Tout cela est le pendant des traditions de l’ancien monde; on en voit

comme un reflet dans la région des _Barbaras_ (varvaras, gargara,

caracara) où les hommes sont les esclaves voluptueux de la déesse

des plaisirs, où, suivant Arrien[258], les femmes règnent sur les

hommes. C’est encore comme cette île des côtes de la Gédrosie, où une

nymphe de l’Océan exigeait, ainsi que Circé, le tribut des amours des

marins, qui passaient de ses bras dans ceux de l’abîme. Ce peuple

d’amants transformés en phoques par la déesse rappelle les enfants de

Haïti, abandonnés de leurs mères et métamorphosés en grenouilles[259].

Mais ce qu’on voit ici de bien particulier à l’Amérique, c’est que

_Gua-Ha-Hiona_, au lieu d’être sacrifié comme les amants de l’île

de la Gédrosie, reçoit de son amante un mal qu’on ne reconnaît que

trop aisément pour la syphilis[260], et dont il doit aller se guérir

dans la _Nara_, la retraite sacrée, où il est avec son amante et les

baigneurs qui prennent soin de lui. C’est dans ce lieu qu’en le quittant

_Gua-Bonito_, cette femme par excellence[261], en échange de son amour,

donne au chef des _Ha-Hiona_, la connaissance des métaux précieux,

des pierres fines, l’art de les travailler et de les mettre en usage;

elle ne le quitte qu’après l’avoir mis en possession de cet art, lui

et les autres chefs qui l’accompagnaient, _Albeborael_ et son père

_Albebora_[262]. Combien d’autres souvenirs s’éveillent encore dans

toutes ces traditions! Nara, la retraite sacrée, se retrouve dans le

_Nâr_, _Nara_, _Nairrit_ des légendes antiques de l’Inde et, en Amérique,

dans le _Nare_, l’un des plus grands affluents du Magdalena; dans ce

royaume de l’autre crépuscule[263], antipode de l’Inde, celui peut-être

où la Matsyâ, la nymphe de la traversée, conduit le marchand, le marin,

le passager, dont elle était l’amante.

Ainsi, dit encore M. d’Eckstein, dans un passage analogue[264], «la

nymphe reste au service du roi des pêcheurs; elle appartient au Tîrtha,

au lieu saint de la traversée d’une rive de la Jamunâ. Les Tîrthas sont

des institutions fondées par les Céphènes et les Chamites, à travers

toute l’Asie et l’Afrique. C’est par elles qu’on initie les marchands et

les marins aux mystères de leur route. La route terrestre et la route

maritime servent de figure à celle de la vie. Le soleil voyageur va de

l’orient au couchant, du couchant à l’orient, du royaume oriental d’un

Kuverah des richesses métalliques et des gommes précieuses, trésors de la

montagne, pleines de vertus magiques et curatives, au royaume occidental

d’un Nairrit possesseur des perles, des coraux, des conques précieuses,

trésors de l’Océan. Les deux abîmes se correspondent ainsi, le gouffre du

mont et le gouffre de la mer. Le marchand va aussi d’un bout du monde à

l’autre sous la tutelle du dieu.»

On le voit, malgré l’incohérence des traditions haïtiennes, elles

renferment encore de précieux renseignements pour l’histoire primitive.

On y retrouve les origines de la métallurgie dans ces îles, où elles se

rapportent à des événements antérieurs, ou postérieurs au cataclysme

qui acheva la séparation des continents, aujourd’hui réunis de nouveau,

grâce au génie de Colomb. Avec l’art de fondre et de ciseler l’or, nous

avons celui de travailler le marbre et les pierres précieuses, ce qui est

indiqué par le _guanin_ et le _ciba_ dans la légende haïtienne[265]. Les

grandes grottes de Haïti où Bartolomé Colomb découvrit, jusqu’à seize

milles de profondeur, des mines et des travaux métallurgiques, abandonnés

depuis des siècles[266], témoignent de l’antique exploitation de l’or

aux Antilles. Pierre Martyr mentionne les travaux d’art retrouvés de

son temps, et Saint-Méry affirme[267] qu’on découvrit en 1787, dans les

montagnes de Guanaminto, un sépulcre avec une pierre, gravée de lettres

inconnues. Dans ces montagnes, comme dans toutes les îles voisines, il

existe des grottes considérables, travaillées de main d’homme, ornées

de sculptures analogues à celle du soleil et de la lune de Caunau,

et précédées d’ordinaire des deux stèles des _chemis_ qu’on découvre

toujours deux par deux, ainsi qu’en Asie.

L’état de civilisation «où les Caraïbes, aussi bien que les autres

naturels des îles et des Guyanes, furent trouvés, dit un auteur

haïtien[268], ne permet pas de supposer qu’ils étaient capables de

construire des monuments de l’importance de ceux qu’on a découverts

ensevelis dans leurs forêts. Ce sont de vastes cryptes creusées dans le

roc, et des murailles d’une longue étendue, en pierre sèche ou seulement

en terre. Une autre race, d’autres hommes plus policés, auraient donc

occupé ces pays, dans des temps reculés, et les Indiens de la dernière

époque auraient succédé à la civilisation et à ces peuples éteints par

on ne peut savoir quelles révolutions! Ces premiers occupants, d’où

venaient-ils? étaient-ils autochtones? Les savants sont partagés sur ces

questions; elles sont obscures et inextricables.»

§ XVI.

La Limné de l’Occident. Si elle était située en Amérique?

Nations Cares de l’Amérique méridionale et leurs alliés. Les

Tayronas ou peuples forgerons des montagnes de Santa-Marta.

Leur habileté dans la mise en œuvre des métaux et des pierres

précieuses. Cultes divers qui s’y rattachaient. Mythe de

Bochica et de Chia.

Les questions d’origine présentent partout de grandes difficultés, et ce

n’est qu’en recherchant dans les traditions des peuples les lambeaux de

leur histoire, et en les comparant entre eux qu’on parvient quelquefois à

faire sortir une lueur de ce chaos. Celles qui se rapportent aux origines

de la métallurgie américaine, dont nous parlions tout à l’heure, ne sont

pas des moins importantes. C’est sur ce point qui paraît se rattacher

encore d’une manière si curieuse au nom des Cares, que nous désirons

porter maintenant l’attention du lecteur. On sait la quantité de métaux

précieux qui ont été tirés du continent américain depuis Colomb; mais

on a vu également la preuve que dans les temps anciens ce continent

n’avait pas moins de célébrité sous ce rapport. M. d’Eckstein, que nous

aimons à citer à l’occasion, va lui-même nous donner une description

poétique et savante à la fois, des lieux où la tradition des Cares

plaçait anciennement les mines les plus renommées: «L’Hélios d’Homère,

dit-il[269], sort d’une Limné empourprée par les feux du couchant et

remonte ensuite à l’Orient pour trôner dans un ciel d’airain. Voss et

Welker, ainsi que Völker, ont rapproché ce passage de celui d’un fragment

du Prométhée délivré d’Eschyle, où le chœur des Titans vient retrouver

Prométhée attaché au mont Caucase; il arrive de la Limné qui est d’un

rouge ardent ou d’un golfe du couchant sur les rives de l’Okeanos, fleuve

qui enveloppe le globe. C’est là que descend Hélios avec ses coursiers

fatigués de la course du jour, dans le pays des Éthiopiens de l’occident.»

Maintenant, si l’on jetait les yeux sur une carte de la mer des Antilles

et des côtes voisines du Darien et de Sainte-Marthe, on pourrait

s’imaginer, en réunissant, avec cela, les données géographiques et les

traditions de ces contrées, que c’est là précisément que l’auteur aurait

voulu placer cette Limné ainsi que le séjour des véritables Éthiopiens

de l’occident. C’est, en effet, dans les montagnes qui s’élèvent en

amphithéâtre autour du golfe de Darien, entre la baie de _Maracaibo_ et

l’isthme de Panama, que se trouvent encore aujourd’hui des mines d’or

et d’argent, des plus riches et des moins exploitées du globe: c’est

entre les sommets les plus inaccessibles de ces montagnes qu’existent

les ruines gigantesques des cités cares, ainsi que les débris des forges

célèbres où les cyclopes de l’Amérique forgeaient les armures d’or des

rois et des princes de ces régions. C’est là, nous l’avons dit, aussi

bien que dans les portions du continent qui s’étendent au sud et à l’est,

arrosées par les plus grands fleuves du monde, que se retrouve plus

qu’en aucun lieu de l’Asie et de l’Amérique elle-même, ce nom de _car_

ou de _cara_, dans les noms des populations et des villes, sans compter

une multitude d’autres noms, dont le son et l’étymologie sont familiers

à tous ceux qui ont présents les souvenirs de la Phénicie et de l’Asie

Mineure.

A la suite de Panama, vient _Pananome_, puis les provinces et les

rivières de _Tabor_, d’_Abinamechi_, d’_Abibeiba_, etc.[270]; les

montagnes d’_Oromina_, d’_Abibi_, baignées au sud par le grand fleuve

_Cauca_, dont le nom rappelle encore le _Caucase_ et les _Caucaunes_;

puis _Cartama_, _Caramanta_, et plus au nord les Cofanes, tribu puissante

habitant les bords d’un fleuve du même nom[271], autre souvenir des

_Cophanes_ ou _Cephènes_ de l’orient, issus d’une souche chamitique

comme les Cariens. Aux bords de la mer vers le nord, dans ces régions

de Terre-Ferme, où presque chaque nom de tribu ou de bourgade commence

encore aujourd’hui par _car_, se présente _Malambó_, dont le son

phénicien n’échappera à personne; c’est celui d’une tribu célèbre

anciennement avec les _Bondas_, les _Chimilas_ et les _Tayronas_ ou les

forgerons, les gens de l’enclume, populations essentiellement métallurges

et des plus distinguées entre toutes les nations cares dont ils faisaient

partie, et qui fournissaient d’or et de bijoux la plus grande partie

de l’Amérique méridionale et des Antilles[272]. Toute la chaîne des

montagnes, avec ses ramifications, aux cimes couvertes de neige, entre

le golfe de Darien et la ligne de l’Équateur, où l’on devrait chercher

peut-être le véritable Atlas, ce nombril du monde, était renommée pour

l’abondance et la richesse de ses veines métalliques, pour la splendeur

de ses cristaux, pour la beauté de ses pierres précieuses, et surtout

l’existence de ses mines de jade vert, la pierre sacrée de l’Amérique

qu’on ne trouvait, qu’on ne taillait que là[273].

Les immenses ruines que les premiers conquérants espagnols découvrirent

dans ces contrées, surtout en s’avançant dans la direction de _Cartama_

et de _Caramanta_, au bassin du haut Magdalena, les routes taillées dans

le roc vif, ou construites de pierres énormes, dans des proportions plus

vastes encore qu’au Pérou[274], tout cela avec des traces remarquables

d’antique canalisation, et, en face des vestiges de la civilisation

qu’avaient conservés les nations riveraines de ce fleuve, prouve de

quel haut degré de culture celles-ci étaient alors descendues. Dans les

montagnes, l’or et l’argent, travaillés avec tant d’art[275], le cuivre

si admirablement trempé[276], les pierres fines et dures, le jaspe, le

porphyre et le marbre qu’on ciselait encore avec tant d’habileté[277];

aux bords de la mer, la pêche des perles les plus brillantes, rappelaient

sans nul doute cette civilisation des Cares, qui avaient couvert le monde

de leurs colonies. Au souvenir de ces traditions extraordinaires, en

face de ces montagnes qui portent le nom de la Limné, par excellence,

nous sommes bien souvent tenté de voir là la source de ces légendes

mexicaines où Quetzalcohuatl joue un si grand rôle; nous sommes tenté d’y

placer cet Orcus de l’Océan et de la terre; ce Mictlan où ce personnage

mythique allait chercher ces os de jade[278], ces pierres si précieuses

au point de vue religieux, dont il voulait faire des hommes, de reculer

jusque dans cette terre puissante des Cares, le _Tlapallan_, si longtemps

mystérieux et où Quetzalcohuatl avait puisé tous les éléments de la

civilisation primitive du Mexique.

Établis au centre des montagnes les plus élevées de l’Amérique, entourés

des fleuves gigantesques qui s’en échappent entre les scènes de la nature

la plus riche du monde, et qui semblent l’image la plus vraie du paradis

terrestre, est-il étonnant que les Cares, quel que soit d’ailleurs leur

berceau primitif, aient pu rayonner de là vers toutes les régions, dans

les deux hémisphères? est-il étonnant qu’ainsi que dans les contrées

phlégéennes de l’Asie centrale, il aient eu, les premiers, le monopole

des métaux précieux, et qu’on ait retrouvé encore au XVIᵉ siècle, parmi

les peuples descendus d’eux, en Amérique, ou parmi lesquels ils se

mêlèrent, l’art métallurgique porté à un si haut degré de perfection?

peut-on s’étonner, enfin, que ce qui restait d’eux et de leurs

institutions, malgré la barbarie relative où ils étaient tombés, depuis

leur mélange avec des tribus anthropophages, eût un caractère d’analogie

si frappant avec les institutions primitives de l’Asie? Car il est une

chose dont on devrait toujours se souvenir, en lisant les histoires

de la conquête de l’Amérique; c’est que bien des populations qu’on se

représente si souvent comme des nations sauvages, l’étaient bien moins

alors qu’on ne saurait se l’imaginer aujourd’hui[279]: que ce n’est

qu’en lisant les relations originales des conquérants qu’on entrevoit la

vérité à l’égard de ces nations, dont plusieurs ne sont devenues sauvages

et anthropophages même qu’à la suite de la conquête.

Au-dessous des volcans qui continuent à remuer la terre dans ces régions

phlégéennes, les populations, de leur côté, continuent encore aujourd’hui

à porter leurs hommages au lac d’Iguague, à quatre lieues de Tunja,

dans la Nouvelle-Grenade, où la tradition place une des scènes de leur

antique cosmogonie. Dans ce lac, qui paraît avoir succédé à un volcan

éteint[280], ils adoraient naguère la déesse Bachué qui, fécondée par

son fils, né sans père, était devenue la mère des hommes, et après avoir

peuplé le monde, s’était précipitée avec lui dans les eaux du lac, où

ils avaient été l’un et l’autre transformés en de gigantesques serpents.

Le plateau de Bogota est également entouré de montagnes élevées: le

niveau parfait de son sol, sa construction géologique, la forme des

rochers de Suba et de Facativa, qui se dressent comme des îlots au

milieu des savanes, tout y semble indiquer l’existence d’un ancien

lac. La rivière du Funzhà, communément appelée Rio de Bogota, après

avoir réuni les eaux de la vallée, s’est frayé un chemin à travers les

montagnes situées au sud-ouest de la ville de Santa-Fé. C’est là que

la mythologie des _Muyscas_ ou _Chibchas_ place encore une des scènes

de ses origines cosmogoniques. Dans les temps les plus reculés, avant

que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du

plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture,

sans lois et sans religion. Alors apparut _Bochica_, appelé quelquefois

le fils du soleil, d’autres fois identifié lui-même avec cet astre: il

était accompagné d’une femme appelée _Chia_, non moins remarquable par

sa beauté que par son extrême méchanceté. Par son art magique, elle fit

enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inondèrent bientôt toute

la vallée. Ce déluge fit périr la plupart des habitants; quelques-uns

seulement s’échappèrent, en se réfugiant au sommet des montagnes

voisines. Bochica, irrité, chassa Chia de la terre, et elle de vint

la lune qui, depuis cette époque, commença à éclairer notre planète.

Ayant ensuite pitié des hommes, il brisa par sa puissance la barrière

de rochers qui fermaient le plateau, et fit écouler ainsi les eaux en

créant la rivière de Funzha[281].

Le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention

des Arcadiens sur l’antiquité de leur origine[282]. L’astre de la nuit

est peint comme un être malfaisant, qui augmente l’humidité sur la terre,

tandis que Bochica, fils du soleil, sèche le sol, protège l’agriculture

et devient le bienfaiteur des Muyscas. Ces Muyscas ou _Moscas_ de la

Nouvelle-Grenade, nation métallurge également comme les _Tibareni_ et

les _Moschici_, ces autres alliés des Cariens, dans l’Asie occidentale,

adoraient encore _Nemodocon_, ou _Nemiatocoa_, regardé en particulier

comme le dieu des orfèvres et des tisserands. C’était lui qui présidait

aux orgies, où il apparaissait sous la forme d’un ours, affublé d’un

manteau, qui dansait et s’enivrait avec les danseurs. On ne lui offrait

jamais de sacrifices, parce qu’il se contentait de la _chicha_ ou

hydromel qu’il buvait dans ces occasions. On le désignait aussi sous le

nom de _Fo_, le renard[283].

Ce culte et celui de _Chia_, la lune, se rattachaient encore aux

conceptions lascives des Cares, à qui toutes ces contrées devaient leur

civilisation primitive. Car Chia était la déesse des sortiléges et des

amours, souveraine des lieux souterrains, où elle avait ses sanctuaires;

c’est pourquoi les dieux ne lui permettaient de paraître que dans les

ténèbres ou de nuit. Véritable Hécate, elle était représentée sous la

forme d’une chouette, et son culte se célébrait par des danses, mêlées

d’orgies licencieuses, ce qu’on retrouve chez les Caras et ensuite chez

les nations de la race nahuatl[284]. Au culte de Chia paraissait se

rapporter celui de _Dobayba_, la mère des dieux[285], dont le temple,

caché au fond d’une caverne, dans les montagnes les plus âpres du Darien,

recélait, disait-on, des richesses prodigieuses; mais soit que ces

richesses n’existassent que dans l’imagination avide des Espagnols, soit

que les indigènes eussent réussi à leur en dérober le chemin, il est

certain que les conquérants ne parvinrent jamais à le découvrir.

§ XVII.

Antiques sanctuaires. Les Cabires et Curètes. Souvenirs des

dieux Macares, existant encore en Amérique. Dieux et cosmogonie

du Pérou. Signes distinctifs de la civilisation antique,

couschite, assyrienne, égyptienne, américaine, etc.

Un autre sanctuaire du soleil et de la lune existait au confluent de

la rivière de _Carare_ et du fleuve Magdalena, sous la forme de deux

colonnes naturelles, sculptées et cannelées de main d’homme, d’une

hauteur prodigieuse: elles portaient aussi l’une et l’autre le nom de

_Furatena_, et elles étaient regardées comme les génies tutélaires

des montagnes, des fleuves et de la mer[286]. Les nations voisines

y accouraient en foule pour y présenter leurs offrandes. De petits

simulacres de ces colonnes étaient placés à côté des morts dans les

tombeaux, et l’on en emportait, ainsi que ceux des Dioscures et des

Cabires[287], sur la terre, sur les fleuves et sur l’Océan, comme des

dieux protecteurs des voyageurs, des marins et des marchands. De même

qu’en Asie et en Grèce, on les retrouvait sous cette forme, ou sous celle

de phallus ou de serpents, presque toujours unis deux par deux: car

sous ces divers symboles, les Américains représentaient aussi parfois

les jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, changés en singes, ou leurs

adversaires _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, les deux serpents, couverts

de plumes, _Quequetzalcohua_, tels qu’ils se trouvent sur le titre

de cet ouvrage[288], ou bien formant le caducée de Mercure, symbole

non moins américain que grec, les deux colonnes ou les deux bras, les

vrais _Cabirim_ ou _Gabirim_, dont le sens, dans le quiché et ses

dialectes[289], les Deux, les Bras ou Ceux qui ouvrent la bouche en

bâillant, comme les _Pataikoi_, ne se trouve nulle part aussi complet

qu’en Amérique.

C’étaient donc eux, les vrais Pataikoi, _Hun-Batz_ et _Hun Chouen_, les

artisans célestes, les démiurges, qu’on adorait sous ces diverses formes,

les dieux singes, les génies protecteurs des travaux de la civilisation

dans l’Amérique centrale, dans les montagnes de Bonda et de Tayrona,

comme au Cundinamarca, au pied des deux colonnes de _Furatena_, modèles,

peut-être, de celles que les Phéniciens placèrent depuis à l’entrée de

la Méditerranée. Du pied d’une de ces colonnes sortait une source sacrée

où les pèlerins s’abreuvaient: leur situation, au centre des plus hautes

montagnes du noyau américain, dans une contrée où tout annonçait le nom

des _Cares_ ou des races qui leur furent apparentées, le culte dont

elles étaient l’objet, ne rappellent que trop les colonnes d’Hercule, si

fréquentes dans l’ancien monde, entre l’Océan et la Palestine; mais ce

qui n’est pas moins remarquable, c’est qu’avec tous ces souvenirs, elles

existaient précisément dans ces lieux, comme les signes des richesses

minérales, des pierres précieuses et des forges d’or, apanage des

dieux Macares et des Hercules, dont le nom même s’y conserva jusqu’au

temps de la conquête, comme le titre des rois de Bonda et de Malambó.

En effet, la plus grande partie de l’Amérique était déjà soumise aux

armes espagnoles et plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis la

découverte du continent par Colomb, que le _Macar-Ona_ des forges de

Sainte-Marthe continuait à résister avec les Tayronas aux envahisseurs

étrangers et à tenir cette ville en éveil[290]. Aujourd’hui même, que

ces populations sont en grande partie disparues, sans laisser d’autre

souvenir que celui de leurs antiques richesses, le nom de l’Hercule

_Macar_ s’est maintenu comme un dernier signe de la puissance et de

l’extension maritime des Cares, aux embouchures de plusieurs des plus

grands fleuves du Nouveau-Monde. Une montagne et un cap de la côte du Rio

de la Hacha[291] en a pris le nom de _Macaira_. La plus grande des îles

situées à l’embouchure de l’Orénoque, porte celui de _Macare_, et l’un

de ses bras celui de _Macareo_. Entre Caracas et Victoria, une localité

de la côte porte le nom de _Macarao_. Une autre s’appelle _Macarapana_,

dans la province de Cumana; _Macara_ en est une autre de la province

de Jaen, dans l’Équateur; _Macarabita_, dans celle de Tunja de la

Nouvelle-Grenade, sans en compter bien d’autres qu’il serait fastidieux

d’énumérer.

Cabires ou Curètes, nous les retrouvons dans le même pays, offrant

partout, dans leurs étymologies, un sens raisonnable. Stèles, colonnes

ou phallus, deux à deux, comme les _chemin_ du soleil et de la lune,

à l’entrée des grottes de Cauuna, à Haïti; _Pataikoi_ jumeaux et

protecteurs des arts, dans les forêts ou au fond des forges souterraines,

comme _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_; volcans sublimes au Guatémala et fils

d’une prostituée de l’Enfer, comme les deux Hun-Ahpu, qui reparaissent

sous la forme de deux êtres, moitié hommes, moitié poissons, après avoir

été livrés au bûcher de Xibalba, ils sont identiques avec les Dioscures

qui se montrent sous la forme d’Ichtyes, issus de Derketo[292], dans les

régions chamitiques de la Syrie. Cabires, ce sont encore les Hun-Ahpu

qui allument les fourneaux et soufflent le feu intérieur de la terre, de

manière à faire trembler le monde; stèles, colonnes ou phallus, ils se

présentent à l’entrée des montagnes de Carare et de Caracua, protégeant

les orfèvres et les forgerons dans la montagne, comme les pêcheurs de

perles au fond de la mer[293].

Continuons à monter vers l’équateur, et du Mexique jusqu’au pied du

Chimborazo, du Cotopaxi jusqu’au Cuzco, nous retrouverons, comme un

symbole des mêmes idées, les indigènes, amassant de distance en distance

des tas de pierres, ainsi qu’on l’a vu dans plus d’un canton de la Grèce

et de l’Asie Mineure: nul ne passera sans y jeter sa pierre; souvent il

y ajoutera un brin d’herbe ou une branche d’arbre, en hommage au génie

du lieu; d’autres fois, il réunira trois autres petites pierres, dont

il formera un foyer éphémère, où il brûlera quelques grains de copal.

Là aussi nous rencontrerons les mêmes symboles mythologiques qu’au

Cundinamarca, souvent encore avec les mêmes noms que dans le monde

ancien. Au Pérou, on adorait sous le nom de _Curi_, les dieux jumeaux, et

semblables aux Dioscures et aux Curètes, les _Curacas_ ou chefs des races

primitives étaient sortis d’un œuf[294].

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 7 / 47 段