_Can_, ou _con-op_, ou _con-ub_, la puissance qui souffle, ou le vase
supérieur; on les retrouve comme les quatre soutiens du monde, dans
les quatre _Bacab_, qu’ils représentent dans les fêtes au Yucatan[213];
dans les quatre grands dieux du Mexique et de l’Amérique centrale,
et le _Livre Sacré_ nous les montre presque avec les mêmes symboles
qu’en Égypte. C’est, en premier lieu, _Hun-Ahpu-Vuch_, un Tireur de
sarbacane au _Sarigue_, dont le nom se retrouve dans celui de _Sat_
ou _Sutech_[214], figuré, sans qu’on puisse s’y méprendre, dans le
_Sarigue_, sur un grand nombre de monuments égyptiens, mais qu’aucun
égyptologue n’a su expliquer jusqu’aujourd’hui, et qu’on n’expliquera
pas facilement, si on ne le cherche en Amérique, le seul continent où
se trouve cet animal[215]. Puis vient _Hun-Ahpu-Utiu_, un Tireur de
sarbacane au _chacal_[216], puis _Zaki-Nima-Tziiz_, la grande Épine
blanche ou le grand Porc-Épic-Blanc[217]; enfin, _Tepeu-Gucumatz_,
l’Élevé, le Dominateur, le Maître de la Montagne, le _Serpent_ aux plumes
de quetzal, que le lecteur connaît déjà. Observons encore, à propos de ce
nombre quatre, ceux des quatre animaux, dont les noms caractérisaient
les initiés aux mystères de Mithras ou d’Osiris, du Lion ou Chacal, de la
Hyène, de l’Aigle et du Corbeau, qui se représentent constamment, sous
les mêmes noms et avec les mêmes symboles, dans les mystères antiques de
la chevalerie au Mexique[218].
§ XIV.
Les dieux de l’Orcus mexicain, Ixcuina, déesse des amours,
personnification de Mictecacihuatl, déesse de l’enfer. Ehecatl
au Mexique, Yk au Yucatan, Eikton en Grèce, Hik en Égypte,
l’air, l’esprit, le souffle. Phtha et Hun-Batz. Chouen et
Chou-n-aten, etc.
Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoute un autre document
mexicain[219], le dieu des régions d’en bas, _Mictlan-Teuctli_ fait
surgir un monstre marin nommé _Cipactli_ ou _Capactli_[220]: de ce
monstre, qui a la forme d’un caïman, il crée la terre[221]. Ne serait-ce
pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi
que l’indique Champollion[222], symbole également de la _Région du
Couchant_, de l’_Amenti_? Dans l’Orcus mexicain, le prince des Morts,
_Mictlan-Teuctli_, a pour compagne _Mictecacihuatl_, celle qui étend les
morts. On l’appelle _Ixcuina_, ou la déesse au visage peint ou au double
visage, parce qu’elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le
contour de la bouche et du nez peint en noir[223]. On lui donnait aussi
le nom de _Tlaçolteotl_, la déesse de l’ordure, ou _Tlaçolquani_, la
mangeuse d’ordure, parce qu’elle présidait aux amours et aux plaisirs
lubriques avec ses trois sœurs[224]. On la trouve personnifiée encore
avec _Chantico_, quelquefois représenté comme un chien, soit à cause
de sa lubricité, soit à cause du nom de _Chiucnauh-Itzcuintli_ ou les
Neuf-Chiens, qu’on lui donnait également[225]. C’est ainsi que dans
l’Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l’île de Samothrace,
antérieurement aux Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia,
une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois
chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine; l’une et l’autre
rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaires qui veillaient au pied des
pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux
voyageurs, pour ramasser l’argent nécessaire à l’érection des tombeaux
des rois. «Tout un calcul des temps, dit Eckstein[226], se rattache à
l’adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius,
règne dans l’astre de ce nom, au zénith de l’année, durant les jours de
la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l’astre du
chien: on sait qu’il ne se rattache pas seulement aux institutions de la
vieille Égypte, mais encore à celles de la haute Asie.» En Amérique le
nom de la déesse _Ixcuina_ se rattache également à la constellation du
sud, où on la personnifie encore avec _Ixtlacoliuhqui_, autre divinité
des ivrognes et des amours obscènes: les astrologues lui attribuaient
un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers
temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des
incestueux[227].
Ainsi, de quelque côté qu’on jette les yeux sur les cosmogonies antiques,
en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve,
non-seulement, des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu’il
serait inconséquent de n’y voir que de simples coïncidences, entièrement
dues au hasard: il ne reste donc plus qu’à leur attribuer une origine
commune. Dans les cieux, sur la terre ou au fond des mers, en Égypte
et au Mexique, ce sont des mythes identiques: _Amon-Ra_, le soleil,
devient _Aiumu_, l’Osiris infernal, le roi des demeures souterraines,
comme _Tetzcatlipoca_ se personnifie en _Cipactonal_, celui-ci en
_Mictlanteuctli_, en descendant des cieux au fond de l’Océan. _Osiris_
et _Horus_ apparaissent sous le nom de _Sat_ ou Typhon; puis c’est
_Chnouphis_, _Knèph_, l’Esprit, le souffle divin. C’est ainsi que
_Quetzalcohuatl_, l’Oiseau-serpent devient _Ehecatl_ au Mexique, et
_Yk_ dans les langues de l’Amérique centrale «_Chnouphis_, remarque
Champollion[228], porte dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques
une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à
l’inondation. Puis il ajoute: _Cnèf_, _Cnouphis_ ou _Chnoubis_, se
rapportent évidemment aux racines égyptiennes _nèf_, _nèb_, _nife_ et
_nibe_, afflare, πνεῖν,» mots qu’on retrouve presque identiques dans
_ub_, _pub_, la sarbacane, l’instrument par où la terre souffle le feu
des volcans, dans la légende de _Hun-Ahpu_ ou _Ahpub_, dont le nom se
retrouve encore dans celui de l’_Anupu_ égyptien.
«Or, par _Knèf_, continue Champollion, on voulait indiquer l’être inconnu
et caché, l’_Esprit_, πνεῦμα, qui anime et gouverne le monde[229],» dont
la forme, dans Jamblique[230] Ημῆφ, se retrouve dans l’_Ymox_ ou _Ymix_
du maya et du quichée[231]: mais allons plus loin; car Jamblique, parlant
au nom d’Hermès, c’est-à-dire des Gnostiques, ajoute[232] au sujet de
cette divinité δν καὶ Εῖκτων ἐπονομάζει. Le dieu _Knèf_ portait donc
également le nom d’_Eikton_. Là-dessus, Champollion déclare[233] qu’«il
ne saurait être douteux que le premier Hermès n’ait été bien certainement
le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés
de l’Égypte _Eikton_, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ)
intelligence supérieure, émanée de l’intelligence première _Knèph_, le
grand Démiurge.»
Ainsi, rien de plus clair: EIKTON, comme EHEC ou EHECATL[234] chez
les Mexicains, comme YK ou HYK, au Yucatan et dans toutes les régions
voisines, ainsi que dans l’Amérique centrale, est identique avec _Knèph_;
il est l’Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses
parties, l’ouragan encore, _hurakan_ ou _ur-ik-an_, qu’on peut traduire
en quiché, l’esprit qui vient rapidement; il est le [glyphes], [glyphes]
ou [glyphes] des Égyptiens, le modérateur universel[235], le même
euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Égypte, au Yucatan, au
Mexique et dans l’Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison,
qu’on ouvre la _Symbolique de Creuzer_, traduite et si bien complétée
par M. Guigniaut[236], et l’on y trouvera la figure d’un personnage à
longue queue, un instrument de musique entre les mains: «Vieillard assis,
dit le savant secrétaire perpétuel de l’_Académie des Inscriptions_,
et jouant d’un instrument à cordes: le caractère de sa physionomie et
sa coiffure le rapprochent naturellement d’une des principales figures
du numéro suivant. Nous voyons ici _Phtha_, le démiurge, inventeur des
arts et de la musique en particulier, organisant toutes choses par sa
divine harmonie.» Creuzer le représente lui comme le créateur _Knèph_ ou
Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant
«que ce vieillard barbu, nain à gros ventre et à face bizarre, portant
une coiffure de plumes, est plutôt _Phtha_, le démiurge et l’artisan
céleste.»
_Knèph_ et _Phtha_, Bunsen le remarque judicieusement[237], sont
clairement identifiés dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous
sommes parfaitement d’accord. Bunsen observe ensuite que _Phtha_ avait
une grande ressemblance avec les _Pataikoi_, ces statues de nains
monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires,
ce qui ramène à l’idée de M. Guigniaut que le vieillard en question
serait le dieu _Phtha_. Mais ce que d’autres n’ont pu remarquer comme
nous, c’est la ressemblance frappante de ce personnage, c’est celle
de la plupart des images de _Phtha_, avec celle que nous a laissée
le _Livre sacré_ des Quichés dans la description des deux frères
_Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, métamorphosés en singes par Hunahpu, et
qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule[238].
«Or _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_ étaient de très-grands musiciens et
chanteurs, est-il dit: ils étaient également joueurs de flûte, chanteurs,
peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains.» Ce que
nous ajouterons au sujet de cette fiction, c’est que les deux paires
de jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, d’un côté, qui se montrent si
fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l’Amérique centrale,
de l’autre, ceux de _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, paraissent avoir été les
symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans
ces contrées, dès les temps les plus reculés. N’y aurait-il pas lieu
de croire que ces symboles auraient été également, en Égypte, ceux de
deux formes de culte, distinctes et opposées l’une à l’autre, quand on
observe, précisément sous Amenhotep IV, les changements introduits à
Thèbes, dans la religion, celui qui s’opère dans la physionomie même des
princes de la famille royale, et qu’on voit le pharaon adopter le nom de
_Chou-n-aten_, qui rappelle si bien celui de _Hun-Chouen_? Remarquons,
en outre, ce que Brugsch ajoute à ce sujet[239]: «Le roi, les membres
de sa famille, les grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute
la population de la nouvelle résidence, ont presque l’aspect d’une race
étrangère...» Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion
libyenne, des Éthiopiens de l’ouest ou des populations atlantiques?
On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les
diverses théogonies de l’Inde, de l’Égypte et de l’Amérique: dans les
peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans
une même posture d’adoration devant la divinité. On a trouvé dans des
tombeaux en pierre de l’Amérique centrale des ossements parfaitement
conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les
sculptures du grand palais de Copan: dans les provinces d’Oaxaca et de
Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de _Hun-Chouen_
et de _Hun-Ahau_, et ils y étaient regardés comme les fils d’_Ixchel_
et d’Itzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons
ici[240]. C’est d’ailleurs dans l’ensemble des régions, comprises entre
ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets
de l’Orcus antique dans les noms de _Xibalba_ et de _Mictlan_, où l’on
trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de
siècle en siècle, font encore frémir les populations[241]. Là aussi, il
fallait qu’une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût
placée dans la bouche du défunt, afin qu’il pût se faire admettre au
séjour infernal, et chacun se faisait précéder d’un ou de deux petits
chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui
tournait neuf fois autour de l’enfer[242]. C’est dans cette demeure
funèbre que le _Codex Chimalpopoca_ nous montre Quetzalcohuatl,
descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des
morts les os de jade dont il fera des hommes[243]: le prince infernal
présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que
le Yadus, dans l’enfer sous-marin de _Narakah_[244], il s’en sert comme
d’une trompe; l’enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux
qui étaient endormis s’éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de
Mictlan s’ouvrent et il s’empare des jades sacrés qu’il porte au monde.
§ XV.
Le Thoth mythique. Viracocha, Bochica, Quetzalcohuatl.
Civilisation qu’ils établissent. Opinion des philologues
modernes sur les races couschites. Où était leur berceau?
Mythes de l’Occident. Gaïa et Iaïa. Peuples divers. Origine des
métaux, etc.
Quetzalcohuatl, Kukulcan ou Zamna, c’est lui, nous l’avons dit, qui est
l’inventeur des arts graphiques, le démiurge américain, le propagateur
des sciences, qui civilise le Mexique et le Yucatan; c’est lui qui
reparaît sous le nom de _Bochica_, à la Nouvelle-Grenade, et de
_Viracocha_ au Pérou. Il représente partout «le personnage hiéroglyphique
de _Thoth_, qui sert d’expression, dit Eckstein[245], aux rudiments
d’un corps littéraire et scientifique de la plus vieille Égypte,» et
j’ajouterai de l’Amérique plus primitive, peut-être, que l’Égypte
elle-même. «Le mythique Thoth, continue cet écrivain, agissait comme le
mythique Oannès, comme le mythique Pârâsharya, comme le mythique dragon
de la primitive Chine. Il posait, comme eux, les fondements d’un ordre
de civilisation au milieu de races sauvages, aborigènes de la vallée du
Nil, du delta de l’Euphrate et du Tigre, du delta de l’Indus, du delta
des confluents de la Gangâ et de la Yamunâ, et des contrées voisines des
rives de la mer de Kokonor. Des étrangers sortaient, disaient-ils, d’un
Hadès, d’un foyer souterrain, porteurs d’une science d’organisation qui
reposait sur un principe de géométrie et d’astronomie, qui ordonnait
un calendrier mythico-astronomique, qui canalisait le pays et faisait
le cadastre de son territoire, fixait l’enceinte des villages et des
cités, ordonnait celle des temples, des résidences pontificales et des
résidences royales, qui ébauchait un code de lois, un corps d’ouvrages
sur l’anatomie et la médecine, relevant d’un principe sacré. Elle
apportait un système d’écriture hiéroglyphique pour exprimer toutes ces
choses[246]. Elle se révélait dans un ensemble qui ne permet pas d’y voir
le développement d’une culture autochtone aux lieux où elle s’y applique.
»Tout cela se développe, il est vrai, dans le cours des âges, comme
on peut le voir partout où se rencontre un principe d’organisation:
en Chine, dans la Mésopotamie de l’Inde centrale; dans les régions
de l’Indus et du Guzzerate, en Babylonie, dans l’Arabie méridionale,
dans l’Éthiopie, y compris Méroë, dans l’Égypte et finalement dans
la Phénicie. Mais l’identité du principe se rapporte _à un ordre de
civilisation complétement importé d’ailleurs_. C’est ce qui force
l’esprit de critique à attribuer ces rayons de lumière au centre d’une
vieille culture que tout concourt à placer dans les régions du Gihon
et du Pishon. La Genèse biblique les place immédiatement dans le
voisinage du berceau de l’espèce humaine. Ce n’est que dans ces régions
de Kusch et de Chavila que la culture a pu parcourir la longue période
de ses commencements; ce n’est que là qu’elle a pu avoir son histoire
et sa genèse. Son développement ultérieur émane partout ailleurs dans
l’ensemble primitif d’un tout complétement formé. Il va de soi qu’un
tel ensemble s’élabore, se subdivise, se fractionne de nouveau et se
développe comme un arbre de culture nouvelle, conformément aux accidents
du sol, des contrées, des climats et des populations autochtones. Il est
d’origine thibétaine dans l’Inde, ou encore d’origine malaisienne, nègre,
quelque soit le mélange d’éléments auxquels tout cela ait primitivement
appartenu.»
Ces deux paragraphes jettent certainement un grand jour sur l’histoire
primitive du monde: ils placent à leur véritable point de vue les
origines de la civilisation qu’ils ramènent précisément dans le cadre de
nos recherches sur l’Amérique. Au premier coup d’œil, ils sembleraient
tout à fait d’accord avec les observations de M. Fresnel et de M.
Oppert, qui attribuent au pays de Mahrah l’ancienne langue de Cousch,
à laquelle se rattacheraient toutes celles dont M. Renan est tenté
de créer un groupe distinct sous le nom de _sémitique-couschites_,
«renfermant l’himyarite, le ghez, le mahri, la langue des inscriptions
babyloniennes. Mais, dans l’état actuel de la science, ajoute le savant
académicien[247], il serait prématuré d’adopter à cet égard aucune
formule définitive.» D’autant plus prématuré qu’il faudrait ainsi
faire de l’Arabie le point de départ des Couschites de Nemrod, que M.
d’Eckstein met, lui, dans le voisinage immédiat du berceau de l’espèce
humaine. Mais dans l’une ou l’autre hypothèse, comment accorder ces idées
avec le fait de l’origine attribuée par Diodore de Sicile à Bélus, que
la plupart des auteurs identifient, d’ailleurs, avec l’Hercule assyrien,
avec Nemrod[248]? S’il est vrai, comme l’affirme cet auteur[249], que
Bélus était fils de Libye et de Neptune, c’est-à-dire d’un mélange de
libyen et d’atlantique, il est clair qu’il ne venait pas de l’Arabie.
En admettant, toutefois, les conclusions de M. d’Eckstein sur les sources
de la civilisation primitive, il sera toujours difficile de trouver
une solution aux questions qu’il soulève, aussi longtemps qu’on n’aura
pas fixé d’une manière satisfaisante la situation du pays de Cousch
et de Chavila, le berceau de la race brune, des Égyptiens, des Cares,
des populations libyennes et des Américains. S’il était dans l’Asie
centrale, comme bien des indices inclinent à le supposer, en voyant de
quel côté l’Égypte et la Phénicie paraissent avoir reçu leurs dieux
et leurs institutions, il faudrait admettre que cette civilisation,
marchant au rebours de celle des Aryâs, se serait répandue d’abord sur
les régions les plus orientales de l’Asie, puis en Amérique, d’où elle
aurait fait retour sur notre continent, par l’ouest. Ceci n’est qu’une
simple supposition; mais elle s’énonce comme la conséquence des faits
dont nous avons entretenu nos lecteurs et des cosmogonies qui font sortir
de l’Océan atlantique les dieux d’Homère et d’Hésiode, ainsi que les
populations de race rouge et cuivrée qui envahirent l’Europe et l’Afrique
aux périodes primitives de la terre. Si M. d’Eckstein, de ce regard qui a
si bien pénétré au fond des mystères de l’histoire du vieux monde, avait
pu, comme nous, voir et juger d’ensemble les deux hémisphères, peut-être
eût-il tiré des faits que nous avons exposés des conséquences plus larges
que nous-mêmes.
Ce ne pouvait être que par un souvenir de leur antique filiation, que les
Égyptiens montraient l’Occident comme la patrie de leurs ancêtres, comme
l’_Amenti_, où les âmes des morts allaient rejoindre leurs pères. En
dehors de toute hyperbole, la Genèse, dans sa concision, indique les deux
extrémités d’une mappemonde chamitique où nous avons le droit de chercher
le continent qui nous intéresse. Elle connaît les Éthiopiens de l’orient
et ceux de l’occident, dont Homère et Hésiode nous ont également conservé
le souvenir[250]. L’Odyssée les partage en deux διχθὰ, les appelant les
hommes des deux bouts ou des deux extrémités du monde, ce qui ne peut
convenir qu’aux Éthiopiens des bords de la mer Rouge, à l’orient, et
aux populations atlantiques, Américains et Libyens de l’occident qui
s’enchaînaient autrefois par des liens rompus depuis par le cataclysme.
«Les grands dieux s’y réunissent à certaines époques de l’année, une fois
chez les Éthiopiens de l’orient, une autre fois chez les Éthiopiens de
l’occident; c’est chez ces derniers que Zeus passe les douze fameuses
nuits de la fin de l’année[251] que nous rencontrons dans les mythologies
anciennes et qui appartiennent à la constitution d’un vieux calendrier.
«Il est inutile, ajoute plus loin M. d’Eckstein[252], d’insister sur les
richesses d’une mythologie dont les détails se perdent à l’infini. Où ne
retrouve-t-on pas cet Atlas du Mont au nombril de la terre? cet Atlas de
l’Océan au nombril de l’Océan? ce père de la nymphe des séductions, de
la Kalypsô? ce père d’une nombreuse postérité de filles qui se partagent
les constellations célestes et qui figurent dans la couche mythique des
rois de la terre? ces dangers de la navigation de l’Océan? ce thème des
dieux Macares, des îles Macares, des femmes Macares, des tyrans et des
monstres Macares?... C’est là que l’Erôs des Céphènes sortait de la
gueule du poisson qui l’avait avalé, c’est-à-dire du ciste où il avait
été exposé sur les flots de l’Océan, et que, triomphant de la mer en
courroux, il allait fonder un empire dans ces îles Macares ou sur les
continents qui étaient au bout de la traversée.»
C’est dans ces îles de l’occident, où les _Cares_ apparaissent à
l’origine de l’histoire, que nous retrouvons le mythe de _Gaïa_ qui
donne naissance à _Ouranos_ dans la nuit; nous l’avons vu dans _Giaïa_
ou _Iaïa_, l’être puissant de la tradition haïtienne, le père de
_Giaïa-el_, qu’il enferme dans le sein de la terre, figurée par une
calebasse, d’où ses os, changés en poissons, sortent bientôt après
avec l’Océan qui submerge une partie du monde. Les dieux qui habitent
la sphère de cet Ouranos sont les dieux _Macares_, issus comme Ouranos
lui-même de la terre et de l’Océan[253]: c’est ainsi qu’à Haïti les
Caras apparaissent avant l’existence même de la mer dont ils causent
bientôt après l’épanchement. Dans les traditions haïtiennes, comme
dans celles de l’Inde et de la haute Asie, «il s’agit ici d’une foule
d’événements extraordinaires, de comètes dans les cieux, de baleines et
autres monstres marins, des flammes d’un volcan sous-marin qui exigent
une victime pour le salut de la navigation. Kâmâ, l’Erôs qui sort de
l’Océan et qui est la victime engloutie par _Keto_ ou par le _Makarah_,
le monstre marin, est en même temps la victime et celui qui rachète
la victime par le sacrifice de la personne divine.» Dans la légende
haïtienne, il y a également une victime: c’est _Dimivan Caracol_ qui
détache la calebasse où étaient renfermés la mer et les poissons; c’est
de son épaule que sort la tortue sur laquelle les Caras bâtissent leur
demeure et commencent la culture de la terre[254].
Ici nous retrouvons avec les _Caras_ la plupart des populations
auxquelles les _Cares_ se rattachaient dans les temps antiques en Orient.
Ce sont les _Cauuna_ et les _Hi-Auna_ qui rappellent les _Caucones_ et
les _Cauniens_ de l’Asie; puis les _Hadruvava_, les _Kâdru_ ou hommes
bruns de la Gédrosie[255]. Nous n’aurions point songé à signaler ces noms
ni à les comparer avec aucun de ceux de l’ancien monde, s’ils s’étaient
présentés isolément; mais ils se rattachent à tant de symboles dont les
analogues se retrouvent en Asie, à tant d’autres indices d’antiques
communications, que nous aurions cru manquer à notre devoir d’historien
fidèle, si nous les avions passés sous silence. Ces noms s’enchaînent
constamment à des traditions et à des vestiges d’institutions disparues
qui se retrouvent à la fois sur l’un et l’autre continent. Voleur de
femmes, comme les Cares, et après ceux-ci les Phéniciens, _Gua-Ha-Hiona_
(celui ou le chef des fils de Hiona), enlève les femmes de la grotte du
soleil à _Caunau_ et les transporte à _Matinino_, où il fonde un royaume
de femmes, dont le souvenir durait encore à l’époque de Colomb[256]:
au fond de l’Océan, il rencontre le beau _Cobo_, le dieu de la conque
marine, puis une femme, une enchanteresse qui le retient dans ses bras et
lui fait payer le tribut de l’amour[257].