue sous le nom de _lectisterne_, rendait
très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle
exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos
le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors; de là
le proverbe. Les Espagnols disent: _De la mano a la boca se pierde la
sopa_, _de la main à la bouche se perd la soupe_.
_Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez._
Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide
figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche
très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.
=BOUDIN.=—_Envoyer de son boudin à quelqu’un._
C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un.
Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple.
Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du
boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis
et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans
le même cas.
_Cela s’en est allé en eau de boudin._
Cela s’est réduit à rien.
On croit que cette locution est tirée du conte du _Bûcheron_ ou des
_souhaits inutiles_, et qu’elle a été corrompue par le peuple qui a
substitué _eau de boudin_ à _aune de boudin_. Mais telle qu’elle
est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle _eau de boudin_
l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe
du boudin; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent:
_Tutto sene andato in limatura_, _tout s’en est allé en limaille_.
=BOUILLIE.=—_Faire de la bouillie pour les chats._
Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun
avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie
dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.
=BOULE.=—_Tenir pied à boule._
Être assidu, ne point abandonner une affaire.
Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il
vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.
=BOURBIER.=—_Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier._
Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches
à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car
l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave
ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de
toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse
d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire
des représentations sur le désordre de sa conduite: _Eh! madame,
laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation_. Nous avons aujourd’hui
bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces
malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la
boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude; ils aiment
mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le
voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.
=BOURGES.=—_Les armes de Bourges._
On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’_il représente les
armes de Bourges_, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton:
«César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé
_Asinius Pollio_. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis
que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le
point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en
chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit
très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans
sa chaise; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette
position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la
ville. Mais par la suite le nom d’_Asinius_ se changea en _Asinus_.
La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et
l’idée _d’un âne dans une chaise_, _Asinus in cathédra_, resta pour
toujours.» Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité par l’abbé
Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius
Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui
combattait contre l’armée de César.
Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à
quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette
université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres
dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron,
Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que
les Italiens disent: _Arma di Catania, un asino in una cathedra_. _Les
armes de Catane, un âne dans une chaise._
=BOURGUIGNON.=—_Jurer comme un Bourguignon._
On disait dans le treizième siècle: _Li plus renieurs sont en
Bourgogne_, parce que les habitants de cette province avaient souvent
à la bouche les mots, _Je renie Dieu, si je ne dis vrai_. C’est sans
doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il
faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante
de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient
signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux
Normands, et qui a donné lieu au dicton, _Jureurs de Bayeux_. (Voy. ce
Dictionnaire).
_Les Bourguignons ont les boyaux de soie._
Les Bourguignons ne sont pas gens à _faire_, comme on dit, _ventre
de son et habit de velours_ ou _de soie_: ils tiennent pour maxime
proverbiale qu’_un bon repas vaut mieux qu’un bel habit_, et ils ont
soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin
de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût
qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire
attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés.
Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son
_Histoire de Bourgogne_, le témoignage de ces deux auteurs, y joint
la remarque suivante: «Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent
l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a
nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au
reste, l’on les dit avoir _ventre de veloux_, pour raison des bonnes
chères.»
_Bourguignons salés._
On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la
table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes
salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été
l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait
allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus
maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII,
furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une
grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec
beaucoup de sel; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour
les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux
de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils
n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont
également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an
1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai,
il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au _trésor
des chartes_ des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase
citée par Ducange: «Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre
bastard que _Bourguignon salé_.»
E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient
établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les
Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et
que _leurs voisins, les voyant en ce point piquez et continuer leurs
discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler
salez_.—Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le
christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent
païens les surnommèrent _salés_, par dérision et par allusion au sel
qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait.—Le Duchat
croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la _salade_ ou
_bourguignotte_, espèce de casque particulier à leur milice, et son
opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici:
_Bourguignon salé_,
L’épée au côté,
La barbe au menton;
Saute Bourguignon.
Il est plus vraisemblable pourtant que _Bourguignon salé_ s’est dit
à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de
Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes
de ce comté.
On appelle aussi _Bourguignon salé_ un homme qui mêle beaucoup de sel à
ses aliments.
=BOURREAU.=—_Se faire payer en bourreau._
Se faire payer d’avance.—Autrefois le bourreau percevait, en vertu du
droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou
en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une
exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre
à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en
présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage
qu’est fondée la locution.
On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de _bourreau_, qu’on fait
dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de
Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui
prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année
en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point
admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les _Olim_[23], car le nom
de Borel, pris dans le sens de _bourreau_, est antérieur à l’époque
assignée. Odon ou Eudes I^{er}, qui était duc de Bourgogne sous le
règne de Louis VII, avait été surnommé _Borel_, parce qu’il ne se
fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient
sur ses terres, pour s’emparer de leur argent; chose assez commune,
au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou _gens
pille-hommes_, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression _aller
à la proie_.
On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot _bourreau_.
Le père Labbe le fait venir par contraction de _bouchereau_, petit
boucher; et Ménage de _buccarus_, _buccarellus_, _burellus_, qui a
la même signification. Caseneuve le tire du grec _borros_, dévoreur
de chair humaine; et il observe que, dans un glossaire, _manger la
chair_ est pris pour _bourreler_. Suivant Borel, il est dérivé du
latin _burrus_, roux, parce que les gens roux sont méchants, où parce
que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une
livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot
_bourrée_, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation.
Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon _buro_, _lance_.
Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de _borellus_,
nom d’une arme prohibée: _Borellus inter arma prohibita numeratur_,
dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à
l’exécuteur des hautes-œuvres.
=BOUTEILLE.=—_Porter les bouteilles._
C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles
marche dans la crainte de les casser.
La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé:
_L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel_.
L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier;
Et l’autre, se faisant presser,
_Portait_, comme on dit, _les bouteilles_.
=BRAIES.=—_Sortir les braies nettes d’une affaire._
S’en retirer heureusement.—Allusion à certain accident auquel sont
exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique.
Les _braies_ étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que
portaient nos ancêtres.
=BRAVE.=—_Brave à trois poils._
Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui
portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la
lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient
des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses
successeurs, étaient appelés _mauvais garçons_.
=BRAY.=—_Faire comme le curé de Bray._
«Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans _le Journal des
Débats_, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante,
qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée
n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait
surtout sur la _démocratie royale_: on le croyait irrévocablement
fixé à cette forme de gouvernement; on n’imaginait point qu’il fût
possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône
est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est
proclamée, il est transporté. La constitution de 1793 lui paraît le
chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui
suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9
thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut
public, si cher au bon curé, sauve cependant la patrie. La constitution
de l’an III en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le
régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray
n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions,
ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations
politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de
ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant
qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses
discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de
ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes
les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin
exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire
accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance
dans ses opinions. «Moi, léger! s’écria le curé tout étonné; moi,
inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes! Eh! j’ai
toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus
constant que moi.» Nous espérons que cette admirable constance et cette
imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties,
et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des
gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se
sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons
surtout qu’il est toujours curé de Bray.»
Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu
desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers
de la circonstance, vulgairement appelés _girouettes_, qui savent si
adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir
le caractère de tous les régimes; mais elle pèche contre la vérité
historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français
auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe:
_The vicar of Bray is the vicar of Bray still_. _Le curé de Bray est
toujours le curé de Bray._ Il a dû sa célébrité à une chanson dans
laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer
quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme,
_et vice versâ_, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques
II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette
chanson:
_And this is law, I will maintain_
_Until my dying day, sir,_
_That whatsoever king shall reign,_
_I will be vicar of Bray, sir._
Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que,
quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].
=BREBIS.=—_Qui se fait brebis, le loup le mange._
Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur; les méchants
profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On
dit aussi dans le même sens: _Faites-vous miel, et les mouches vous
mangeront_.
Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat
de sa longue expérience: «Mon fils, répondit le vieillard, sois bon,
car il est avantageux de l’être; mais sois-le de manière que le loup
n’ose te montrer les dents.»
_A brebis tondue Dieu mesure le vent._
Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.
_Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau._
_Morbida facta pecus totum corrumpit ovile._
Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre
tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on
fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes
qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs
principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort
que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les
défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre
une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère
n’est pas même un préservatif contre eux.
_Brebis qui bêle perd sa goulée._
Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à
l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à
table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de
l’avidité des convives.
_Brebis comptées, le loup les mange._
Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de
Virgile: _Non ovium curat numerum lupus_. Il s’employait autrefois,
comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. II, centur. IV,
n^o 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher
à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi
voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui
ce proverbe se prend dans un sens plus général: il signifie que les
précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que
l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en
servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son
argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart
d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait
vite passer en d’autres mains.
=BRETAGNE.=—_Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon._
Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale
forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions
de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé _chape_ ou
_pluvial_ était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui
couvrant la tête et les épaules.
_Oncle_ ou _tante à la mode de Bretagne._
Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne; elle
y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs
cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’_oncle_ ou de _tante_,
non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la
cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent
par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.
On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa
cousine-germaine, s’écria: «Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui
devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais
être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne!»
Je ne garantis pas l’anecdote; il se pourrait pourtant qu’elle fût
vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui
disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de
sa fille Eustochium: _Socrus dei esse cœpisti_. _Vous avez commencé
d’être la belle-mère de Dieu._ (_D. Hieron opera_, t. 1, p. 140, _ad
Eustochium_.)
=BRETON.=—_Qui fit Breton fit larron._
La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme
le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants
de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol
que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La
manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs
côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les
principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de _droit de
bris_, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un
moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la
nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne
allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche
claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper
ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé
même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé
de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait
quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année
fût _heureuse en naufrages_.
Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que
dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des
bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots
_Bretons et pillards_, _Britones et pillardi_, se trouvent presque
toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner
cette soldatesque mercenaire et effrénée.
=BRIC.=—_De bric et de broc._
Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à
tour par les deux bouts. En langue celtique, _bric_ signifie _tête_, et
_broc_ signifie _pointe_. Ainsi _faire une chose de bric et de broc_,
c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.
=BRIOCHE.=—_Faire une brioche._
C’est faire une faute en musique, et par extension en quelque chose que
ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de
l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé
de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait
aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des
amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger
ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une
petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de
décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins
fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit
pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent
exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de _brioche_ pour
synonyme de faute, bévue; et l’amour-propre alors l’emportant sur la
friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de
_brioches_ qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune.
=BUDGET.=
Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi
qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société.
Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit
un _budget de cuisinière_, _un budget d’apothicaire_, comme un budget
de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie
de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française,
et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais,
qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire
qu’il vient de _poche_, et que c’est là précisément ce qu’il signifie?
On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route; mais il n’est
besoin que de la tracer pour se retrouver. _Poche_ a fait le diminutif
_pochette_, et par la facilité qu’a le _p_ de se changer en _b_,
pochette a insensiblement coulé en _bogète_, _bougette_, vieux mots
dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire
de l’Académie avec son augmentatif _bouge_, qui garde encore son
acception originaire dans cette locution, _bien remplir ses bouges_,
c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui
partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers
objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit.
_Bulge_, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de
tous ces mots.—A présent, on doit trouver assez facile le passage de
_bogète_ en _budget_, surtout chez les Anglais qui donnent à l’_u_ le
son de l’_o_; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont
toujours dit dans leur patois _lou bugé_ ou _lou budjet_ en parlant
d’une garderobe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment
diverses choses.
=BUISSON.=—_Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre._
Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a
rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est
ainsi que les Latins disaient: _Etiam unus capillus habet umbram
suam_, _un cheveu même a son ombre_. On prétend que l’ombre du buisson
est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible:—«Les
arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à
l’olivier et lui dirent: Règne. L’olivier répondit: Je ne quitterai pas
le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait
mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la
préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et
le buisson répondit: Je vous offre mon ombre.»
On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est
dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le
Saint-Esprit à qui elle appartient.
_Trouver buisson creux._
C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs
appellent _buisson creux_, un buisson dans lequel il n’y a point de
gibier.
_Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons._
Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux
explique ainsi ce proverbe: «On fait en hiver une petite chasse aux
flambeaux et entre deux haies: un valet porte un bouleau ou autre
arbrisseau plein de glu; d’autres valets battent de côté et d’autre les
buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le
bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela _aller au bouleau_.»
Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent
de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application
imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui
demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans; et cette réponse,
dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des
Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin
d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.
=BUREAU.=—_Bureau vaut bien écarlate._
Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.
Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’habillaient
autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un
assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du
Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de
la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal
de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité: _Bureau vaut bien
écarlate_. Aulu-Gelle, dans ses _Nuits attiques_, liv. II, rapporte un
proverbe qui correspond au nôtre: _Sous le chapeau d’un paysan, est le
conseil d’un prince_.
_Fin comme bureau teint._
C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est
teinte, est pire qu’auparavant.
_Bureau d’adresse._
On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner
ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui
s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre.
Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade:
«Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le
_Bureau d’adresse_ de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de
tous les aventuriers qui cherchaient des dupes.»
=BUVEUR.=—_Ce que le sobre tient au cœur
Est sur la langue du buveur._
Les Espagnols disent: _El vino anda sin calças_, _le vin va sans
chausses_.
_Les méchants sont buveurs d’eau._
La chanson dit que _c’est bien prouvé par le déluge_. Mais, sans doute,
il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il
paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins
expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme
une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge,
il est d’une assez grande antiquité; car Eschine, voulant accuser
Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être _buveur d’eau_.
C
=CAGOT.=
Court de Gebelin dérive ce mot de _caco-deus_, rapporté par Ducange.
_Caco_, dit-il, signifiant _faux_, sera devenu _cagot_, hypocrite; et
comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à
tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu _God_,
_kakle-God_, _caquette-Dieu_, et insensiblement _cak-god_ et _cagot_.
Rabelais donne à _cagot_ une origine moins honnête. C’est, suivant lui,
la première personne de l’indicatif présent du verbe italien _cagare_,
qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre; et dans
son _Ile sonnante_, il nous montre les cagots comme atteints de la
maladie des harpies.
D’autres prétendent que _cagot_ vient de _cagoule_. Mais il est positif
que _cagoule_ est beaucoup moins ancien que _cagot_. _Cagoule_ ne
date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de
_cogule_ (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.
Il est probable que _cagot_ s’est formé par contraction de
_caas-goths_, _chiens goths_, dénomination injurieuse déjà usitée en
507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme,
objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui
traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les
Indiens traitent les parias et les poulichis.
Disons un mot de cette espèce de _Cagots_ dont les pères avaient
renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution
des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de
se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver
ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires
qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque,
dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion
romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors
regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines
les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être
chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer
que par une porte particulière dans les églises, où ils avaient des
siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient
interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne
recevait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la
coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux
équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus
exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours
accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut
produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle
quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce
n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.
On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature
appelés _cahets_ en Guienne et en Gascogne; _coliberts_ dans le Maine,
l’Anjou, le Poitou et l’Aunis; _cacoux_ et _caqueux_ en Bretagne; et
_caffons_ dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver
de l’espagnol _cafo_, lépreux, est tout à fait semblable à celui de
_caffoni_ que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent
aux paysans les plus grossiers.
=CAHIN-CAHA.=—_Aller cahin-caha._
C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de
mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de _Quà hìnc
quà hàc_, _deçà et delà_.
_L’esprit de l’homme_, dit un proverbe cité par Martin Delrio, _va
clochant de côté et d’autre_, _claudicans in duas partes_, c’est-à-dire
_cahin-caha_. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui
redressé d’un côté, tombe de l’autre.
Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser
tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé
_Cahin-caha_, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on
lui fit le jour de sa mort:
Ci-gît Louis Cahin-caha,
Qui dévotement appela,
De oui de non s’entortilla,
Puis dit ceci, puis dit cela,
Perdit la tête et s’en alla.
Tout le monde connaît la chanson de _Cahin-caha_ par Pannard que
Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement
goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut
pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de
mettre au titre: _Par l’auteur de Cahin-caha_.
=CAILLE.=—_Chaud comme une caille._
On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles
que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression
proverbiale.
Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être
aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont
vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir: le
mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez
compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne
cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du
seizième siècle, auteur d’un livre de _Centuries_ où il l’a consignée.
(Cent. 8, n. 18.)
=CAILLETTE.=
Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est
regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de _caille_,
oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé
de _cail_, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.
Marot a employé _caillette_ dans le sens de timide, peureux ou niais,
dans les vers suivants:
Bref, si jamais j’en tremble de frisson,
Je suis content qu’on m’appelle _caillette_.
Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à _Caillette_, fou de
François I^{er}. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions
que je viens d’indiquer, et même celle de _badaud_; car les badauds de
Paris ont été surnommés _caillettes_.
On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois,
_caillette-maman_, un petit garçon habitué à se tenir comme une
fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades.
=CALENDES.=—_Renvoyer aux calendes grecques._
Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les
créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et
ce mot venait du verbe latin _calo_, j’appelle, je convoque, parce
que ce jour là un pontife annonçait au peuple _convoqué_ le retour
de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et
c’est ce qui donna lieu au proverbe _Renvoyer aux calendes grecques_,
c’est-à-dire à une époque chimérique.
La plupart des étymologistes font venir _calendes_ d’un verbe grec;
mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la
langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.
Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine
d’Angleterre, un message ainsi conçu:
_Te veto ne pergas bello defendere belgas.
Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet.
Quas pater evertit jubeo te condere cellas,
Relligio papæ fac restituatur ad unguem._
Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers:
_Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas._
=CÂLIN.=—_Faire le câlin._
C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton
doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir
quelque chose.
Le mot _câlin_ a une origine douteuse; il peut venir du verbe _caler_,
qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de
Montaigne (liv. III, chap. 12): «Eust-on ouy de la bouche de Socrate
une voix suppliante? Cette superbe vertu eust-elle _calé_ au plus fort
de sa montre?»
Un étymologiste a dérivé _câlin_ des paroles que l’exécuteur des
hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à
ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un
père barbare: _Calla, calla, senor Dom Carlos! todo lo que se haze es
por su bien_. _Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos! tout ce qui
se fait est pour votre bien._
=CALOMNIE.=—_La calomnie s’arme du vraisemblable._
Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (_Quest. natur._, préf. du
liv. IV): _C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque
la vérité_. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par
Plutarque, chap. 75.
Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour
attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que
d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.
_Calomniez, calomniez: il en reste toujours quelque chose._
On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on
reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et
ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot,
que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas
inventé; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son
ouvrage de _La dignité et de l’accroissement des sciences_, liv. VIII,
chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces
termes: _Va! calomnie hardiment: il en restera quelque chose_.
=CAMÉLÉON.=—_C’est un caméléon._
Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les
circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté
cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas
de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme
une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion,
quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux
naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la
famille des lézards; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y
comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce
de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule
est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des
deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont
prétendu les naturalistes de l’antiquité: il mange des mouches, des
vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il
se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des
rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent,
varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve,
le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé:
les teintes les plus habituelles sont le rouge, le jaune, le noir,
le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement
cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire,
et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la
faculté d’avaler une grande quantité d’air; il s’enfle et se désenfle
à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une _peau vivante_;
et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète
des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend
une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les
observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le
reste n’est qu’un mensonge poétique; mais comme ce mensonge n’a rien de
dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de
la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs
intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent
toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.
=CAMELOT.=—_Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours._
L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite
de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis
qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne
incorrigible.
=CANCAN.=—_Faire du cancan d’une chose._
C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.
Le mot _quanquàm_ (quoique) était fort à la mode au seizième siècle;
les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils
regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier
en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de
cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public
par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie; mais la
prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait
_kankam_, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait
dire _couancouam_, conformément à la prononciation romaine, et les
professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs
de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter
sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet: un
jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de
faire entendre le _couancouam_ réprouvé, nos docteurs scandalisés
s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un
bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à
son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il
parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et
d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec
toute l’autorité du talent et de la raison; il ne négligea point de
faire ressortir le ridicule des partisans de _kankam_. Les juges
rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun
_la liberté de prononcer comme il voudrait_. C’est de ce fameux litige,
dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de
Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot _cancan_, employé
d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu
d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où
il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé
par onomatopée du cri des canards; mais leur opinion pour être admise
a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage
avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont
rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe _cancaner_
exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français
d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas,
puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il
est question.
=CAPHARNAÜM.=—_C’est un capharnaüm._
Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, située à
l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province
de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée
proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de
Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui
avait fait donner par le prophète Isaïe la dénomination de _contrée
de ténèbres et d’ignorance_ (ce qui est rappelé dans l’évangile selon
saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en
parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent: _C’est
un capharnaüm_.
=CAPON.=—_Faire le capon._
C’est faire un acte de poltronnerie ou de lâcheté, chercher à tromper,
dissimuler pour arriver à ses fins; et, dans un sens spécial, hanter
quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.
Le terme de _capon_ s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une
charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté _Societas
caponum_, et le lieu de leurs assemblées _Domus societatis caponum_,
_maison de la société des capons_ ou _chapons_. On ne sait pas au
juste pourquoi ils furent désignés ainsi; mais les raisons qui firent
depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe,
hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de
cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas
permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac.
Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête.
Il leur était défendu de se baigner dans la Seine; et quand on les
pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple
qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais
traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de
l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens
et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de
fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage,
opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer
par l’usure d’iniques spoliations.
=CAPUCIN.=—_Un verre de vin est la chemise d’un capucin._
D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou
changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne
portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur
fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.
On dit aussi: _Un verre de vin vaut un habit de velours_. Ce qui a
beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin
de Trimalcion: _Calda potio vestiarius est_. Le vin est désigné ici
par les mots _calda potio_, _chaude boisson_, pour exprimer la chaleur
qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le
feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, _frigida
potio_, _froide boisson_.
=CAQUETÉ.=—_Les morceaux caquetés se digèrent mieux._
Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est
un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange
plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux
points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon
estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’_on ne vit pas de ce
qu’on mange_, mais de ce qu’on digère.
C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car
il est beaucoup plus ancien que cet auteur.
=CARAT.=—_A vingt-quatre carats._
On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., _à
vingt-quatre carats_, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré,
parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on
divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était
alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à
vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.
Le savant auteur des _Amusements philologiques_ rapporte une étymologie
curieuse du mot _carat_. Ce mot, qu’on a écrit primitivement
_karat_, vient de l’arabe _kouara_, qui est le nom d’un arbre appelé
_corallodendron_ par les naturalistes, sans doute à cause de la
couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit,
renfermé dans une coque ronde extrêmement dure, est une espèce de
fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du _kouara_,
ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien
sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers
âges du monde; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou
moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa
dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des
pierres précieuses et surtout des diamants.
=CARDINAL.=—_Qui entre pape au conclave en sort cardinal._
Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas
un seul peut-être qui ne désire l’obtenir; mais comme plusieurs
d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre
suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux
dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts: il se forme
alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de
la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des
chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant
de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une
résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner: si de part et
d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité
continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans
un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer
à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage,
mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la
morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des
ambitieux, le proverbe, _Qui entre pape au conclave en sort cardinal_.
Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de
Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de
ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à
proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.
=CARÊME.=—_Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême._
Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce
proverbe a été imaginé par allusion à cet autre: _Si le carême durait
sept ans, tu serais un habile homme à Pâques_. C’est-à-dire, si tu
avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le
carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté
parmi les imbéciles.
_Arriver comme marée en carême._
C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.
_Arriver comme mars en carême._
Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois
de mars dans le carême.
=CASAQUE.=—_Tourner casaque._
C’est-à-dire changer de parti.
On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile
du duc de Savoie, Charles Emmanuel I^{er}, qui, tantôt l’allié de la
France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc
d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier
de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque
plus ancienne; elle est née au commencement des guerres de la réforme.
Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de
couleur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre
avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des
postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas
en ennemi; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait
proprement _Retourner_ ou _Tourner casaque_.
Nous disons aussi: _Changer de casaque_;—_Changer
d’écharpe_;—_Changer de cocarde_; et il est à remarquer que le
prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens: _Indui veste
peregrinâ_, _revêtir un habit étranger_.
Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale:
_Porter casaque de diverses couleurs_, c’est-à-dire se ranger
facilement à toutes sortes de partis.
=CASTILLE.=—_Avoir castille avec quelqu’un._
Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite
querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château.
Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux
militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats.
La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait
à faire des _castilles_ (châteaux ou forteresses en bois) que l’on
attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon
ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps
ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la
dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.