calcul des Katuns de ce document, c’est qu’il fixe ici la période à la
fin de laquelle arrivèrent, pour la première fois, les Espagnols entre
les années 1392 et 1488. L’Amérique n’était pas encore découverte: les
événements dont il s’agit ici sont des années 1511-1517.
[32] La petite vérole avait été apportée par les Espagnols; quant à la
perte en question ici, Conf. plus haut, pag. 62. Le mot _ichpaa_, qui est
ici pour château ou forteresse, prouve que les grands édifices du Yucatan
étaient encore en partie habités à cette époque.
[33] On ne dit pas qui était Ahpulà; mais pour que sa mort ait fait ici
l’objet d’une date, il doit avoir été un personnage important parmi les
Mayas, au moment de la conquête.
[34] Pio Perez fait mourir Ahpulà, suivant son commentaire, à l’an 1473,
tandis que le document maya, texte et traduction, la fixe avec raison à
l’an 1536, ce qui, avec les dates données par Landa, lève presque tous
les doutes.
[35] Le document reparle ici de la ruine de Mayapan, en assignant à
cet événement une antériorité de soixante ans au temps de la conquête:
ce chiffre, répété deux fois, et à deux époques assez éloignées l’une
de l’autre, semblerait annoncer une incorrection dans le texte où, au
lieu d’_ox-kal_, trois-vingts, il faudrait lire probablement _can-kal_,
quatre-vingts.
[36] Il s’agit ici des religieux qui, avec Landa, prêchèrent la doctrine
chrétienne aux Mayas et commencèrent à les baptiser.
[37] Voir plus haut, pages 53 et 59.
ÉCRIT DE FRÈRE ROMAIN PANE DES ANTIQUITÉS DES INDIENS, QU’IL A
RECUEILLIES AVEC SOIN EN HOMME QUI SAIT LEUR LANGUE, PAR ORDRE DE
L’AMIRAL[1].
Moi, frère Romain, pauvre ermite de l’ordre de Saint-Jérôme, j’écris,
par ordre de l’illustre seigneur amiral et vice-roi, gouverneur des
îles et de la terre-ferme des Indes, ce que j’ai pu apprendre et savoir
de la croyance et de l’idolâtrie des Indiens, comme aussi ce qui a
rapport à leurs dieux. De quoi je traiterai maintenant dans le présent
écrit. Chacun, en adorant les idoles qu’ils ont chez eux, appelées
Cemi[2], observe une manière et des superstitions particulières. Ils
reconnaissent qu’il y a dans le ciel comme un être immortel, que personne
ne peut voir; qu’il a une mère et qu’il n’a pas de principe, et ils
l’appellent _Io cahuva_, _Gua-Maorocon_[3], et ils appellent sa mère
_Atabei_, _Iermao_, _Guacarapito_ et _Zuimaco_, qui sont cinq noms[4].
Ceux dont j’écris ces choses sont de l’île Espagnole; car des autres
îles, je ne sais rien, ne les ayant jamais vues. De la même manière,
ils savent de quel côté ils vinrent, d’où le soleil et la lune eurent
leur origine, comment se fit la mer et en quel lieu vont les morts. Ils
croient aussi que les morts leur apparaissent dans les chemins, lorsque
l’un d’eux va seul; c’est pourquoi ils ne leur apparaissent point, quand
plusieurs vont ensemble. Ce sont leurs aïeux qui leur ont fait croire
tout cela: bien qu’ils ne sachent pas lire ni compter plus loin que dix.
CHAPITRE I. De quel côté sont venus les Indiens et de quelle
manière.—L’île Espagnole a une province nommée _Caanau_, dans laquelle
il se trouve une montagne qui s’appelle _Canta_, où il y a deux grottes,
l’une dite _Cacibagiagua_ et l’autre _Amaiauua_[5]. De Cacibagiagua
sortit la plus grande partie des gens qui peuplèrent l’île. Ceux-ci se
trouvant dans ces grottes, on y faisait de nuit la garde, et le soin en
était commis à un qui s’appelait _Marocael_[6]; mais on dit qu’ayant
tardé un jour à venir à la porte, le soleil l’enleva. Voyant donc que le
soleil l’avait enlevé, à cause de sa mauvaise garde, ils lui fermèrent la
porte, et ainsi il fut transformé en pierre auprès de la porte. On dit
que quelques-uns étant ensuite allés pêcher furent pris par le soleil, et
ils devinrent des arbres, appelés par eux _Iobi_, et d’une autre manière,
ils les nomment _Myrabolaniers_[7].
La raison pour laquelle Marocael veillait et faisait la garde, c’était
pour regarder de quel côté il voulait envoyer ou répartir le monde; et il
paraît qu’il tarda trop pour son malheur.
CHAPITRE II. Comment les hommes se séparèrent des femmes.—Il arriva que
l’un qui avait pour nom _Guagugiona_, dit à un autre qui s’appelait
_Giadruuaua_[8] d’aller cueillir une herbe, dite le _Digo_, avec quoi ils
se nettoient le corps, quand ils vont se laver. Celui-ci y alla avant
le jour et le soleil l’enleva dans le chemin, et il devint un oiseau
qui chante le matin comme le rossignol, et qui se nommait _Giahuba
Bagiael_[9]. Guagugiona voyant que celui qu’il avait envoyé cueillir
l’herbe Digo ne retournait point, se résolut à sortir de ladite grotte de
Cacibagiagua.
CHAPITRE III.—Guagugiona, indigné de voir que ceux qu’il avait envoyés
pour cueillir le digo avec lequel il voulait se laver, ne revenaient
point, dit aux femmes: Laissez vos maris et allons-nous-en à d’autres
pays et nous y porterons beaucoup de joyaux. Laissez vos enfants et
emportons seulement l’herbe avec nous, et nous retournerons ensuite pour
eux.
CHAPITRE IV.—Guagugiona partit avec toutes les femmes et s’en alla,
cherchant d’autres pays; il arriva à _Matinino_[10] où il laissa aussitôt
les femmes, et s’en alla dans une autre région nommée _Guanin_. Or, ils
avaient laissé les petits enfants auprès d’un ruisseau. Mais ensuite
lorsque la faim commença à les incommoder, on dit qu’ils se mirent à
pleurer, appelant leurs mères qui étaient parties, et les pères ne
pouvaient calmer leurs enfants, appelant leurs mères, à cause de la faim,
en disant mama, pour parler, quoique en réalité ce fût pour demander
le sein. Et tout en pleurant ainsi et en demandant le sein, disant
_too, too_, comme celui qui demande quelque chose avec grande ardeur
et beaucoup de constance, ils furent transformés en petits animaux, en
manière de nains qu’on nomme _Tona_, à cause des cris qu’ils faisaient
pour le sein; et de cette manière tous les hommes restèrent sans
femmes[11].
CHAPITRE V.—Qu’ils s’en allèrent en quête de femmes une autre fois de
l’île Espagnole, qui auparavant se nommait _Aïti_, et ainsi se nomment
ses habitants[12]; et celles-ci et les autres îles, ils les nommaient
_Bouhi_. Mais comme ils n’ont ni écriture ni lettres, ils ne peuvent
rendre bon compte de la manière qu’ils ont entendu ces choses de leurs
ancêtres; ils ne sont pas d’accord, d’ailleurs, sur ce qu’ils disent,
et on ne peut écrire ce qu’ils racontent avec ordre. Dans le temps
que _Guahagiona_[13] (Guahahiona) qui enleva toutes les femmes s’en
allait, il emmena pareillement les femmes de son cacique qui se nommait
_Anacacugia_[14], le trompant comme il avait trompé les autres; de plus
_Anacacugia_, parent de Guahagiona qui s’en allait avec lui, entra dans
la mer, et ledit Guahagiona étant dans le canot, dit à son parent:
Attention que le beau _Cobo_ est dans l’eau, lequel Cobo est le limaçon
de mer. Et celui-là regardant l’eau pour voir le Cobo, Guahagiona son
parent le saisit par les pieds et le jeta dans la mer; ainsi il prit
toutes les femmes pour lui, laissant celles de Martinino où on dit qu’il
n’y a que des femmes aujourd’hui pour lui; il s’en alla à une autre île
qui s’appelle Guanin, et elle s’appela ainsi à cause des choses qu’il
emporta de celle-ci en partant.
CHAPITRE VI.—Que Guahagiona retourna à la dite (montagne de) Canta
d’où il avait enlevé les femmes.—On dit qu’étant dans la région où il
était allé, Guahagiona vit qu’il avait laissé une femme dans la mer,
et il en eut une grande jouissance; mais aussitôt après il chercha
un grand nombre de baigneurs pour se faire laver, étant couvert de
ces ulcères que nous appelons le mal français[15]. Ceux-là le mirent
donc dans une _Guanara_, ce qui veut dire endroit retiré[16], et
ainsi étant là, il guérit de ses ulcères. Elle lui demanda ensuite
la permission de s’en aller en son chemin et il la lui donna. Cette
femme s’appelait _Guabonito_[17], Guahagiona changea son nom et se
nomma dorénavant _Biberoci Guahagiona_[18]. Et la femme Guallonito[19]
donna à Biberoci Guahagiona beaucoup de _Guanins_ et de _Ciba_, afin
qu’il les portât liés aux bras; car dans ces pays les _Colecibi_ sont
des pierres qui ressemblent beaucoup au marbre et ils les portent
liés aux bras et au col, et les Guanins ils les portent aux oreilles,
en s’y faisant des trous, quand ils sont petits; ils sont de métal,
à peu près de la grandeur d’un florin[20]. Le commencement de ces
Guanins furent, disent-ils, _Guabonito_, _Albeborael_, _Guahagiona_
et le père d’Albeborael[21]. Guahagiona resta dans le pays avec son
père qui se nommait _Hiauna_; son fils, du côté du père, s’appelait
_Hia-Guaili-Guanin_, ce qui veut dire fils de Hiauna[22]; et dorénavant
il s’appela Guanin, et il s’appelle ainsi aujourd’hui. Mais comme ils
n’ont ni lettres ni écriture, ils ne savent pas bien raconter ces sortes
de fables et je ne puis les écrire bien. Je crois que je mettrai le
commencement où devrait être la fin et la fin au commencement. Mais tout
ce que j’écris est ainsi raconté par eux, juste comme je l’écris, et
ainsi je le développe comme je l’ai entendu de ceux du pays.
CHAPITRE VII.—Comment il y eut encore une fois des femmes dans cette île
de Haïti, et qui se nomme l’Espagnole.—Ils disent qu’un jour les hommes
étaient allés se baigner: tandis qu’ils étaient dans l’eau, il pleuvait
beaucoup, et ils étaient fort désireux d’avoir des femmes; et souvent,
quand il pleuvait, ils étaient allés chercher les traces de leurs femmes.
Ils ne pouvaient avoir d’elles aucune nouvelle; mais ce jour-là, on dit
qu’en se baignant, ils virent tomber de quelques arbres, se laissant
couler le long des branches, certaines formes de personnes qui n’étaient
ni hommes ni femmes et qui n’avaient le sexe ni du mâle ni de la femelle.
Ils allèrent donc pour s’en emparer; mais ces êtres s’enfuirent comme
s’ils eussent été des aigles[23]. C’est pourquoi ils appelèrent, par
ordre de leur cacique, deux ou trois hommes, puisqu’ils ne pouvaient s’en
emparer eux-mêmes, afin qu’ils observassent combien elles[24] étaient, et
qu’ils cherchassent pour chacune un homme qui fût _Caracaracol_, parce
que ceux-ci avaient les mains âpres, et de cette façon ils tenaient bien
ce qu’ils prenaient. Ils rapportèrent au cacique qu’il y en avait quatre,
et ainsi ils conduisirent quatre hommes, qui étaient Caracaracols; le
Caracaracol étant une maladie comme la gale qui rend le corps fort
âpre[25]. Après qu’ils s’en furent emparés, ils tinrent conseil entre eux
sur ce qu’ils pourraient faire pour que ce fussent des femmes; puisque
ces êtres n’avaient le sexe du mâle ni de la femelle.
CHAPITRE VIII.—De quelle manière ils trouvèrent le moyen à ce que ce
fussent des femmes.—Ils cherchèrent un oiseau qui s’appelait _Inriri_,
anciennement dit _Inrire Cahuuaiel_, lequel fore les arbres, et dans
notre langue s’appelle Pico[26]. De la même manière ils prirent ces
femmes sans sexe de mâle ni de femelle, leur lièrent les pieds et les
mains, et s’étant saisis de l’oiseau susdit, le leur amarra au corps:
celui-ci croyant que c’étaient des pièces de bois, commença à faire
son travail habituel, becquetant et trouant à l’endroit où d’ordinaire
doit se trouver le sexe des femmes. C’est de cette manière, disent les
Indiens, qu’ils eurent des femmes, à ce que racontent les plus anciens.
Comme j’ai écrit à la hâte et que je n’avais pas suffisamment de papier,
je n’ai pu mettre à sa place ce que par erreur je portai ailleurs; mais,
somme toute, je n’ai pas erré, parce qu’eux croient le tout, de la même
manière que cela est écrit. Retournons maintenant à ce que nous avions
à mettre d’abord, c’est-à-dire leur opinion concernant l’origine et
principe de la mer.
CHAPITRE IX. Comment ils disent que se fit la mer.—Il y avait un homme
nommé _Giaia_, dont ils ne savent pas le nom[27]: et son fils se nommait
_Giaiael_, ce qui veut dire fils de Giaia; lequel Giaiael voulant tuer
son père, celui-ci l’envoya en exil dans un lieu, où il resta exilé
quatre mois; après quoi son père le tua et mit ses os dans une calebasse
et l’attacha au toit de sa maison, où elle demeura suspendue quelque
temps. Il arriva qu’un jour désirant voir son fils, Giaia dit à sa femme:
Je veux voir notre fils Giaiael, et celle-ci en fut contente; ayant
descendu la calebasse, il la renversa pour voir les os de son fils, et il
en sortit une multitude de poissons grands et petits[28], sur quoi voyant
que les os s’étaient transformés en poissons, ils délibérèrent de les
manger. Un jour donc qu’ils disent que Giaia était allé à ses _conico_,
c’est-à-dire aux biens qui étaient de son héritage, vinrent quatre fils
d’une femme qui s’appelait _Itaba-Tahuuana_, tous quatre d’une portée
et jumeaux; laquelle femme étant morte dans l’enfantement, on l’ouvrit
et on en retira lesdits quatre fils; et le premier qu’on en sortit fut
Caracaracol, qui veut dire galeux, lequel Caracaracol eut pour nom.....
les autres n’avaient point de nom.
CHAPITRE X.—Comme les quatre fils jumeaux d’Itaba-Tahuuana, qui était
morte en couches, allèrent pour mettre ensemble la calebasse de Giaia
où était son fils _Agiael_[29] qui s’était transformé en poissons;
mais aucun d’eux n’eut la hardiesse de la prendre, excepté _Dimivan
Caracaracol_[30] qui la détacha. Et tous se rassasièrent de poisson: et
pendant qu’ils mangeaient, ils entendirent Giaia qui revenait de ses
domaines; et voulant dans leur précipitation suspendre la calebasse, ils
ne l’attachèrent pas bien, de manière qu’elle tomba à terre et se brisa.
Ils disent que l’eau qui sortit de cette calebasse fut si abondante,
qu’elle remplit toute la terre, et avec cette eau sortit une multitude
de poissons; de là ils tiennent que la mer eut son origine[31]. Ceux-là
partirent ensuite de là et trouvèrent un homme qui se nommait _Con-el_,
lequel était muet[32].
CHAPITRE XI.—Des choses qui passèrent aux quatre frères, lorsqu’ils
s’en allèrent fuyant de Giaia.—Aussitôt qu’ils arrivèrent à la porte
de _Bassa-Manaco_, et qu’ils entendirent qu’il portait du cassabi[33],
ils dirent, _Ahiacauo Guarocoel_, c’est-à-dire connaissons celui qui
est notre aïeul. De même Demivan Caracaracol, voyant ses frères devant
lui, entra au dedans pour voir s’il pouvait avoir quelque cassabi;
lequel cassabi est le pain qui se mange dans le pays. Caracaracol étant
entré dans la maison d’_Aiamauaco_[34], lui demanda du cassabi, qui
est le pain susdit; et celui-ci se mit la main au nez et lui lança un
_guanguio_[35] aux épaules; lequel guanguio était rempli de _cogioba_
qu’il avait fait pour ce jour; laquelle cogioba est une certaine poudre
que ces gens-ci prennent quelquefois pour se purger et pour d’autres
effets que vous comprendrez ensuite. Ils la prennent avec une canne
longue de la moitié d’un bras, qu’ils se mettent au nez par un bout et
l’autre dans la poudre, et ainsi ils l’aspirent par le nez, et cela les
fait purger généralement. Et ainsi il lui donna ce guanguio pour du pain
et...... le pain qu’il faisait; mais il se retira fort indigné parce
qu’ils le lui demandaient[36].
Caracaracol, après cela, s’en retourna vers ses frères, et leur raconta
ce qui lui était arrivé avec _Baiamanicoel_[37], en leur faisant part
du coup qu’il lui avait donné avec le guanguio sur l’épaule, et qui
lui faisait beaucoup de mal. Alors les frères regardèrent l’épaule et
virent qu’il l’avait très-gonflée, au point qu’il était près de mourir.
Là-dessus, ils cherchèrent à la couper, mais sans y réussir: et prenant
une _manaia_ de pierre, ils la lui ouvrirent, et ainsi il en sortit une
tortue femelle vivante[38]; et de cette manière ils fabriquèrent leur
maison et ils prirent soin de la tortue. De ceci je n’ai pas entendu
autre chose et il y a peu à tirer de ce nous avons écrit. Ils disent en
outre que le soleil et la lune sortirent d’une grotte qui est dans le
pays d’un cacique, appelé _Mancia Tiuuel_; laquelle grotte s’appelait
_Giououana_ et pour laquelle ils avaient une grande estime[39]. Ils la
tiennent en totalité peinte à leur manière, sans aucune figure, mais avec
beaucoup de feuillages et d’autres choses semblables: dans cette grotte,
il y a deux Cimin, faits de pierre, petits, de la grandeur de la moitié
du bras, les mains liées, et il semble qu’ils soient dans l’action de
suer. Ils ont une grande estime pour ces Cimin, et quand il ne pleuvait
point, ils disent qu’ils entraient là pour les visiter et qu’aussitôt
il pleuvait. Or de ces deux Cimin l’un est appelé par eux _Boinaiel_ et
l’autre _Maroio_[40].
CHAPITRE XII.—De ce que ces gens-ci pensent au sujet des morts qui vont
errants, et de quelle manière ils sont et ce qu’ils font.—Ils sont
persuadés qu’il y a un lieu où vont les morts, qui se nomme _Coaibai_, et
qu’il existe dans une partie de l’île appelée _Soraia_[41]. Le premier
qui se trouva en Coaibai fut, disent-ils, un qui se nommait _Machetaurie
Guaiana_, qui était seigneur dudit Coaibai, maison et demeure des
morts[42].
CHAPITRE XIII. De la forme qu’ils disent qu’ont les morts.—Ils disent
que de jour ils restent enfermés, et qu’ils vont promener la nuit; et
qu’ils mangent d’un certain fruit nommé _Guabaza_, lequel a le goût
de...... qui le jour sont...... et qui la nuit se changent en fruit, et
que les (morts) en font un festin et se réunissent aux vivants. Or, pour
les reconnaître, ils le font de cette manière, qu’ils lui touchent le
ventre de la main, et que s’ils n’y trouvent pas l’ombilic, ils disent
qu’il est _operito_, ce qui veut dire mort: c’est pour cela qu’ils
disent que les morts n’ont pas d’ombilic. Et ainsi sont-ils quelquefois
trompés, lorsqu’ils ne font pas attention à cela. Or s’ils se couchent
avec quelque femme de celles de Coaibai, celles-ci, au moment où ils
pensent les avoir entre les bras, s’évanouissent, et, à cause de cela,
disparaissent en un moment. Voilà, quant à cela, ce qu’ils croient encore
aujourd’hui. Quand une personne est en vie, ils appellent son esprit
_Goeiz_ et après la mort le nomment _Opia_: ils disent que ce Goeiz leur
apparaît souvent sous la forme d’un homme ou d’une femme[43]; et ils
ajoutent qu’il s’est trouvé des hommes qui ont voulu combattre avec lui,
et qu’en venant aux mains, il disparaissait et que l’homme mettait ses
bras ailleurs, sur quelque arbre auquel il demeurait attaché. C’est ce
que tous croient en général, petits et grands, que l’esprit leur apparaît
sous la forme du père, de la mère, des frères, ou des parents, ou sous
d’autres formes. Le fruit qu’ils disent que mangent les morts, est de la
grosseur d’une poire de coing. Ces morts ne leur apparaissent jamais de
jour, mais constamment la nuit; aussi est-ce avec grande crainte que l’un
ou l’autre se risque à sortir seul de nuit.
CHAPITRE XIV.—D’où ils tirent ces choses et qui les fait demeurer dans
cette croyance.—Ce sont quelques hommes qui pratiquent (la médecine),
parmi eux, appelés _Bohuti_, lesquels font beaucoup de fourberies,
comme nous dirons plus loin, pour leur faire accroire qu’ils parlent
avec eux et qu’ils savent tous leurs faits et secrets, et que quand
ils sont malades, ils leur enlèvent la maladie: et ainsi ils les
trompent. C’est de quoi j’ai vu une partie de mes propres yeux, comme
des autres choses; je n’ai raconté que ce que j’ai entendu d’un grand
nombre, particulièrement des principaux, avec lesquels j’ai pratiqué
plus qu’avec d’autres; c’est pourquoi ceux-ci croient toutes ces fables
avec plus de certitude que les autres. Quoi qu’il en soit, de même que
les Maures, ils ont leurs lois réduites à des chants antiques, à l’aide
desquels ils se gouvernent, ainsi que les Maures, comme si c’était par
l’écriture. Et lorsqu’ils veulent chanter leurs chants, ils touchent d’un
certain instrument qu’ils appellent _Maiohauau_[44], qui est de bois,
concave et de beaucoup de force, léger, long d’un bras et large d’un
demi-bras; et la partie où l’on touche est faite en forme de tenailles
de maréchal-ferrant, et de l’autre côté (il a une ouverture oblongue; on
frappe sur la première avec un bâton, terminé par une boule de gomme,
lequel) est semblable à une massue; de telle manière, qu’elle ressemble à
une citrouille au long col; et c’est là l’instrument qu’ils touchent. Or,
il a un son si fort qu’on l’entend à une lieue et demie de loin; c’est à
ce son qu’ils chantent leurs chants qu’ils apprennent par cœur: ceux qui
en touchent sont les principaux d’entre eux, qui apprennent dès l’enfance
à le toucher et à chanter en même temps, suivant leurs coutumes. Passons
maintenant à la description d’un grand nombre d’autres choses et
cérémonies et coutumes des gentils.
CHAPITRE XV.—Des observances de ces Indiens _Buhu-itihu_[45], et de
quelle manière ils font profession de médecine et enseignent les gens; et
dans leurs cures médicinales, souvent ils se trompent. Tous ou la plupart
de ceux de l’ile espagnole ont un grand nombre de Cimi de différente
sorte. L’un a les os de son père et de sa mère, de ses parents et de ses
ancêtres, qui sont faits de pierre ou de bois. Et des deux sortes ils
en ont beaucoup; les uns qui parlent, les autres qui font naître les
choses qu’ils mangent; plusieurs qui font tomber la pluie, d’autres qui
font souffler les vents. Ce sont toutes choses que ces pauvres ignorants
croient que produisent ces idoles, ou pour mieux dire ces démons, ces
gens-là n’ayant pas la connaissance de notre sainte foi. Quand quelqu’un
est malade, ils lui amènent la Buhu-itihu, le médecin susdit. Le médecin
est astreint à s’abstenir de la bouche, comme le malade lui-même, et
à faire également le malade, ce qu’il fait de cette manière que vous
allez entendre. Il faut donc qu’il se purge, comme le malade, et pour se
purger, il prend d’une certaine poudre appelée _Cohoba_, en l’aspirant
par le nez[46], laquelle l’enivre de telle sorte, qu’ils ne savent plus
ce qu’ils font: et ainsi ils disent beaucoup de choses extrordinaires,
dans lesquelles ils affirment qu’ils parlent avec les Cimi, et que
ceux-ci leur disent que d’eux vient la maladie.
CHAPITRE XVI. De ce que font lesdits Buhu-itihu.—Lorsqu’ils vont visiter
quelque malade, avant de sortir de leurs maisons, ils prennent de la
vase du fond de leurs cruches ou du charbon pilé, et se noircissent
tout le visage, pour faire croire au malade ce qu’il leur semble de sa
maladie: ils prennent ensuite quelques petits os et un peu de viande, et,
enveloppant le tout dans quelque chose, afin que rien ne puisse tomber,
ils le prennent dans la bouche. Le malade étant déjà purgé avec la même
poudre que nous avons dite, le médecin entre dans la maison; il commence
par s’asseoir, et tous se taisent: s’il s’y trouve des enfants ils les
envoient dehors, afin qu’ils ne mettent pas d’obstacle à l’office du
Buhu-itihu, et il ne reste dans la maison qu’une ou deux des personnes
principales. Or, se trouvant ainsi seuls, ils prennent quelques herbes
de la Gioia.... grandes et une autre herbe, enveloppée dans la feuille
d’un oignon, longue d’un demi-quartaut, et l’une des Gioia est de celles
que tous prennent communément: les ayant broyées, ils en font une pâte
avec les mains et puis se la mettent dans la bouche la nuit, pour vomir
ce qu’ils ont mangé, afin que cela ne leur fasse pas de mal, et alors ils
commencent à faire le chant susdit; et allumant une torche, ils prennent
ce suc[47].