Ces _canopes_ sont, sous le même nom, les dieux pénates du Pérou[212].

_Can_, ou _con-op_, ou _con-ub_, la puissance qui souffle, ou le vase

supérieur; on les retrouve comme les quatre soutiens du monde, dans

les quatre _Bacab_, qu’ils représentent dans les fêtes au Yucatan[213];

dans les quatre grands dieux du Mexique et de l’Amérique centrale,

et le _Livre Sacré_ nous les montre presque avec les mêmes symboles

qu’en Égypte. C’est, en premier lieu, _Hun-Ahpu-Vuch_, un Tireur de

sarbacane au _Sarigue_, dont le nom se retrouve dans celui de _Sat_

ou _Sutech_[214], figuré, sans qu’on puisse s’y méprendre, dans le

_Sarigue_, sur un grand nombre de monuments égyptiens, mais qu’aucun

égyptologue n’a su expliquer jusqu’aujourd’hui, et qu’on n’expliquera

pas facilement, si on ne le cherche en Amérique, le seul continent où

se trouve cet animal[215]. Puis vient _Hun-Ahpu-Utiu_, un Tireur de

sarbacane au _chacal_[216], puis _Zaki-Nima-Tziiz_, la grande Épine

blanche ou le grand Porc-Épic-Blanc[217]; enfin, _Tepeu-Gucumatz_,

l’Élevé, le Dominateur, le Maître de la Montagne, le _Serpent_ aux plumes

de quetzal, que le lecteur connaît déjà. Observons encore, à propos de ce

nombre quatre, ceux des quatre animaux, dont les noms caractérisaient

les initiés aux mystères de Mithras ou d’Osiris, du Lion ou Chacal, de la

Hyène, de l’Aigle et du Corbeau, qui se représentent constamment, sous

les mêmes noms et avec les mêmes symboles, dans les mystères antiques de

la chevalerie au Mexique[218].

§ XIV.

Les dieux de l’Orcus mexicain, Ixcuina, déesse des amours,

personnification de Mictecacihuatl, déesse de l’enfer. Ehecatl

au Mexique, Yk au Yucatan, Eikton en Grèce, Hik en Égypte,

l’air, l’esprit, le souffle. Phtha et Hun-Batz. Chouen et

Chou-n-aten, etc.

Du fond des eaux qui couvraient le monde, ajoute un autre document

mexicain[219], le dieu des régions d’en bas, _Mictlan-Teuctli_ fait

surgir un monstre marin nommé _Cipactli_ ou _Capactli_[220]: de ce

monstre, qui a la forme d’un caïman, il crée la terre[221]. Ne serait-ce

pas là le crocodile, image du temps, chez les Égyptiens, et, ainsi

que l’indique Champollion[222], symbole également de la _Région du

Couchant_, de l’_Amenti_? Dans l’Orcus mexicain, le prince des Morts,

_Mictlan-Teuctli_, a pour compagne _Mictecacihuatl_, celle qui étend les

morts. On l’appelle _Ixcuina_, ou la déesse au visage peint ou au double

visage, parce qu’elle avait le visage de deux couleurs, rouge avec le

contour de la bouche et du nez peint en noir[223]. On lui donnait aussi

le nom de _Tlaçolteotl_, la déesse de l’ordure, ou _Tlaçolquani_, la

mangeuse d’ordure, parce qu’elle présidait aux amours et aux plaisirs

lubriques avec ses trois sœurs[224]. On la trouve personnifiée encore

avec _Chantico_, quelquefois représenté comme un chien, soit à cause

de sa lubricité, soit à cause du nom de _Chiucnauh-Itzcuintli_ ou les

Neuf-Chiens, qu’on lui donnait également[225]. C’est ainsi que dans

l’Italie anté-pélasgique, dans la Sicile et dans l’île de Samothrace,

antérieurement aux Thraces et aux Pélasges, on adorait une Zérinthia,

une Hécate, déesse Chienne qui nourrissait ses trois fils, ses trois

chiens, sur le même autel, dans la demeure souterraine; l’une et l’autre

rappelaient ainsi le souvenir de ces hétaires qui veillaient au pied des

pyramides, où elles se prostituaient aux marins, aux marchands et aux

voyageurs, pour ramasser l’argent nécessaire à l’érection des tombeaux

des rois. «Tout un calcul des temps, dit Eckstein[226], se rattache à

l’adoration solaire de cette déesse et de ses fils. Le Chien, le Sirius,

règne dans l’astre de ce nom, au zénith de l’année, durant les jours de

la canicule. On connaît le cycle ou la période que préside l’astre du

chien: on sait qu’il ne se rattache pas seulement aux institutions de la

vieille Égypte, mais encore à celles de la haute Asie.» En Amérique le

nom de la déesse _Ixcuina_ se rattache également à la constellation du

sud, où on la personnifie encore avec _Ixtlacoliuhqui_, autre divinité

des ivrognes et des amours obscènes: les astrologues lui attribuaient

un grand pouvoir sur les événements de la guerre, et, dans les derniers

temps, on en faisait dépendre le châtiment des adultères et des

incestueux[227].

Ainsi, de quelque côté qu’on jette les yeux sur les cosmogonies antiques,

en Afrique, en Asie ou en Amérique, de chaque côté, on leur trouve,

non-seulement, des analogies, mais des ressemblances si grandes, qu’il

serait inconséquent de n’y voir que de simples coïncidences, entièrement

dues au hasard: il ne reste donc plus qu’à leur attribuer une origine

commune. Dans les cieux, sur la terre ou au fond des mers, en Égypte

et au Mexique, ce sont des mythes identiques: _Amon-Ra_, le soleil,

devient _Aiumu_, l’Osiris infernal, le roi des demeures souterraines,

comme _Tetzcatlipoca_ se personnifie en _Cipactonal_, celui-ci en

_Mictlanteuctli_, en descendant des cieux au fond de l’Océan. _Osiris_

et _Horus_ apparaissent sous le nom de _Sat_ ou Typhon; puis c’est

_Chnouphis_, _Knèph_, l’Esprit, le souffle divin. C’est ainsi que

_Quetzalcohuatl_, l’Oiseau-serpent devient _Ehecatl_ au Mexique, et

_Yk_ dans les langues de l’Amérique centrale «_Chnouphis_, remarque

Champollion[228], porte dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques

une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à

l’inondation. Puis il ajoute: _Cnèf_, _Cnouphis_ ou _Chnoubis_, se

rapportent évidemment aux racines égyptiennes _nèf_, _nèb_, _nife_ et

_nibe_, afflare, πνεῖν,» mots qu’on retrouve presque identiques dans

_ub_, _pub_, la sarbacane, l’instrument par où la terre souffle le feu

des volcans, dans la légende de _Hun-Ahpu_ ou _Ahpub_, dont le nom se

retrouve encore dans celui de l’_Anupu_ égyptien.

«Or, par _Knèf_, continue Champollion, on voulait indiquer l’être inconnu

et caché, l’_Esprit_, πνεῦμα, qui anime et gouverne le monde[229],» dont

la forme, dans Jamblique[230] Ημῆφ, se retrouve dans l’_Ymox_ ou _Ymix_

du maya et du quichée[231]: mais allons plus loin; car Jamblique, parlant

au nom d’Hermès, c’est-à-dire des Gnostiques, ajoute[232] au sujet de

cette divinité δν καὶ Εῖκτων ἐπονομάζει. Le dieu _Knèf_ portait donc

également le nom d’_Eikton_. Là-dessus, Champollion déclare[233] qu’«il

ne saurait être douteux que le premier Hermès n’ait été bien certainement

le même que le dieu nommé par Jamblique, d’après les livres sacrés

de l’Égypte _Eikton_, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ)

intelligence supérieure, émanée de l’intelligence première _Knèph_, le

grand Démiurge.»

Ainsi, rien de plus clair: EIKTON, comme EHEC ou EHECATL[234] chez

les Mexicains, comme YK ou HYK, au Yucatan et dans toutes les régions

voisines, ainsi que dans l’Amérique centrale, est identique avec _Knèph_;

il est l’Esprit qui parcourt le monde et le pénètre dans toutes ses

parties, l’ouragan encore, _hurakan_ ou _ur-ik-an_, qu’on peut traduire

en quiché, l’esprit qui vient rapidement; il est le [glyphes], [glyphes]

ou [glyphes] des Égyptiens, le modérateur universel[235], le même

euphoniquement et symboliquement en Grèce, en Égypte, au Yucatan, au

Mexique et dans l’Amérique centrale. Veut-on continuer la comparaison,

qu’on ouvre la _Symbolique de Creuzer_, traduite et si bien complétée

par M. Guigniaut[236], et l’on y trouvera la figure d’un personnage à

longue queue, un instrument de musique entre les mains: «Vieillard assis,

dit le savant secrétaire perpétuel de l’_Académie des Inscriptions_,

et jouant d’un instrument à cordes: le caractère de sa physionomie et

sa coiffure le rapprochent naturellement d’une des principales figures

du numéro suivant. Nous voyons ici _Phtha_, le démiurge, inventeur des

arts et de la musique en particulier, organisant toutes choses par sa

divine harmonie.» Creuzer le représente lui comme le créateur _Knèph_ ou

Agathodémon, le bon esprit, tandis que M. Guigniaut insiste en disant

«que ce vieillard barbu, nain à gros ventre et à face bizarre, portant

une coiffure de plumes, est plutôt _Phtha_, le démiurge et l’artisan

céleste.»

_Knèph_ et _Phtha_, Bunsen le remarque judicieusement[237], sont

clairement identifiés dans les monuments égyptiens, ce avec quoi nous

sommes parfaitement d’accord. Bunsen observe ensuite que _Phtha_ avait

une grande ressemblance avec les _Pataikoi_, ces statues de nains

monstrueux que les Phéniciens attachaient à la poupe de leurs navires,

ce qui ramène à l’idée de M. Guigniaut que le vieillard en question

serait le dieu _Phtha_. Mais ce que d’autres n’ont pu remarquer comme

nous, c’est la ressemblance frappante de ce personnage, c’est celle

de la plupart des images de _Phtha_, avec celle que nous a laissée

le _Livre sacré_ des Quichés dans la description des deux frères

_Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, métamorphosés en singes par Hunahpu, et

qui retournent ensuite danser et grimacer devant leur aïeule[238].

«Or _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_ étaient de très-grands musiciens et

chanteurs, est-il dit: ils étaient également joueurs de flûte, chanteurs,

peintres et sculpteurs; tout sortait parfait de leurs mains.» Ce que

nous ajouterons au sujet de cette fiction, c’est que les deux paires

de jumeaux, _Hun-Batz_ et _Hun-Chouen_, d’un côté, qui se montrent si

fréquemment dans les bas-reliefs et sculptures de l’Amérique centrale,

de l’autre, ceux de _Hun-Ahpu_ et _Xbalanqué_, paraissent avoir été les

symboles antiques de deux sectes religieuses, toujours ennemies, dans

ces contrées, dès les temps les plus reculés. N’y aurait-il pas lieu

de croire que ces symboles auraient été également, en Égypte, ceux de

deux formes de culte, distinctes et opposées l’une à l’autre, quand on

observe, précisément sous Amenhotep IV, les changements introduits à

Thèbes, dans la religion, celui qui s’opère dans la physionomie même des

princes de la famille royale, et qu’on voit le pharaon adopter le nom de

_Chou-n-aten_, qui rappelle si bien celui de _Hun-Chouen_? Remarquons,

en outre, ce que Brugsch ajoute à ce sujet[239]: «Le roi, les membres

de sa famille, les grands fonctionnaires, les guerriers, enfin, toute

la population de la nouvelle résidence, ont presque l’aspect d’une race

étrangère...» Cela ne pourrait-il pas indiquer quelque autre invasion

libyenne, des Éthiopiens de l’ouest ou des populations atlantiques?

On signale le culte des dieux-singes, des pontifes-singes dans les

diverses théogonies de l’Inde, de l’Égypte et de l’Amérique: dans les

peintures égyptiennes et mexicaines, ces animaux sont représentés dans

une même posture d’adoration devant la divinité. On a trouvé dans des

tombeaux en pierre de l’Amérique centrale des ossements parfaitement

conservés de ces cynocéphales, dont la tête de mort est figurée dans les

sculptures du grand palais de Copan: dans les provinces d’Oaxaca et de

Yucatan, ils recevaient les honneurs divins sous les noms de _Hun-Chouen_

et de _Hun-Ahau_, et ils y étaient regardés comme les fils d’_Ixchel_

et d’Itzamna, dont les sexes sont changés dans le texte que nous citons

ici[240]. C’est d’ailleurs dans l’ensemble des régions, comprises entre

ces deux provinces, que se présentent les souvenirs les plus complets

de l’Orcus antique dans les noms de _Xibalba_ et de _Mictlan_, où l’on

trouvait, non trois juges, mais treize, dont les noms, conservés de

siècle en siècle, font encore frémir les populations[241]. Là aussi, il

fallait qu’une pièce de monnaie, représentée par une pierre fine, fût

placée dans la bouche du défunt, afin qu’il pût se faire admettre au

séjour infernal, et chacun se faisait précéder d’un ou de deux petits

chiens roux, destinés à le porter à travers les eaux du fleuve qui

tournait neuf fois autour de l’enfer[242]. C’est dans cette demeure

funèbre que le _Codex Chimalpopoca_ nous montre Quetzalcohuatl,

descendant un jour par ordre des dieux, afin de demander au Seigneur des

morts les os de jade dont il fera des hommes[243]: le prince infernal

présente à Quetzalcohuatl sa conque que celui-ci saisit, et, ainsi que

le Yadus, dans l’enfer sous-marin de _Narakah_[244], il s’en sert comme

d’une trompe; l’enfer tremble, les vers et les autres insectes mystérieux

qui étaient endormis s’éveillent et lui prêtent leur aide; les portes de

Mictlan s’ouvrent et il s’empare des jades sacrés qu’il porte au monde.

§ XV.

Le Thoth mythique. Viracocha, Bochica, Quetzalcohuatl.

Civilisation qu’ils établissent. Opinion des philologues

modernes sur les races couschites. Où était leur berceau?

Mythes de l’Occident. Gaïa et Iaïa. Peuples divers. Origine des

métaux, etc.

Quetzalcohuatl, Kukulcan ou Zamna, c’est lui, nous l’avons dit, qui est

l’inventeur des arts graphiques, le démiurge américain, le propagateur

des sciences, qui civilise le Mexique et le Yucatan; c’est lui qui

reparaît sous le nom de _Bochica_, à la Nouvelle-Grenade, et de

_Viracocha_ au Pérou. Il représente partout «le personnage hiéroglyphique

de _Thoth_, qui sert d’expression, dit Eckstein[245], aux rudiments

d’un corps littéraire et scientifique de la plus vieille Égypte,» et

j’ajouterai de l’Amérique plus primitive, peut-être, que l’Égypte

elle-même. «Le mythique Thoth, continue cet écrivain, agissait comme le

mythique Oannès, comme le mythique Pârâsharya, comme le mythique dragon

de la primitive Chine. Il posait, comme eux, les fondements d’un ordre

de civilisation au milieu de races sauvages, aborigènes de la vallée du

Nil, du delta de l’Euphrate et du Tigre, du delta de l’Indus, du delta

des confluents de la Gangâ et de la Yamunâ, et des contrées voisines des

rives de la mer de Kokonor. Des étrangers sortaient, disaient-ils, d’un

Hadès, d’un foyer souterrain, porteurs d’une science d’organisation qui

reposait sur un principe de géométrie et d’astronomie, qui ordonnait

un calendrier mythico-astronomique, qui canalisait le pays et faisait

le cadastre de son territoire, fixait l’enceinte des villages et des

cités, ordonnait celle des temples, des résidences pontificales et des

résidences royales, qui ébauchait un code de lois, un corps d’ouvrages

sur l’anatomie et la médecine, relevant d’un principe sacré. Elle

apportait un système d’écriture hiéroglyphique pour exprimer toutes ces

choses[246]. Elle se révélait dans un ensemble qui ne permet pas d’y voir

le développement d’une culture autochtone aux lieux où elle s’y applique.

»Tout cela se développe, il est vrai, dans le cours des âges, comme

on peut le voir partout où se rencontre un principe d’organisation:

en Chine, dans la Mésopotamie de l’Inde centrale; dans les régions

de l’Indus et du Guzzerate, en Babylonie, dans l’Arabie méridionale,

dans l’Éthiopie, y compris Méroë, dans l’Égypte et finalement dans

la Phénicie. Mais l’identité du principe se rapporte _à un ordre de

civilisation complétement importé d’ailleurs_. C’est ce qui force

l’esprit de critique à attribuer ces rayons de lumière au centre d’une

vieille culture que tout concourt à placer dans les régions du Gihon

et du Pishon. La Genèse biblique les place immédiatement dans le

voisinage du berceau de l’espèce humaine. Ce n’est que dans ces régions

de Kusch et de Chavila que la culture a pu parcourir la longue période

de ses commencements; ce n’est que là qu’elle a pu avoir son histoire

et sa genèse. Son développement ultérieur émane partout ailleurs dans

l’ensemble primitif d’un tout complétement formé. Il va de soi qu’un

tel ensemble s’élabore, se subdivise, se fractionne de nouveau et se

développe comme un arbre de culture nouvelle, conformément aux accidents

du sol, des contrées, des climats et des populations autochtones. Il est

d’origine thibétaine dans l’Inde, ou encore d’origine malaisienne, nègre,

quelque soit le mélange d’éléments auxquels tout cela ait primitivement

appartenu.»

Ces deux paragraphes jettent certainement un grand jour sur l’histoire

primitive du monde: ils placent à leur véritable point de vue les

origines de la civilisation qu’ils ramènent précisément dans le cadre de

nos recherches sur l’Amérique. Au premier coup d’œil, ils sembleraient

tout à fait d’accord avec les observations de M. Fresnel et de M.

Oppert, qui attribuent au pays de Mahrah l’ancienne langue de Cousch,

à laquelle se rattacheraient toutes celles dont M. Renan est tenté

de créer un groupe distinct sous le nom de _sémitique-couschites_,

«renfermant l’himyarite, le ghez, le mahri, la langue des inscriptions

babyloniennes. Mais, dans l’état actuel de la science, ajoute le savant

académicien[247], il serait prématuré d’adopter à cet égard aucune

formule définitive.» D’autant plus prématuré qu’il faudrait ainsi

faire de l’Arabie le point de départ des Couschites de Nemrod, que M.

d’Eckstein met, lui, dans le voisinage immédiat du berceau de l’espèce

humaine. Mais dans l’une ou l’autre hypothèse, comment accorder ces idées

avec le fait de l’origine attribuée par Diodore de Sicile à Bélus, que

la plupart des auteurs identifient, d’ailleurs, avec l’Hercule assyrien,

avec Nemrod[248]? S’il est vrai, comme l’affirme cet auteur[249], que

Bélus était fils de Libye et de Neptune, c’est-à-dire d’un mélange de

libyen et d’atlantique, il est clair qu’il ne venait pas de l’Arabie.

En admettant, toutefois, les conclusions de M. d’Eckstein sur les sources

de la civilisation primitive, il sera toujours difficile de trouver

une solution aux questions qu’il soulève, aussi longtemps qu’on n’aura

pas fixé d’une manière satisfaisante la situation du pays de Cousch

et de Chavila, le berceau de la race brune, des Égyptiens, des Cares,

des populations libyennes et des Américains. S’il était dans l’Asie

centrale, comme bien des indices inclinent à le supposer, en voyant de

quel côté l’Égypte et la Phénicie paraissent avoir reçu leurs dieux

et leurs institutions, il faudrait admettre que cette civilisation,

marchant au rebours de celle des Aryâs, se serait répandue d’abord sur

les régions les plus orientales de l’Asie, puis en Amérique, d’où elle

aurait fait retour sur notre continent, par l’ouest. Ceci n’est qu’une

simple supposition; mais elle s’énonce comme la conséquence des faits

dont nous avons entretenu nos lecteurs et des cosmogonies qui font sortir

de l’Océan atlantique les dieux d’Homère et d’Hésiode, ainsi que les

populations de race rouge et cuivrée qui envahirent l’Europe et l’Afrique

aux périodes primitives de la terre. Si M. d’Eckstein, de ce regard qui a

si bien pénétré au fond des mystères de l’histoire du vieux monde, avait

pu, comme nous, voir et juger d’ensemble les deux hémisphères, peut-être

eût-il tiré des faits que nous avons exposés des conséquences plus larges

que nous-mêmes.

Ce ne pouvait être que par un souvenir de leur antique filiation, que les

Égyptiens montraient l’Occident comme la patrie de leurs ancêtres, comme

l’_Amenti_, où les âmes des morts allaient rejoindre leurs pères. En

dehors de toute hyperbole, la Genèse, dans sa concision, indique les deux

extrémités d’une mappemonde chamitique où nous avons le droit de chercher

le continent qui nous intéresse. Elle connaît les Éthiopiens de l’orient

et ceux de l’occident, dont Homère et Hésiode nous ont également conservé

le souvenir[250]. L’Odyssée les partage en deux διχθὰ, les appelant les

hommes des deux bouts ou des deux extrémités du monde, ce qui ne peut

convenir qu’aux Éthiopiens des bords de la mer Rouge, à l’orient, et

aux populations atlantiques, Américains et Libyens de l’occident qui

s’enchaînaient autrefois par des liens rompus depuis par le cataclysme.

«Les grands dieux s’y réunissent à certaines époques de l’année, une fois

chez les Éthiopiens de l’orient, une autre fois chez les Éthiopiens de

l’occident; c’est chez ces derniers que Zeus passe les douze fameuses

nuits de la fin de l’année[251] que nous rencontrons dans les mythologies

anciennes et qui appartiennent à la constitution d’un vieux calendrier.

«Il est inutile, ajoute plus loin M. d’Eckstein[252], d’insister sur les

richesses d’une mythologie dont les détails se perdent à l’infini. Où ne

retrouve-t-on pas cet Atlas du Mont au nombril de la terre? cet Atlas de

l’Océan au nombril de l’Océan? ce père de la nymphe des séductions, de

la Kalypsô? ce père d’une nombreuse postérité de filles qui se partagent

les constellations célestes et qui figurent dans la couche mythique des

rois de la terre? ces dangers de la navigation de l’Océan? ce thème des

dieux Macares, des îles Macares, des femmes Macares, des tyrans et des

monstres Macares?... C’est là que l’Erôs des Céphènes sortait de la

gueule du poisson qui l’avait avalé, c’est-à-dire du ciste où il avait

été exposé sur les flots de l’Océan, et que, triomphant de la mer en

courroux, il allait fonder un empire dans ces îles Macares ou sur les

continents qui étaient au bout de la traversée.»

C’est dans ces îles de l’occident, où les _Cares_ apparaissent à

l’origine de l’histoire, que nous retrouvons le mythe de _Gaïa_ qui

donne naissance à _Ouranos_ dans la nuit; nous l’avons vu dans _Giaïa_

ou _Iaïa_, l’être puissant de la tradition haïtienne, le père de

_Giaïa-el_, qu’il enferme dans le sein de la terre, figurée par une

calebasse, d’où ses os, changés en poissons, sortent bientôt après

avec l’Océan qui submerge une partie du monde. Les dieux qui habitent

la sphère de cet Ouranos sont les dieux _Macares_, issus comme Ouranos

lui-même de la terre et de l’Océan[253]: c’est ainsi qu’à Haïti les

Caras apparaissent avant l’existence même de la mer dont ils causent

bientôt après l’épanchement. Dans les traditions haïtiennes, comme

dans celles de l’Inde et de la haute Asie, «il s’agit ici d’une foule

d’événements extraordinaires, de comètes dans les cieux, de baleines et

autres monstres marins, des flammes d’un volcan sous-marin qui exigent

une victime pour le salut de la navigation. Kâmâ, l’Erôs qui sort de

l’Océan et qui est la victime engloutie par _Keto_ ou par le _Makarah_,

le monstre marin, est en même temps la victime et celui qui rachète

la victime par le sacrifice de la personne divine.» Dans la légende

haïtienne, il y a également une victime: c’est _Dimivan Caracol_ qui

détache la calebasse où étaient renfermés la mer et les poissons; c’est

de son épaule que sort la tortue sur laquelle les Caras bâtissent leur

demeure et commencent la culture de la terre[254].

Ici nous retrouvons avec les _Caras_ la plupart des populations

auxquelles les _Cares_ se rattachaient dans les temps antiques en Orient.

Ce sont les _Cauuna_ et les _Hi-Auna_ qui rappellent les _Caucones_ et

les _Cauniens_ de l’Asie; puis les _Hadruvava_, les _Kâdru_ ou hommes

bruns de la Gédrosie[255]. Nous n’aurions point songé à signaler ces noms

ni à les comparer avec aucun de ceux de l’ancien monde, s’ils s’étaient

présentés isolément; mais ils se rattachent à tant de symboles dont les

analogues se retrouvent en Asie, à tant d’autres indices d’antiques

communications, que nous aurions cru manquer à notre devoir d’historien

fidèle, si nous les avions passés sous silence. Ces noms s’enchaînent

constamment à des traditions et à des vestiges d’institutions disparues

qui se retrouvent à la fois sur l’un et l’autre continent. Voleur de

femmes, comme les Cares, et après ceux-ci les Phéniciens, _Gua-Ha-Hiona_

(celui ou le chef des fils de Hiona), enlève les femmes de la grotte du

soleil à _Caunau_ et les transporte à _Matinino_, où il fonde un royaume

de femmes, dont le souvenir durait encore à l’époque de Colomb[256]:

au fond de l’Océan, il rencontre le beau _Cobo_, le dieu de la conque

marine, puis une femme, une enchanteresse qui le retient dans ses bras et

lui fait payer le tribut de l’amour[257].

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 6 / 47 段