Ce proverbe est aussi allemand: _Wer A sagt muss auch B sagen._

Quelqu’un a dit: Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me

faire avouer qu’il est aveugle.

=BABOUIN.=—_Baiser le babouin._

C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur

la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque

qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont

la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un

soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades

à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale

_Baiser le babouin_, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et

forcées.

_Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre mère qui est plus

sage que vous._

C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la

conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés.

Ici le mot _babouin_, dérivé du latin _babus_, _babuinus_, signifie

_bambin_.

Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante,

qui a tout l’air d’un conte fait après coup.

Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les

bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de

Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de

son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des

cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau

jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel,

l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement:

_Ce beau jeune homme n’est pas pour vous._ La suppliante ingénue crut

que ces mots étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua

d’un ton de dépit: _Taisez-vous, petit babouin; laissez parler votre

mère qui est plus sage que vous._

=BADAUD.=—_Badaud de Paris._

Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment

curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été _battus au dos_

par les Normands, ou pour avoir _bien battu et frotté leur dos_,

ou bien à cause de l’ancienne porte _Baudaye_ ou _Badaye_, que les

Parisiens ont été appelés _badauds_. Un autre étymologiste prétend

qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique _badawr_,

_batelier_, à leur goût pour la navigation; car il y avait chez eux

une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième

siècle, sous le titre de _Mercatores aquæ parisiaci_, _Marchands

parisiens par eau_, dont l’institution remontait peut-être au delà du

temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement

servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre.—Le

_Mercure de France_ (25 avril 1779) donne l’explication suivante:

«Rabelais rapporte (liv. V, ch. 1) que Platon comparait les niais et

les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on

était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De

ce nombre sont les _badauds de Paris en Badaudois_, par rapport à la

cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau,

a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur

ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de

plus naturel que le sobriquet de _badauds_ qu’on leur a appliqué par

allusion au bateau des armoiries de Paris.»

Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de

badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils

seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de _badaud_ le

peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce

qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de

gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils

ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier

dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever.

Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable

la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les

autres lieux.

Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a

été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé: _Voyage de

Paris à Saint-Cloud par mer et par terre._

=BAGUE.=—_Avoir une belle bague au doigt._

C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément

avec avantage; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires

sans assujettir à un grand travail.—Cette expression est un reste de

l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les

acquéreurs et les donataires, et nommé _l’investiture de l’anneau_,

parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes avaient juré

était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la

propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu

particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai

l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin,

aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son

neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. Le

texte porte: _Per annulum tradidimus_; _nous avons livré par l’anneau_.

C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.

On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait

quelque rapport au même usage: _Laisser l’anneau à la porte_,

c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.

_Bagues sauves._

On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un

péril, qu’_elle en sort bagues sauves_. Ce qui est pris de la formule

militaire _Sortir vie et bagues sauves_, qu’on emploie dans les

capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle

sera à l’abri de toute attaque et conservera ses _bagues_ ou bagages.

=BAGUETTE.=—_Commander à la baguette._

C’est commander d’une manière hautaine et dure. _Être servi à la

baguette_, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de

parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu

ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent

qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.

=BAHUTIER.=—_Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de

besogne._

C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que

les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de

marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.

=BAIE.=—_Donner à quelqu’un des baies._

C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que

cette locution est venue de la _Farce de Patelin_ dans laquelle le

berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir

égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et

ne répond que par des _bée bée_ ou bêlements au juge qui l’interroge et

à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage

n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot

_baie_ (tromperie) de l’italien _baia_, qui a la même signification.

M. Ch. Nodier observe que le mot _baie_ est mal orthographié, et que

la lettre _i_ devrait y être remplacée par la lettre _y_, car il est

la racine de notre ancien verbe _bayer_. Un homme à qui l’on donne des

_bayes_, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de peu de chose.

=BAILLER.=—_La bailler belle à quelqu’un._

On pense généralement que le pronom _la_, par lequel commence cette

phrase proverbiale, représente le substantif _bourde_ (_défaite_,

_mensonge_, _raillerie_), qui est sous-entendu, et que le verbe

_bailler_ doit se prendre comme synonyme de _donner_. Mais M. Charles

Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de _bayer_ (tromper); je le

crois aussi, et je regarde le mot _belle_ (voyez ce mot) comme employé

adverbialement pour _bel_ ou _bellement_. Un fait qui me paraît le

prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit _bailler belle_, sans

substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la

_Farce de Patelin_ et dans les _pièces de Luynes_, où je lis (pag.

401): _C’est baille-luy belle et du tout rien_; c’est-à-dire, ce sont

des promesses sans effet.

Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire _bayer

belle_ au lieu de _bailler belle_. La locution _la bailler belle_

ou _la donner belle_ est aujourd’hui la seule admise et la seule

rationnelle avec l’emploi du pronom.

=BÂILLEUR.=—_Un bon bâilleur en fait bâiller deux._

_Oscitante uno deindè oscitat et alter._

Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais

exemple, doit être fort ancien. Socrate (_Charmid._) dit que ses

doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les

bâillements se communiquent.

=BAISE-MAIN.=—_A belles baise-mains._

On dit faire une chose, recevoir une grâce _à belles baise-mains_,

pour signifier avec soumission et reconnaissance. _Baise-mains_ n’est

féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de

rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se

baisant la main.

Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été

également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la

plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant

la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette

superstition: _Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè,

et osculatus sum manum meam ore meo._

On lit dans l’Écriture: «Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept

mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne

l’ont point adoré en baisant la main.»

Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne

cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils

en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les

mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer

de lui rendre le corps de ce malheureux fils.

Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche:

_In adorando_, dit Pline, _dexteram ad osculum referimus_. Ils fesaient

de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur

respect; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à

l’égard des supérieurs; les personnes libres se donnaient simplement

la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la

suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à

leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la

démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser

la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard,

ils devinrent moins délicats: la grande considération dont jouirent

les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers

à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse; au lieu de les

embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser

la main, et c’est ce qu’ils appelaient _accedere ad manum_. Sous les

empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les

grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient

se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant

à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils

portaient ensuite à leur bouche; mais cet honneur devint avec le temps

le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il

ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant

la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux.

Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.

Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où

plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec

leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.

En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main

du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles

baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a

fait désigner l’offrande par le nom de _baise-main_. Cette dernière

pratique a été remplacée par le baisement de la patène; les deux

autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande

familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de

ceux avec qui on est en société. Aussi _Je vous baise les mains_, qui

était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule

ironique.

=BAISER.=—_Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre._

Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie

des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés _baisers d’été_,

parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la

chaude saison; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les

accompagne ordinairement.

_Les baisers sont retournés._

C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui

signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit

qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas

si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet

endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre

honnêtement sur diverses parties du corps; mais Owen l’a désigné dans

une charade dont le mot est _os-culum_, et dont voici les deux derniers

vers:

_Syllaba prima meo debetur tota marito

Sume tibi reliquas, non ero dura, duas._

La première syllabe est toute à mon époux;

Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.

=BALAI.=—_Avoir rôti le balai._

Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont

ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes,

ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon _chevaucheurs de ramon_, et à

Verberie _chevaucheurs d’escouvette_ (_ramon_ et _escouvette_ sont deux

vieux mots qui signifient _balai_). Tous les nouveaux admis au sabbat

étaient dressés à ce manége. _ Edoctus quisque,_ dit Gaguin, _scopam

sumere et inter femora equitis instar ponere._ Une fois passés maîtres

en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un

cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas

besoin de monture; il leur suffisait de se frotter de certain onguent

ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y

transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées; mais

avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils

eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le

service exigé, il était _rôti_, c’est-à-dire brûlé dans le grand

brasier destiné à faire bouillir la _grande chaudière des maléfices_,

et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique

à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son

seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse

du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel

qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert

en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir

mené une vie fort déréglée.

Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa

plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11:

Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,

Un _balet_ pour brusler en allant au sabbat.

Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter,

parce qu’on y trouve la preuve que _rôtir_ a été employé dans le sens

de _brûler_. «_Rôtir le balai_, dit-il, signifiait autrefois _brûler

un fagot_ en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai

faute d’autre bois.»

=BALLE.=—_Enfant de la balle._

On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et

figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.

_La balle cherche le joueur._

L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit

aussi, dans le même sens, _Au bon joueur la balle_.

_Prendre la balle au bond._

Saisir adroitement une occasion.

_Renvoyer la balle à quelqu’un._

Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.

_A vous la balle._

Cela vous regarde.

Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui

était un des principaux exercices de nos bons aïeux.

_De balle._

Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris,

comme dans _marquis de balle_, _juge de balle_, _musicien de balle_,

_rimeur de balle_. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu

de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés

_porte-balles_, qui mettent dans une balle leurs marchandises presque

toujours d’assez mauvais aloi. _De balle_ signifie la même chose que

_de pacotille_.

=BAN.=—_Convoquer le ban et l’arrière-ban._

Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui

s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque

appui pour le succès d’une affaire.

«Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service

du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons,

chevaliers, chatelains, cela s’appelait le _ban_; quand ils sémonnaient

leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire

les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs

d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’_arrière-ban_. Ce mot est composé

de deux mots de l’ancienne langue, _har_, camp, et _ban_, appel;

d’où le mot de basse latinité _heribarinum_. Il n’est pas vrai que

l’_arrière-ban_ soit le réitératif de _ban_.»

=BANNIÈRE.=—_Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la

bannière._

C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou

représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage; ce cérémonial fut

observé par le pape Adrien I^{er}, lorsque Charlemagne fit son entrée

à Rome, comme l’atteste le passage suivant du _Liber Pontificalis_ (t.

III, part. 1, p. 185): _Obviam illi ejus sanctitas dirigens venerabiles

cruces, id est signa, sicut mos est ad exarchum aut patricium

suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit._ On fesait les

mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages

où ils passaient. «Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit

Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de

la mer, o (avec) leurs processions à trez grant joye.» Les seigneurs

dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet

usage qu’est venue notre expression proverbiale dont on se sert pour

marquer une réception fort honorable.

_Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière._

Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler

est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres,

notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux

fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on

chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés

vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour

faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en

1640.

_Faire de pennon bannière._

Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous

lui vingt hommes d’armes; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme

banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se

terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le

bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue

de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression

héraldique _Faire de pennon bannière_, qui est passée en proverbe

pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité

supérieure.

_Cent ans bannière, cent ans civière._

C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les

a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite

pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs.

On appelait _maison bannière_, _chevalier bannière_, la maison et

le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever

bannière, et l’on donnait par opposition le nom de _civière_ à un noble

sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers

extraits de l’histoire des archevêques de Brême:

_Erat dacus nobilis sanguine regali

Ex matre, sed genitor miles civeralis._

Les Espagnols se servent du proverbe suivant: _Abaxanse los adarves

y alcance los muladares._ _Les murs s’abaissent et les fumiers se

haussent._ C’est-à-dire les grands deviennent petits et les petits

deviennent grands.

_Irus et est subito qui modo cresus erat._ (OVID.)

Platon disait: Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque

esclave; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.

=BANQUET.=—_Banquet de diables._

Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, _Souper de

sorciers_, et ces deux expressions ont une origine commune; elles sont

dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et

aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est

le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en

préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux

ouvrage intitulé _Papatus_ (p. 154): _Salem abhorrere constat diabolum

et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis

signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab

his omnia vindicat._

=BAPTISÉ.=—_N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé._

C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des

noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi

dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort

accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître

par un présage appelé _Omen nominis_, si les personnes auxquelles on

confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée,

rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont

la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable,

et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que

les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme

ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne

qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à

des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des

noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura

mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes

et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélemy, et nommée _paix

boiteuse et mal assise_, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et

M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés.

M. A.-A. Monteil, dans son curieux _Traité de matériaux manuscrits_ (t.

II, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé:

_Nomancie cabalistique, ou la science du nom et du surnom des personnes

dont l’on veut connaître l’événement._

=BAPTISTE.=—_Tranquille comme Baptiste._

Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans

quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des

niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement

par le nom de Baptiste.

=BARAGOUIN.=

Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne

connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent

dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim

et de la soif, ils eurent beau crier _bara_, qui veut dire _pain_,

et _gouin_, qui veut dire _vin_, ils ne furent compris de personne,

tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets

de leur besoin; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot

_baragouin_. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de

_baragouin_ n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots _bara_

et _gouin_ ou _guin_, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique,

signifient _pain_ et _vin_, deux choses dont on apprend d’abord les

noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il

_parle baragouin_ ou qu’il _baragouine_, c’est faire entendre qu’il ne

sait de l’idiome dont il use que les mots de _pain_ et de _vin_.

On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana: «Baragouin vient de

_bar_, qui signifie _dehors_, _champ_, _campagne_, et de _gouin_ qui

signifie _gens_. Ainsi, _parler baragouin_, c’est parler comme les gens

du dehors et les étrangers.»

=BARBE.=—_Faire barbe de paille à Dieu._

Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée

d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église,

tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été corrompue par la

substitution de _barbe_ à _jarbe_ ou gerbe. On a dit primitivement

_faire jarbe de foarre à Dieu_, en parlant d’un payeur de dîmes qui

ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de

_foarre_, _foerre_, _fouerre_ ou _fuerre_ (mots dérivés de _foderum_,

qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé).

Rabelais dit de Gargantua (liv. I, ch. 2): _il faisait gerbe de feurre

aux dieux_.

_Faire la barbe à quelqu’un._

C’est le braver; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui,

l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait,

dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph,

surnommé l’éminence grise: «Je ne connais en Europe aucun ministre

ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin,

quoiqu’il y ait belle prise.» Cette expression figurée est venue de

l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir

rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié

dans le journal _la Presse_, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il

contient sont historiques; j’en préviens les lecteurs, afin que le

mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse

point suspecter la vérité du fond.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 34 / 62 题