On dit aussi: _Le blason des gueux._

=ART.=—_L’art est de cacher l’art._

Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point

paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.

En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la

remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le

prenne pour elle.

Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur

s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un

amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers

l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir

de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour

deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.

=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._

C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On

dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_.

Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose

pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris

dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent

absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.

=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des

asperges._

Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv.

V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi

coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle

était familière à l’empereur Auguste.

=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._

Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui

prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une

observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse

des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes,

ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le

nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par

ces mots: _Donnez-m’en trop._

Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini

non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui

suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un

(Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de

plus que tout.

Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne

peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._

Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe,

lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce

mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._

=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._

Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où

plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols

disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux

moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._

_Faire l’assiette._

On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel

on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_,

c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui

n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de

Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait

une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_.

=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._

C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons

aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues

comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la

pluie et le beau temps_.)

_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont

venues._

Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.

=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._

Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre

et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des

temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait

transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que

peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter

ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de

s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des

occasions.»

_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._

(Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque

entreprise a son temps marqué sous les cieux._

_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._

On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop

tôt.

_Ne t’attends qu’à toi-même._

C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours

d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses

avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne

conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des

Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il

se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la

bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez

des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis

fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par

vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à

une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul

caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne

d’elle.»

=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._

_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v.

12.) _L’espérance différée afflige l’ame._

L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.

Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._

Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le

bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une

ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne

trouve la fin.

Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans

la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._

_Savoir ce qu’en vaut l’aune._

Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.

_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._

Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.

_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._

Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.

=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._

Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du

bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand

il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons

fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_,

comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos

ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_,

lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient

dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de

vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que

les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison,

_patellarii_.

_Il faut que le prêtre vive de l’autel._

On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_,

en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom

_d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient

ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à

des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou

desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_

aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de

saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu

évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.

On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il

doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de

la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il

vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel

pour vivre de l’autel.

Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une

personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête

profit.

=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._

C’est-à-dire fanfaron, faux brave.

On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs

de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression

proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv.

VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._

=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._

L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque

chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe

latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:

_Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._

L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.

_A père avare, enfant prodigue._

Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait

escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme

il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès

contraire.

L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans

l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi

sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in

afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y

a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses

conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les

voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui

sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.

=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._

L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les

autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de

nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi

dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les

remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la

mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.

_Avarice passe nature._

L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu,

mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim

pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion

qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression

énergique de l’Ecclésiaste.

Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un

tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for

others._

_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._

Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits,

par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in

magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex

majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont

la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui

servent d’aliment.

Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante

d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII,

fab. 11.)

_Avarice de temps seule est louable._

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius

honesta est avaritia._

=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._

C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1):

_Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le

jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre

d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais

pas les événements que peut amener le soir.

M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la

chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de

caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau,

l’expression est assurément neuve.

_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._

Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent

négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le

présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan

qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir

que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances

certaines!»

Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus

de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir

qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est

ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions

de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces

avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est

rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui

n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant

et une chimère.»

_Quid brevi fortes jaculamur ævo

Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.)

Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir

L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?

_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._

Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait

qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard

la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il

y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable,

ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement

qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir,

parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune

paix à l’homme.

Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci

et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut

avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise

fortune ne nous prenne au dépourvu.

_Par le passé l’on connaît l’avenir._

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage

juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo

sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu

tireras le peloton, et par le passé l’avenir._

Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir;

car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_,

suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et

quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui

est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont

déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter

le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien

ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles

passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.

=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._

Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est

doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant:

_Un bon averti en vaut deux._

_Qui dit averti, dit muni._

Muni se prend ici dans le sens de fortifié.

Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned,

fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._

=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._

C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé

cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce

couplet, qu’il a refait à sa manière:

Dieu, qui fait tout pour le mieux,

M’a fait une grande grâce:

Il m’a crevé les deux yeux

Et réduit à la besace.

_Nous verrons, dit l’aveugle._

Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou

sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des

avis.

_C’est un aveugle qui juge des couleurs._

Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu

pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles

qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme

on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685.

Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault

dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que

des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de

rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut

qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur

nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en

cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la

Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se

colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère,

et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans

les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle

disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire

reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il

n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela,

on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des

choses sans les connaître.

=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._

_Quot capita tot sensus._

Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les

mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des

choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par

exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des

opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son

_Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit:

Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.

Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les

principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente

pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit

Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant

sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son

âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après

l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos

jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces

objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard,

suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont

moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme

En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant

souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore

plus discordants.

On donne à ces mots des sens doubles;

Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens.

Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles

Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.)

_Un bon avis vaut un œil dans la main._

Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action

comme l’œil dirige la main.

=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._

Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion

à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio...

causam._ _Je ne trouve aucune cause._

_Avocat du diable._

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des

vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi,

est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en

public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et

les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais

principes était appelé _avocat du diable_.

Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui

consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation

ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par

exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les

chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait

le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un

défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat

du diable_.

=AVRIL.=—_Poisson d’avril._

Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on

fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le

premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, _la journée

des dupes_. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce

qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les

étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs,

en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose

et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII

fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant

la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains

qu’on avait donné aux Français un poisson à garder; mais la chose et le

mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent

à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est

alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à

la coutume d’attrapper les gens simples et crédules, en leur offrant

un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux

pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le _poisson d’avril_ est

une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de

dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée

vers le commencement d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de

Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle

origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière

piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en

divertissements, dans les rues comme sur les théâtres, les histoires de

l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de

Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable

que le mot _poisson_ ne soit autre que celui de _passion_ corrompu par

l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur

ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été

introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement

du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la

coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque

démonstration de respect; et le choix aurait été d’autant plus naturel,

que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un

voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné

le divin législateur par le terme grec ΊΧθϒ̄̃Σ (poisson), dans lequel

se trouvent les initiales des cinq mots sacrés: Ίησοῦς, Χριστὸς, θεὸς,

ϒίὸς, Σωτἠρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.

L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait

assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le _poisson d’avril_

comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque

où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas

encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers; mais

est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne?

J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis

que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par

exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux

parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l’expression de

_poisson d’avril_ (_aprilis piscis_), ne lui a consacré qu’un article

de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination

sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le

poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage

du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très

probable que si le jeu du _poisson d’avril_ avait été connu du temps

de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est

permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que

ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire

qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons

maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque

l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance

que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en

1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en

avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour

initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des

félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le

nouveau régime; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou

par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de

quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le

nom de _poissons d’avril_.

Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce

que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire,

en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il

était représenté sur le portail et dans les roses des principales

églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses

signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que

de tous les peuples chez qui le divertissement du premier avril est

en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe

des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui

emploient quelquefois cette expression analogue, _Pescar l’aprile_;

_pêcher l’avril_. Les Allemands disent: _In den April schicken_,

_envoyer dans l’avril_; et les Anglais: _To make april fool_, _faire

un sot d’avril_, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les

Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom

de cette fête.

Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus

singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière,

étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La

foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua

son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de

tonnerre: _Poisson d’avril!_ puis il descendit en riant, tandis que des

trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette

scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.

B

=B.=—_Être marqué au B._

C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre

B; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.

_Il faut se défier des gens marqués au B._

_Cave a signatis._ Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque

jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la

contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y

riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion

qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée

par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels

étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté.

On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. XII, épigr.

54):

_Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus,

Rem magnam præstas, Zoile, si bonus es._

Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil

unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.

Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles,

les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les

teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.

_Ne savoir ni A ni B._

Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient

du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs: _Nec litteras

didicit nec natare._ _Il ne sait ni lire ni nager._ Ce qui fait voir

qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile,

qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture.

L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager

à ses petits-fils; et Trajan fut loué par son panégyriste comme très

habile nageur.

_On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B._

On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire

ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une

concession ne va presque jamais seule.

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 33 / 62 题