Cela fait d’abord, et s’étant tenu posé quelques instants, le Buhu-itihu

se lève et s’avance vers le malade qui est assis seul au milieu de la

maison, comme on l’a dit: il tourne deux fois à l’entour, suivant son

plaisir; après quoi il se met devant lui, le prend par les jambes, le

palpant aux cuisses, en descendant jusqu’aux pieds; puis il le tire

avec force, comme s’il voulait détacher un membre de l’autre[48]: sur

cela, il va au dehors de la maison dont il ferme la porte et lui parle,

disant: Va-t-en à la montagne ou à la mer, ou bien où tu veux; et avec

un souffle, comme qui souffle d’une sarbacane[49], il se retourne d’un

autre côté, met ses mains ensemble, en fermant la bouche; et les mains

lui tremblent comme d’un grand froid; il souffle sur ses mains et retire

son haleine, comme on fait, en suçant la moelle d’un os, et aspire le

malade au col, ou à l’estomac, aux épaules, ou aux joues, aux seins ou au

ventre et en beaucoup d’autres parties du corps. Cela fait, il commence

à tousser et à montrer un visage défait, comme s’il avait mangé quelque

chose d’amer, et crache dans sa main. Il retire alors ce que nous avons

dit qu’il s’était mis dans la bouche, étant dans sa maison, ou pendant le

chemin, soit de la pierre, de l’os ou de la viande, comme on l’a dit. Et

si c’est quelque chose qui se mange, il dit au malade: Fais attention que

tu as mangé quelque chose qui t’a fait mal et que tu en souffres; regarde

comme je te l’ai retiré du corps où ton Cemi l’avait mis, parce que tu ne

l’avais pas prié, que tu ne lui avais érigé aucun autel, ou que tu ne lui

avais donné aucun domaine.

Si c’est une pierre, il lui dit: Conserve-la bien soigneusement. Et

quelquefois ils regardent comme certain que ces pierres sont utiles

et qu’elles servent à faire accoucher les femmes: ils les gardent

précieusement, enveloppées dans du coton, les plaçant dans de petits

paniers, et leur donnent à manger de ce qu’ils mangent, et en usent de

la même manière avec les Cimi qu’ils ont dans leurs maisons. Les grands

jours de fête ils leur portent beaucoup à manger, comme du poisson, de

la viande ou du pain, ou toute autre chose; ils mettent le tout dans la

maison de Cimi, afin que la susdite idole en mange[50]. Le jour suivant

ils emportent tous ces vivres chez eux, après que Cimi en a mangé. Et

ainsi que Dieu les aide comme Cimi en mange et leur en donne d’autre,

Cimi étant une chose morte, composée de pierre ou faite de bois.

CHAPITRE XVII. Comment les susdits médecins se sont trompés

quelquefois.—Quand ensuite ils ont fait les choses susdites, et que,

néanmoins, le malade vient à mourir, si le défunt a beaucoup de parents

ou est seigneur de bourgades et s’il est puissant, il oppose de la

résistance audit Buhu-itihu, ce qui veut dire médecin; car ceux qui

peuvent peu, n’osent pas lutter contre ces médecins, et celui-là, s’il

veut lui faire du mal, le fait ainsi[51]:

Voulant savoir si le malade est mort par la faute du médecin, ou si

celui-ci n’a pas fait diète, comme il lui était ordonné, ils prennent

une herbe appelée _gueio_, qui a les feuilles semblables à celles du

basilic, grosses et larges, et qui autrement s’appelle aussi _zachon_.

Ils prennent donc le suc de la feuille, coupent au mort les ongles et

les cheveux du côté du front, les réduisent en poudre entre deux pierres

et la mêlent avec le suc de l’herbe susdite, pour la donner ensuite à

boire au mort, par le nez et par la bouche. Cela fait, ils demandent au

défunt si le médecin est cause de sa mort et s’il a observé la diète.

Ils lui demandent cela à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il parle

aussi clairement que s’il était vivant, et qu’il vienne à répondre à

tout ce qu’on cherchait à savoir de lui, en disant que le Buhu-itihu n’a

pas observé la diète, qu’il a été cause de sa mort cette fois; et ils

disent que le médecin lui demande s’il est vivant, puisqu’il parle si

clairement, et il répond qu’il est mort.

Alors, dès qu’ils ont appris ce qu’ils voulaient, ils le remettent dans

sa tombe, d’où ils l’avaient ôté, afin de savoir de lui ce que nous

venons de dire.

Ils font encore ces choses d’une autre manière pour savoir ce qu’ils

veulent. Ils prennent le mort et font un grand feu, semblable à celui

avec lequel le charbonnier fait le charbon, et lorsque le bois est tout

entier réduit en braise, ils jettent le défunt sur ce grand brasier, et

le recouvrent de terre, de la même manière que le charbonnier recouvre

le charbon, et l’y laissent aussi longtemps qu’il leur fait plaisir. Et

celui-ci s’y trouvant ainsi, ils l’interrogent comme on a dit qu’ils

faisaient pour l’autre, à quoi il répond qu’il ne sait rien. Là-dessus,

ils l’interpellent dix fois; et après cela il ne parle plus. Ils lui

demandent s’il est mort; mais il ne répond plus de ces dix fois.

CHAPITRE XVIII. De quelle manière les parents du mort se vengent

lorsqu’ils ont reçu la réponse au moyen du breuvage.—Les parents du

mort se réunissent un jour donné et attendent le Buhu-itihu, auquel ils

donnent la bastonnade, lui brisant bras et jambes, lui rompant la tête,

au point de le laisser à moitié pilé, et dans la persuasion de l’avoir

tué. Mais la nuit, disent-ils, il vient une multitude de couleuvres de

toute sorte, blanches, noires, vertes et de beaucoup d’autres couleurs,

qui lèchent le visage et toutes les parties du corps audit médecin,

qu’ils avaient laissé pour mort, comme nous venons de le dire. Celui-ci

reste ainsi deux ou trois jours, et, tandis qu’il est dans cet état,

les os des bras et des jambes, dit-on, reviennent à se joindre et à

se souder; il se lève, chemine tout doucement et s’en retourne à la

maison. Ceux qui le voient l’interrogent en disant: N’étais-tu pas mort?

Mais il répond que les Cimins sont venus à son secours, sous formes de

couleuvres. Les parents du défunt, qui croyaient avoir vengé sa mort,

sont remplis de colère, en voyant l’autre vivant; ils se désespèrent,

et travaillent à l’avoir une autre fois entre leurs mains, pour le

faire mourir, et, s’ils y parviennent, ils lui arrachent les yeux et

lui brisent les testicules; car ils disent que nul de ces médecins ne

peut mourir, quelques coups et bastonnades qu’on lui donne, s’ils ne lui

enlèvent les testicules.

Comment ils savent ce qu’ils veulent de celui qu’ils brûlent, et comment

ils exercent leur vengeance.—Lorsqu’ils découvrent le feu, la vapeur

qui en sort s’élève jusqu’à ce que ceux-ci la perdent de vue et qu’elle

ait produit un bruit perçant en sortant de la fournaise. Elle retourne

en bas et entre dans la maison du médecin Buhu-itihu, et à l’instant

même celui-ci, s’il n’a pas observé la diète, tombe malade, se couvre

d’ulcères, et voit tomber la peau de tout son corps: c’est le signe

auquel ils reconnaissent que celui-ci ne s’est pas abstenu, et pourquoi

le malade est mort. Tels sont donc les charmes dont ces gens ont coutume

d’user.

CHAPITRE XIX. De quelle manière ils font et gardent les Cimi de bois ou

de pierre.—Ceux de pierre se font de cette manière. Lorsque quelqu’un va

en voyage, dit-on, et qu’il voit un arbre dont la racine remue, l’homme

s’arrête avec terreur et lui demande qui il est. Et il lui répond: Je

m’appelle Buhu-itihu, et cela te dit ce que je suis. Alors cet homme

allant trouver le susdit médecin, lui dit ce qu’il a vu, et le sorcier

ou devin court tout de suite voir l’arbre dont l’autre lui a parlé; il

commence par s’asseoir auprès et lui fait _cagioba_, comme nous l’avons

dit plus haut, dans l’histoire des quatre frères. La cagioba faite, il se

lève sur les pieds; il lui dit tous les titres connus d’un grand seigneur

et le questionne ainsi: Dis-moi qui tu es et ce que tu fais ici; ce que

tu me veux, et pourquoi tu m’as fait appeler? Dis-moi si tu veux que je

te coupe, ou si tu veux venir avec moi; comment tu veux que je te porte,

et je te fabriquerai une maison avec son domaine. Alors, cet arbre ou

Cimi, devenu idole ou diable, lui répond en lui disant la forme sous

laquelle il veut qu’on le fasse. Il le coupe et le fait de la manière

qui lui a été commandée. Il lui fabrique sa maison avec son domaine, et

souvent, dans l’année, il lui fait la cagioba. Cette cagioba c’est pour

lui faire la prière et pour lui plaire; pour lui demander et savoir du

Cimi quelques-unes des choses en bien et en mal, comme aussi pour lui

demander des richesses.

Mais s’ils veulent savoir s’ils remporteront la victoire sur leurs

ennemis, ils entrent dans une maison dans laquelle il n’entre personne

que les principaux d’entre les habitants: leur chef est le premier à

faire la cagioba et sonne. Tandis qu’il fait la cagioba, aucun de ceux

qui sont dans l’assemblée ne parle, jusqu’à ce que le chef ait terminé;

mais, après qu’il a fini sa prière, il reste quelques instants, la tête

baissée et les bras sur les genoux; ensuite il lève la tête, en regardant

vers le ciel, et parle. Alors tous lui répondent à la fois à haute voix;

et, quand tous ont parlé, lui rendant grâces, il raconte la vision qu’il

a eue dans l’ivresse de la cagioba, qu’il a aspirée par le nez; il dit

qu’il a parlé avec le Cimi, qu’ils remporteront la victoire, ou que leurs

ennemis fuiront, ou qu’il y aura une grande mortalité, ou des guerres,

ou une famine, ou autre chose de ce genre, suivant ce qu’il convient à

celui qui s’est enivré de dire. Considérez comment est son esprit; car

ils disent qu’il leur semble voir que les maisons tournent, avec leurs

fondations, sens dessus dessous, et que les hommes marchent les pieds en

l’air. Ils font également cette cagioba aux Cimi de pierre et de bois,

comme aux corps morts, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

Les Cimi de pierre sont de diverses manières. Il y en a quelques-uns

qu’ils disent que les médecins font avec le corps desséché (des morts),

et les malades gardent ceux-ci qui sont meilleurs, pour faire accoucher

les femmes enceintes. Il y en a d’autres qui parlent, qui sont de

la forme d’un gros navet, aux feuilles étendues par terre comme les

câpriers, et ces feuilles ont pour la plupart la forme de feuilles

d’orme; d’autres ont trois pointes, et ils regardent comme certain qu’ils

font naître la _yuca_. Ils ont des racines semblables au raifort. La

feuille de la _giutola_ (xutola) a tout au plus six ou sept pointes, et

je ne sais à quoi je pourrais la comparer, car j’en ai vu quelques-unes

qui lui ressemblent, en Espagne et en d’autres pays. La tige de la yuca

est de la hauteur d’un homme. Parlons maintenant de la croyance qu’ils

ont dans ce qui touche aux idoles et aux Cimi, et des grandes erreurs où

il les font tomber.

CHAPITRE XX.—Du cimi _Bugia_ (Buxa) et _Aiba_, qui, disent-ils, fut brûlé

par eux, quand il eut des guerres, et à qui il crut des bras et une autre

fois des yeux, et dont le corps grandit quand on l’eut lavé avec le jus

de la yuca. La yuca était petite, et, avec l’eau et le jus susdit, ils

la laissaient afin qu’elle devînt plus grosse: et ils affirment qu’elle

donnait des maladies à ceux qui avaient fait ledit Cimi, pour ne pas lui

avoir porté à manger de la yuca. Ce cimi avait pour nom _Baidrama_[52].

Or, quand quelqu’un tombait malade, ils appelaient le Buhu-itihu et lui

demandaient d’où était venu sa maladie; et il lui répondait que Baidrama

la lui avait envoyée parce qu’il ne lui avait pas envoyé à manger pour

ceux qui avaient soin de sa maison; et ceci le Buhu-ituhu disait que le

cimi Baidrama le lui avait dit.

CHAPITRE XXI. Du cimi de Guamorete.—Ils disent que quand ils firent la

maison de _Guamorete_, lequel était un homme de condition, ils y mirent

un Cimi qu’il tenait sur le haut de sa maison, lequel Cimi s’appelait

_Corocote_[53]: or, dans le temps qu’ils avaient des guerres entre

eux, les ennemis de Guamorete brûlèrent la maison où était ledit cimi

Corocote. Alors ils disent qu’il se leva et s’en alla loin comme un tir

d’arbalète de cet endroit, au près de l’eau; ils disent qu’étant sur

la maison, il descendait de nuit et jouait avec les femmes: qu’ensuite

Guamorete mourut et que ledit Cimi vint aux mains d’un cacique et qu’il

continuait à jouer avec les femmes. Ils ajoutent qu’il lui naquit sur

la tête deux couronnes; c’est pourquoi ils disaient: Puisqu’il a deux

couronnes, certainement qu’il est fils de Corocote, et ils regardaient

cela comme très-certain. Ce Cimi, un autre cacique le posséda ensuite,

appelé Guatabanex, et son endroit s’appelait _Giacaba_.

CHAPITRE XXII.—D’un autre Cimi qu’ils appelaient Opigielguouiran

que possédait un autre personnage de condition, qui se nommait

_Cauauan-Iovana_, lequel avait sous lui un grand nombre de sujets.—De

ce cimi _Opigielguouiran_[54] ils disent qu’il a quatre pattes, comme

un chien, et qu’il est fait de bois: que souvent, la nuit, il sort de

sa maison pour rôder dans les bois, où l’on allait le chercher; on le

ramenait à sa maison, l’y liant avec des cordes, ce qui ne l’empêchait

pas de retourner dans les bois. Or, lorsque les chrétiens arrivèrent à

l’île Espagnole, on dit qu’il s’échappa et s’en alla dans un lac jusqu’où

ils suivirent ses traces; mais ils ne le revirent plus jamais, et n’en

savent pas davantage à son sujet. Ainsi que je l’ai acheté, ainsi je le

vends.

CHAPITRE XXIII.—D’un autre Cimi, qui se nomme Guabancex.—Ce cimi

_Guabancex_ était dans le pays d’un grand cacique d’entre les plus

distingués, appelé _Aumatex_: ce Cimi est femelle: et ils disent qu’il

est accompagné de deux autres[55]; l’un est celui qui annonce, l’autre

celui qui rassemble et gouverne les eaux. Or, quand Guabancex se fâche,

ils disent qu’il fait mouvoir le vent et l’eau, qu’il renverse les

maisons et arrache les arbres. Ce Cimi, qu’ils disent être femelle, est

fait des pierres du pays: les deux autres Cimi dont il est accompagné,

sont appelés l’un _Guatauva_; c’est le messager et l’avant-coureur qui

ordonne, par le commandement de Guabancex, à tous les autres Cimi de

cette province de l’aider à faire beaucoup de vent et d’eau; l’autre

s’appelle _Coatrischie_; c’est lui qui rassemble les eaux dans les

vallées entre les montagnes, et qui les laisse aller ensuite pour

qu’elles bouleversent le pays. Et ceci, ces gens-là le tiennent pour

certain.

CHAPITRE XXIV.—De ce qu’ils croient d’un autre Cimi qui se nomme

_Faragauaol_.

Ce Cimi est celui d’un grand cacique de l’île Espagnole, et c’est une

idole à qui ils attribuent différents noms, et qui fut trouvée de la

manière que vous allez entendre. Ils disent qu’un jour, dans les temps

passés, avant la découverte de l’île, sans qu’ils puissent dire quand,

étant allés à la chasse, ils trouvèrent un certain animal; qu’étant

couru après, il tomba dans une fosse, et qu’y regardant pour cela, ils

virent un tronc d’arbre qui leur paraissait une chose vivante. Ce que

voyant le chasseur, il courut à son maître qui était cacique, et père de

_Guaraionel_ et lui dit ce qu’il avait vu. Sur quoi ils y allèrent et

trouvèrent la chose, comme le chasseur l’avait dite; et ayant pris le

tronc ils lui fabriquèrent une maison. Ils disent que de cette maison il

sortit plusieurs fois, retournant à l’endroit, d’où on l’avait enlevé,

non précisément au même lieu, mais tout près; car le seigneur susdit ou

son fils Guaraionel l’ayant envoyé chercher, le trouvèrent caché; une

autre fois ils le lièrent et le mirent dans un sac; et avec tout cela,

ses liens ne l’empêchaient pas de s’en aller. Et ces pauvres ignorants

regardent ces choses comme des plus certaines.

CHAPITRE XXV.—Des choses qu’ils affirment avoir été dites par deux des

principaux caciques de l’île Espagnole, l’un appelé _Caziuaguel_, père

du dit Guarionel, et l’autre _Guamanacoel_.—C’est ce grand seigneur

qu’ils disent être dans le ciel, et qui au commencement de ce livre

est écrit _Caizihu_, lequel fit ici une abstinence comme celle que ces

gens-ci font tous communément: à cet effet, ils restent renfermés six ou

sept jours, sans rien manger, excepté du jus des herbes avec lequel ils

se lavent également. Ce temps terminé, ils commencent à manger quelque

chose qui alimente. Et dans le temps qu’ils sont restés sans manger, à

cause de la faiblesse qu’ils éprouvent dans le corps et dans la tête,

ils disent avoir vu quelque chose, peut-être désirée par eux: tous font

donc cette abstinence en l’honneur des Cimi qu’ils possèdent, pour savoir

s’ils remporteront la victoire sur leurs ennemis ou pour acquérir des

richesses, ou pour toute autre chose qu’ils puissent désirer. Ils disent

aussi que ce cacique avait affirmé avoir parlé avec _Iocauuaghama_, qui

lui avait dit que, après sa mort, quel que fût celui qui demeurât vivant,

il ne jouirait que peu de temps de l’autorité, parce qu’il viendrait dans

le pays des gens habillés qui devaient les mettre sous le joug et les

faire mourir, et qu’ils mourraient de faim. Mais ils pensèrent d’abord

que ces gens seraient les Cannibales; et considérant que ceux-ci ne

faisaient autre chose que piller et s’enfuir, ils crurent que ce devrait

être une autre nation dont parlait le Cimi. D’où ils sont persuadés

maintenant qu’il s’agissait de l’Amiral et des gens qu’il amena avec

lui[56].. ..

Voilà tout ce que j’ai pu comprendre et savoir par rapport aux coutumes

et rites des Indiens de l’île Espagnole, par le soin que j’ai mis; en

quoi je ne prétends à aucune utilité spirituelle ou temporelle. Plaise à

Notre-Seigneur de faire tourner tout cela à sa gloire et à son service,

de me donner la grâce de pouvoir persévérer! s’il devait en être

autrement qu’il m’ôte l’intelligence.

FIN DE L’ŒUVRE DU PAUVRE ERMITE ROMAIN PANE.

NOTES

[1] Ce petit ouvrage est tiré de l’histoire de Christophe Colomb,

écrite par don Fernando Colomb, son fils. Au temps où Pinelo rédigea

sa Bibliothèque en 1738, l’original espagnol n’existait plus; on n’a

en Espagne qu’une traduction faite sur l’ouvrage en italien, imprimé à

Venise en 1571, d’après lequel nous donnons la nôtre. Le frère Romain

Pane, hermite de l’ordre des Hiéronymites, comme il le dit lui-même,

écrivit son récit à la demande du grand navigateur; il se compose de

vingt-six petits chapitres, comprenant dix-huit feuillets, insérés à la

suite du chapitre LXI de l’ouvrage de don Fernando Colomb, au milieu

duquel il est intercalé.

[2] Cemini, pluriel en italien, de cemi, cimi ou zemi, appelés ailleurs

tuyra, tel est le nom générique des dieux ou génies inférieurs, bons ou

mauvais, des aborigènes de Haïti, nom qu’ils appliquaient à un grand

nombre d’idoles et d’amulettes, représentant ces génies ou aux reliques

de leurs ancêtres. «Les Caciques, ajoute à ce sujet Fernando Colomb,

ont trois pierres dans lesquelles eux et leurs peuples ont une grande

dévotion. L’une, disent-ils, est favorable aux moissons et aux légumes;

l’autre à l’accouchement des femmes et la troisième pour obtenir de

l’eau et du soleil au besoin.» Dans les dialectes des Antilles, on

prononce aussi ce mot _ceme_, _cheme_, _chemi_ (_ch_ guttural comme le

_j_ espagnol). En quelques endroits du Yucatan le nom de _tzimin_ était

donné à certains fantômes: au temps de la conquête, les Mayas appelaient

ainsi le tapir en quelques endroits; ils le donnèrent au cheval. En

langue nahuatl _tzimitl_, _tzitzimitl_, _tzitzimime_ sont des fantômes

ou démons: c’est le nom des étoiles qui tombèrent du ciel, au temps du

déluge.

[3] Pierre Martyr d’Anghiera a pu consulter l’ouvrage original de Romain

Pane, ainsi que d’autres documents analogues; il écrit ces deux noms

_Yocauna Gua-Maonocon_ (_gua_ est un article pronominal dans la langue

antique de Haïti). Ce dieu est le premier moteur tout-puissant, éternel

et invisible (_Sumario delle Indie Occidentali_, etc. Col. de Ramusio,

tom. III, fol. 34, V. Venise, 1606). On peut consulter, pour l’étymologie

de ces noms, le petit vocabulaire haïtien placé à la suite de celui de la

langue maya à la fin de ce volume.

[4] Cette mère, dans Pedro Martyr, reçoit les noms suivants: _Attabeira_,

_Mamona_, _Gua-Carapita_, _Iiella_, _Guimazoa_; Humboldt dit que les noms

sont très-estropiés dans l’édition italienne de la vie de Colomb par son

fils. Dans l’île de Cuba, au lieu d’_Atabei_ on disait _Atabex_, dont

la racine _at_ signifie un, unique, premier. Ceux-ci et quelques autres

dieux supérieurs n’avaient point d’images.

[5] Pierre Martyr appelle le premier _Caunana_, le second _Canta_ est

écrit ailleurs _Cauta_; le troisième nom est écrit par l’auteur cité

_Caxi Baxagua_, qui me paraît devoir être la véritable orthographe; le

_x_ étant pour _ch_, que le _ci_ et _gi_ représentent en italien. On lit

aussi _Amaiauna_ pour _Amaiauua_.

[6] Dans l’autre texte déjà cité _Machockael_.

[7] Suivant l’auteur cité, ces hommes avaient un vif désir de voir le

monde; ils sortirent donc de nuit, mais n’ayant pu rentrer à temps,

ils furent surpris par le soleil qui les changea en arbres _iobi_ (ou

_hobi_), c’est-à-dire en arbres analogues aux myrabolaniers. C’est le

_xocotl_ ou _jocote_ du Mexique.

[8] Pierre Martyr l’appelle _Vaguoniona_, ajoutant qu’il avait un

grand nombre d’enfants; l’un d’eux étant le _Giadrauaua_ fut changé en

rossignol.

[9] _Giahuba-Bagiael_, fils de _Giahubabagi_, autre orthographe peut-être

de _Guagugiona_.

[10] _Matinino_ est l’île appelée aujourd’hui la Martinique.

[11] Suivant Pierre Martyr, ces enfants criaient _toa, toa_, c’est-à-dire

maman, maman, et ils furent, ainsi que leurs mères, changés en

grenouilles par le soleil. Un auteur dit que _tona_ était l’opossum ou

sarigue.

[12] _Aïti_, c’est-à-dire (terre) âpre ou montagneuse. _Bouhi_ paraît

signifier bien habité.

[13] C’est le même qui est écrit plus haut _Gua-Gugiona_.

[14] _Ana-Cacugia_, c’est-à-dire fleur de cacao.

[15] Ainsi, Guahagiona prend la syphilis au milieu de la mer avec une

femme de la grotte de Cacibagia; il est étrange de voir cette maladie

paraître ainsi dans les histoires religieuses des peuples américains.

Dans la légende sacrée de Teotihuacan, _Nanahuatl_, le Syphilitique, se

jette dans les flammes et devient le soleil.

[16] L’endroit où l’on mène Guahagiona pour le guérir est un endroit

retiré, et aussi un lieu sacré d’après l’étymologie du mot _Gua-Nara_.

[17] _Guabonito_, c’est-à-dire Goïave d’homme, suivant un interprète.

[18] _Biberoci_ paraîtrait devoir s’interpréter Roi de l’amour de la

seconde vie.

[19] Il y a ici probablement une erreur, _Gualonito_, tandis que plus

haut il y a _Guabonito_.

[20] Le _guanin_ était un bijou travaillé avec beaucoup d’art et en

toutes sortes de figures. (Herrera, _Hist. gen. de las Indias Occid._,

decad. I, chap. 3.) Le guanin était composé d’un amalgame de 18 parties

d’or, 6 d’argent et 8 de cuivre. _Ciba_ est la pierre.

[21] Ceci semble dire que l’usage de ces bijoux d’or devait son origine

à _Guabonito_, à _Albeborael_, à _Guahagiona_ et au père d’_Albeborael_,

c’est-à-dire _Albe-Bora_, nom qui peut donner lieu à bien des

conjectures, car il rappelle les nations primitives du nord, telles que

les _Hyper-Boréens_, etc.

[22] Un commentateur de Romain croit trouver ici le commencement d’une

dynastie antique, habile à travailler l’or et la pierre dure, et qui

serait venue d’outre-mer; cette dynastie, les _Hi-Auna_ ou _Hi-Ona_

se rattacherait, suivant lui, aux anciennes tribus pélasges _Aones_

ou _Ioniens_. La racine de ce nom, _ion_, _on_, _ona_, se trouve

fréquemment, comme le peut voir le lecteur, dans les noms antiques de

Haïti.

[23] Au lieu d’_aigles_, Pierre Martyr nous parle de _fourmis_ qui

descendaient le long des branches, ce qui a donné lieu à un grand nombre

d’auteurs de cette époque de comparer cette fable à celle des Myrmidons.

[24] Ces êtres qui n’ont pas de sexe d’abord, sont cependant représentés

ensuite par un pronom féminin, _elles_ dans le texte italien; mais il se

pourrait qu’il s’appliquât aux aigles, _aguile_.

[25] _Caracaracol_ est un pluriel de _caracol_, formé par la répétition

du mot, très-fréquent dans les langues anciennes de l’Amérique. _Caracol_

est le nom générique du coquillage marin, et en particulier du crabe. Son

étymologie haïtienne prête à de nombreuses interprétations: il signifie

mot à mot, sorti d’un lieu sacré; dans le quiché, il signifierait, issu

ou sorti d’un poisson. La coquille était au Mexique un symbole de la

lune et en même temps de la génération: «De même que l’animal sort de sa

coquille, ainsi que l’homme sort du ventre de sa mère,» dit un passage du

MS. mexicain Letellier, de la Bibliothèque impériale. On peut remarquer

encore, à cet égard, qu’en un grand nombre de ces provinces des îles et

de terre ferme, où les hommes allaient nus, ils se cachaient le membre

viril dans un grand coquillage, attaché par devant à une ceinture. Dans

ce mot curieux on trouve le nom des _Caras_ ou _Cares_, qui est répandu

d’un bout à l’autre de l’Amérique, de la Floride au fond de la Bolivie,

et d’où les _Caraïbes_ ou _Caribes_ paraissent avoir pris le leur.

Ici, le _Caracol_ paraît être l’aborigène de Haïti, ou du moins une

race antérieure à ceux du Guanio ou Hiona, qu’elle sert comme esclave.

Cette race est entachée d’une maladie analogue à la gale, la syphilis

apparemment; car c’est en voguant en compagnie d’une femme du même pays,

que Guahagiana a pris cette maladie. Voir au chapitre V.

[26] Cet oiseau _inriri_, appelé _pico_ par les Espagnols, est le _Picus

imbrifœtus_ d’Hernandez. (Nieremberg, _Hist. nat._, lib. X, cap. 49.)

[27] _Giaia_ est écrit _Iaia_ dans l’abrégé de Ramusio. Ce Giaia était un

homme puissant, dit le même abrégé.

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 40 / 47 段