le principe de toutes choses: de son sein étaient sortis deux éléments
opposés, _Sagad-Çaura_ et _Vanu-Gaurad_[295], lesquels à leur tour
créèrent une trinité qui gouvernait le monde, _Gua-Mansuri_, _Uvigaicho_
et _Vustigui_: ceux-ci étaient les dieux de la génération, producteurs
des moissons, et ils s’étaient adjoint _Llaygen_, le fécondateur, le dieu
des eaux et des pluies. Gua-Mansuri, d’après la tradition recueillie à
Guamachuco était né dans la province de ce nom, qu’il avait trouvée, à sa
naissance, habitée par des êtres semi-divins comme lui, et qu’on appelait
_Gua-Chemin_[296]. Ceux-ci avaient une sœur du nom de _Cauptaguan_, et
Gua-Mansuri l’ayant vue, l’aima et la féconda. Ses frères irrités la
tuèrent et réduisirent son corps en poussière, après l’avoir brûlé, et
Gua-Mansuri retourna au ciel annoncer à _Ataguyu_ que la création des
hommes n’avait pas pu avoir lieu. Mais Cauptaguan, en mourant, avait
mis au monde deux œufs que ses frères jetèrent à la voirie. Il en
sortit deux jeunes gens, _Apo-Catequil_ et _Piguerao_: ils naquirent
à _Porcon_[297]. Le premier était l’auteur de tous les maux, et, à
l’époque de la conquête, ajoute le document d’où nous tirons ces détails,
Apo-Catequil était, de tous les dieux ou génies du Pérou, le plus craint
et le plus respecté, de Quito au Cuzco. A peine venu au monde, celui-ci
ressuscita sa mère qui lui remit la _guaraca_ ou fronde, laissée par
son père Gua-Mansuri. À l’aide de cette arme, il tua ou chassa tous les
Gua-Chemin et monta ensuite au ciel annoncer à Ataguyu que la terre était
libre. Ataguyu l’envoya alors à la puna de _Guacat_[298], au-dessus de
_Santa_[299], avec son frère: là, par son ordre, ils creusèrent la terre
d’où sortirent les hommes, puis tirant avec sa fronde, Apo-Catequil
produisit la foudre et les éclairs.
Dans ces fictions, ainsi que dans bien d’autres, on retrouve toute cette
suite de créations que signalent les mythologies de l’Asie Mineure et de
la Babylonie; elles se combinent ici avec la pensée des mystères de la
vie et de la mort, de la résurrection et des jugements, ainsi que dans
l’épopée des Hun-Ahpu, au Guatémala. Pour le moment, nous nous contentons
de signaler ce nouveau point de contact avec quelques cosmogonies du
vieux monde; mais en terminant, ajoutons que pour se rendre à l’enfer
péruvien, _Upamarca_, dans la langue qquichua[300], il fallait que l’âme,
dépouillée de son enveloppe mortelle, passât une rivière sur un pont
étroit, formé de quelques cheveux, en se faisant précéder par de petits
chiens noirs[301].
De tant de ressemblances et d’analogies entre les origines et les cultes
de l’_ancien_ et du _nouveau_ monde, il est impossible de douter que ces
deux continents n’aient eu autrefois des communications fort fréquentes
et que l’un ne soit venu de l’autre. Auquel donnerons-nous la priorité?
C’est là, comme nous l’avons déjà dit, une question que nous laissons
au temps et à des investigations plus complètes à décider. La science
arrivera-t-elle jamais, d’ailleurs, à préciser l’âge du monde? Ce à quoi
nous nous intéressons davantage en ce moment, c’est aux l’origines de
la civilisation dont on retrouve des vestiges si considérables dans
les antiques traditions de l’Amérique. Nous parlons surtout de cette
civilisation matérielle, aux constructions gigantesques, dont Babylone
en Asie, Thèbes et Memphis en Égypte, étaient l’expression; de cette
civilisation, «de cette puissante organisation de la force, de ce
despotisme où le roi usurpait la place de Dieu[302],» telle que nous la
voyons dans les débris des sociétés antiques, d’un bout à l’autre du
continent américain.
Dans cette communauté d’idées, de culte et de cosmogonies que nous avons
montrée entre l’Amérique, l’Égypte et la Phénicie, il y a surtout une
chose qui nous a frappé et que nous n’avons point hésité un instant
à faire remarquer tout d’abord, c’est l’embarras où se montrent la
plupart des philologues et des historiens pour assigner un berceau aux
peuples qui étaient en possession de cette civilisation étonnante et
que rien, ni leurs langues, ni leurs institutions, ne rattachent aux
autres populations de l’Asie. Si, comme l’avance M. d’Eckstein[303], les
Cares sont d’origine couschite, si aux Cares se rattachent en Asie, les
Lydiens, les Léléges, les Cauniens, les Chaldéens, les Cephènes, etc.,
et de l’autre, en Afrique, les Égyptiens et les populations libyennes,
il faudra bien admettre que si le premier berceau de Cousch, en tant
qu’origine première, est en Asie, son berceau comme père de tant de
nations, de langues et d’institutions analogues, aurait bien des chances
de se retrouver un jour en Amérique. C’est de ce continent que «les
Cariens, dont l’origine est un des problèmes les plus importants et les
plus obscurs de l’ethnographie ancienne[304],» ont rayonné sur tous les
points du globe, et bien que M. Renan assure que «la question d’une
intrusion de races de «l’Occident parmi les Sémites ne peut être agitée
qu’à propos des Philistins[305],» nous croyons avoir présenté déjà
suffisamment de preuves tendant à établir le contraire.
«Le caractère de l’ancienne civilisation assyrienne[306], qui se
rapproche parfois de celle de l’Égypte,» nous rappelle les paroles de
Diodore de Sicile, qui dit positivement que Bélus était «fils de Neptune
et de Libya; il conduisit des colons à Babylone, et, établi sur les
rives de l’Euphrate, il institua des prêtres qui étaient, comme ceux
de l’Égypte, exempts d’impôt et de toute charge publique.» Diodore
ajoute encore[307], ce qui est très-significatif: «les Babyloniens les
appellent Chaldéens.» Or on sait que Bélus et Nemrod sont des personnages
identiques, et «le Livre de Daniel distingue expressément la langue des
Chaldéens de la langue vulgaire de Babylone, (la sémitique sans doute),
et nous présente l’étude de la littérature des Chaldéens comme un
privilége de la classe noble, une sorte d’enseignement réservé, qui se
donnait dans une école du palais[308].»
Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette race de prêtres
étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d’origine libyenne et
occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l’Atlantique,
ainsi que l’indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les
identifier: «A une époque également anté-historique, dit-il, nous
rencontrons sur le Tigre et le bas Euphrate une race qui paraît étrangère
aux Sémites, les Couschites, représentés dans les souvenirs des Hébreux
par le personnage de Nemrod[309], et dont le nom se retrouve peut-être
dans celui des כּותׅים ou _Cuthéens_, des Κίσσιοι d’Hérodote, des Κοσσαῖοι
et du _Kouzistan_ actuel. Tout porte à croire qu’identiques aux Céphènes,
auxquels la tradition grecque attribuait la fondation du premier empire
chaldéen, ils procédèrent du sud au nord et se portèrent de la Susiane
et de la Babylonie vers l’Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des
grands centres de population groupés autour de Ninive et que les
explorations récentes viennent de rendre à la lumière, durent à ces
peuples leur première fondation. Le caractère grandiose des constructions
babyloniennes et ninivites, le développement scientifique de la Chaldée,
les rapports incontestables de la civilisation assyrienne avec celle de
l’Égypte, auraient leur cause dans cette première assise de peuples
matérialistes, constructeurs, auxquels _le monde entier_ doit, avec
le système métrique, les plus anciennes connaissances qui tiennent à
l’astronomie, aux mathématiques et à l’industrie.
»Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travaux de M. Oppert
sur les inscriptions babyloniennes et avec les recherches de M. Fresnel
sur les langues de l’Arabie méridionale. Tous deux sont persuadés que la
langue des inscriptions babyloniennes est un dialecte sémitique analogue
au dialecte du pays de Mahrah, situé au nord-est d’Hadramant. Or le
dialecte du pays de Mahrah semble représenter un reste de l’ancienne
langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c’est en Arabie qu’il faut
aller chercher le point de départ des Couschites de Nemrod[310].»
Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c’est de la côte libyenne, et
comme colonie de l’Égypte et non de l’Arabie, que Nemrod et les Chaldéens
sont allés à Babylone. Pourquoi s’étonner après cela qu’on trouve entre
les langues sémitiques et l’égyptien, ainsi que les autres langues
d’origine couschite, des analogies quelquefois si marquées? le contraire
serait presque un prodige, après le long séjour des Hébreux en Égypte,
où les Béni-Israël eurent tout le temps d’oublier leur propre langue;
après la certitude que nous avons acquise de la parenté des populations
couschites avec les Égyptiens, avec Cham, après les nombreuses alliances
de celui-ci avec les fils de Sem, en Égypte ou ailleurs. Ajoutons encore
ici, pour en finir avec nos emprunts à M. Renan, que «cette redoutable
organisation militaire, cette vaste féodalité qui faisait tout aboutir
à un même centre, cette science du gouvernement,» représentant si bien
l’esprit de la race couschite, se trouvaient encore dans toute leur force
dans les empires du Mexique, du Cundinamarca et du Pérou, au moment
même de la conquête espagnole. Tout ce que cet écrivain dit de Ninive,
où «nous trouvons, dit-il[311], un grand développement de civilisation
proprement dite, une royauté absolue, des arts plastiques et mécaniques
très-avancés, une architecture colossale, un culte mythologique
qui semble empreint d’idées iraniennes, la tendance à envisager la
personne du roi comme une divinité, un grand esprit de conquête et de
centralisation,» tout cela existait dans l’empire des Incas, comme au
Michoacan et à Mexico, lorsque les conquérants espagnols apparurent sur
les côtes de l’Amérique.
§ XVIII.
Résultats de ces recherches. Décadence d’une civilisation et
d’une navigation antiques. Les Phéniciens en héritent, puis les
Carthaginois. Souvenirs affaiblis des anciennes connaissances
maritimes. L’Amérique dans Diodore de Sicile, etc.
Maintenant une dernière question reste à faire au sujet de tous ces
peuples, soit de ceux qui existaient sur le continent américain, soit de
ceux qu’on trouve si intimement liés avec eux, en Europe, en Afrique et
en Asie. A quelle époque se séparèrent-ils, quand cessèrent les relations
qui paraissent avoir relié autrefois, presque comme aujourd’hui, toutes
les nations du monde? Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce
récit, on ne peut en attribuer l’interruption qu’à ces catastrophes
immenses antérieures à tous les souvenirs précis de l’histoire, et qui
nous reportent évidemment aux époques diluviennes, dont parlent les
différentes traditions de la terre. C’est à quoi semble faire allusion
également le nom de _Phaleg_ ou _Peleg_, un des descendants de Sem,
suivant la Bible, et qui signifie, ajoute l’Écriture, que ce fut de son
temps que la terre fut divisée[312]. Mais c’est là une question trop
ardue et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas: notre tâche était
de chercher à relier les deux mondes en comparant les traditions qui de
part et d’autre ont conservé le souvenir d’antiques communications. Nous
l’avons tenté; le lecteur dira si nous avons réussi[313], et si nous
avons apporté suffisamment de preuves pour justifier le titre de cet
essai.
À la suite de toutes les recherches que nous avons faites, dans ce
dessein, nous ajouterons que ce qui semblerait résulter des documents
variés que nous avons eus sous les yeux, ce serait l’idée vague
d’une doctrine analogue au dogme chrétien de la déchéance, qu’on
trouve répandue surtout dans les traditions mexicaines[314] et qui
s’expliquerait ici par la décadence d’une immense civilisation primitive
dont on ne connaît jusqu’à présent, quant à l’Amérique, que des souvenirs
et des traditions, mais dont l’Égypte ainsi que l’Assyrie auraient
été peut-être les reflets dans l’ancien monde. Ce qui paraît hors de
doute, c’est qu’à dater du cataclysme, cause de la grande séparation
des peuples, les connaissances humaines se seraient trouvées partout
abaissées sur la terre, dans l’ordre matériel, aussi bien que dans
l’ordre moral. De là paraissent dater, ainsi que nous l’avons observé
précédemment, la plupart des systèmes idolâtriques, fondés sur les
terreurs de l’homme au sortir du cataclysme, et organisés par un petit
nombre de prêtres, instruits de la science antique, dans le but d’établir
leur puissance sur les sociétés renaissantes. Avec la décadence de la
civilisation s’arrêtèrent également ces étonnantes navigations où les
Cares avaient pris une si large part: le souvenir même tendit à s’en
effacer de siècle en siècle parmi les nations, et l’on oublia presque
qu’il y avait un autre continent, opposé à l’Europe et à l’Afrique. À
l’exception des indices mystérieux que nous trouvons des voyages des
Phéniciens et des Carthaginois entre l’Afrique et l’Amérique tropicale,
en dehors des invasions partielles entreprises par le nord de la
Scandinavie à l’Islande et de là aux côtes septentrionales de l’Amérique,
antérieurement, peut-être, et postérieurement à l’ère chrétienne, on
ignore s’il a existé, par l’Atlantique, quelque communication avec le
continent occidental, jusqu’au jour où le génie de Colomb est venu
renouer les deux mondes.
Cette décadence de la navigation, cette interruption qui se produit
insensiblement dans les relations entre les deux continents, cet oubli de
l’occident ou plutôt l’obscurcissement des idées à cet égard, seraient
encore l’objet de plus d’une question intéressante. On ne saurait encore
s’expliquer ces choses que par des cataclysmes partiels et consécutifs,
brisant l’un après l’autre des nœuds antiques, en faisant descendre de
nouvelles portions de terre au fond des mers; par des bouleversements
terribles dans les continents ou des émigrations de peuples, fuyant dans
l’épouvante leur patrie déchirée par les convulsions de la nature, comme
celles qui obligèrent les tribus du nord de l’Asie à descendre vers
l’Inde, qui de Céphène alors devint Arya[315]. Sans doute les nations
échappées au cataclysme atlantique, du côté de l’Orient, durent penser
d’abord que c’en était fait à jamais de toutes les terres occidentales,
et ce fut apparemment un hasard heureux, comme celui dont parle
Diodore,[316] à propos de la grande île découverte par les Phéniciens,
qui leur fit reconnaître que tout n’avait pas été englouti par les flots,
au delà de l’Océan.
Quelles que soient, d’ailleurs, les causes de la décadence de la
navigation antique, il n’en demeure pas moins établi que les peuples
qui nous apparaissent aujourd’hui comme les principaux navigateurs,
dans les siècles passés, étaient les peuples de la race de Cham et en
particulier les Cares. Des Cares, cette science passa aux Phéniciens
et aux Étrusques: mais déjà elle avait perdu de son caractère
d’universalité. En prenant tour à tour les rares fragments conservés dans
les écrits des anciens, on la voit décliner avec les notions des terres
transatlantiques, qui deviennent de siècle en siècle plus vagues et plus
obscures. Les Phéniciens, craignant sans doute qu’on ne leur enlevât le
monopole du commerce de l’Occident, en dérobaient, autant que possible,
la connaissance aux autres nations, et l’Égypte, qui devait être mieux
qu’aucune d’elles instruite de l’existence de l’Amérique, se taisait par
orgueil national ou par esprit de secte, ne disant que ce que ses prêtres
voulaient qu’on sût, afin d’empêcher les Grecs, trop curieux et trop
bavards, d’approfondir ses origines.
«Dès les temps homériques, dit Humboldt[317], les Hellènes avaient la
croyance que des pays riches et fertiles étaient situés vers le couchant;
mais leur connaissance précise du bassin méditerranéen ne s’étendait
pas alors au delà du méridien de la Grande-Syrte et de la Sicile. Toute
la partie occidentale de ce bassin, depuis longtemps parcourue par les
Phéniciens, ne fut connue aux Hellènes que depuis le voyage de Colœus
de Samos, dont Hérodote a reconnu l’importance[318].» Leur horizon
géographique s’agrandit peu à peu, de la mer Égée au méridien des
Syrtes, de là aux colonnes d’Hercule et hors du détroit, avec Hannon
vers le sud, avec Pythéas vers le nord[319]. A l’ouest, les Carthaginois
suivaient en Amérique les traces des Cares, auxquels ils avaient
succédé. Diodore nous l’apprend dans les termes les plus clairs. Déjà le
récit de Platon nous a fait connaître ce qu’on savait de l’Atlantide;
ceux de Plutarque et de Théopompe sur le grand continent Cronien ou
transatlantique ne laissent presque rien à désirer, si on les compare
à la description du Groenland et de l’Amérique du nord[320]. Voici
maintenant en quels termes Diodore décrit l’Amérique méridionale:
«Après avoir parlé des îles situées en deçà des colonnes d’Hercule, nous
allons décrire celles qui sont dans l’Océan. Du côté de la Libye, on
trouve une île dans la haute mer, d’une étendue considérable, et située
dans l’Océan. Elle est éloignée de la Libye de plusieurs journées de
navigation, et située à l’occident. Son sol est fertile, montagneux,
peu plat et d’une grande beauté. Cette île est arrosée par des fleuves
navigables. On y voit de nombreux jardins plantés de toutes sortes
d’arbres, et des vergers traversés par des sources d’eau douce. On y
trouve des maisons de campagne somptueusement construites et dont les
parterres sont ornés de berceaux couverts de fleurs. C’est là que les
habitants passent la saison d’été, jouissant voluptueusement des biens
que la campagne leur fournit en abondance. La région montagneuse est
couverte de bois épais et d’arbres fruitiers de toutes espèces; le séjour
dans les montagnes est embelli par des vallons et de nombreuses sources.
En un mot, toute l’île est bien arrosée d’eaux douces qui contribuent,
non-seulement aux plaisirs des habitants, mais encore à leur santé et
à leur force. La chasse leur fournit nombre d’animaux divers et leur
procure des repas succulents et somptueux. La mer, qui baigne cette
île, renferme une multitude de poissons, car l’Océan est naturellement
très-poissonneux. Enfin l’air y est si tempéré, que les fruits des arbres
et d’autres produits y croissent en abondance pendant la plus grande
partie de l’année. En un mot, cette île est si belle qu’elle paraît
plutôt le séjour heureux de quelques dieux que celui des hommes[321].
»Jadis cette île était inconnue à cause de son grand éloignement
du continent, et voici comment elle fut découverte: les Phéniciens
exerçaient de toute antiquité un commerce maritime fort étendu; ils
établirent un grand nombre de colonies dans la Libye et dans les pays
occidentaux de l’Europe. Leurs entreprises leur réussissaient à souhait,
et, ayant acquis de grandes richesses, ils tentèrent de naviguer au
delà des colonnes d’Hercule, sur la mer qu’on appelle l’Océan. Ils
fondèrent d’abord sur le continent, près des colonnes d’Hercule, dans
une presqu’île de l’Europe, une ville qu’ils nommèrent _Gadira_. Ils y
firent toutes les constructions convenables à cet emplacement. Ils y
élevèrent un temple magnifique consacré à Hercule et instituèrent de
pompeux sacrifices d’après les rites phéniciens. Ce temple est encore de
nos jours en grande vénération. Beaucoup de Romains célèbres par leurs
exploits y ont accompli les vœux qu’ils avaient faits à Hercule pour le
succès de leurs entreprises. Les Phéniciens avaient donc mis à la voile
pour explorer, comme nous l’avons dit, le littoral situé en dehors des
colonnes d’Hercule, et, pendant qu’ils longeaient la côte de la Libye,
ils furent jetés par des vents violents fort loin dans l’Océan. Battus
par la tempête pendant beaucoup de jours, ils abordèrent enfin dans
l’île dont nous avons parlé. Ayant pris connaissance de la richesse du
sol, ils communiquèrent leur découverte à tout le monde[322]. C’est
pourquoi les Tyrrhéniens, puissants en mer, voulaient aussi y envoyer une
colonie; mais ils en furent empêchés par les Carthaginois. Ces derniers
craignaient d’un côté qu’un trop grand nombre de leurs concitoyens,
attirés par la beauté de cette île, ne désertassent leur patrie. D’un
autre côté, ils la regardaient comme un asile où ils pourraient se
retirer dans le cas où il arriverait quelque malheur à Carthage[323].
Car ils espéraient qu’étant maîtres de la mer, ils pourraient se
transporter, avec toutes leurs familles, dans cette île qui serait
ignorée de leurs vainqueurs.»
Un passage, presque en tout semblable, mais beaucoup moins détaillé,
existe dans le pseudo-Aristote, qui attribue la découverte de l’île aux
Carthaginois, que Diodore ne nomme qu’après avoir parlé des Phéniciens et
de la volonté des Tyrrhéniens d’y fonder une colonie. Le faux Aristote
ajoute que ce fut la crainte de voir les colons secouer la dépendance
et nuire ainsi au commerce de la mère-patrie, qui engagea le Sénat à
sévir, en portant peine de mort contre quiconque serait tenté de naviguer
de nouveau dans cette île[324]. Le savant auteur de la géographie
d’Aristote, Konigsmann, conjecture que le philosophe de Stagire, en
parlant des anciens traités de commerce conclus entre les Carthaginois
et les Tyrrhéniens, a voulu désigner le traité romain dont Polybe nous a
conservé la traduction[325]; mais Diodore, dans le passage en discussion,
fait sans doute allusion à une époque beaucoup plus ancienne. Beckmann,
commentateur des _Mirabiles Auscultationes_, a discuté, de son côté,
l’opinion des philologues qui ont cru reconnaître le Brésil ou d’autres
parties de l’Amérique dans ces deux passages. Wesseling, après avoir
traité ces interprétations de très-douteuses, finit pourtant par ajouter
qu’on pourrait y trouver des _indices_ de l’Amérique, comme ayant été
plus ou moins connue des Carthaginois.
Après avoir discuté avec sa sagacité accoutumée les opinions diverses
qui se sont produites de son temps pour identifier la situation de
l’île, décrite par Diodore, l’auteur de l’_Histoire de la géographie du
Nouveau Continent_ ajoute: «Il est impossible, je pense, de s’arrêter à
une localité déterminée au milieu de tant de descriptions incertaines.
La tradition est ancienne, car le trait «de l’asile offert dans le cas
d’un renversement de fortune, ou de la chute de Carthage,» n’appartient
qu’à Diodore, et pourrait bien être un ornement oratoire, ajouté après
la destruction de la cité de Didon. Ce même asile s’offrit, du moins
en espérance, à Sertorius[326], lorsqu’à l’embouchure du Bœtis, il
vit entrer un navire revenant «de deux îles atlantiques qu’on croyait
éloignées de dix mille stades.» Les _Récits Merveilleux_, qui sont la
seule source à laquelle nous pouvons remonter, ont été compilés, pour
le moins[327] avant la fin de la première guerre punique, car ils nous
dépeignent la Sardaigne tyrannisée par les Carthaginois. Le mystère dont
ceux-ci avaient intérêt d’envelopper leurs navigations lointaines, ne
permet que de vagues conjectures.»
C’est dans cet ouvrage et dans d’autres du même genre, aujourd’hui
perdus, mais dont les traces se trouvent dans la plupart des
classiques anciens, que les Grecs et les Romains curieux puisaient les
renseignements qu’ils désiraient sur cette matière intéressante[328].
Mais ces renseignements, bien que vagues souvent, présentent encore assez
d’indices pour nous faire douter quelquefois si les Romains eux-mêmes, à
la suite des Étrusques et des Carthaginois, ne connurent pas, par leur
expérience personnelle, ce continent enveloppé de tant de fables et
d’obscurités. On peut néanmoins s’imaginer qu’en général les philosophes
et les curieux se contentaient de discuter scientifiquement sur ces
questions, sans en aborder le côté pratique, ni se soucier des intérêts
immenses qu’une connaissance plus approfondie de ces contrées aurait pu
faire surgir et favoriser. Privées des ressources de l’imprimerie qui a
tant aidé à la diffusion des lumières, surtout depuis la découverte de
Colomb, les populations s’inquiétaient sans doute fort peu de ces régions
lointaines abandonnées au monopole de quelques marchands; et il devait en
être alors du commerce extérieur de l’Atlantique à peu près comme il en
fut pour les nations européennes au moyen âge, relativement au commerce
des Vénitiens dans l’Inde.
FIN DE L’INTRODUCTION.
NOTES
[1] _Guanaco_ est un nom de la langue haïtienne; _gua_ est un article
démonstratif; _naco_ peut signifier lieu fertile. C’est le nom d’une
ville, considérable par son commerce et sa grande population, qui
existait dans le voisinage, du _golfe Dulce_, à peu de distance de la
mer, à l’entrée de la montagne de _San-Gil_, où doivent se trouver ses
ruines.
[2] Herrera, _Hist. Gen. de las Ind. occid._ decad. 1, lib. V, cap. V.