comme un reflet dans la région des _Barbaras_ (varvaras, gargara,
caracara) où les hommes sont les esclaves voluptueux de la déesse
des plaisirs, où, suivant Arrien[258], les femmes règnent sur les
hommes. C’est encore comme cette île des côtes de la Gédrosie, où une
nymphe de l’Océan exigeait, ainsi que Circé, le tribut des amours des
marins, qui passaient de ses bras dans ceux de l’abîme. Ce peuple
d’amants transformés en phoques par la déesse rappelle les enfants de
Haïti, abandonnés de leurs mères et métamorphosés en grenouilles[259].
Mais ce qu’on voit ici de bien particulier à l’Amérique, c’est que
_Gua-Ha-Hiona_, au lieu d’être sacrifié comme les amants de l’île
de la Gédrosie, reçoit de son amante un mal qu’on ne reconnaît que
trop aisément pour la syphilis[260], et dont il doit aller se guérir
dans la _Nara_, la retraite sacrée, où il est avec son amante et les
baigneurs qui prennent soin de lui. C’est dans ce lieu qu’en le quittant
_Gua-Bonito_, cette femme par excellence[261], en échange de son amour,
donne au chef des _Ha-Hiona_, la connaissance des métaux précieux,
des pierres fines, l’art de les travailler et de les mettre en usage;
elle ne le quitte qu’après l’avoir mis en possession de cet art, lui
et les autres chefs qui l’accompagnaient, _Albeborael_ et son père
_Albebora_[262]. Combien d’autres souvenirs s’éveillent encore dans
toutes ces traditions! Nara, la retraite sacrée, se retrouve dans le
_Nâr_, _Nara_, _Nairrit_ des légendes antiques de l’Inde et, en Amérique,
dans le _Nare_, l’un des plus grands affluents du Magdalena; dans ce
royaume de l’autre crépuscule[263], antipode de l’Inde, celui peut-être
où la Matsyâ, la nymphe de la traversée, conduit le marchand, le marin,
le passager, dont elle était l’amante.
Ainsi, dit encore M. d’Eckstein, dans un passage analogue[264], «la
nymphe reste au service du roi des pêcheurs; elle appartient au Tîrtha,
au lieu saint de la traversée d’une rive de la Jamunâ. Les Tîrthas sont
des institutions fondées par les Céphènes et les Chamites, à travers
toute l’Asie et l’Afrique. C’est par elles qu’on initie les marchands et
les marins aux mystères de leur route. La route terrestre et la route
maritime servent de figure à celle de la vie. Le soleil voyageur va de
l’orient au couchant, du couchant à l’orient, du royaume oriental d’un
Kuverah des richesses métalliques et des gommes précieuses, trésors de la
montagne, pleines de vertus magiques et curatives, au royaume occidental
d’un Nairrit possesseur des perles, des coraux, des conques précieuses,
trésors de l’Océan. Les deux abîmes se correspondent ainsi, le gouffre du
mont et le gouffre de la mer. Le marchand va aussi d’un bout du monde à
l’autre sous la tutelle du dieu.»
On le voit, malgré l’incohérence des traditions haïtiennes, elles
renferment encore de précieux renseignements pour l’histoire primitive.
On y retrouve les origines de la métallurgie dans ces îles, où elles se
rapportent à des événements antérieurs, ou postérieurs au cataclysme
qui acheva la séparation des continents, aujourd’hui réunis de nouveau,
grâce au génie de Colomb. Avec l’art de fondre et de ciseler l’or, nous
avons celui de travailler le marbre et les pierres précieuses, ce qui est
indiqué par le _guanin_ et le _ciba_ dans la légende haïtienne[265]. Les
grandes grottes de Haïti où Bartolomé Colomb découvrit, jusqu’à seize
milles de profondeur, des mines et des travaux métallurgiques, abandonnés
depuis des siècles[266], témoignent de l’antique exploitation de l’or
aux Antilles. Pierre Martyr mentionne les travaux d’art retrouvés de
son temps, et Saint-Méry affirme[267] qu’on découvrit en 1787, dans les
montagnes de Guanaminto, un sépulcre avec une pierre, gravée de lettres
inconnues. Dans ces montagnes, comme dans toutes les îles voisines, il
existe des grottes considérables, travaillées de main d’homme, ornées
de sculptures analogues à celle du soleil et de la lune de Caunau,
et précédées d’ordinaire des deux stèles des _chemis_ qu’on découvre
toujours deux par deux, ainsi qu’en Asie.
L’état de civilisation «où les Caraïbes, aussi bien que les autres
naturels des îles et des Guyanes, furent trouvés, dit un auteur
haïtien[268], ne permet pas de supposer qu’ils étaient capables de
construire des monuments de l’importance de ceux qu’on a découverts
ensevelis dans leurs forêts. Ce sont de vastes cryptes creusées dans le
roc, et des murailles d’une longue étendue, en pierre sèche ou seulement
en terre. Une autre race, d’autres hommes plus policés, auraient donc
occupé ces pays, dans des temps reculés, et les Indiens de la dernière
époque auraient succédé à la civilisation et à ces peuples éteints par
on ne peut savoir quelles révolutions! Ces premiers occupants, d’où
venaient-ils? étaient-ils autochtones? Les savants sont partagés sur ces
questions; elles sont obscures et inextricables.»
§ XVI.
La Limné de l’Occident. Si elle était située en Amérique?
Nations Cares de l’Amérique méridionale et leurs alliés. Les
Tayronas ou peuples forgerons des montagnes de Santa-Marta.
Leur habileté dans la mise en œuvre des métaux et des pierres
précieuses. Cultes divers qui s’y rattachaient. Mythe de
Bochica et de Chia.
Les questions d’origine présentent partout de grandes difficultés, et ce
n’est qu’en recherchant dans les traditions des peuples les lambeaux de
leur histoire, et en les comparant entre eux qu’on parvient quelquefois à
faire sortir une lueur de ce chaos. Celles qui se rapportent aux origines
de la métallurgie américaine, dont nous parlions tout à l’heure, ne sont
pas des moins importantes. C’est sur ce point qui paraît se rattacher
encore d’une manière si curieuse au nom des Cares, que nous désirons
porter maintenant l’attention du lecteur. On sait la quantité de métaux
précieux qui ont été tirés du continent américain depuis Colomb; mais
on a vu également la preuve que dans les temps anciens ce continent
n’avait pas moins de célébrité sous ce rapport. M. d’Eckstein, que nous
aimons à citer à l’occasion, va lui-même nous donner une description
poétique et savante à la fois, des lieux où la tradition des Cares
plaçait anciennement les mines les plus renommées: «L’Hélios d’Homère,
dit-il[269], sort d’une Limné empourprée par les feux du couchant et
remonte ensuite à l’Orient pour trôner dans un ciel d’airain. Voss et
Welker, ainsi que Völker, ont rapproché ce passage de celui d’un fragment
du Prométhée délivré d’Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver
Prométhée attaché au mont Caucase; il arrive de la Limné qui est d’un
rouge ardent ou d’un golfe du couchant sur les rives de l’Okeanos, fleuve
qui enveloppe le globe. C’est là que descend Hélios avec ses coursiers
fatigués de la course du jour, dans le pays des Éthiopiens de l’occident.»
Maintenant, si l’on jetait les yeux sur une carte de la mer des Antilles
et des côtes voisines du Darien et de Sainte-Marthe, on pourrait
s’imaginer, en réunissant, avec cela, les données géographiques et les
traditions de ces contrées, que c’est là précisément que l’auteur aurait
voulu placer cette Limné ainsi que le séjour des véritables Éthiopiens
de l’occident. C’est, en effet, dans les montagnes qui s’élèvent en
amphithéâtre autour du golfe de Darien, entre la baie de _Maracaibo_ et
l’isthme de Panama, que se trouvent encore aujourd’hui des mines d’or
et d’argent, des plus riches et des moins exploitées du globe: c’est
entre les sommets les plus inaccessibles de ces montagnes qu’existent
les ruines gigantesques des cités cares, ainsi que les débris des forges
célèbres où les cyclopes de l’Amérique forgeaient les armures d’or des
rois et des princes de ces régions. C’est là, nous l’avons dit, aussi
bien que dans les portions du continent qui s’étendent au sud et à l’est,
arrosées par les plus grands fleuves du monde, que se retrouve plus
qu’en aucun lieu de l’Asie et de l’Amérique elle-même, ce nom de _car_
ou de _cara_, dans les noms des populations et des villes, sans compter
une multitude d’autres noms, dont le son et l’étymologie sont familiers
à tous ceux qui ont présents les souvenirs de la Phénicie et de l’Asie
Mineure.
A la suite de Panama, vient _Pananome_, puis les provinces et les
rivières de _Tabor_, d’_Abinamechi_, d’_Abibeiba_, etc.[270]; les
montagnes d’_Oromina_, d’_Abibi_, baignées au sud par le grand fleuve
_Cauca_, dont le nom rappelle encore le _Caucase_ et les _Caucaunes_;
puis _Cartama_, _Caramanta_, et plus au nord les Cofanes, tribu puissante
habitant les bords d’un fleuve du même nom[271], autre souvenir des
_Cophanes_ ou _Cephènes_ de l’orient, issus d’une souche chamitique
comme les Cariens. Aux bords de la mer vers le nord, dans ces régions
de Terre-Ferme, où presque chaque nom de tribu ou de bourgade commence
encore aujourd’hui par _car_, se présente _Malambó_, dont le son
phénicien n’échappera à personne; c’est celui d’une tribu célèbre
anciennement avec les _Bondas_, les _Chimilas_ et les _Tayronas_ ou les
forgerons, les gens de l’enclume, populations essentiellement métallurges
et des plus distinguées entre toutes les nations cares dont ils faisaient
partie, et qui fournissaient d’or et de bijoux la plus grande partie
de l’Amérique méridionale et des Antilles[272]. Toute la chaîne des
montagnes, avec ses ramifications, aux cimes couvertes de neige, entre
le golfe de Darien et la ligne de l’Équateur, où l’on devrait chercher
peut-être le véritable Atlas, ce nombril du monde, était renommée pour
l’abondance et la richesse de ses veines métalliques, pour la splendeur
de ses cristaux, pour la beauté de ses pierres précieuses, et surtout
l’existence de ses mines de jade vert, la pierre sacrée de l’Amérique
qu’on ne trouvait, qu’on ne taillait que là[273].
Les immenses ruines que les premiers conquérants espagnols découvrirent
dans ces contrées, surtout en s’avançant dans la direction de _Cartama_
et de _Caramanta_, au bassin du haut Magdalena, les routes taillées dans
le roc vif, ou construites de pierres énormes, dans des proportions plus
vastes encore qu’au Pérou[274], tout cela avec des traces remarquables
d’antique canalisation, et, en face des vestiges de la civilisation
qu’avaient conservés les nations riveraines de ce fleuve, prouve de
quel haut degré de culture celles-ci étaient alors descendues. Dans les
montagnes, l’or et l’argent, travaillés avec tant d’art[275], le cuivre
si admirablement trempé[276], les pierres fines et dures, le jaspe, le
porphyre et le marbre qu’on ciselait encore avec tant d’habileté[277];
aux bords de la mer, la pêche des perles les plus brillantes, rappelaient
sans nul doute cette civilisation des Cares, qui avaient couvert le monde
de leurs colonies. Au souvenir de ces traditions extraordinaires, en
face de ces montagnes qui portent le nom de la Limné, par excellence,
nous sommes bien souvent tenté de voir là la source de ces légendes
mexicaines où Quetzalcohuatl joue un si grand rôle; nous sommes tenté d’y
placer cet Orcus de l’Océan et de la terre; ce Mictlan où ce personnage
mythique allait chercher ces os de jade[278], ces pierres si précieuses
au point de vue religieux, dont il voulait faire des hommes, de reculer
jusque dans cette terre puissante des Cares, le _Tlapallan_, si longtemps
mystérieux et où Quetzalcohuatl avait puisé tous les éléments de la
civilisation primitive du Mexique.
Établis au centre des montagnes les plus élevées de l’Amérique, entourés
des fleuves gigantesques qui s’en échappent entre les scènes de la nature
la plus riche du monde, et qui semblent l’image la plus vraie du paradis
terrestre, est-il étonnant que les Cares, quel que soit d’ailleurs leur
berceau primitif, aient pu rayonner de là vers toutes les régions, dans
les deux hémisphères? est-il étonnant qu’ainsi que dans les contrées
phlégéennes de l’Asie centrale, il aient eu, les premiers, le monopole
des métaux précieux, et qu’on ait retrouvé encore au XVIᵉ siècle, parmi
les peuples descendus d’eux, en Amérique, ou parmi lesquels ils se
mêlèrent, l’art métallurgique porté à un si haut degré de perfection?
peut-on s’étonner, enfin, que ce qui restait d’eux et de leurs
institutions, malgré la barbarie relative où ils étaient tombés, depuis
leur mélange avec des tribus anthropophages, eût un caractère d’analogie
si frappant avec les institutions primitives de l’Asie? Car il est une
chose dont on devrait toujours se souvenir, en lisant les histoires
de la conquête de l’Amérique; c’est que bien des populations qu’on se
représente si souvent comme des nations sauvages, l’étaient bien moins
alors qu’on ne saurait se l’imaginer aujourd’hui[279]: que ce n’est
qu’en lisant les relations originales des conquérants qu’on entrevoit la
vérité à l’égard de ces nations, dont plusieurs ne sont devenues sauvages
et anthropophages même qu’à la suite de la conquête.
Au-dessous des volcans qui continuent à remuer la terre dans ces régions
phlégéennes, les populations, de leur côté, continuent encore aujourd’hui
à porter leurs hommages au lac d’Iguague, à quatre lieues de Tunja,
dans la Nouvelle-Grenade, où la tradition place une des scènes de leur
antique cosmogonie. Dans ce lac, qui paraît avoir succédé à un volcan
éteint[280], ils adoraient naguère la déesse Bachué qui, fécondée par
son fils, né sans père, était devenue la mère des hommes, et après avoir
peuplé le monde, s’était précipitée avec lui dans les eaux du lac, où
ils avaient été l’un et l’autre transformés en de gigantesques serpents.
Le plateau de Bogota est également entouré de montagnes élevées: le
niveau parfait de son sol, sa construction géologique, la forme des
rochers de Suba et de Facativa, qui se dressent comme des îlots au
milieu des savanes, tout y semble indiquer l’existence d’un ancien
lac. La rivière du Funzhà, communément appelée Rio de Bogota, après
avoir réuni les eaux de la vallée, s’est frayé un chemin à travers les
montagnes situées au sud-ouest de la ville de Santa-Fé. C’est là que
la mythologie des _Muyscas_ ou _Chibchas_ place encore une des scènes
de ses origines cosmogoniques. Dans les temps les plus reculés, avant
que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du
plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture,
sans lois et sans religion. Alors apparut _Bochica_, appelé quelquefois
le fils du soleil, d’autres fois identifié lui-même avec cet astre: il
était accompagné d’une femme appelée _Chia_, non moins remarquable par
sa beauté que par son extrême méchanceté. Par son art magique, elle fit
enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inondèrent bientôt toute
la vallée. Ce déluge fit périr la plupart des habitants; quelques-uns
seulement s’échappèrent, en se réfugiant au sommet des montagnes
voisines. Bochica, irrité, chassa Chia de la terre, et elle de vint
la lune qui, depuis cette époque, commença à éclairer notre planète.
Ayant ensuite pitié des hommes, il brisa par sa puissance la barrière
de rochers qui fermaient le plateau, et fit écouler ainsi les eaux en
créant la rivière de Funzha[281].
Le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention
des Arcadiens sur l’antiquité de leur origine[282]. L’astre de la nuit
est peint comme un être malfaisant, qui augmente l’humidité sur la terre,
tandis que Bochica, fils du soleil, sèche le sol, protège l’agriculture
et devient le bienfaiteur des Muyscas. Ces Muyscas ou _Moscas_ de la
Nouvelle-Grenade, nation métallurge également comme les _Tibareni_ et
les _Moschici_, ces autres alliés des Cariens, dans l’Asie occidentale,
adoraient encore _Nemodocon_, ou _Nemiatocoa_, regardé en particulier
comme le dieu des orfèvres et des tisserands. C’était lui qui présidait
aux orgies, où il apparaissait sous la forme d’un ours, affublé d’un
manteau, qui dansait et s’enivrait avec les danseurs. On ne lui offrait
jamais de sacrifices, parce qu’il se contentait de la _chicha_ ou
hydromel qu’il buvait dans ces occasions. On le désignait aussi sous le
nom de _Fo_, le renard[283].
Ce culte et celui de _Chia_, la lune, se rattachaient encore aux
conceptions lascives des Cares, à qui toutes ces contrées devaient leur
civilisation primitive. Car Chia était la déesse des sortiléges et des
amours, souveraine des lieux souterrains, où elle avait ses sanctuaires;
c’est pourquoi les dieux ne lui permettaient de paraître que dans les
ténèbres ou de nuit. Véritable Hécate, elle était représentée sous la
forme d’une chouette, et son culte se célébrait par des danses, mêlées
d’orgies licencieuses, ce qu’on retrouve chez les Caras et ensuite chez
les nations de la race nahuatl[284]. Au culte de Chia paraissait se
rapporter celui de _Dobayba_, la mère des dieux[285], dont le temple,
caché au fond d’une caverne, dans les montagnes les plus âpres du Darien,
recélait, disait-on, des richesses prodigieuses; mais soit que ces
richesses n’existassent que dans l’imagination avide des Espagnols, soit
que les indigènes eussent réussi à leur en dérober le chemin, il est
certain que les conquérants ne parvinrent jamais à le découvrir.
§ XVII.
Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curètes. Souvenirs des
dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie
du Pérou. Signes distinctifs de la civilisation antique,
couschite, assyrienne, égyptienne, américaine, etc.
Un autre sanctuaire du soleil et de la lune existait au confluent de
la rivière de _Carare_ et du fleuve Magdalena, sous la forme de deux
colonnes naturelles, sculptées et cannelées de main d’homme, d’une
hauteur prodigieuse: elles portaient aussi l’une et l’autre le nom de
_Furatena_, et elles étaient regardées comme les génies tutélaires
des montagnes, des fleuves et de la mer[286]. Les nations voisines
y accouraient en foule pour y présenter leurs offrandes. De petits
simulacres de ces colonnes étaient placés à côté des morts dans les
tombeaux, et l’on en emportait, ainsi que ceux des Dioscures et des
Cabires[287], sur la terre, sur les fleuves et sur l’Océan, comme des
dieux protecteurs des voyageurs, des marins et des marchands. De même
qu’en Asie et en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle
de phallus ou de serpents, presque toujours unis deux par deux: car
sous ces divers symboles, les Américains représentaient aussi parfois
les jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, changés en singes, ou leurs
adversaires _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, les deux serpents, couverts
de plumes, _Quequetzalcohua_, tels qu’ils se trouvent sur le titre
de cet ouvrage[288], ou bien formant le caducée de Mercure, symbole
non moins américain que grec, les deux colonnes ou les deux bras, les
vrais _Cabirim_ ou _Gabirim_, dont le sens, dans le quiché et ses
dialectes[289], les Deux, les Bras ou Ceux qui ouvrent la bouche en
bâillant, comme les _Pataikoi_, ne se trouve nulle part aussi complet
qu’en Amérique.
C’étaient donc eux, les vrais Pataikoi, _Hun-Batz_ et _Hun Chouen_, les
artisans célestes, les démiurges, qu’on adorait sous ces diverses formes,
les dieux singes, les génies protecteurs des travaux de la civilisation
dans l’Amérique centrale, dans les montagnes de Bonda et de Tayrona,
comme au Cundinamarca, au pied des deux colonnes de _Furatena_, modèles,
peut-être, de celles que les Phéniciens placèrent depuis à l’entrée de
la Méditerranée. Du pied d’une de ces colonnes sortait une source sacrée
où les pèlerins s’abreuvaient: leur situation, au centre des plus hautes
montagnes du noyau américain, dans une contrée où tout annonçait le nom
des _Cares_ ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont
elles étaient l’objet, ne rappellent que trop les colonnes d’Hercule, si
fréquentes dans l’ancien monde, entre l’Océan et la Palestine; mais ce
qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’avec tous ces souvenirs, elles
existaient précisément dans ces lieux, comme les signes des richesses
minérales, des pierres précieuses et des forges d’or, apanage des
dieux Macares et des Hercules, dont le nom même s’y conserva jusqu’au
temps de la conquête, comme le titre des rois de Bonda et de Malambó.
En effet, la plus grande partie de l’Amérique était déjà soumise aux
armes espagnoles et plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis la
découverte du continent par Colomb, que le _Macar-Ona_ des forges de
Sainte-Marthe continuait à résister avec les Tayronas aux envahisseurs
étrangers et à tenir cette ville en éveil[290]. Aujourd’hui même, que
ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d’autre
souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de l’Hercule
_Macar_ s’est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de
l’extension maritime des Cares, aux embouchures de plusieurs des plus
grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la côte du Rio
de la Hacha[291] en a pris le nom de _Macaira_. La plus grande des îles
situées à l’embouchure de l’Orénoque, porte celui de _Macare_, et l’un
de ses bras celui de _Macareo_. Entre Caracas et Victoria, une localité
de la côte porte le nom de _Macarao_. Une autre s’appelle _Macarapana_,
dans la province de Cumana; _Macara_ en est une autre de la province
de Jaen, dans l’Équateur; _Macarabita_, dans celle de Tunja de la
Nouvelle-Grenade, sans en compter bien d’autres qu’il serait fastidieux
d’énumérer.
Cabires ou Curètes, nous les retrouvons dans le même pays, offrant
partout, dans leurs étymologies, un sens raisonnable. Stèles, colonnes
ou phallus, deux à deux, comme les _chemin_ du soleil et de la lune,
à l’entrée des grottes de Cauuna, à Haïti; _Pataikoi_ jumeaux et
protecteurs des arts, dans les forêts ou au fond des forges souterraines,
comme _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_; volcans sublimes au Guatémala et fils
d’une prostituée de l’Enfer, comme les deux Hun-Ahpu, qui reparaissent
sous la forme de deux êtres, moitié hommes, moitié poissons, après avoir
été livrés au bûcher de Xibalba, ils sont identiques avec les Dioscures
qui se montrent sous la forme d’Ichtyes, issus de Derketo[292], dans les
régions chamitiques de la Syrie. Cabires, ce sont encore les Hun-Ahpu
qui allument les fourneaux et soufflent le feu intérieur de la terre, de
manière à faire trembler le monde; stèles, colonnes ou phallus, ils se
présentent à l’entrée des montagnes de Carare et de Caracua, protégeant
les orfèvres et les forgerons dans la montagne, comme les pêcheurs de
perles au fond de la mer[293].
Continuons à monter vers l’équateur, et du Mexique jusqu’au pied du
Chimborazo, du Cotopaxi jusqu’au Cuzco, nous retrouverons, comme un
symbole des mêmes idées, les indigènes, amassant de distance en distance
des tas de pierres, ainsi qu’on l’a vu dans plus d’un canton de la Grèce
et de l’Asie Mineure: nul ne passera sans y jeter sa pierre; souvent il
y ajoutera un brin d’herbe ou une branche d’arbre, en hommage au génie
du lieu; d’autres fois, il réunira trois autres petites pierres, dont
il formera un foyer éphémère, où il brûlera quelques grains de copal.
Là aussi nous rencontrerons les mêmes symboles mythologiques qu’au
Cundinamarca, souvent encore avec les mêmes noms que dans le monde
ancien. Au Pérou, on adorait sous le nom de _Curi_, les dieux jumeaux, et
semblables aux Dioscures et aux Curètes, les _Curacas_ ou chefs des races
primitives étaient sortis d’un œuf[294].