Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la
barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce
ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant
de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut
expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine,
de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce
précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans
le Lévitique: _Non radetis barbam._ Il est même à remarquer que ce fut
le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent
point avant le déluge; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent
ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait
raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement
barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent
d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens
renoncèrent les premiers à cette noble coutume; mais qu’on ne s’imagine
point que ce fut de gaieté de cœur: leur reine Sémiramis les y força.
Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se
déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets
peu disposés à obéir à une femme; et comme son déguisement pouvait
être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait
point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque
caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes,
et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les
barbes de ses états.
C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette
étrange révolution qui devait changer la _face_ de tous les peuples;
elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Égypte, où elle trouva
de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs
introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux
représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits
par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser,
non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme
d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la
nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il
faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement
obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la
mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute
sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper
de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser
deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.
Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris,
le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela
chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce
peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe
en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance
à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa
captivité; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu
opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs? Non, non;
croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le
Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il
attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et
ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de
son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage
de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait
entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé.
David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu
l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez
de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le
sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.
C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit
depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas! Nommerait-on
une gloire qui ait été séparée de la sienne? La barbe obtint des Grecs
enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement
sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance
céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée
dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue; elle fut consacrée
à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient
dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à
émouvoir la compassion; elle figura dans plusieurs lois au même titre
que les choses saintes et inviolables; elle para les héros, plus
redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des
trophées; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves
argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le
meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies
des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce
sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit
de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la
couche nuptiale. Ce décret, cité par Plutarque, est assurément un des
plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour
prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix
des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les
prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons
les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des
rubans à nos héros; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.
Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement
célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que
l’influence de la barbe fut une des premières causes de la
civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant
de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne
inséparable des législateurs et des rages, relevait admirablement
leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes;
la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poëtes jaloux de
chanter ses louanges; la barbe était le signe caractéristique des
philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il
jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable
que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de
Pythagore, de Thalès, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de
Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc.,
etc., etc.? On disait avec raison: _Tant vaut la barbe, tant vaut
l’homme_; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage fut
en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut
même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût
pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable,
c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette
innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen
dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de _korsès_, qui
signifie _tondu_ ou _rasé_.... Réfléchissez à cet événement, peuples de
la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs!!!
Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la
barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir
auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de
contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je
pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop
long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse,
matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas
moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes
bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur
citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il
expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs
aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de
la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle
inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi.
Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent
dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas.
Des barbiers! quel cortége pour un consul! les ombres héroïques des
vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais
leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et
livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant
du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un
caillou[15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus
de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils
eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux
du dépôt de la barbe, _officium barbæ positæ_, fut renouvelé depuis
par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se
piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le
lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille
circonstance, monta les cent degrés du _clivus sacer_ (colline sacrée),
à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur
l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un
vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser
la perte de la barbe par un appareil pompeux? Il eût été bien plus
avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des
dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils
s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs
furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement
au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla
les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un
reflet de son antique splendeur; mais, hélas! ce n’était que l’éclat
d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers
reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient
de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.
_Tantæ molis erat romanam_ radere _gentem!_
Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une
monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs,
passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt
que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale.
Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir.
Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut
de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales
ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle.
S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente
ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou
les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui
étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou
aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection
à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption,
lui accorder une investiture; tous ces actes se confirmaient par
l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités
politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que
Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Visigoths,
lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On
croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt
avec des ciseaux; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action
destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner
une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on
retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt
de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait
le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait
suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les
formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils
coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait
l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les
déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette
destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable
à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps
donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils
voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul
Diacre appelle _les assurances d’une amitié inviolable_. Les Francs
tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il
fût; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe
tout à fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put
infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger,
fut de ne pas lui laisser un poil au menton.
Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe,
et l’on sait que la première formalité pour opérer la déchéance
des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne
eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses
descendants ne fût exposé à cet outrage régicide, et certes une telle
précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout
l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait _par sa barbe et
par saint Denis_. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent
par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver
intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de
leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme
un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par son glaive;
un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient
garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des
lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits,
parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et
quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien
loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute
considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs
et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut
dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit
diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt
en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte
géométrie; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine
eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme
d’un hérisson: dans ce dernier cas, elle était confondue avec les
moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche.
Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux
bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII.
Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait
ménager la barbe; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui
portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la
papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé
de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas
I^{er}?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour
modèle un eunuque schismatique! Cependant ses violentes persécutions
n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état
renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser
entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers,
malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait
plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et
ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent;
les autres furent indignés: on se disputa, on s’arma des deux côtés, et
l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le
Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par
Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore,
sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un
roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours
singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des
mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation
de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur
patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait
accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le
successeur de son maître.
Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la
barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner
de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des
glands dorés nommés _galands_, ce qui, d’après certain étymologiste
dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le
terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de
caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le
siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait
la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI; on sait aussi
comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait
été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.
François I^{er}, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas
celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les
détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître
la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux,
depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte
de Montgommery, lui avait endommagé le crâne; mais il est certain qu’il
agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe,
et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de
la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur
les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la
porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est
vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière.
Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un
titre de noblesse.
Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y
en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut,
en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du
bon Béarnais _sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé_. O la
plus vénérable des barbes! maudite soit la langue qui ne proférera pas
tes louanges!
Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la
barbe les mêmes égards que pour la perruque! C’est un des plus grands
reproches qu’on puisse lui adresser.
Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait
trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai
cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour
que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait
quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce
que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet: «Cid Rai-Dios,
gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa
furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade.
Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps
se leva soudain, et dégaînant à moitié son épée qui se trouvait près de
lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu
cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit
comme auparavant.»
La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen
sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur
ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque
offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un
talisman. Oh! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui?
Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour
engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton: _Prêter
sur la barbe d’un capucin_, c’est-à-dire _prêter sans garantie_;
mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà
son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera
glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces
incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de
la barbe par la guerre contre les perruques! quelle gloire pour eux
d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe!
Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une
autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe.
Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros
du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses
tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des
châteaux des grands seigneurs! Oh! qu’il me tarde de voir luire ce jour
heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par
les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle
barbe!
=BARBOUILLÉE.=—_Se moquer de la barbouillée._
Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules, qui
fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne
qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver
et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution
se trouve expliquée dans le _Dictionnaire de l’Académie_. J’ajouterai
qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque
de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La
_barbouillée_ signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée,
de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel
le débiteur s’est engagé à payer.
=BARQUE.=—_A barque désespérée Dieu fait trouver le port._
Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu.
Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près,
_Je grosser die Noth deste naher Gott_.
Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe: _Si Dieu le veut, tu
navigueras sur une claie._
=BARRES.=
Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, «lequel,
dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre,
en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres,
file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier
qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande
opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de
l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns
sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées.
Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes
estoient retenues de _barres_ ou _barrières_ qu’on leur ouvroit, quand
il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les
Latins appellent _carceres_.» Ce jeu, qui est semblable à celui de la
_palestre_, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs
expressions proverbiales.
_Jouer aux barres._
Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux
qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent.
_Avoir barres sur quelqu’un._
Avoir quelque avantage sur lui; comme le joueur de barres sur ceux de
ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.
_Ne faire que toucher barres._
Ne point s’arrêter dans un endroit; à l’exemple du coureur qui, rentré
au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant
lesquels il fuyait.
=BASILIC.=—_Regard de basilic._
C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les
paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans
le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile
redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard
quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit
dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales: _Lancer des
regards de basilic_, et _Faire des yeux de basilic à quelqu’un_;
c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui
donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle
ils sont dirigés.
Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et
le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les
auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait
échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune
foi; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore,
lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance
dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible,
qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des
nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute
espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic,
s’il eût été obligé de porter des lunettes!
=BASQUE.=—_Courir comme un Basque._
Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi
eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.
_Le tour du Basque._
On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très
habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le
jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans
l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.
=BASSIN.=—_Cracher au bassin_ ou _au bassinet._
Contribuer malgré soi à quelque dépense.
On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait
d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les
églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits; mais cette
explication ne donne pas la raison du mot _cracher_ employé dans le
sens de _donner de l’argent_. En voici une autre:
Dans un vieux _recueil de proverbes en figures au nombre de deux
cents_, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie
des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre,
comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses
sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques; il a pour trône
le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre
un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau
entouré de coquillages. A ses pieds est un bassin de cuivre, et à
son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit
et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les
principaux officiers, à payer une contribution à laquelle ils sont
tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa
quote-part de la somme demandée; et c’est ce qui s’appelle en terme
d’argot _cracher au bassin_ ou _au bassinet_, pour marquer sans doute
qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un
catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.
=BASTILLE.=—_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille._
Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers
Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers,
Volant à toute main, ont mis dans leur famille
_Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille_.
(REGNIER, sat. 13.)
Autant d’argent que le feu roi
En avait mis dans la Bastille. (MAYNARD.)
Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en
1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent
soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres
voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés
pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit
Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux
dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce
ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il
était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de
France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une
tour de la cour du palais.
On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression
proverbiale très analogue à celle qui vient d’être expliquée: _Il a
volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie._ Allusion au trésor des
rois lombards qui était dans cette ville.
=BATEAU.=—_Arriver en trois bateaux._
Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant
d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est
une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre
un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque
passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du
livre I de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua,
_amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin_. Elle se
trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée: _le Léopard et le
Singe qui gagnent de l’argent à la foire_. Le singe dit au public qu’il
harangue pour l’attirer à son spectacle:
Votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du pape en son vivant,
Tout fraîchement arrive en cette ville;
_Arrive en trois bateaux_ exprès pour vous parler.
Le peuple dit aujourd’hui _Arriver en quatre bateaux_, dans une
acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des
prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une
société où elle paraît.
=BÂTON.=—_Être réduit au bâton blanc._
On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage
d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient
de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance
dégarni de fer. Mais on se trompe certainement; car l’usage dont on
parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce
était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement
aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi
salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait
payer la composition, sortait de sa maison, _en chemise, déceint,
déchaux et bâton en main_, _palo in manu_. Une disposition analogue
se trouve dans cette formule des archives de Bade: _Partir avec petit
bâton et du bien faire l’abandon_ (Grimm., 133). On voit dans _les
Antiquités d’Anvers_, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la
ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des
baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. «Je ne
plains pas les garçons, dit Luther: un garçon vit partout, pourvu qu’il
sache travailler; mais le pauvre petit peuple des filles doit chercher
sa vie avec _un bâton blanc_ à la main.» (_Mém. de Luther_, par M.
Michelet, II, p. 160.)
C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place
courent les rues en portant des _bâtons blancs_.
_Le tour du bâton._
On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.
Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots _bas_ et _ton_,
parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix
basse (_d’un bas ton_) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses
intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de
gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense
qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout
aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au
bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés
à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient
les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y
autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec
eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère
que la justice royale, et fesait dire que _Justice coute moult souvent
plus que ne vaut_.
_Faire sauter à quelqu’un le bâton._
L’obliger à faire quelque chose contre son gré.
Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de
la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un
bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le
faire sauter à leurs bêtes.—On dit aussi _Sauter le bâton_ dans le
même sens que _Franchir le pas_, franchir l’obstacle.
_Faire une chose à bâtons rompus._
On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du
tournoi où les chevaliers, dans les joûtes de plaisir, se servaient
de lances mornées qui se nommaient _bâtons rompus_[19], tandis que
dans les joûtes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées,
deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme
l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée
qu’on attache à l’expression _Faire une chose à bâtons rompus_, qui
ne signifie point _faire une chose peu sérieusement et par manière
de jeu_, comme on l’imagine, mais bien, _faire une chose après de
fréquentes interruptions et à diverses reprises_. Cette expression est
une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire
jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce
qui s’appelle _rompre les bâtons_. Elle est proprement le contraire
de _aller rondement_, autre métaphore prise aussi d’une batterie de
tambour qu’on nomme le _roulement_.
=BAUME.=—_Fleurer comme baume._
Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, _Cela
fleure comme baume_, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et
avantageuse.
_Donner du baume de Galaad._
S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir; donner de l’eau
bénite de cour.
Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé: _Le Baume de
Galaad_, qui fut fait pour la consolation des malheureux.—Le pays
de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les
paroles avaient la vertu de guérir les maux, _Cujus verba erant
medicina_; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait
proverbialement, _Porter des parfums à Galaad_, dans le même sens que
_Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des
chouettes à Athènes, de l’eau à la mer_, etc.
Autrefois on appelait aussi _baume_, ce qu’on appelle aujourd’hui
_pot-de-vin_ ou _épingles_, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un
contrat. Dans le livre intitulé _Droits et coutumes de Champagne que le
roi Thiébaut établit_, on lit: «Une somme d’argent déboursée par forme
de _baulme_, à la suite du bail.» Cette signification du mot _baume_,
fesait ressortir par opposition celle de _baume de Galaad_.
Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance
ne consiste qu’en paroles; _Amico da stranuti_, _Ami pour les
éternuements_, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un _Dieu vous
bénisse_.
=BAVETTE.=—_Tailler des bavettes._
Babiller, bavarder.—Cette expression populaire est une espèce de
calembourg où le mot _bavette_, qui signifie la partie haute d’un
tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de
_bavardage_ qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se
séparant après une longue causerie: _Maintenant que nous avons taillé
des bavettes, il faut aller les coudre_; c’est-à-dire, maintenant que
nous avons bavardé, il faut aller travailler.
=BEAU.=—_Cela doit être beau, car je n’y comprends rien._
Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de
Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont
dit avant lui très sérieusement.
Le poëte Lucrèce (_De rerum naturâ_, lib. 1) parle en ces termes
d’Héraclite surnommé Skoteinòs, _le ténébreux_.
_Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes
Quamde graves inter graios, qui vera requirunt.
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque
Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt._
(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération
des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à
réfléchir; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées
sous des termes mystérieux.)
Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes:
«La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les
joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de
laquelle l’humaine bêtise se paye aisément..... On voit Aristote à bon
escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable,
qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais
la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir
la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Epicure a
évité la facilité» (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre).
(Ess., liv. II, chap. 12.)
Quintilien dit: «J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être
obscurs, et ce vice n’est pas nouveau; car je trouve dans Tite-Live
que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses
disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours: de là
cet éloge incomparable: _Cela est fort beau: je ne l’ai pas entendu
moi-même._»
Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement
appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses
vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il
se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût entendre son poëme de
la _Prophétie de Cassandre_; en quoi il ne prenait pas un engagement
téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous
les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a
été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si
étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.
Hégel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une
qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a
formellement énoncé cette pensée, qu’_un philosophe doit être obscur_,
et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.
Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui _croient passer pour
sublimes à force d’être obscurs_, et qui se figurent que le proverbe
doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire
dans cette opinion; car si tout doit se compenser, comme le prétend M.
Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur
obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie
pour le dernier terme de l’obscurité?
=BEC.=—_N’avoir que du bec._
_Bec_ pour _caquet_, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc.,
et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.
_Faire le bec à quelqu’un._
C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit
répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.
_Prendre quelqu’un par le bec._
C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son
discours, le faire tomber en contradiction.
On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus
ancien que le mot _bec_, qui se retrouve dans tous les dialectes
celtiques. Suétone (_In Vitell._, cap. 18) nous apprend que le
toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même,
dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé BEC par
ses compatriotes.
_Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec._
_Balbutientes plus cæteris loquuntur._
Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble
qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini
de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot
qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout
juste comme la langue des seconds.
Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans
fondement.
_Caquet-bon-bec, la poule à ma tante._
On appelle ainsi une cajoleuse, une enjoleuse.
M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de
_caquet-bon-bec_ est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant
de la pie dans la fable 11 du livre XII;
_Caquet-bon-bec_ alors de jaser au plus dru.
Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve
dans _les Curiosités françaises d’Antoine Oudin_, recueil imprimé en
1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne
parut qu’en 1694.
Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est
d’une lecture agréable.
_Tenir quelqu’un le bec dans l’eau._
Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination
sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances.
C’est comme si l’on disait _le tantaliser_, car cette expression
est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes
représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant
sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif
brûlante qui le dévore.
_Passer la plume par le bec à quelqu’un._
Le frustrer des espérances qu’on lui a données; le prendre pour dupe ou
pour jouet.
Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux,
de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent
effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et
des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant,
ajoute-t-il, _un grand homme_ croit qu’elle fait allusion à une
espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau
venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui
barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et
toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer?
En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne
vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui
l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.
=BÉCASSE.=—_La bécasse est bridée._
Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse
attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au
lacet vulgairement appelé _bride_.
Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues
comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si
obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piége.
Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de _moult
sotte bête_, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur
Shaw, l’ont appelé _hammar el hadjel_, l’_âne des perdrix_.
_Sourd comme une bécasse._
Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies
et dans les taillis les plus épais; le bruit qu’on fait pour les en
chasser est presque toujours inutile. Elles ne partent guère que
lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous
les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de
cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de
comparaison proverbiale.
_La lune des bécasses._
C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce
que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des
bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour
chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au
grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire
en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau _gallina
ciega_, _poule aveugle_.
=BÉGUINE.=—_C’est une béguine._
Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent
l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres
à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège
au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur
fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe
saxon _beggin_, _prier_. Louis IX les appela en France, où elles furent
établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris
le couvent de _l’Ave-Maria_, elles y prirent, vers la fin du quinzième
siècle, le titre de _Cordelières de l’Ave-Maria_, que certains auteurs
ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à
proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les
soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses
filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées
de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres
monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux,
excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs
du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et
le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression
proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion
ridicule et même suspecte.
Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par
le terme de _béguin_, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve
en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si
me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que _béguin_?»
=BÉJAUNE.=—_Montrer son béjaune._
On dit que _quelqu’un a montré son béjaune_, ou qu’_on lui a fait voir
son béjaune_, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir
son inexpérience, son ineptie. _Béjaune_ est une altération de _bec
jaune_, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la
partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid
et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire,
sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles.
Dans le _Roman de la Rose_, la vieille dit à Belaccueil:
Si n’en savez quartier ne aulne,
Car _vous avez le bec trop jaune_.
Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un
niais, _Gelbschnabel_, _jaune-bec_.
Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et
les régents qui débutaient recevaient le nom de _béjaunes_, et ils
étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi _le béjaune_,
dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un
individu qui prenait le titre d’_abbé des béjaunes_. Ce fonctionnaire
devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville
escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On
rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une
amende de _huit sols_, pour avoir mal rempli son office. On délivrait
des _lettres de béjaune_ aux clercs de la Bazoche, en attestation du
service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils
voulaient eux-mêmes le devenir.
=BÉLÎTRE.=—_C’est un bélître._
C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin
_balatro_, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois
pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les
pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris
le titre de _Bélistres_, et les quatre ordres mendiants s’appelaient
_les quatre ordres de Bélistres_. Montaigne a donné un féminin au
mot bélître dans cette phrase remarquable (_Essais_, liv. III, chap.
10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et
_bélistresse_, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des
moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre
ainsi honoré.»
=BELLE.=—_Il l’a échappé belle._
Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage
qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe _échappé_, qu’il
faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé
d’un régime de ce genre indiqué par le mot _belle_. Cependant cet
usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du
féminin est du masculin, et le mot _belle_ qu’on suppose adjectif de
ce régime n’est l’est point. _Il l’a échappé belle_ doit s’analyser
ainsi: _il l’a_ (le malheur) _échappé belle_, c’est-à-dire _d’une belle
manière_ ou _bellement_. Si le résultat de l’analyse était: _il l’a_
(la chose) _échappée belle_, c’est-à-dire _étant belle_, la locution
mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui
qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est
point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot _belle_ ne se
rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe
_bellement_, dont la terminaison _ment_, qui, comme on sait, signifie
_manière_, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les
auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse,
lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en _ment_ à la suite
l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier,
le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple:
_Il l’a échappé bellement et heureuse_, ou _Il l’a échappé belle et
heureusement_; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement
de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un
démembrement de cette autre: _Il l’a échappé bel et bien_, l’adverbe
_bel_ ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif _belle_, à
cause de la ressemblance de prononciation.
Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de
l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution _Il l’a
échappé belle_, qui est née précisément à une époque où tout participe
s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.
_Les belles ne sont pas pour les beaux._
Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les
mères et les maris les redoutent et les observent; les femmes tendres
croient qu’ils s’aiment trop; les fières ne leur trouvent point assez
de soumission; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux
pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient; ils
ne donnent rien à celles qui se font payer: d’ailleurs ils n’ont point
ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité
féminine; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils
reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.
_Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam._
_Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions._
La raison de cette observation proverbiale est très bien développée
dans le passage suivant de Montesquieu (_Essai sur le goût_): «Il
y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme
invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été
forcé d’appeler _le je ne sais quoi_. Il me semble que c’est un
effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce
qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir
nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su
vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit
plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et
qu’il est rare que les belles en aient; car une belle personne fait
ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient
à nous paraître moins aimable; après nous avoir surpris en bien, elle
nous surprend en mal; mais l’impression du bien est ancienne, et celle
du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement
les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des
grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que
nous n’avions pas sujet d’attendre.»
=BÉNÉDICITÉ.=—_Être du quatorzième bénédicité._
C’est être simple et idiot; mauvaise allusion à ces paroles,
_Benedicite omnes bestiæ et pecora domino_, qui forment le quatorzième
verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach,
Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait
jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue
qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de
Dura près de Babylone.
=BÉNÉFICE.=—_Bénéfice à l’indigne est maléfice._
Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales
comme on a des observations météorologiques, on verrait que les
envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les
biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est
inévitable sur les individus et sur les familles.
Le prophète Jérémie (ch. XXXI, v. 29.) a exprimé la même pensée dans
ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux: _Patres comederunt
uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt._ _Les pères ont mangé le
verjus, et les dents de leurs fils en ont été agacées._
Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite _les arrhes du
malheur_, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin:
_Infortunii arrha certa quæstus est malus._
Les Romains disaient dans le même sens: _Aurum habere Tolosanum_,
_avoir de l’or de Toulouse_; proverbe dont nous nous servons également,
et dont voici l’origine: Il y avait autrefois à Toulouse, dans un
temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de
cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent,
suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette
richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance
générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le
consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée
aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un
pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller
le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on
devait le transporter à Rome; mais il envoya secrètement des assassins
qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau
crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un
des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains.
Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du
sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut
regardé comme un châtiment infligé par les dieux; et de là vint l’adage
de _l’or de Toulouse_, usité dans les Gaules pour signifier que les
larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.
B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable,
souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église: _De Jericho sibi
aliquid reservare_, _se réserver quelque chose du butin de Jéricho_. Ce
qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille,
par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux
cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise de Jéricho.
_On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice._
Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les
collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués
de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés
lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne
peut cumuler deux avantages.
_Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent._
On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les
méritent.
Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi
voulut désigner sous le nom _d’ânes_, par une espèce de calembourg,
certains seigneurs ignorants qui couraient à franc-étrier pour aller
solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire,
parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.
Les Espagnols disent dans le même sens: _Le plus mauvais pourceau mange
le meilleur gland._
=BÉNITIER.=—_Pisser au bénitier._
C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même
quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de
soi.
A faux titre insolents et sans fruit hasardeux
_Pissent au bénestier_, afin qu’on parle d’eux. (REGNIER.)
Les Grecs avaient une expression non moins énergique: ἑν πυθἰου
κἑϚαι (_In Pythii templo cacare_). Cette expression, par laquelle
ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue,
dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des
ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement
puni de mort un étranger en contravention à la défense.
_S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier._
Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume
d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la
première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique,
dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une
peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des
moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à
égayer les lecteurs: _Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit
crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur._ «Le diable, forcé
de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation
si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et
d’autre.»
=BERCEAU.=—_Ce qu’on apprend au berceau
Dure jusqu’au tombeau._
Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première
éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans
l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière:
_Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver._
Les Espagnols disent: _Lo que en la leche se mama en la mortaja se
derrama._ _Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand._
=BERLOQUE.=—_Battre la berloque._
La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on
annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux
distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans
suite, on a dit proverbialement, _Battre la berloque_ ou _la breloque_,
dans le sens de divaguer, déraisonner.
=BERTHE.=—_Au temps où Berthe filait._
C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la
quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes
du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères.
Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les
Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez
les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de
Charlemagne.
Dans le palais comme sous la chaumière,
Pour revêtir le pauvre et l’orphelin,
Berthe filait et le chanvre et le lin:
On la nomma _Berthe la filandière_.
Ces vers sont extraits d’un épisode du chant IX du poëme de
_Charlemagne_ par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès,
trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de _Berthe au
grand pied_, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.
Les Provençaux disent: _Au temps où Marthe filait._ Ce qui place le
bon vieux temps à l’origine du christianisme; car il s’agit ici de
cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée
de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons,
avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples
du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où
elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans
la grotte nommée _Sainte-Baume_, la fin d’une vie dont elle avait
passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de
Béthanie.—L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans
le même sens que la nôtre; on s’en sert souvent pour rappeler un temps
d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et
pour regretter les honneurs passés.
Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres,
que celui de _Berthe_, en francique ou en théotisque, signifie
_brillante_, _splendide_, et que celui de _Marthe_, en hébreu, signifie
_maîtresse_.
=BÊTE.=—_Prendre du poil de la bête._
C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme
font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse
de la veille par l’ivresse du lendemain.
Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de
certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la
guérison. _Del can che morde il pelo sana_, dit le proverbe italien:
_Du chien qui mordit le poil guérit._
Pline rapporte (liv. XXIX, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou
préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant
entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.
_Porter sa bête dans sa figure._
Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui
enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre
la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain
J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion,
dans son _Traité de la physionomie_, soutenait que la figure du divin
Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son
parfait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le
système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection
de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses; il
y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon
a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun,
répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut
plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans
se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander: _Quelle
bête portez-vous dans votre figure?_ Et c’est alors que naquit cette
expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.
La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les
hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a
dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond
seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. «De là vient,
ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête
innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux,
que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre,
l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le
plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet,
l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de
toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal.»
_Morte la bête, mort le venin._
Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.
Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve
qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il
subissait si complètement l’influence. A la mort de ce ministre, qui
l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des
roués, il écrivit au favori disgracié: «Reviens, mon cher Nocé. _Morte
la bête, mort le venin._ Je t’attends ce soir à souper.»
_Au temps où les bêtes parlaient._
Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on
veut, abréger encore l’intervalle.
Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou
pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le
croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la
faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique
d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive où
les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer
la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une
intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient
en un mot que des bêtes parlantes.
=BIEN.=—_Bien perdu, bien connu._
On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède
plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaute (Comédie
_des Captifs_, acte I, scène 2):
.......... _Nostra intelligimus bona,
Cum quæ in potestate habuimus, ea amisimus._
C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons
ce qu’ils valent.
_Il ne faut attendre son bien que de soi-même._
Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce
proverbe:
Je ne puis me plaindre de rien,
Chacun prend part à ma disgrâce;
Tout le monde me veut du bien,
Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.
_Il ne faut pas délibérer pour faire le bien._
Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien:
_Deliberando sæpe boni perit occasio._
Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois
de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du
mal.—Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au
_Phormion_ de Térence: _Benefacta male collocata malefacta existimo._
_Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions._
_Bien vient à mieux, et mieux à mal._