Dans les idées cosmogoniques des prêtres de Guamachuco, _Ataguyu_ était

le principe de toutes choses: de son sein étaient sortis deux éléments

opposés, _Sagad-Çaura_ et _Vanu-Gaurad_[295], lesquels à leur tour

créèrent une trinité qui gouvernait le monde, _Gua-Mansuri_, _Uvigaicho_

et _Vustigui_: ceux-ci étaient les dieux de la génération, producteurs

des moissons, et ils s’étaient adjoint _Llaygen_, le fécondateur, le dieu

des eaux et des pluies. Gua-Mansuri, d’après la tradition recueillie à

Guamachuco était né dans la province de ce nom, qu’il avait trouvée, à sa

naissance, habitée par des êtres semi-divins comme lui, et qu’on appelait

_Gua-Chemin_[296]. Ceux-ci avaient une sœur du nom de _Cauptaguan_, et

Gua-Mansuri l’ayant vue, l’aima et la féconda. Ses frères irrités la

tuèrent et réduisirent son corps en poussière, après l’avoir brûlé, et

Gua-Mansuri retourna au ciel annoncer à _Ataguyu_ que la création des

hommes n’avait pas pu avoir lieu. Mais Cauptaguan, en mourant, avait

mis au monde deux œufs que ses frères jetèrent à la voirie. Il en

sortit deux jeunes gens, _Apo-Catequil_ et _Piguerao_: ils naquirent

à _Porcon_[297]. Le premier était l’auteur de tous les maux, et, à

l’époque de la conquête, ajoute le document d’où nous tirons ces détails,

Apo-Catequil était, de tous les dieux ou génies du Pérou, le plus craint

et le plus respecté, de Quito au Cuzco. A peine venu au monde, celui-ci

ressuscita sa mère qui lui remit la _guaraca_ ou fronde, laissée par

son père Gua-Mansuri. À l’aide de cette arme, il tua ou chassa tous les

Gua-Chemin et monta ensuite au ciel annoncer à Ataguyu que la terre était

libre. Ataguyu l’envoya alors à la puna de _Guacat_[298], au-dessus de

_Santa_[299], avec son frère: là, par son ordre, ils creusèrent la terre

d’où sortirent les hommes, puis tirant avec sa fronde, Apo-Catequil

produisit la foudre et les éclairs.

Dans ces fictions, ainsi que dans bien d’autres, on retrouve toute cette

suite de créations que signalent les mythologies de l’Asie Mineure et de

la Babylonie; elles se combinent ici avec la pensée des mystères de la

vie et de la mort, de la résurrection et des jugements, ainsi que dans

l’épopée des Hun-Ahpu, au Guatémala. Pour le moment, nous nous contentons

de signaler ce nouveau point de contact avec quelques cosmogonies du

vieux monde; mais en terminant, ajoutons que pour se rendre à l’enfer

péruvien, _Upamarca_, dans la langue qquichua[300], il fallait que l’âme,

dépouillée de son enveloppe mortelle, passât une rivière sur un pont

étroit, formé de quelques cheveux, en se faisant précéder par de petits

chiens noirs[301].

De tant de ressemblances et d’analogies entre les origines et les cultes

de l’_ancien_ et du _nouveau_ monde, il est impossible de douter que ces

deux continents n’aient eu autrefois des communications fort fréquentes

et que l’un ne soit venu de l’autre. Auquel donnerons-nous la priorité?

C’est là, comme nous l’avons déjà dit, une question que nous laissons

au temps et à des investigations plus complètes à décider. La science

arrivera-t-elle jamais, d’ailleurs, à préciser l’âge du monde? Ce à quoi

nous nous intéressons davantage en ce moment, c’est aux l’origines de

la civilisation dont on retrouve des vestiges si considérables dans

les antiques traditions de l’Amérique. Nous parlons surtout de cette

civilisation matérielle, aux constructions gigantesques, dont Babylone

en Asie, Thèbes et Memphis en Égypte, étaient l’expression; de cette

civilisation, «de cette puissante organisation de la force, de ce

despotisme où le roi usurpait la place de Dieu[302],» telle que nous la

voyons dans les débris des sociétés antiques, d’un bout à l’autre du

continent américain.

Dans cette communauté d’idées, de culte et de cosmogonies que nous avons

montrée entre l’Amérique, l’Égypte et la Phénicie, il y a surtout une

chose qui nous a frappé et que nous n’avons point hésité un instant

à faire remarquer tout d’abord, c’est l’embarras où se montrent la

plupart des philologues et des historiens pour assigner un berceau aux

peuples qui étaient en possession de cette civilisation étonnante et

que rien, ni leurs langues, ni leurs institutions, ne rattachent aux

autres populations de l’Asie. Si, comme l’avance M. d’Eckstein[303], les

Cares sont d’origine couschite, si aux Cares se rattachent en Asie, les

Lydiens, les Léléges, les Cauniens, les Chaldéens, les Cephènes, etc.,

et de l’autre, en Afrique, les Égyptiens et les populations libyennes,

il faudra bien admettre que si le premier berceau de Cousch, en tant

qu’origine première, est en Asie, son berceau comme père de tant de

nations, de langues et d’institutions analogues, aurait bien des chances

de se retrouver un jour en Amérique. C’est de ce continent que «les

Cariens, dont l’origine est un des problèmes les plus importants et les

plus obscurs de l’ethnographie ancienne[304],» ont rayonné sur tous les

points du globe, et bien que M. Renan assure que «la question d’une

intrusion de races de «l’Occident parmi les Sémites ne peut être agitée

qu’à propos des Philistins[305],» nous croyons avoir présenté déjà

suffisamment de preuves tendant à établir le contraire.

«Le caractère de l’ancienne civilisation assyrienne[306], qui se

rapproche parfois de celle de l’Égypte,» nous rappelle les paroles de

Diodore de Sicile, qui dit positivement que Bélus était «fils de Neptune

et de Libya; il conduisit des colons à Babylone, et, établi sur les

rives de l’Euphrate, il institua des prêtres qui étaient, comme ceux

de l’Égypte, exempts d’impôt et de toute charge publique.» Diodore

ajoute encore[307], ce qui est très-significatif: «les Babyloniens les

appellent Chaldéens.» Or on sait que Bélus et Nemrod sont des personnages

identiques, et «le Livre de Daniel distingue expressément la langue des

Chaldéens de la langue vulgaire de Babylone, (la sémitique sans doute),

et nous présente l’étude de la littérature des Chaldéens comme un

privilége de la classe noble, une sorte d’enseignement réservé, qui se

donnait dans une école du palais[308].»

Ainsi les Chaldéens, les maîtres de Babylone, cette race de prêtres

étrangers, devenue la noblesse du pays, était bien d’origine libyenne et

occidentale, et, ce qui est plus significatif, sortie de l’Atlantique,

ainsi que l’indique le nom de Neptune. M. Renan va achever de les

identifier: «A une époque également anté-historique, dit-il, nous

rencontrons sur le Tigre et le bas Euphrate une race qui paraît étrangère

aux Sémites, les Couschites, représentés dans les souvenirs des Hébreux

par le personnage de Nemrod[309], et dont le nom se retrouve peut-être

dans celui des ‏כּותׅים‎ ou _Cuthéens_, des Κίσσιοι d’Hérodote, des Κοσσαῖοι

et du _Kouzistan_ actuel. Tout porte à croire qu’identiques aux Céphènes,

auxquels la tradition grecque attribuait la fondation du premier empire

chaldéen, ils procédèrent du sud au nord et se portèrent de la Susiane

et de la Babylonie vers l’Assyrie. Babylone, Ninive, plusieurs des

grands centres de population groupés autour de Ninive et que les

explorations récentes viennent de rendre à la lumière, durent à ces

peuples leur première fondation. Le caractère grandiose des constructions

babyloniennes et ninivites, le développement scientifique de la Chaldée,

les rapports incontestables de la civilisation assyrienne avec celle de

l’Égypte, auraient leur cause dans cette première assise de peuples

matérialistes, constructeurs, auxquels _le monde entier_ doit, avec

le système métrique, les plus anciennes connaissances qui tiennent à

l’astronomie, aux mathématiques et à l’industrie.

»Ces conjectures sont, du reste, en accord avec les travaux de M. Oppert

sur les inscriptions babyloniennes et avec les recherches de M. Fresnel

sur les langues de l’Arabie méridionale. Tous deux sont persuadés que la

langue des inscriptions babyloniennes est un dialecte sémitique analogue

au dialecte du pays de Mahrah, situé au nord-est d’Hadramant. Or le

dialecte du pays de Mahrah semble représenter un reste de l’ancienne

langue de Cousch. M. Fresnel conclut de là que c’est en Arabie qu’il faut

aller chercher le point de départ des Couschites de Nemrod[310].»

Mais nous avons déjà vu, avec Diodore, que c’est de la côte libyenne, et

comme colonie de l’Égypte et non de l’Arabie, que Nemrod et les Chaldéens

sont allés à Babylone. Pourquoi s’étonner après cela qu’on trouve entre

les langues sémitiques et l’égyptien, ainsi que les autres langues

d’origine couschite, des analogies quelquefois si marquées? le contraire

serait presque un prodige, après le long séjour des Hébreux en Égypte,

où les Béni-Israël eurent tout le temps d’oublier leur propre langue;

après la certitude que nous avons acquise de la parenté des populations

couschites avec les Égyptiens, avec Cham, après les nombreuses alliances

de celui-ci avec les fils de Sem, en Égypte ou ailleurs. Ajoutons encore

ici, pour en finir avec nos emprunts à M. Renan, que «cette redoutable

organisation militaire, cette vaste féodalité qui faisait tout aboutir

à un même centre, cette science du gouvernement,» représentant si bien

l’esprit de la race couschite, se trouvaient encore dans toute leur force

dans les empires du Mexique, du Cundinamarca et du Pérou, au moment

même de la conquête espagnole. Tout ce que cet écrivain dit de Ninive,

où «nous trouvons, dit-il[311], un grand développement de civilisation

proprement dite, une royauté absolue, des arts plastiques et mécaniques

très-avancés, une architecture colossale, un culte mythologique

qui semble empreint d’idées iraniennes, la tendance à envisager la

personne du roi comme une divinité, un grand esprit de conquête et de

centralisation,» tout cela existait dans l’empire des Incas, comme au

Michoacan et à Mexico, lorsque les conquérants espagnols apparurent sur

les côtes de l’Amérique.

§ XVIII.

Résultats de ces recherches. Décadence d’une civilisation et

d’une navigation antiques. Les Phéniciens en héritent, puis les

Carthaginois. Souvenirs affaiblis des anciennes connaissances

maritimes. L’Amérique dans Diodore de Sicile, etc.

Maintenant une dernière question reste à faire au sujet de tous ces

peuples, soit de ceux qui existaient sur le continent américain, soit de

ceux qu’on trouve si intimement liés avec eux, en Europe, en Afrique et

en Asie. A quelle époque se séparèrent-ils, quand cessèrent les relations

qui paraissent avoir relié autrefois, presque comme aujourd’hui, toutes

les nations du monde? Ainsi que nous l’avons vu, au commencement de ce

récit, on ne peut en attribuer l’interruption qu’à ces catastrophes

immenses antérieures à tous les souvenirs précis de l’histoire, et qui

nous reportent évidemment aux époques diluviennes, dont parlent les

différentes traditions de la terre. C’est à quoi semble faire allusion

également le nom de _Phaleg_ ou _Peleg_, un des descendants de Sem,

suivant la Bible, et qui signifie, ajoute l’Écriture, que ce fut de son

temps que la terre fut divisée[312]. Mais c’est là une question trop

ardue et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas: notre tâche était

de chercher à relier les deux mondes en comparant les traditions qui de

part et d’autre ont conservé le souvenir d’antiques communications. Nous

l’avons tenté; le lecteur dira si nous avons réussi[313], et si nous

avons apporté suffisamment de preuves pour justifier le titre de cet

essai.

À la suite de toutes les recherches que nous avons faites, dans ce

dessein, nous ajouterons que ce qui semblerait résulter des documents

variés que nous avons eus sous les yeux, ce serait l’idée vague

d’une doctrine analogue au dogme chrétien de la déchéance, qu’on

trouve répandue surtout dans les traditions mexicaines[314] et qui

s’expliquerait ici par la décadence d’une immense civilisation primitive

dont on ne connaît jusqu’à présent, quant à l’Amérique, que des souvenirs

et des traditions, mais dont l’Égypte ainsi que l’Assyrie auraient

été peut-être les reflets dans l’ancien monde. Ce qui paraît hors de

doute, c’est qu’à dater du cataclysme, cause de la grande séparation

des peuples, les connaissances humaines se seraient trouvées partout

abaissées sur la terre, dans l’ordre matériel, aussi bien que dans

l’ordre moral. De là paraissent dater, ainsi que nous l’avons observé

précédemment, la plupart des systèmes idolâtriques, fondés sur les

terreurs de l’homme au sortir du cataclysme, et organisés par un petit

nombre de prêtres, instruits de la science antique, dans le but d’établir

leur puissance sur les sociétés renaissantes. Avec la décadence de la

civilisation s’arrêtèrent également ces étonnantes navigations où les

Cares avaient pris une si large part: le souvenir même tendit à s’en

effacer de siècle en siècle parmi les nations, et l’on oublia presque

qu’il y avait un autre continent, opposé à l’Europe et à l’Afrique. À

l’exception des indices mystérieux que nous trouvons des voyages des

Phéniciens et des Carthaginois entre l’Afrique et l’Amérique tropicale,

en dehors des invasions partielles entreprises par le nord de la

Scandinavie à l’Islande et de là aux côtes septentrionales de l’Amérique,

antérieurement, peut-être, et postérieurement à l’ère chrétienne, on

ignore s’il a existé, par l’Atlantique, quelque communication avec le

continent occidental, jusqu’au jour où le génie de Colomb est venu

renouer les deux mondes.

Cette décadence de la navigation, cette interruption qui se produit

insensiblement dans les relations entre les deux continents, cet oubli de

l’occident ou plutôt l’obscurcissement des idées à cet égard, seraient

encore l’objet de plus d’une question intéressante. On ne saurait encore

s’expliquer ces choses que par des cataclysmes partiels et consécutifs,

brisant l’un après l’autre des nœuds antiques, en faisant descendre de

nouvelles portions de terre au fond des mers; par des bouleversements

terribles dans les continents ou des émigrations de peuples, fuyant dans

l’épouvante leur patrie déchirée par les convulsions de la nature, comme

celles qui obligèrent les tribus du nord de l’Asie à descendre vers

l’Inde, qui de Céphène alors devint Arya[315]. Sans doute les nations

échappées au cataclysme atlantique, du côté de l’Orient, durent penser

d’abord que c’en était fait à jamais de toutes les terres occidentales,

et ce fut apparemment un hasard heureux, comme celui dont parle

Diodore,[316] à propos de la grande île découverte par les Phéniciens,

qui leur fit reconnaître que tout n’avait pas été englouti par les flots,

au delà de l’Océan.

Quelles que soient, d’ailleurs, les causes de la décadence de la

navigation antique, il n’en demeure pas moins établi que les peuples

qui nous apparaissent aujourd’hui comme les principaux navigateurs,

dans les siècles passés, étaient les peuples de la race de Cham et en

particulier les Cares. Des Cares, cette science passa aux Phéniciens

et aux Étrusques: mais déjà elle avait perdu de son caractère

d’universalité. En prenant tour à tour les rares fragments conservés dans

les écrits des anciens, on la voit décliner avec les notions des terres

transatlantiques, qui deviennent de siècle en siècle plus vagues et plus

obscures. Les Phéniciens, craignant sans doute qu’on ne leur enlevât le

monopole du commerce de l’Occident, en dérobaient, autant que possible,

la connaissance aux autres nations, et l’Égypte, qui devait être mieux

qu’aucune d’elles instruite de l’existence de l’Amérique, se taisait par

orgueil national ou par esprit de secte, ne disant que ce que ses prêtres

voulaient qu’on sût, afin d’empêcher les Grecs, trop curieux et trop

bavards, d’approfondir ses origines.

«Dès les temps homériques, dit Humboldt[317], les Hellènes avaient la

croyance que des pays riches et fertiles étaient situés vers le couchant;

mais leur connaissance précise du bassin méditerranéen ne s’étendait

pas alors au delà du méridien de la Grande-Syrte et de la Sicile. Toute

la partie occidentale de ce bassin, depuis longtemps parcourue par les

Phéniciens, ne fut connue aux Hellènes que depuis le voyage de Colœus

de Samos, dont Hérodote a reconnu l’importance[318].» Leur horizon

géographique s’agrandit peu à peu, de la mer Égée au méridien des

Syrtes, de là aux colonnes d’Hercule et hors du détroit, avec Hannon

vers le sud, avec Pythéas vers le nord[319]. A l’ouest, les Carthaginois

suivaient en Amérique les traces des Cares, auxquels ils avaient

succédé. Diodore nous l’apprend dans les termes les plus clairs. Déjà le

récit de Platon nous a fait connaître ce qu’on savait de l’Atlantide;

ceux de Plutarque et de Théopompe sur le grand continent Cronien ou

transatlantique ne laissent presque rien à désirer, si on les compare

à la description du Groenland et de l’Amérique du nord[320]. Voici

maintenant en quels termes Diodore décrit l’Amérique méridionale:

«Après avoir parlé des îles situées en deçà des colonnes d’Hercule, nous

allons décrire celles qui sont dans l’Océan. Du côté de la Libye, on

trouve une île dans la haute mer, d’une étendue considérable, et située

dans l’Océan. Elle est éloignée de la Libye de plusieurs journées de

navigation, et située à l’occident. Son sol est fertile, montagneux,

peu plat et d’une grande beauté. Cette île est arrosée par des fleuves

navigables. On y voit de nombreux jardins plantés de toutes sortes

d’arbres, et des vergers traversés par des sources d’eau douce. On y

trouve des maisons de campagne somptueusement construites et dont les

parterres sont ornés de berceaux couverts de fleurs. C’est là que les

habitants passent la saison d’été, jouissant voluptueusement des biens

que la campagne leur fournit en abondance. La région montagneuse est

couverte de bois épais et d’arbres fruitiers de toutes espèces; le séjour

dans les montagnes est embelli par des vallons et de nombreuses sources.

En un mot, toute l’île est bien arrosée d’eaux douces qui contribuent,

non-seulement aux plaisirs des habitants, mais encore à leur santé et

à leur force. La chasse leur fournit nombre d’animaux divers et leur

procure des repas succulents et somptueux. La mer, qui baigne cette

île, renferme une multitude de poissons, car l’Océan est naturellement

très-poissonneux. Enfin l’air y est si tempéré, que les fruits des arbres

et d’autres produits y croissent en abondance pendant la plus grande

partie de l’année. En un mot, cette île est si belle qu’elle paraît

plutôt le séjour heureux de quelques dieux que celui des hommes[321].

»Jadis cette île était inconnue à cause de son grand éloignement

du continent, et voici comment elle fut découverte: les Phéniciens

exerçaient de toute antiquité un commerce maritime fort étendu; ils

établirent un grand nombre de colonies dans la Libye et dans les pays

occidentaux de l’Europe. Leurs entreprises leur réussissaient à souhait,

et, ayant acquis de grandes richesses, ils tentèrent de naviguer au

delà des colonnes d’Hercule, sur la mer qu’on appelle l’Océan. Ils

fondèrent d’abord sur le continent, près des colonnes d’Hercule, dans

une presqu’île de l’Europe, une ville qu’ils nommèrent _Gadira_. Ils y

firent toutes les constructions convenables à cet emplacement. Ils y

élevèrent un temple magnifique consacré à Hercule et instituèrent de

pompeux sacrifices d’après les rites phéniciens. Ce temple est encore de

nos jours en grande vénération. Beaucoup de Romains célèbres par leurs

exploits y ont accompli les vœux qu’ils avaient faits à Hercule pour le

succès de leurs entreprises. Les Phéniciens avaient donc mis à la voile

pour explorer, comme nous l’avons dit, le littoral situé en dehors des

colonnes d’Hercule, et, pendant qu’ils longeaient la côte de la Libye,

ils furent jetés par des vents violents fort loin dans l’Océan. Battus

par la tempête pendant beaucoup de jours, ils abordèrent enfin dans

l’île dont nous avons parlé. Ayant pris connaissance de la richesse du

sol, ils communiquèrent leur découverte à tout le monde[322]. C’est

pourquoi les Tyrrhéniens, puissants en mer, voulaient aussi y envoyer une

colonie; mais ils en furent empêchés par les Carthaginois. Ces derniers

craignaient d’un côté qu’un trop grand nombre de leurs concitoyens,

attirés par la beauté de cette île, ne désertassent leur patrie. D’un

autre côté, ils la regardaient comme un asile où ils pourraient se

retirer dans le cas où il arriverait quelque malheur à Carthage[323].

Car ils espéraient qu’étant maîtres de la mer, ils pourraient se

transporter, avec toutes leurs familles, dans cette île qui serait

ignorée de leurs vainqueurs.»

Un passage, presque en tout semblable, mais beaucoup moins détaillé,

existe dans le pseudo-Aristote, qui attribue la découverte de l’île aux

Carthaginois, que Diodore ne nomme qu’après avoir parlé des Phéniciens et

de la volonté des Tyrrhéniens d’y fonder une colonie. Le faux Aristote

ajoute que ce fut la crainte de voir les colons secouer la dépendance

et nuire ainsi au commerce de la mère-patrie, qui engagea le Sénat à

sévir, en portant peine de mort contre quiconque serait tenté de naviguer

de nouveau dans cette île[324]. Le savant auteur de la géographie

d’Aristote, Konigsmann, conjecture que le philosophe de Stagire, en

parlant des anciens traités de commerce conclus entre les Carthaginois

et les Tyrrhéniens, a voulu désigner le traité romain dont Polybe nous a

conservé la traduction[325]; mais Diodore, dans le passage en discussion,

fait sans doute allusion à une époque beaucoup plus ancienne. Beckmann,

commentateur des _Mirabiles Auscultationes_, a discuté, de son côté,

l’opinion des philologues qui ont cru reconnaître le Brésil ou d’autres

parties de l’Amérique dans ces deux passages. Wesseling, après avoir

traité ces interprétations de très-douteuses, finit pourtant par ajouter

qu’on pourrait y trouver des _indices_ de l’Amérique, comme ayant été

plus ou moins connue des Carthaginois.

Après avoir discuté avec sa sagacité accoutumée les opinions diverses

qui se sont produites de son temps pour identifier la situation de

l’île, décrite par Diodore, l’auteur de l’_Histoire de la géographie du

Nouveau Continent_ ajoute: «Il est impossible, je pense, de s’arrêter à

une localité déterminée au milieu de tant de descriptions incertaines.

La tradition est ancienne, car le trait «de l’asile offert dans le cas

d’un renversement de fortune, ou de la chute de Carthage,» n’appartient

qu’à Diodore, et pourrait bien être un ornement oratoire, ajouté après

la destruction de la cité de Didon. Ce même asile s’offrit, du moins

en espérance, à Sertorius[326], lorsqu’à l’embouchure du Bœtis, il

vit entrer un navire revenant «de deux îles atlantiques qu’on croyait

éloignées de dix mille stades.» Les _Récits Merveilleux_, qui sont la

seule source à laquelle nous pouvons remonter, ont été compilés, pour

le moins[327] avant la fin de la première guerre punique, car ils nous

dépeignent la Sardaigne tyrannisée par les Carthaginois. Le mystère dont

ceux-ci avaient intérêt d’envelopper leurs navigations lointaines, ne

permet que de vagues conjectures.»

C’est dans cet ouvrage et dans d’autres du même genre, aujourd’hui

perdus, mais dont les traces se trouvent dans la plupart des

classiques anciens, que les Grecs et les Romains curieux puisaient les

renseignements qu’ils désiraient sur cette matière intéressante[328].

Mais ces renseignements, bien que vagues souvent, présentent encore assez

d’indices pour nous faire douter quelquefois si les Romains eux-mêmes, à

la suite des Étrusques et des Carthaginois, ne connurent pas, par leur

expérience personnelle, ce continent enveloppé de tant de fables et

d’obscurités. On peut néanmoins s’imaginer qu’en général les philosophes

et les curieux se contentaient de discuter scientifiquement sur ces

questions, sans en aborder le côté pratique, ni se soucier des intérêts

immenses qu’une connaissance plus approfondie de ces contrées aurait pu

faire surgir et favoriser. Privées des ressources de l’imprimerie qui a

tant aidé à la diffusion des lumières, surtout depuis la découverte de

Colomb, les populations s’inquiétaient sans doute fort peu de ces régions

lointaines abandonnées au monopole de quelques marchands; et il devait en

être alors du commerce extérieur de l’Atlantique à peu près comme il en

fut pour les nations européennes au moyen âge, relativement au commerce

des Vénitiens dans l’Inde.

FIN DE L’INTRODUCTION.

NOTES

[1] _Guanaco_ est un nom de la langue haïtienne; _gua_ est un article

démonstratif; _naco_ peut signifier lieu fertile. C’est le nom d’une

ville, considérable par son commerce et sa grande population, qui

existait dans le voisinage, du _golfe Dulce_, à peu de distance de la

mer, à l’entrée de la montagne de _San-Gil_, où doivent se trouver ses

ruines.

[2] Herrera, _Hist. Gen. de las Ind. occid._ decad. 1, lib. V, cap. V.

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 8 / 47 段