Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de
Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand
amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades
_Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer
un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté
entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis
Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin.
Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie,
on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une
plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le
fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde
guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il
pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_
s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en
italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de
plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la
scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant
en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été
modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé
sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à
ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus
les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur
de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités
contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a
fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm
le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille
innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement
comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à
ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu
beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait
un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure
de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime
sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable
élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin
de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à
ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du
_spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en
désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite
sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en
citer quelques-unes.
«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les
trompés et les trompettes.»
«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans
l’intérieur, en évitant la roue.»
«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir
que des châteaux en Espagne.»
«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»
Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais
il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût
appris à lire.
Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais
essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend
en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et
transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des
sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées
de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps
de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste
affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens
ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les
droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de
s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité,
qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et
gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron,
émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam
sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore
ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces
mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes
romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une
veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie,
désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues
ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage
barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem
obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans
des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles
d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais
descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi
frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.
Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres
du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres
civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation
à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser
aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le
faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé
de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les
peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits
politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur
enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint
Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de
l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour
les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les
mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie,
l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté
pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent
point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient
sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître
dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du
moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette
décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes
fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore
en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils
revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre
de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque
losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut
de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes
prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable
que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple,
dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un
magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était
l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.
=ARMES.=—_Se battre à armes égales._
Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être
parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_,
parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.
_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._
_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit
Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes,
c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et
elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans
leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers
en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à
celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des
rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms,
des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils
d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des
cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable,
choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il
n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé
chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)
Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui
fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.
=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._
Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand
seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces
armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour:
_Dieu vous bénisse._